Uvres Completes De Lord Byron Tome 05 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 10

Chapter 104,031 wordsPublic domain

Cela dit, il serra la main de son frère pirate, et il se dirige vers sa chaloupe avec une attitude fière. Les rames brisent les vagues et répandent tout autour une lueur phosphorique[c2]; ils abordent le vaisseau.--Il est debout sur le tillac; le sifflet perçant siffle;--toutes les mains manœuvrent;--il admire avec quelle légèreté le navire obéit à cette manœuvre,--la bonne tenue de sa troupe,--et il daigne lui en témoigner sa satisfaction. Ses yeux pleins d'orgueil se tournent vers Gonsalvo.--Pourquoi s'arrête-t-il soudain et semble-t-il gémir intérieurement? Hélas! ses yeux ont aperçu sa tour du rocher, et sa pensée un moment s'est fixée sur l'heure des adieux. Elle--sa Médora--aperçoit-elle le vaisseau qui l'emporte? Ah! jamais il n'avait la moitié tant aimé qu'en ce moment! Mais cependant il lui reste encore beaucoup à faire avant la chute du jour.--Il recueille de nouveau son courage, détourne ses regards, et descend dans la cabine de Gonsalvo pour lui faire connaître son plan,--ses moyens de le faire réussir,--et son but. Devant eux brûle une lampe; il développe la carte et fait apporter tous les instrumens nécessaires à l'art nautique. Ils prolongent leurs débats jusqu'à minuit; aux yeux inquiets et aux esprits agités quelle est l'heure qui paraît jamais avancée?

Pendant ce tems, la brise propice souffle avec sérénité, et le vaisseau fuit rapide comme un faucon. Il a passé les hauts promontoires des îles groupées au milieu des flots, et il gagne le port, long-tems--long-tems avant le premier sourire du matin. Ils découvrent bientôt, à travers le miroir de la nuit, l'étroite baie où est mouillée la flotte du pacha. Ils comptent chaque voile,--et remarquent avec quelle insouciance les Musulmans se gardent à la clarté de la nuit. Tranquille et sans être aperçu, le vaisseau de Conrad passe à côté de cette flotte, et il a jeté l'ancre dans le lieu où il a résolu de se tenir en embuscade. Il est à l'abri d'une surprise par un rocher projeté du cap, qui élève dans les airs sa forme fantastique. Il n'a pas besoin d'exciter sa troupe à ses devoirs,--ni de la tirer de son sommeil,--préparée qu'elle est également aux luttes de terre et de mer; tandis que, porté sur les flots, le chef s'entretient avec calme;--et cependant, avec ses compagnons, c'est de sang qu'il s'est entretenu!

Chant Deuxième.

_Conosceste i dubiosi desiri_?

(DANTE.)

1. Dans la baie de Coron se balancent avec grâce de nombreuses galères; à travers les jalousies des fenêtres de Coron brillent les lampes nocturnes, car Seyd, le pacha, donne une fête cette nuit; une fête à l'occasion des triomphes qu'il se promet dans une lutte prochaine, quand il emmènera dans ses prisons les pirates chargés de fers. Il l'a juré par Allah et son épée; et fidèle à son firman et à sa parole, il a réuni ses vaisseaux le long de la côte, rassemblé ses soldats orgueilleux comme lui d'un prochain triomphe. Déjà ils se sont partagé les captifs et les dépouilles, quoique l'ennemi qu'ils méprisent ainsi soit encore éloigné. Ils sont prêts à mettre à la voile;--aucun doute qu'au soleil de demain ils verront les pirates enchaînés--et leur port conquis! Pendant ce tems la garde peut se livrer au sommeil si elle veut; ils peuvent non-seulement se dispenser de faire sentinelle avant le combat, mais encore rêver la mort de leurs ennemis, quoique tous ceux qui en ont la liberté se débandent sur le rivage, et vont chercher à essayer leur bouillante valeur sur le Grec: comme de semblables prouesses conviennent aux héros de turban,--de faire briller le tranchant de leurs sabres devant les yeux d'un esclave! Ils pillent sa maison,--mais ils épargnent sa vie;--leurs armes sont puissantes, mais aujourd'hui ils veulent être généreux! et ils ne daignent pas frapper, parce qu'ils pourraient le faire impunément! à moins qu'un joyeux caprice n'inspire leurs coups, afin de s'exercer pour l'ennemi futur. La débauche et les festins trompent les heures fugitives des Grecs; et ceux qui désirent porter encore quelque tems leur tête cherchent à sourire; que leurs lèvres feignent aux yeux des Musulmans toute la gaîté dont ils sont susceptibles, et accumulent dans le silence leurs malédictions, jusqu'à ce que la côte en soit à jamais purgée!

