Uvres Completes De Lord Byron Tome 05 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 12
4. Dans cette assemblée farouche retentissent des paroles hardies et étranges; il s'élève des pensées de rançon, de guerre et de vengeance, de tout, excepté de paix ou de fuite. L'esprit de Conrad respire encore dans leur conseil et leur défend le désespoir. Quel que soit son destin,--les cÅurs qu'il a inspirés et commandés le sauveront vivant, ou apaiseront son ombre irritée. Malheur à ses ennemis! il reste encore un petit nombre de ses braves dont les actions sont audacieuses, comme leurs cÅurs sont fidèles.
5. Le cruel Seyd est dans la chambre secrète du harem rêvant au sort de son captif. Ses pensées sont alternativement partagées entre l'amour et la haine, tantôt avec Gulnare, et tantôt dans la prison de Conrad. Ãtendue à ses pieds, la belle esclave épie les mouvemens de son front.--Elle voudrait adoucir les noires pensées de son ame, en jetant sur lui les regards inquiets de son Åil large et noir, qui cherche inutilement dans les siens un retour de sympathie; il fait semblant de _les_ tenir constamment sur les grains de son chapelet[c16], mais c'est seulement sur les tortures de sa victime qu'il les tient fixés.
--«Pacha! la victoire de ce jour t'appartient; elle s'est fixée sur la crête de ton cimier:--Conrad est pris,--le reste est tombé! Le sort de Conrad est résolu:--il doit mourir, et il a bien mérité ce châtiment;--cependant il me paraît trop indigne de ta haine. Je pense qu'en le délivrant un moment, pour lui parler de rançon, en exigeant tous ses trésors, serait un moyen plus sage. La renommée vante beaucoup ses richesses de pirate;--que mon pacha n'en est-il le maître! Pendant ce tems, abattu,--affaibli par ce fatal combat,--surveillé,--suivi,--il serait toujours une proie facile; mais une fois mort,--le reste de sa troupe embarquera ses richesses et les leurs pour chercher une retraite plus sûre.»
«Gulnare!--si pour chaque goutte de son sang on m'offrait un diamant aussi riche que le diadême de Stamboul; si pour chacun de ses cheveux on faisait briller à mes yeux une mine massive d'or vierge; si tout ce que nos contes arabes racontent ou font rêver de trésors et de richesses était devant moi,--tous ces trésors ne pourraient racheter le pirate! Ils ne retarderaient pas seulement son supplice d'une heure, si je ne le savais enchaîné et en mon pouvoir; et si, dans ma soif de vengeance, je ne méditais encore sur les tortures qui durent le plus long-tems et tuent le plus tard possible.»
«C'est bien,--Seyd!--Je ne cherche pas à comprimer ta rage; elle est trop justement excitée pour souffrir la pitié: mes pensées étaient seulement de t'assurer ses richesses.--Ainsi relâché, il n'aurait pas été libre. Rendu incapable de te nuire, privé de la moitié de sa troupe, il pourrait retomber entre tes mains à ton premier signal.»
--«Il pourrait retomber en mes mains!--et je le relâcherais alors pour un jour,--quand le misérable est déjà dans mes mains? Relâcher mon ennemi!--à la prière de qui?--de la tienne! belle solliciteuse!--C'est là cette vertueuse reconnaissance que t'inspire la conduite du giaour envers toi et les autres femmes, sans doute parce qu'il t'a épargnée,--sans s'inquiéter si sa capture était belle! Mes remerciemens et mes éloges lui sont aussi dûs.--Maintenant écoute! j'ai un conseil à faire entendre à ton oreille gentille: je me défie de toi, femme! et chacune de tes paroles imprime le sceau de la vérité aux soupçons qui m'ont été inspirés. Portée dans ses bras à travers les flammes qui consumaient le sérail,--dis, avais-tu du regret d'être ainsi emportée par lui? Tu n'as pas besoin de répondre;--ta confusion parle, par la rougeur qui monte déjà à tes joues coupables. Alors, aimable dame, pense à toi! et prends garde: ce n'est pas seulement _sa_ vie qui demande un tel soin! Encore une parole--oui--je n'en demande pas davantage. Maudit fut le moment où il t'emporta loin des flammes; mieux eût valu--mais--non--alors j'aurais gémi sur toi avec la douleur d'un amant,--maintenant c'est ton maître qui t'avertit,--femme perfide! Ne sais-tu pas que je puis couper tes ailes volages? Ce n'est pas seulement par des paroles que je châtie ceux qui m'outragent; prends garde à toi:--ne pense pas que ta perfidie reste impunie!»
