Œuvres complètes de lord Byron, Tome 05 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
Part 5
7. «Zuleïka! enfant de gentillesse! ce jour t'apprendra combien tu m'es chère, puisque j'oublie la douleur de perdre celle que j'aime tant, pour lui ordonner d'aller demeurer avec un autre. Un autre! jamais homme plus brave ne parut dans la chaleur du combat. Nous, Mahométans, nous faisons peu de cas de la noblesse du sang; mais cependant la race de Carasman[f7] n'a pas changé dans la première famille des bandes glorieuses et hardies des Timariotes qui conquirent et qui ont su défendre leurs terres fertiles. C'est assez que celui qui doit t'épouser soit le parent du Bey Oglou: ses années doivent à peine attirer l'attention; je ne voudrais pas te marier à un enfant. Tu auras un superbe douaire. Sa puissance et la mienne réunies pourront se moquer des firmans de mort, dont la pensée seulement fait trembler les pachas; et elles apprendront au messager[f8] quel destin attend le porteur d'un tel compliment. Maintenant tu connais la volonté de ton père, c'est tout ce que les personnes de ton sexe doivent savoir. C'était mon devoir de t'apprendre l'obéissance;--pour l'amour, ton époux saura te l'enseigner.»
8. La tête de la vierge s'était penchée en silence, et si ses yeux étaient pleins de larmes que l'émotion comprimée n'ose laisser échapper; si sa joue, de pâle qu'elle était, devint rouge, et de rouge pâle, à mesure que ces paroles ailées parvinrent à ses oreilles comme des flèches aiguës, que pouvait-on y voir, excepté des craintes virginales? Une larme est si belle dans l'Åil de la beauté que l'amour regrette à moitié de la sécher par un baiser; la rougeur de la pudeur est si douce, que la pitié désire à peine de la voir s'effacer. Quelle qu'ait été la cause des émotions de la jeune vierge, son père les oublia, ou, s'il s'en souvint, il n'y fit pas attention. Trois fois il frappa des mains et demanda son cheval[f9]; il déposa sa chibouque ornée de pierres précieuses[f10], et montant galamment à cheval, il se rendit dans la prairie entouré de ses maugrebis[f11], de ses mamelouks et de ses délis[f12], pour voir nombre d'exercices actifs, exécutés avec la lame tranchante du sabre, ou avec le djerrid émoussé. Le Kislar et ses Mores gardaient seuls attentivement les portes massives du harem.
9.--Sa tête était penchée sur sa main; son regard était fixé sur la mer bleue et profonde, qui coule et se soulève agréablement entre les dangereuses Dardanelles; mais il ne voyait ni la mer, ni le sable, ni même la troupe à turbans du pacha, mêlée dans le jeu d'un combat simulé, caracolant en s'exerçant sur un feutre plissé[f13] qu'ils fendent adroitement d'un coup de sabre; il ne remarquait pas la troupe qui lançait la javeline, et n'entendait pas leurs _allahs_[f14] éclatans et sauvages.--Il ne pensait qu'à la fille du vieux Giaffir!
10. Aucune parole ne s'échappe du sein de Sélim; un soupir dévoile la pensée de Zuleïka. Il continue à jeter ses regards à travers la jalousie de la fenêtre, pâle, muet et tristement immobile. Le regard de Zuleïka était fixé sur lui; mais son attitude ne lui apprit que peu de choses. Sa douleur était égale à la sienne, quoique cependant elle ne fût pas la même. Son cÅur avouait une plus douce flamme, mais ce cÅur alarmé ou timide l'empêche de parler, sans qu'elle puisse s'en rendre compte. Cependant il faut qu'elle parle;--mais quand l'essaiera-t-elle?
--«Qu'il est étrange qu'il se détourne ainsi de moi! Nous ne nous rencontrions pas ainsi auparavant, et nous ne devons pas ainsi nous séparer.»--
Trois fois elle a traversé l'appartement avec lenteur, en épiant un regard de Sélim,--il le tenait toujours fixé sur la mer. Elle saisit l'urne où se trouvaient déposés les parfums de l'atar-gul[f15] persan, et répandit leur essence sur les lambris peints de couleurs variées et sur le pavé de marbre[f16]: les gouttes que la jeune fille répand en se jouant sur les vêtemens brillans de Sélim pénètrent jusqu'à sa poitrine, et le laissent aussi insensible que le marbre lui-même.
--«Quoi donc! encore le même air sombre? cela ne peut pas être.--Oh! aimable Sélim, est-ce bien toi!» Elle aperçoit rangées dans un ordre curieux les plus belles fleurs de l'Orient: «Il les aimait autrefois; elles pourraient lui plaire encore offertes par la main de Zuleïka.»
La pensée enfantine était à peine exprimée que la rose était déjà cueillie et disposée en bouquet; le moment d'après vit son beau corps, sa belle tête inclinés aux pieds de Sélim.--«Cette rose porte un message de Bulbul[f17] pour calmer les chagrins de mon frère; il dit que cette nuit il prolongera pour l'oreille de Sélim son chant le plus doux; et quoique ses accens soient quelquefois tristes, il essaiera pour cette fois une harmonie plus gaie, avec la faible espérance que ses chants modifiés pourront dissiper ses sombres pensées.
