Œuvres complètes de lord Byron, Tome 05 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
Part 6
12. «Mon esclave, Zuleïka!--non, je suis le tien; mais, cher amour, calme ce transport; ta destinée sera d'être unie à la mienne: je le jure par le temple de notre Prophète; cette pensée sera un baume pour tes chagrins. Ainsi, puissent les vers du Koran[f29] gravés sur la lame de mon sabre diriger mes coups, à l'heure du danger, pour nous sauver tous deux, si je suis fidèle à ce redoutable serment! Le nom qui faisait battre ton cÅur d'un amoureux orgueil doit être changé; mais, ma Zuleïka, sache que ce lien qui nous unissait s'est resserré, au lieu de s'être rompu, quoique ton père soit mon plus mortel ennemi. Le mien fut pour Giaffir tout ce que tu croyais que j'étais naguère pour toi-même. Ce frère conspira et occasiona la chute d'un frère, mais il épargna du moins mon enfance; il me berça d'une vaine déception dont il est tems encore de le récompenser.--Il m'a élevé, non avec des soins paternels, mais comme le neveu d'un Caïn[f30]; il me surveillait comme le petit d'un lion qui ronge déjà son frein, et qui pourra bientôt briser sa chaîne. Le sang de mon père bout dans toutes mes veines; cependant, pour l'amour de toi, je suspendrai ma vengeance, quoique je ne doive plus rester ici. Mais d'abord, bien-aimée Zuleïka! écouté comment Giaffir accomplit ses infâmes projets.
13. «Comment naquit et s'envenima la discorde de ton père et du mien; fut-ce l'amour ou l'envie qui les rendit ennemis? peu importerait même si je ne l'ignorais pas. Dans des esprits fiers, irascibles, quelques torts légers sans intention suffisent pour troubler la paix. Le bras d'Abdallah était redoutable dans la mêlée; il est encore célébré dans les chants bosniaques, et les hordes rebelles de Paswan[f31] attestent assez combien elles redoutaient un pareil hôte. Sa mort, cruel effet de la haine de Giaffir, est tout ce que j'ai besoin de rappeler ici, et comment le secret de ma naissance qui me fut révélé, quel qu'en soit d'ailleurs le résultat, a déjà eu celui de me rendre libre.
14. «Lorsque Paswan, après plusieurs années de combat, en dernier lieu pour affermir sa puissance, mais d'abord pour défendre sa vie, régnait trop orgueilleusement dans les murs de Widdin, nos pachas se rallièrent autour du gouvernement. Ni plus ni moins élevé dans le commandement militaire, chacun des deux frères conduisait une troupe séparée. Ils déployèrent leurs étendards de queues de cheval [f32] au vent, et ils firent leur jonction dans la plaine de Sophie, où les troupes devaient être passées en revue: leurs tentes étaient plantées, leur poste assigné; mais à l'un d'eux, hélas! assigné en vain! Qu'est-il besoin de paroles? La coupe redoutable fut préparée, par l'ordre de Giaffir, avec un poison aussi subtil et aussi cruel que son ame; cette coupe, présentée à Abdallah, envoya son ame dans le ciel. Fatigué par une chasse pénible, il reposait dans le bain ses membres engourdis et fiévreux; il était loin de penser que la haine d'un frère lui destinait une telle coupe pour étancher sa soif. Ce fut un esclave gagné qui la lui présenta. Il en but une goutte [f33], il n'en fallait pas davantage! Si tu doutes de la vérité de mon histoire, ô Zuleïka! appelle Haroun, il pourra te confirmer ce récit.