2. Seyd, avec son turban, est mollement étendu dans la haute salle de son palais; autour de lui sont les chefs à longue barbe qui l'accompagnent dans son expédition. Le banquet est achevé, ainsi que la dernière rasade,--breuvage défendu, dit-on,--qu'il a osé vider, tandis que des esclaves distribuent aux autres chefs, observateurs plus rigides des lois de Mahomet, un jus plus sobre[c3]. Un nuage de fumée s'échappe ensuite de la longue chibouque[c4], tandis que[c5] les Almès dansent à des accords sauvages. Le lever du matin verra l'embarquement de tous ces chefs; mais les vagues sont quelquefois traîtresses pendant la nuit, et ceux qui se sont livrés à la débauche peuvent dormir plus sûrement sur leur couche de soie que sur le perfide élément. Qu'ils se réjouissent pendant qu'il leur est permis:--jusqu'à l'heure du combat, ils peuvent oublier ses hasards; et qu'ils se fient moins à la victoire qu'aux paroles de leur Koran. Cependant les nombreux soldats du pacha, qu'il mènera contre l'ennemi, pourraient lui faire espérer des exploits plus glorieux que ceux dont il s'enorgueillit déjà .

3. L'esclave chargé de veiller à la porte extérieure s'avance avec une précaution respectueuse; il incline profondément la tête,--et sa main salue le plancher de l'appartement avant que sa langue prononce le message qui lui est confié. «Un derviche échappé du nid des pirates est ici:--lui-même demande à raconter le reste.» Seyd a fait un signe d'assentiment qui est compris par l'esclave; il amène bientôt le saint homme en silence près du pacha[c6]. Ses bras étaient croisés sur son vêtement d'un gris foncé, sa démarche était chancelante, son regard abattu semblait plutôt l'être par les austérités que par les années, et sa joue était pâle de pénitence et non de crainte. Voué à son Dieu,--il portait une chevelure noire qui soulevait orgueilleusement son haut capuchon. Autour de lui était jetée une longue robe traînante qui enveloppe un cœur qui ne bat plus que pour le ciel. Soumis, mais plein d'une noble assurance, il supporte avec calme les regards curieux qui l'examinent pour chercher à deviner le but de sa mission, avant que la volonté du pacha lui ait permis de s'exprimer.

4. «D'où viens-tu, derviche?»

--«De la caverne indépendante des pirates; je suis un fugitif.»--

«Où fus-tu pris et dans quel tems?»

--«Dans une traversée du port de Scalanovo à l'île de Scio, sur un saïque marchand bien monté; mais Allah ne nous fut pas favorable dans notre navigation:--les corsaires s'emparèrent du butin des marchands; nos membres furent chargés de chaînes. Je ne craignais pas la mort; je n'avais point de richesses à déplorer, excepté la liberté de voyager qui me fut enlevée. Enfin, une humble barque de pêcheur que je découvris pendant la nuit me fit naître quelque espérance, en m'offrant des chances de pouvoir échapper par la fuite. Je saisis l'heure, et j'y ai trouvé ma délivrance--Avec toi,--très-puissant pacha! qui pourrait éprouver de la crainte?»

--«Que font ces pirates, mis hors la loi des nations? Sont-ils bien préparés à défendre leurs richesses conquises par le pillage, et leurs rochers déserts? Songent-ils à notre expédition prochaine, destinée à réduire en cendres leur nid de scorpions?»