Il se lève--et il s'éloigne lentement, l'air sévère, la rage dans les regards et la menace dans ses adieux. Ah! peu en a été émue cette reine des femmes fortes--qu'un front irrité n'a jamais effrayée, que les menaces n'ont jamais subjuguée. Seyd ne connaissait guère ton cÅur, ô Gulnare! il ne savait pas combien l'amour avait sur lui d'empire, et de quelle audace la persécution pouvait le rendre capable. Les soupçons du pacha lui parurent des outrages,--car elle ne connaissait pas encore combien étaient profondes les racines d'où naissait sa compassion.--Elle était une esclave;--par cela seul tout captif avait des droits à son intérêt, et ce sentiment ne différait d'un autre que de nom. Démêlant à peine les motifs des sentimens qui l'agitent,--ne tenant nul compte de la colère du pacha, elle voulut s'exposer à de nouveaux dangers, en essayant encore de calmer sa haine,--jusqu'à ce que s'éleva dans son esprit ce combat de la pensée, source des malheurs de la femme!
6. Cependant--pleins d'anxiété--tristement longs--calmes et uniformes s'écoulent les jours et les nuits de Conrad.--Si son ame n'avait pas su dompter la terreur, elle n'eût pu supporter ce redoutable intervalle du doute et de la crainte, lorsque chaque heure pouvait le condamner à un supplice pire que la mort; lorsque chaque pas que répétait l'écho de la porte de sa prison pouvait être celui de l'homme qui devait le conduire où le pieu fatal l'attendait: lorsque chaque voix qui frappait son oreille pouvait être la dernière qu'il lui était permis d'entendre: si son ame n'avait pu dompter la terreur,--cet esprit austère et haut eût prouvé qu'il était aussi peu disposé à mourir qu'incapable de s'en préserver. Il était abattu,--peut-être vaincu;--cependant il supportait en silence ce conflit de pensées plus redoutables que tout ce qu'il avait essuyé jusqu'alors. La chaleur du combat, le fracas des tempêtes laissent à peine une idée assez inactive pour être un tourment; mais emprisonné et chargé de fers dans une étroite solitude, se torturer, en proie à tous les souvenirs les plus divers; méditer sans cesse sur son propre cÅur, sur ses irréparables fautes, sur son destin futur;--se voir dans l'impossibilité d'éviter ce dernier--et de réparer les premières;--compter les heures qui nous poussent impérieusement à notre fin, sans avoir un ami pour nous consoler, et redire aux autres que la mort a été reçue par nous comme un bien; autour de nous des ennemis toujours prêts à mentir sur notre vie passée, et à calomnier nos derniers instans; avoir devant soi des tortures que l'ame se sent capable de braver, quoiqu'elle doute si la chair frémissante sera assez forte pour les supporter, et si un simple cri ne déshonorera pas les plus beaux sentimens, et ne lui ravira pas la plus noble gloire, celle du courage; la vie que l'on perd ici-bas, se la voir déniée en haut par ceux qui s'arrogent le monopole des faveurs du ciel; et surtout se voir ravir quelque chose de plus qu'un paradis douteux--le ciel de nos espérances terrestres--celle qui est la bien-aimée de nos cÅurs; telles sont les pensées dont un captif est assiégé, et qui lui font éprouver des angoisses qui surpassent les douleurs mortelles: ce sont ces pensées qui assiégeaient Conrad.--Les supporte-t-il lâchement ou avec courage? puisqu'il n'y succombe pas, il faut bien qu'il en soit ainsi!