15.»Le crime une fois consommé, et la guerre avec Paswan en partie terminée, quoiqu'il n'eût pas été entièrement subjugué, le pachalik d'Abdallah fut gagné. Tu ne sais pas combien, dans notre divan, la richesse peut acquérir de considération au plus misérable des hommes.--Les honneurs d'Abdallah furent obtenus par celui qui s'était souillé par le meurtre d'un frère. Il est vrai que les poursuites qu'ils lui oceasionèrent pour les obtenir épuisèrent ses trésors acquis par un crime; mais il les eut bientôt réparés. Voudrais-tu savoir par quels moyens? Contemple ces déserts incultes, et demande au paysan couvert de haillons ce que deviennent les produits de ses sueurs? Pourquoi le cruel usurpateur m'a-t-il épargné? pourquoi à -t-il partagé avec moi son palais? Je l'ignore. La honte, les regrets, les remords; la faible crainte que lui inspirait la faiblesse d'un enfant; en outre, l'adoption qu'il a faite de moi comme son fils, à lui, à qui le ciel n'en a point accordé; ou quelque intrigue inconnue, quelque caprice; voilà ce qui m'a ainsi préservé,--mais ce qui ne m'a pas laissé en paix. Lui ne peut dompter son caractère fier et hautain, et moi je ne lui pardonne point le sang de mon père.
16.»Il est des ennemis dans le palais de ton père; tous ceux qui rompent son pain ne lui sont pas fidèles. Si je leur révélais mon secret, ses jours, ses heures même seraient peu nombreuses. Ils n'ont besoin que d'un courage qui les dirige, d'une main qui leur indique les coups qu'il faut frapper. Mais Haroun seul connaît ou a connu cette histoire, dont le dénouement est très-prochain. Il a été élevé dans le palais d'Abdallah, et il y occupait dans son sérail le poste qu'il occupe maintenant ici.--Il vit son maître expirer; mais que pouvait faire un simple esclave? Venger son maître?--hélas! il était trop tard; soustraire son fils à un sort semblable? il choisit ce dernier parti; et pendant que, tout fier d'avoir subjugué ses ennemis ou trahi ses amis, l'orgueilleux Giaffir s'endormait dans son triomphe, Haroun me conduisait, orphelin sans appui, à la porte du palais de Giaffir; et ce ne fut pas vainement qu'il employa ses efforts pour sauver la vie de celui pour lequel il était venu l'implorer. Ma naissance fut cachée à tout le monde, et surtout à moi-même. Ainsi fut protégée la sûreté de Giaffir. Il quitta bientôt la Roumélie et les flots lointains du Danube pour revenir s'établir sur nos rives asiatiques, n'ayant avec lui qu'Haroun qui connût mon histoire--et ce Nubien a senti que les secrets d'un tyran ne sont que des chaînes que le captif brise avec joie; voilà ce qu'il m'a révélé et d'autres choses encore. C'est ainsi que le juste Allah envoie au crime esclaves, instrumens, complices,--jamais amis!
17.»Tout cela, ô Zuleïka! doit douloureusement retentir à tes oreilles; mais la suite de mon histoire te sera encore plus pénible: quoique mes paroles blessent ta timide douceur, je dois cependant prouver et te faire connaître la vérité toute entière. Je t'ai vue frémir en regardant ce vêtement que je porte; cependant je l'ai souvent porté, et je dois le porter encore long-tems. Ce Galiongui, auquel tu es liée par un serment, est le chef de ces hordes de pirates dont la loi et la vie reposent sur leurs épées. D'entendre seulement leur effrayante histoire, ta joue pâle deviendrait bien plus pâle encore: ces armes que tu vois là , ce sont mes soldats qui les ont apportées; les bras qui les brandissent ne sont pas éloignés: cette coupe aussi est remplie pour les brigands féroces.--Une fois vidée par eux, ils rie reculent jamais devant le danger. Notre Prophète peut pardonner à ces esclaves; ils ne sont infidèles que pour cette liqueur défendue.