--«Pacha! l'œil gémissant du captif enchaîné pleure sa liberté, mais il jouerait mal le rôle d'espion. Je n'entendais que le mugissement continuel des vagues, de ces vagues qui se refusaient à me transporter loin de ce rivage; je ne remarquais que le glorieux soleil, et le ciel, trop brillant,--trop bleu--pour ma captivité; et je n'éprouvais--que tout ce qui peut consoler le cœur qui aspire à sa délivrance, et à voir briser ses chaînes avant de pouvoir sécher ses larmes. Tu peux juger au moins, par ma fuite, que les pirates ne pensent guère au péril d'une surprise; autrement j'aurais vainement imploré ou cherché le hasard qui m'amène devant toi,--s'ils se gardaient avec vigilance: la garde négligente qui n'a pas aperçu ma fuite, veille sans doute aussi négligemment pour prévenir ton attaque prochaine. Pacha!--mes membres sont défaillans,--et la nature demande des alimens pour se soutenir. Permets-moi de me retirer;--la paix soit avec toi! la paix avec tous ceux qui t'entourent!--J'ai besoin maintenant de repos--et de nourriture.»

--«Demeure, derviche! J'ai encore à t'interroger.--Demeure, je te le commande;--assieds-toi;--veux-tu m'entendre?--obéis! Je dois t'interroger encore; et des esclaves vont t'apporter de la nourriture: tu ne languiras pas de faim au milieu d'un banquet. Ton souper fini,--prépare-toi à me répondre clairement et amplement:--je n'aime pas le mystère.»

Ce fut vainement que l'on chercha à connaître ce qui se passa dans l'esprit du saint homme qui ne regarda pas le divan avec satisfaction. Il ne montra pas beaucoup de goût pour les mets du banquet, et encore moins de respect pour chaque convive. Un mouvement peu dissimulé de dépit passa un instant sur sa figure, qui reprit aussitôt son calme. Il s'assied en silence, et son front a recouvré la sérénité qu'il avait un moment oubliée. Il est servi avec empressement;--mais il évite les mets somptueux comme s'ils étaient mêlés de poison. Pour un homme si long-tems condamné aux austérités et aux privations, il est étrange qu'il profite si peu d'un si riche festin.--«Qu'as-tu donc, derviche? mange.--Pourrais-tu supposer que l'on te sert un repas de chrétien? ou penses-tu que mes amis ne sont pas les tiens? Pourquoi évites-tu le sel? ce gage sacré qui, une fois partagé, émousse le tranchant du sabre, opère la réunion des tribus divisées, et fait paraître des ennemis comme des frères!»

--«Le sel assaisonne les mets recherchés,--et ma nourriture est encore la plus humble racine, ma boisson, le plus humble ruisseau; mes vœux austères et les lois de mon ordre[c7] s'opposent à ce que je rompe ou que je mêle le pain avec amis ou ennemis. Cela peut te paraître étrange;--s'il y a quelque chose à craindre, le péril ne menace que ma tête. Mais pour toute ta puissance; oui, bien plus encore,--pour le trône de ton sultan, je ne goûte ni de ton pain, ni de tes mets--à moins d'être seul. Si j'enfreignais la règle de notre ordre, la colère de notre Prophète pourrait empêcher mon pélerinage à la Mecque.»

--«Bien,--comme il te plaira,--ascétique que tu es[loc14]--Réponds à une question; et tu pourras alors te retirer en paix. Combien sont-ils?--Ah! ce n'est assurément pas encore le jour? Quel astre,--quel soleil éclatant resplendit dans la baie? elle rayonne comme un lac de feu!--Aux armes!--aux armes! Ho! trahison! mes gardes! mon sabre! Nos galères sont livrées aux flammes;--et je suis loin d'elles! Maudit derviche!--voilà donc tes nouvelles,--misérable espion!--Qu'on le saisisse,--qu'on l'écartelle,--qu'il soit mis à mort sans délai!»

[Note loc14: La simplicité du pacha veut dire [Arabe ou Farsi], _soufy_; religieux ascétique turque et persan.