7. Le premier jour est passé, il n'a pas vu Gulnare;--le second--le troisième--elle n'est pas encore revenue; mais ce que ses paroles avaient avancé, ses charmes l'ont accompli, ou autrement il n'aurait pas vu un autre soleil. Le quatrième s'est écoulé, et avec la nuit une tempête est venue mêler sa puissance de terreur à celle des ténèbres. Oh! comme Conrad prêtait avidement l'oreille aux mugissemens de l'abîme, qui jusqu'alors n'avaient pas encore interrompu son sommeil! et son imagination sauvage s'égare dans de plus sauvages désirs, inspirée qu'elle est par la lutte de son propre élément! Souvent il s'était élancé sur ces vagues ailées, et il aimait leur rudesse impétueuse qui rendait sa course plus rapide. Et maintenant le mugissement de l'océan qui retentit à son oreille est pour lui une voix depuis long-tems connue, qui lui dit--hélas! que c'est vainement qu'elle est si près de lui!
Le vent au-dessus de lui fait entendre de lourds sifflemens; et, doublement retentissans, les nuages qui portent le tonnerre ébranlent la tourelle de sa prison; la foudre reluit à travers les barreaux, et réjouit plus le cÅur de Conrad que l'astre de la nuit. Il traîne sa lourde chaîne vers ces barreaux éclairés pour y attirer le tonnerre, en désirant _que ce péril_ ne fût pas vain. Il soulève ses bras chargés de fers vers le ciel, en le priant de lancer dans sa pitié un de ses carreaux enflammés pour l'anéantir: le fer qu'il porte et sa prière impie les attirent également.--La tempête roule au loin et dédaigne de frapper; ses voix retentissantes s'affaiblissent dans le lointain,--elles s'éteignent.--Conrad se retrouve seul, comme si quelque ami infidèle eût dédaigné d'écouter ses gémissemens.
8. L'heure de minuit est passée,--et un pas léger s'approche de la porte massive;--il s'arrête,--il s'approche de nouveau; le verrou criant et la clef au son triste tournent légèrement: son cÅur l'a devinée,--c'est la belle Gulnare! Quels que soient ses péchés, cette femme est pour lui un ange protecteur, et belle aussi comme l'imagination d'un ermite pourrait la peindre. Cependant elle est changée depuis qu'elle est venue pour la première fois dans cette prison; sa joue est plus pâle, sa démarche plus chancelante. Elle tourne vers le prisonnier son Åil noir et inquiet, et ce regard exprime avant ses paroles ces mots: «Tu dois mourir! oui, tu dois mourir; il ne te reste qu'une ressource, la dernière,--la pire de toutes,--si les tortures ne la surpassaient encore.»
«Femme! je n'en dénie aucune;--mes lèvres expriment ce qu'elles ont déjà exprimé:--Conrad est toujours le même. Pourquoi veux-tu chercher à sauver la vie d'un condamné, et l'arracher à la sentence qu'il a méritée? Oui, je l'ai bien méritée--non seul ici peut-être--j'ai bien mérité la vengeance de Seyd par de nombreuses actions coupables.»
--«Tu me demandes pourquoi? pourquoi--oh! n'as-tu pas sauvé ma vie d'un sort plus horrible que celui de l'esclavage? Tu me demandes pourquoi?--le malheur t'a-t-il aveuglé sur les tendres entreprises de l'esprit d'une femme? et dois-je te le dire? quoique mon cÅur ressente tout ce que la femme peut ressentir, sans pouvoir l'avouer--en dépit de tes crimes--ce cÅur le ressent pour toi. Il a éprouvé pour toi de la crainte,--de la reconnaissance,--de la pitié, de la folie,--de l'amour. Ne réplique pas, ne me conte plus ton histoire, ne me dis plus que tu en aimes une autre--et que je t'aime en vain. Quoiqu'elle soit aussi tendre que moi, qu'elle soit plus belle, je me précipite dans un danger qu'elle n'oserait pas affronter. Son cÅur, auquel le tien est si fidèle, est-il digne du tien? Si je t'appartenais,--tu ne serais pas seul ici maintenant. Ãpouse d'un proscrit,--elle laisse son époux errer seul sur les vagues! Qui retient dans sa demeure une si galante dame? Mais assez de paroles,--et sur ta tête et sur la mienne un sabre tranchant est suspendu par un simple fil; si tu as encore du courage, et que tu veuilles être libre, prends ce poignard, lève-toi et suis-moi!»