18.»Que pouvais-je faire? proscrit dans ces lieux, blâmé pour avoir seulement désiré de voyager; laissé dans l'oisiveté,--car les craintes de Giaffir me refusaient même un cheval et une épée.--Que de fois cependant, ô Mahomet! que de fois en plein divan le despote ne m'a-t-il pas raillé, comme si ma faible main s'était refusée à manier la bride ou le cimeterre: lui allait toujours seul à la guerre, et me laissait ici inoccupé, inconnu. Abandonné avec les femmes aux soins d'Haroun, trompé dans mes espérances, privé de gloire, tandis que toi,--dont la douceur m'eût long-tems charmé, quoiqu'elle ait pu m'énerver, elle m'aurait du moins consolé,--tu étais envoyée dans les murs de Bruse pour y attendre l'issue des batailles. Haroun, qui vit mon ésprit s'affaisser sous le joug pesant de l'inaction, brisa mes chaînes pendant une campagne, et libéra son captif malgré toutes ses craintes, sur la promesse de revenir avant la fin du commandement de Giaffir. C'est en vain--ma langue ne peut exprimer toute l'ivresse de mon cÅur; lorsque pour la première fois ces yeux rendus à la liberté contemplèrent la terre, l'océan, le soleil et les cieux; comme si mon ame les eût pénétrés et en connût les plus intimes, les plus secrètes pensées! Un mot seul peut la peindre, cette sensation suprême:--j'étais libre! Je cessai même de soupirer pour ta présence: le monde,--oui--le ciel lui-même était à moi!
19.»La chaloupe d'un More fidèle me porta loin de cet oisif rivage; Je désirais voir les îles qui parent comme des diamans le diadême de pourpre du vieil océan; je les cherchais dans mon excursion nautique, et je les vis toutes [f34]; mais quand et dans quel lieu me suis-je ligué avec cette troupe pour triompher ou périr; lorsque tout ce que nous désirons d'accomplir sera accompli, ce sera alors le tems de nous revoir de nouveau pour te raconter la fin de cette histoire.
20.»Il est vrai que c'est une troupe indisciplinée, sans lois, à formes rudes, à caractères farouches; toutes les croyances, toutes les nations ont trouvé avec eux,--et peuvent encore trouver place. Un caractère ouvert, le bras toujours prêt à frapper, l'obéissance au commandement de leur chef; une ame propre à toutes les entreprises, et ne voyant jamais avec les yeux de la crainte; de l'amitié pour chacun des leurs, de la fidélité à tous, de la vengeance vouée pour ceux qui succombent; voilà ce qui les rend les utiles instrumens de mes projets et de plus encore. Et quelques-uns,--je les ai étudiés tous,--sont distingués de la foule vulgaire; mais j'appelle principalement à mon conseil la sagesse et la prudence du Franc.--Quelques autres aspirent à de plus hautes pensées, ce sont les derniers des patriotes de Lambro [f35], qui jouissent déjà d'une liberté anticipée, et qui souvent, autour du feu de la caverne, discutent des plans chimériques pour arracher les Rayas [f36] à leur sort. Qu'ils soulagent leurs cÅurs en discourant sur l'égalité des droits que les hommes n'ont jamais connus; j'ai aussi, moi, un amour ardent de la liberté.
»Ah! laisse-moi errer comme le patriarche de l'Océan [f37], ou ne connaître sur la terre que la demeure du Tartare [f38]! Ma tente sur le rivage, ma galère sur la mer, sont pour moi plus que des cités et des sérails. Porté par mon cheval à travers le désert, ou entraîné par ma voile au souffle du vent sur la mer orageuse; emporte-moi où tu voudras, toi, mon coursier! fais-moi voguer où tu voudras, toi, ma barque légère! Mais toi, sois l'astre bienfaisant qui guide le voyageur, ô ma Zuleïka! partage et bénis ma nacelle; sois la colombe de paix et d'espérance de ma destinée! ou, puisque l'espérance est refusée à ce monde de combats et de tribulations, sois mon arc-en-ciel au milieu des orages de ma vie. Sois pour moi le rayon du soir qui dissipe les nuages par un sourire, et teint les couleurs du matin d'un rayon prophétique! Heureuse et fortunée pour moi--comme les accens du Muezzin qui partent des murs de la Mecque, et arrivent au pèlerin pieux et prosterné à leur appel; douce--comme la mélodie des jours de la jeunesse