(_N. du Tr._)]

Le derviche s'est levé à l'éclat subit de cette lumière. Son changement de forme n'excite pas moins de terreur. Il s'est levé le derviche,--non dans l'accoutrement d'un religieux, mais comme un guerrier qui bondit sur son cheval d'Ukraine. Il a foulé aux pieds son capuchon et déchiré sa robe; sa cotte de maille frappe les regards, et la lame de son sabre a brillé comme un éclair! Son casque étroit, mais étincelant; son noir panache, son œil noir encore plus brillant, et l'ombre encore plus noire de ses noirs sourcils, tout le fait paraître aux yeux des Musulmans comme un Afrite dont les coups mortels et infernaux ne laissent pas d'espoir de salut. Le tumulte le plus confus, les noirs tourbillons de flamme qui montent dans les airs, et les torches qui promènent l'incendie; les cris de terreur et les cliquetis du fer qui se croise:--car les sabres commencent à frapper; et les mugissemens qui s'élèvent, tout répand sur ce lieu de carnage comme un aspect de l'enfer!

Éperdus et fuyant çà et là , les esclaves dispersés ne voient qu'un rivage sanglant et des vagues enflammées. Ils ne tiennent aucun compte du cri menaçant du pacha: «_Qu'ils_ saisissent le derviche! Saisissez le _Zatanaï_[c8]!» Conrad a vu leur terreur,--et a réprimé le premier mouvement de désespoir qui ne lui offrait que de résister et périr dans ce palais, puisqu'il avait été si prématurément et si bien obéi. L'incendie avait été allumé avant qu'il en eût donné le signal. Il a vu leur terreur;--il détache son cor de son baudrier,--en tire un son,--mais un son perçant. On lui répond.--«Bien, courage! ma valeureuse troupe! Comment ai-je pu douter de leur promptitude à me secourir? et comment ai-je pu penser qu'ils m'avaient ici abandonné?» Son bras puissant a décrit un cercle autour de lui;--ce mouvement rapide de rotation qu'il a imprimé à son sabre répand une terreur qui répare son fatal délai. Sa fureur achève ce que la frayeur avait commencé; il abat, comme un troupeau ses lâches assaillans. Les turbans mis en pièces jonchent les appartemens, et à peine un bras ose encore se lever pour se défendre. Seyd lui-même, troublé par la rage et l'étonnement, recule devant lui, en continuant de le menacer. Il ne demande pas quartier, Seyd;--mais il redoute cependant les coups de l'étranger, tant le désordre a rendu cet étranger redoutable! Les galères enflammées de Seyd frappent toujours ses regards. Il s'arrache la barbe, et se retire du combat en écumant de rage[c9]: car les pirates ont déjà dépassé la porte du harem, et se précipitent dans l'intérieur;--s'arrêter un instant de plus, c'était attendre la mort. Là les cris d'épouvante,--les supplications des hommes qui jettent leurs armes en demandant quartier--sont poussés en vain;--le sang coule par torrens! Les corsaires qui affluent se précipitent où le cor de Conrad a sonné, et où les gémissemens des victimes expirantes et les supplications les avertissent de la manière courageuse avec laquelle il soutient la terrible lutte. Ils le comblent de leurs acclamations en le voyant seul, terrible et farouche comme un tigre qui se rassasie dans le sang qui inonde son repaire! Mais courtes sont leurs félicitations,--plus courte la réponse:--«C'est bien;--mais Seyd est échappé,--et il doit mourir. Beaucoup a été fait,--mais il reste encore plus à faire.--Leurs galères brûlent;--pourquoi leur ville n'est-elle pas encore en flammes?»