«Oui,--et mes chaînes! mes pieds, parés de ces ornemens, traverseront avec grâce les gardes endormis! Tu l'as oublié,--est-ce là un accoutrement pour fuir? ou est-il plus propre que tout autre au combat?»
«Défiant corsaire! j'ai gagné la garde, toujours prête à se révolter et avide d'or. Une seule de mes paroles fera tomber tes chaînes; sans un pareil secours comment pourrais-je rester ici? Depuis que nous nous sommes rencontrés, j'ai mis le tems à profit; et si je me suis rendue coupable, c'est toi qui a causé mon crime. Un crime!--ce n'est pas être criminelle que de punir ceux de Seyd. Ce tyran détesté, Conrad,--il doit mourir! Je te vois frémir;--mon ame est bien changée:--elle a été outragée,--méprisée,--avilie;--elle sera vengée.--Accusée d'une trahison que jusqu'ici mon cÅur avait dédaignée,--trop fidèle, quoique enchaînée dans une servitude trop amère; oui, tu souris!--mais il avait peu de motifs de se plaindre: je n'étais pas alors perfide,--et toi, tu ne m'étais pas encore si cher. Mais Seyd l'a soutenu;--et les jaloux, ces tyrans qui, en nous tourmentant, nous portent à les trahir, méritent bien le sort que leurs lèvres toujours maussades prédisent. Je ne l'ai jamais aimé;--il m'acheta--quelque peu cher--puisqu'avec moi se trouvait un cÅur qu'il n'avait pu acheter. Je fus une esclave docile; il a dit que, pour sa récompense, j'aurais fui volontiers avec toi. C'était faux, tu le sais;--mais que de tels augures se repentent de leurs prévisions! leurs paroles sont des outrages qui rendent leurs prévisions véritables. Ce n'était pas à ma prière qu'il suspendait ta mort; cette grâce éphémère n'était que pour lui donner le tems de préparer de nouveaux supplices pour te torturer, et pour augmenter mon désespoir. Il a aussi menacé ma vie; mais sa folie amoureuse[loc16] me réserve encore pour les caprices de sa seigneurie. Quand il sera plus rassasié de ces charmes qui se flétrissent et de moi, alors s'ouvrira le sac,--et la mer roule près de ces lieux! Quoi! suis-je donc destinée à lui servir dans ses caprices, comme un jouet d'enfant que l'on rejette dès qu'il a perdu ses dorures? Je t'ai vu,--je t'ai aimé,--je te dois tout;--je voudrais te sauver, quand ce ne serait que pour te prouver combien une esclave est reconnaissante. Mais quand même le pacha n'aurait pas ainsi menacé ma vie et mon honneur (et il tient bien ses sermens prononcés dans des momens de colère), je t'aurais encore sauvé;--mais lui eût été épargné. Maintenant je suis toute à toi--à tout préparée. Tu ne m'aimes pas,--tu ne me connais pas,--ou, si tu me connais, c'est de la manière la plus défavorable. Hélas! cet amour--ou cette haine m'est pour la première fois connue.--Oh! que ne peux-tu éprouver ma constance, tu ne me repousserais pas; tu ne refuserais pas l'amour ardent dont brûle un cÅur oriental. Il est maintenant le phare de ton salut,--maintenant il te montre dans le port la proue d'un Maïnote; mais dans une chambre par où nos pas doivent nous conduire, dort-il ne doit pas se réveiller--le barbare tyran Seyd!»