qui dérobe une larme tremblante à la muette admiration; chère--comme les chants de la terre natale à l'oreille d'un exilé, sera ta voix bien aimée. Pour toi, dans ces îles brillantes et fortunées, j'ai préparé un asile aussi beau, aussi délicieux qu'Aden [f39], aux premières heures de sa création. Un millier de glaives, sympathisant avec le cÅur et le bras de Sélim, attendent--s'agitent--défendent--détruisent--à ton signal! Enveloppé par ma troupe, Zuleïka à mes côtés, la dépouille des nations parera ma fiancée. Les languissantes, oisives et molles années du harem peuvent bien être échangées pour des soucis,--pour des plaisirs comme ceux-là . Je ne m'aveugle point sur ma destinée; je vois, dans quelques lieux que je porte mes pas, dés périls innombrables; mais un seul, un seul amour! Oui, ce tendre cÅur me récompensera bien de tous mes travaux, de toutes mes fatigues, quand même la fortune me serait contraire, ou que de faux amis me trahiraient. Qu'il m'est doux de rêver que, dans les heures les plus sombres de l'infortune, lorsque tout sera changé pour moi, je te trouverai toujours fidèle! Que ton ame, comme celle de Sélim, se montre ferme et courageuse; que l'ame de Sélim te soit chère comme la tienne; adoucissons mutuellement nos chagrins, partageons nos plaisirs, confondons toutes nos pensées,--mais que rien ne puisse jamais nous désunir! Une fois libres, c'est mon devoir de guider de nouveau notre bande; amis entre eux, les hommes qui la composent sont les ennemis des autres hommes. Et toutefois nous ne faisons que suivre le penchant que la nature fatale a assigné à la race guerroyante des hommes. Regarde! Là où son carnage, où ses conquêtes ont cessé, il y a fait une solitude et il la nomme--paix! Je veux, comme les autres, user de mon adresse ou de ma force, mais je ne demande pas plus d'espace de terre que la longueur de mon sabre: le pouvoir ne gouverne que par la division.--Sa ressource la meilleure, c'est l'alternative de la ruse ou de la violence! que cette dernière soit la nôtre. La ruse pourra venir en son tems, si nous nous laissons emprisonner dans les cages des villes pour vivre en société. Mais là ton ame pourrait faillir.--Que de fois la corruption n'a-t-elle pas séduit des cÅurs que le péril n'avait pu ébranler! et la femme, plus que l'homme, quand la mort, les malheurs, ou même la disgrâce, ont frappé l'objet de son amour, égarée dans les voies du plaisir, la femme se livre au déshonneur!--Loin de moi tout soupçon! il ne souillera, point le nom de Zuleïka! Mais la vie est un hasard dans ce qu'elle a de plus heureux; et ici il ne nous reste rien à espérer, mais beaucoup à craindre. Oui! des craintes! le doute, la peur de te perdre par le pouvoir d'Osman, ou par la sévère volonté de Giaffir. Cette crainte s'évanouira avec la brise favorable que l'amour a promise cette nuit à ma voile. Aucun danger n'effraie les amans que son sourire a rendus heureux; leurs pas peuvent errer dans la vie, mais leurs cÅurs ne changent point. Avec toi, tous les dangers, toutes les fatigues me seront douces; chaque climat aura des charmes; sur la terre,--sur l'océan,--notre univers sera dans nos bras! Oh! que les vents impétueux soufflent sur notre tillac, pour que ces bras me serrent plus étroitement! Le plus profond murmure qui s'échappera de ces lèvres ne sera point un soupir pour ma sûreté; mais une prière pour toi! La guerre des élémens ne peut effrayer l'amour dont le poison le plus redoutable est l'artifice des hommes; _voilà _ les seuls écueils qui puissent arrêter notre course. _Ici_ nous n'avons que quelques instans de dangers; _là _ sont des années de naufrage! Mais loin de nous, sombres pensées qui présentez ces horribles images! Cette heure nous donne ou nous ôte à jamais la faculté de fuir. Je n'ai que peu de mots à ajouter pour terminer mon histoire, tu n'en as qu'un seul à dire pour que nous soyons bientôt séparés de nos ennemis; oui,--ennemis!--La haine de Giaffir pour moi s'éteindra-t-elle? et Osman, qui voudrait nous séparer en t'arrachant à moi, n'est-il pas le tien?