5. A peine a-t-il parlé, et déjà chacun d'eux a saisi une torche; et l'incendie est allumé du minaret au porche du palais. Un farouche plaisir se remarquait dans les yeux de Conrad; mais il frémit soudain:--car à son oreille ont retenti les cris des femmes; et, comme un glas de mort, ils ont ému ce cœur qui était resté insensible aux râlemens plaintifs des mourans dans la mêlée. «Oh! enfoncez les portes du harem;--n'outragez pas, sur votre vie, aucune femme: souvenez-vous que nous aussi--_nous_ avons des femmes. La vengeance pourrait faire retomber sur elles un pareil outrage. C'est l'homme qui est notre ennemi; et c'est sur lui qu'il faut frapper: nous devons épargner la proie la plus faible. Oh! je l'avais oublié;--mais que le ciel ne l'oublie pas, si par mon ordre des êtres sans défense cessaient de vivre. Que ceux qui le voudront me suivent!--j'y vais:--nous avons encore le tems de soulager nos ames au moins d'un crime.»

Il monte l'escalier qui craque déjà atteint par les flammes.--Il enfonce la porte; il ne sent pas ses pieds que brûle le plancher ardent. Sa respiration est étouffée par des volumes épais de fumée; mais il continue à se précipiter d'appartement en appartement. Ils cherchent,--ils trouvent,--ils sauvent. Chacun d'entre eux emporte dans ses bras robustes des charmes respectés par les regards; ils calment les terreurs de ces femmes éplorées; soutiennent leurs corps défaillans avec tous les soins que réclame la beauté sans défense, tant Conrad avait d'empire sur le caractère farouche de ses compagnons pour retenir des mains toutes couvertes de sang. Mais qui est-elle, celle que les bras de Conrad enlèvent du milieu des appartemens enflammés et des débris du combat?--Elle! c'est la bien-aimée de celui dont il a juré la mort! c'est la reine du harem!--c'est l'esclave de Seyd!

6. Conrad n'a qu'un moment pour adresser quelques paroles à Gulnare[c10], pour rassurer cette tremblante beauté; car dans cette suspension du combat donnée à la pitié, l'ennemi qui se retirait en toute hâte s'étonne de ne pas se voir poursuivi. Sa fuite est moins précipitée;--il s'est rallié--et rangé en bataille. Seyd s'en est aperçu; il a reconnu d'abord le petit nombre des compagnons du corsaire, comparé avec sa troupe, et il rougit de sa méprise, en voyant que sa défaite a été causée par la terreur et la surprise. _Alla il alla_! c'est le cri de vengeance qu'il pousse.--La honte se change en rage; il veut maintenant vaincre ou périr! Les flammes doivent répondre aux flammes, et le sang au sang! Des flots de ce sang vont couler de nouveau pour le triomphe;--car la fureur vaincue va renouveler le combat, et ceux qui attaquaient pour vaincre se défendent pour conserver leur vie. Conrad voit le danger;--il voit ses compagnons succomber sous le nombre toujours croissant des ennemis.--«Un effort,--encore un effort--pour nous ouvrir le cercle de nos ennemis!» Ils se rallient,--se serrent,--chargent,--chancellent;--tout est perdu! Serrés étroitement de toutes parts,--assaillis par le nombre, sans espoir, mais non sans courage, ils se défendent encore vaillamment.--Ah! maintenant le désordre est dans leurs rangs;--criblés de blessures,--culbutés de toutes parts; chacun d'eux combat isolément,--sans pousser un cri.--Ils tombent épuisés de fatigues plutôt que vaincus; et frappent encore jusqu'à ce que la lame échappe à leurs mains roidies par la mort.

7. Mais avant que l'ennemi rallié eût recommencé le combat, et eût opposé rang d'hommes à rang d'hommes et cimeterre à cimeterre, Gulnare et toutes ses compagnes du harem avaient été mises en sûreté dans une maison de la ville, par ordre de Conrad, qui avait commis une garde à leur protection; ces femmes essuyaient les larmes que la crainte de la mort et du déshonneur leur avait fait répandre. Et quand la jeune Gulnare, cette dame aux yeux noirs, se rappela ces pensées qu'avait fait naître son désespoir, elle s'étonna beaucoup de la courtoisie qui respirait dans les accens de Conrad et dans la douceur de ses regards. Il était étrange--_qu'un_ brigand, ainsi souillé de sang, lui parût plus aimable que Seyd; dans ses manières les plus tendres. Le pacha aimait comme s'il lui eût semblé que son esclave dût s'estimer fort heureuse de l'amour qu'il voulait bien lui témoigner. Le corsaire lui avait offert sa protection, avait calmé ses terreurs, comme si son hommage était dû de droit à la beauté. «Le désir en est coupable;--et ce qui est pire pour une femme,--il est inutile; cependant je désire revoir ce chef; afin de lui faire mes remerciemens, ce que la crainte m'a fait oublier, pour la vie qu'il m'a conservée,--et dont mon amoureux seigneur ne s'est pas souvenu!»