[Note loc16: _His dotage_.]
«Gulnare!--Gulnare!--je n'avais jamais, jusqu'à ce moment, senti si fortement mon abjecte fortune, ma renommée flétrie si humiliée. Seyd est mon ennemi; il eût balayé ma troupe de la terre, avec un bras impitoyable, mais frappant à découvert. C'est pourquoi je suis venu ici, sur mon vaisseau de guerre, pour émousser le cimeterre par le cimeterre; telle est mon arme,--et non le secret poignard:--qui épargne la vie et l'honneur d'une femme, épargne aussi celle d'un ennemi qui dort. C'est avec joie que je te sauvai, ô femme; ce n'était pas pour cela:--ne me laisse pas penser que tu n'étais pas digne de ma pitié. Maintenant, adieu donc!--que plus de paix soit réservé à ton cÅur! La nuit s'écoule:--c'est la dernière de mon repos terrestre!»
«Repose! repose! au soleil levant commenceront tes souffrances nerveuses, et tes membres se tordront sur le pieu qui t'attend. J'ai entendu donner les ordres,--j'ai vu--mais je ne le verrai plus.--Si tu veux périr, je périrai avec toi. Ma vie,--mon amour,--ma haine,--tout ce que je possède ici-bas dépend de cette résolution, corsaire! Mais il n'y a que cette tentative! sans elle la fuite serait inutile.--Comment! les poursuites assurées de Seyd, mes injures non vengées, ma jeunesse déshonorée,--les longues, longues années consumées dans les regrets--un seul coup nous délivre de toutes nos craintes à venir. Mais puisque la dague convient moins à ton bras que l'épée, j'essaierai la fermeté d'une main de femme. Les gardes sont gagnés;--encore un moment, et tout sera consommé.--Corsaire! nous nous rencontrerons en lieu sûr, ou nous ne nous rencontrerons plus. Si ma faible main faillit, le nuage du matin roulera sur ton échafaud et sur mon linceul.»
9. Elle se détourna et disparut avant que Conrad eût pu lui répondre, mais il la suit long-tems d'un Åil inquiet; et recueillant, comme il faut, les anneaux des chaînes qui le pressent, pour diminuer leur longueur ainsi que le bruit de sa marche, il suit Gulnare, autant que le lui permettent ses membres enchaînés, car les verroux ne retiennent plus ses pas. Elle était noire et sinueuse la marche qu'il devait suivre, et il ne savait pas où ce passage conduisait. Il n'y avait là ni lampes ni gardes. Il aperçoit bientôt une sombre lueur:--cherchera-t-il ou évitera-t-il une clarté si indistincte et si faible? Le hasard guide ses pas,--une fraîcheur soudaine semble frapper son front, comme si c'était l'air du matin.--Il a atteint une galerie découverte;--à ses regards brille la dernière étoile de la nuit dans un ciel qui s'éclaircit. Cependant à peine Conrad y fait-il attention. Une autre lumière, partie d'une chambre solitaire, frappe sa vue. Il se dirige de ce côté. Une porte entr'ouverte lui a laissé voir cette clarté dans l'intérieur, mais rien de plus. Une figure se présente d'un pas précipité; elle s'arrête,--se détourne,--s'arrête encore,--c'est elle enfin! Point de poignard dans sa main,--aucun indice de crime.--«Grâces soient rendues à ce cÅur tendre,--elle n'a pu le tuer!» Il la regarde de nouveau; ses regards sauvages et égarés semblent reculer de frayeur à la vue du jour. Elle s'arrête,--rejette en arrière ses longues tresses de cheveux noirs qui voilaient presque tout son visage et son beau sein: on dirait que sa tête mal assurée sort d'un état de doute ou de terreur. Ils se rencontrent;--sur le front de Gulnare,--inconnue par elle--oubliée--sa main précipitée a laissé--une tache légère.--Conrad en observe la couleur et devine--Oh! léger mais certain est le gage du crime:--c'est du sang!