21.»Pour préserver sa fidélité de tout soupçon et sa tête de la mort, je revins au tems fixé pour sauver mon gardien; peu de personnes apprirent, et aucune ne répéta que, pendant ce tems, j'avais vogué sur la mer et erré d'île en île; et depuis, quoique séparé de ma troupe et que j'abandonne trop rarement la terre qui me sépare d'elle, elle n'a rien fait, elle ne fera rien avant que je n'en sois instruit et qu'elle n'ait reçu mes ordres. Je forme les plans, je distribue les dépouilles; il est juste que je partage aussi plus souvent les fatigues.
«Mais tu m'as déjà prêté trop long-tems ton attention. Le tems presse; une barque flotte déjà ; nous ne laisserons derrière nous que la haine et la crainte. Demain, Osman arrivera avec sa suite;--cette nuit doit rompre ta chaîne; et si tu veux sauver ce bey orgueilleux, et peut-être aussi la vie de _celui_ qui te donna la tienne, hâte-toi, hâte-toi de me suivre à l'instant!--Mais cependant, quoique tu sois à moi par un serment, voudrais-tu révoquer ton vÅu volontaire, effrayée par les vérités que tu viens d'apprendre?--Je reste ici--non pour voir la femme d'Osman; mais pour que le péril retombe sur _ma_ tête!»
22. Zuleïka, muette et immobile, ressemblait à cette statue de douleurs; lorsque, voyant son dernier espoir pour jamais évanoui, la mère désolée fut changée en pierre; tout ce que l'on pouvait apercevoir de différent dans Zuleïka, c'est qu'elle était une Niobé plus jeune. Mais avant que ses lèvres ou même ses yeux essayassent de parler ou de répondre par un regard, une torche enflammée répandit au loin son éclat perfide sous le porche du jardin! une autre--une autre encore!--et puis une autre!--«Oh! fuis!--toi qui n'es plus--toi qui maintenant m'es plus qu'un frère!» Au loin, partout, à travers les bosquets les plus épais, les torches menaçantes brillent d'une lumière rougeâtre, et elles ne sont pas seules--car chaque main droite de ceux qui les portent est armée d'un glaive nu. Ils se séparent; ils poursuivent; ils reviennent; ils tournent avec le flambeau qui guide leurs recherches et le fer étincelant, et le dernier de tous, brandissant son sabre, le terrible Giaffir, se précipite dans sa fureur. Et bientôt les voilà qui touchent presque à la grotte--oh! cette grotte doit-elle être le tombeau de Sélim?
23. Il demeurait debout intrépide. «Le moment est venu--il sera bientôt passé--un baiser, Zuleïka--c'est mon dernier; mais cependant ma troupe, qui n'est pas loin du rivage, pourrait entendre mon signal et distinguer le feu de mon arme; elle serait toutefois trop peu nombreuse--l'entreprise serait d'un succès difficile: n'importe--encore un effort!»
Il se précipite à l'entrée de la caverne; la décharge de son pistolet fait retentir au loin l'écho. Zuleïka n'a point tremblé, n'a point versé de larmes; le désespoir avait glacé son Åil et son cÅur!--«Ils ne m'entendent point, ou s'ils arrivent à force de rames, ce sera seulement pour me voir mourir; cette détonnation n'a fait qu'attirer mes ennemis plus près. Alors, cimeterre de mon père! sors de ton fourreau! tu n'auras jamais vu une lutte plus inégale! Adieu, Zuleïka!--douce amie! éloigne-toi: reste cependant dans la grotte--tu y seras plus en sûreté: la fureur de Giaffir se bornera pour toi aux emportemens et aux reproches. Demeure immobile,--afin d'éviter l'atteinte d'une arme ou d'une balle égarées. Crains-tu pour ton père?--Puissé-je expirer si je le cherche dans ce combat! Non--quoique ce poison ait été versé par lui; non--quand même il m'appellerait encore lâche! Mais recevrai-je paisiblement leur fer dans mon sein? non--leurs têtes vont ressentir mes coups, excepté celle de ton père!»