8. Elle l'aperçut, au plus épais du carnage, se défendant au milieu des cadavres sanglans, loin de sa troupe, et luttant avec un ennemi qui semble chèrement acheter le terrain que Conrad est forcé de céder, couvert de blessures,--perdant son sang,--ne pouvant trouver la mort qu'il cherche, et pris enfin pour expier tous les maux qu'il a causés; épargné pour languir dans les tourmens et pour vivre en vain, tandis que la vengeance méditera de nouveaux plans de tortures. Celle-ci étanche son sang pour le verser plus tard--mais goutte par goutte: car l'œil insatiable de Seyd voudrait le voir toujours mourant,--jamais mourir! Est-il possible que ce soit lui! lui qu'elle a vu naguère triomphant, quand le signe impérieux de sa main sanglante était une loi! C'est bien lui!--désarmé, mais non abattu; n'ayant qu'un seul regret, celui de conserver la vie. Ses blessures sont trop légères, quoiqu'il eût volontiers baisé la main qui lui aurait donné la mort. Oh! il n'a pu recevoir aucun coup de ceux si nombreux qui ont été portés, pour envoyer son ame--dans ce lieu dont il se souciait à peine,--au ciel! Il doit donc, seul de tous les siens, conserver ce souffle de vie, lui qui, plus qu'aucun autre, s'est exposé à le perdre? Il sent profondément--ce que les cœurs mortels sont destinés à ressentir, lorsque, renversés sur la roue de l'inconstante fortune, les traitemens du vainqueur leur présagent l'expiation de leurs crimes dans de languissantes tortures.--Il le sent profondément, tristement; mais le coupable orgueil qui l'a conduit à commettre ces actions--l'aide maintenant à dissimuler. On remarque encore dans son attitude fière et recueillie l'air d'un vainqueur plutôt que d'un vaincu. Quoique épuisé par les fatigues mortelles de la lutte et le sang qu'il a répandu, il en est peu, dans le nombre de ceux qui le considèrent, dont le regard soit aussi calme et assuré que le sien. Ceux que son bras avait tenus à distance, et que son regard seul faisait trembler, l'accablent maintenant de clameurs insolentes; les braves qui l'ont vu de près n'insultent pas l'ennemi qui leur a appris la crainte, et les gardes farouches qui le conduisent à sa prison le contemplent en silence, pénétrés d'une secrète terreur.

Le médecin lui a été envoyé,--mais non par compassion; c'est pour savoir ce que peut encore supporter son reste de vie. Ce médecin lui en trouve assez pour lui faire porter les plus pesantes chaînes, et pour espérer qu'il ne sera pas insensible aux aiguillons de la douleur. Demain--oui--au coucher du soleil de demain, commencera pour lui le supplice affreux du pal; et levés avec les premiers rayons du matin, ses ennemis viendront voir comment il supportera courageusement ou lâchement ses angoisses. De tous les supplices, celui-ci est le plus long et le plus cruel; il ajoute la soif à toutes les autres agonies, soif que chaque jour la mort oublie de venir étancher, tandis que les vautours affamés voltigent autour de la fourche patibulaire. «Oh! de l'eau!--de l'eau!»--La haine, souriant de contentement, se refuse à la prière de la victime;--car, s'il boit,--la mort finit ses tourmens.

Ce destin lui était réservé.--Le médecin, les gardes sont partis; ils ont laissé l'orgueilleux Conrad seul, couvert de chaînes.