10. Conrad avait vu des combats;--il s'était nourri, dans la solitude de son cachot, des tortures qui apparaissent d'avance au coupable condamné; il avait été séduit,--châtié,--et la chaîne emprisonnait encore ses bras qui pouvaient la porter à jamais: mais les combats,--la captivité,--le remords,--tout ce qu'il a éprouvé de plus terrible,--ne l'ont jamais fait frissonner,--n'ont jamais fait frémir le sang dans ses veines comme cette tache de pourpre qui le glace d'horreur. Cette goutte de sang, cette légère mais criminelle tache a fait disparaître tous les charmes de cette beauté! Le sang qu'il a vu,--il aurait pu le voir couler sans émotion;--mais alors c'eût été dans le combat, ou versé par une main d'homme!
11. «C'en est fait!--il allait se réveiller,--mais c'en est fait. Corsaire! il n'est plus:--tu me coûtes bien cher. Toute parole serait vaine en ce moment,--fuyons,--fuyons! Notre barque nous attend, il est déjà presque jour. Le petit nombre de gardes que j'ai séduits me sont maintenant tout dévoués, et ces hommes viendront rejoindre ce qui survit de ta troupe. Bientôt ma voix saura justifier mon bras, quand notre voile nous emportera loin de ce rivage détesté.»
12. Elle frappa des mains,--et à travers la galerie accourent, équipés et armés pour le combat, ses serviteurs--Grecs ou Maures. Ils s'arrêtent silencieux, mais empressés; les chaînes de Conrad tombent. Encore une fois ses membres sont libres comme le vent des montagnes! mais sur son cÅur pèse une telle tristesse qu'il semble que le poids des fers l'accable maintenant. Aucunes paroles ne sont prononcées;--au signal de Gulnare, une porte qui s'ouvre révèle une secrète issue qui conduit au rivage. La cité est laissée en arrière;--ils se hâtent, ils atteignent les vagues joyeuses qui bondissent sur le sable jaune. Et Conrad, se laissant guider par Gulnare, suit ses volontés, ne s'inquiétant pas s'il est sauvé ou trahi. La résistance était aussi inutile que si Seyd eût encore vécu, pour se rassasier de la vue du supplice que sa vengeance avait ordonné.
13. Ils sont embarqués, la voile est déployée, la brise légère souffle;--que la mémoire de Conrad a d'objets à passer en revue! Il tombe absorbé dans la contemplation, jusqu'au cap où il avait la dernière fois jeté l'ancre, et qui élève dans les airs sa forme gigantesque. Ah!--depuis cette fatale nuit, quoique courts aient été les instans, il avait balayé un siècle de terreur, de peines et de crimes. Au moment où l'ombre immense du rocher passa noire sur le mât du navire, Conrad voila son visage, et éprouva dans cet instant une douleur amère. Il se rappela tout,--Gonsalve et ses compagnons, son triomphe éphémère et sa cruelle défaite; il pense aussi à elle, à son amie délaissée: il se retourna et vit--Gulnare, l'homicide!
14. Elle observait sa contenance et les mouvemens de ses traits. Bientôt elle ne put supporter cet aspect glacé, cette contenance froide qui la repoussait; et cette sombre férocité qui était étrangère à ses regards s'éteignit dans des larmes trop tardives. Elle s'agenouilla devant Conrad et pressa sa main:--«Tu devrais encore me pardonner, quand Allah lui-même m'accablerait de son courroux; sans cet attentat ténébreux, que devenais-tu? Accable-moi de tes reproches;--mais non cependant--oh! épargne-moi _maintenant_! Je ne suis pas ce que je te parais être;--cette nuit terrible a égaré ma raison: ne te révolte pas contre moi! Si je n'avais jamais aimé,--quoique moins criminelle, tu n'aurais pas vécu--pour me haïr,--quand même tu l'aurais voulu.»