24. Il s'élance aussitôt, et il a gagné le rivage sablonneux; déjà le plus acharné de la troupe qui le poursuit est tombé à ses pieds: c'est une tête qui râle, un tronc qui s'agite dans ses dernières convulsions; un autre tombe--mais autour de lui se forme un cercle nombreux d'ennemis. Il s'ouvre un passage en frappant de droite à gauche, et il va atteindre les vagues qui le protègent: sa barque paraît--elle n'est plus même à la distance de cinq rames--ses compagnons font des efforts désespérés--oh! arriveront-ils encore à tems pour le sauver? Les premiers brisans baignent ses pieds; ses soldats plongent dans la baie; leurs sabres brillent avec éclat à travers l'écume--malgré les obstacles que leur opposent les vagues,--infatigables, ils luttent contre elles pour atteindre le rivage:--les voilà près du bord! ils arrivent--ce n'est que pour accroître le carnage--le sang le plus pur du cÅur de Sélim a déjà rougi la vague écumante!
25. Ãchappé aux coups des balles et aux blessures des sabres, ou à peine effleuré pour en ressentir les atteintes, Sélim, trahi, entouré, avait regagné le lieu où les vagues de la mer se brisent au rivage. Là , au moment où son dernier pas abandonnait la terre, où son bras frappait un dernier coup mortel;--hélas! pourquoi se retourna-t-il pour regarder celle que son Åil cherchait en vain? Cette pause, ce fatal regard, ont décidé sa mort ou fixé ses chaînes. Triste témoignage d'amour au milieu du péril et de la peine! jusqu'à quelle extrémité l'espérance des amans ne se soutient-elle pas! Sélim avait derrière lui les vagues écumantes, et ses compagnons, serrés, prêts à combattre pour le défendre, quand tout-à -coup une balle siffle.--«Ainsi puissent tomber les ennemis de Giaffir!» Quelle voix a fait entendre ces paroles? quel est celui dont la carabine vient de détonner, dont la balle a sifflé à travers les ombres de la nuit, partie de trop près et trop perfidement dirigée pour s'égarer? C'est la tienne--meurtrier d'Abdallah! Le père essuya lentement l'effet de ta haine farouche; le fils a trouvé par ta main une mort plus prompte. Le sang s'échappe en bouillonnant de sa poitrine, et rougit la blanche écume de la mer.--Si ses lèvres essayèrent quelques gémissemens, les vagues, mugissantes en étouffèrent la voix.
26. Le matin disperse lentement les nuages; on aperçoit peu de trophées du combat; le silence a succédé au cri de guerre qui fit retentir la baie à l'heure de minuit; mais ces sables du rivage peuvent offrir quelques débris de la lutte mortelle dont ils ont été témoins, tels que des fragmens d'armes brisées, des empreintes laissées par les pieds des combattans, et des mains abattues, lancées, dans leurs dernières convulsions, sur l'arène sanglante. Non loin est une torche brisée, une barque sans rames, et mêlée aux algues marines qui sont amoncelées sur le rivage et penchent sur l'abîme. Là se découvre une capote blanche! elle est déchirée en deux lambeaux--l'un d'eux est souillé par une tache de sang noir que la vague s'efforce en vain d'effacer. Mais où est celui qui la portait? Vous! qui voulez pleurer sur ses restes, allez, cherchez-les où les lames mugissantes les ont déjà entraînés; vers les écueils de Sigée, ou sur les rivages de Lemnos. Les oiseaux de mer crient au-dessus de leur proie, sur laquelle leurs becs affamés diffèrent de s'abattre, tandis que, secouée sur son mobile coussin, la tête du cadavre est bercée par le balancement des vagues. Cette main, dont le mouvement n'est pas celui de la vie, tantôt soulevée en haut par les flots qui l'agitent, tantôt ramenée à leur niveau, semble encore faiblement menacer son ennemi.--
Qu'importe que ce cadavre repose dans un tombeau vivant? L'oiseau qui dévore ces traits, ces formes abattues, livides, n'a fait que dérober la proie du ver plus vil que lui. Le seul cÅur qui eût saigné, le seul Åil qui eût pleuré en le voyant mourir, le seul être qui eût recueilli ses membres dispersés et qui eût versé des larmes sur sa tombe ornée de son turban[f40]; ce cÅur s'est brisé--cet Åil s'est fermé--oui--fermé avant celui qui surnage sur les flots.