11. «Quoi! ne pas recevoir même cette pauvre fleur! Oh! je suis donc bien malheureuse! Tes regards peuvent-ils s'abaisser ainsi sur moi? et ne sais-tu pas qui t'aime plus que personne? Oh! cher Sélim! oh! toi qui m'es encore plus que le plus cher des frères! Dis, est-ce moi que tu hais ou que tu crains? Viens, repose ta tête sur mon sein, et je t'endormirai par mes baisers, puisque mes paroles et les chants même de mon rossignol fabuleux ne peuvent y réussir. Je savais que notre père était quelquefois sévère; mais j'avais encore à apprendre de toi ce changement de caractère. Je sais trop bien qu'il ne t'aime point, mais l'amour de Zuleïka est-il oublié? Ah! si je savais qu'il le fût! le projet du pacha, ce parent du bey de Carasman est peut-être ton ennemi. S'il en était ainsi, je jure par les autels de la Mecque, si ces autels qu'il est défendu aux femmes d'approcher ne repoussent pas leurs vÅux, que, sans ton libre consentement, sans ton ordre, le sultan même n'aurait pas ma main! Penses-tu que je puisse supporter de m'éloigner de toi, et d'apprendre à partager mon cÅur? Ah! si j'étais séparée de toi, qui serait ton amie--et qui serait mon guide? Les années n'ont pas vu, le tems ne verra pas l'heure qui arrachera mon ame à la tienne. Azraël[f18] lui-même, quand s'échappera de son terrible carquois cette flèche qui sépare tous les êtres, destinera pour toujours nos cÅurs à une poussière inséparable.»
12. Il est revenu à la vie,--il a respiré,--il a fait des mouvemens,--il a recommencé à sentir; il a relevé la jeune vierge agenouillée: son angoisse est passée;--son Åil vif brille de pensées qui ont long-tems sommeillé dans l'ombre; de ces pensées qui brûlent,--qui rayonnent dans ses regards: comme le torrent naguère voilé sous le rideau de ses saules, lorsqu'il se révèle avec impétuosité dans l'éclat de ses vagues;--comme la foudre dans l'espace s'échappe du nuage plombé qui la comprimait, ainsi étincelait l'ame de l'Åil de Sélim à travers les longs cils de ses paupières. Un cheval de guerre au son de la trompette; un lion levé de son gîte par un imprudent chien de chasse; un tyran appelé à un combat soudain par un poignard mal dirigé, ne frémissent pas d'une vie plus convulsive que Sélim, qui a entendu ce vÅu, ce serment prononcé qui, en se trahissant, lui a tout révélé.
«Maintenant, tu es donc à moi, pour toujours à moi, à moi pendant la vie, et peut-être même plus que la vie! Maintenant tu es à moi; ce serment sacré, quoique prononcé par toi, nous a liés tous les deux. Oui, tu as agi tendrement, sagement, ce serment a sauvé plus d'une tête. Mais ne pâlis point,--une simple boucle de tes cheveux réclame de moi plus que de la tendresse; je ne voudrais pas outrager le dernier des cheveux qui se groupent autour de ton beau front pour tous les trésors enfouis dans les souterrains d'Istakar[f19]. Ce matin, des nuages sombres me couvraient, les reproches pleuvaient sur ma tête, et Giaffir m'a presque appelé lâche! Maintenant j'ai une raison d'être brave. Le fils de son esclave abandonnée--oui, ne tressaille pas, c'est le terme dont il s'est servi--peut montrer, quoique peu disposé à se vanter, un cÅur que ni ses paroles ni ses actions ne peuvent enchaîner. _Son_ fils, vraiment!--cependant, grâces à toi, peut-être le suis-je, ou au moins le serai-je. Mais que notre serment secret ne soit su que de nous.
«Je connais le misérable qui ose demander à Giaffir ta main qui le repousse. Jamais l'avidité puissante d'un Musselim[f20] ne posséda richesses plus mal acquises, ame plus basse. N'a-t-il pas été élevé à Ãgripo[f21]? Qu'Israël nous montre une race plus vile! Mais laissons cela.--Que notre serment ne soit révélé à personne; le tems apprendra le reste. Laisse Osman Bey à moi et aux miens; j'ai des partisans pour le jour de danger. Ne pense pas que je sois ce que je te parais; j'ai des armes, des amis, et ma vengeance est prochaine.»
13. «Que je ne pense pas que tu sois ce que tu parais être! mon Sélim! Tu es tristement changé; ce matin je t'ai vu le plus aimable, le plus charmant! mais maintenant, que tu es différent de toi-même! Sans doute tu connaissais déjà mon amour, il ne fut jamais moins vif, il ne pourra jamais l'être davantage. Te voir, t'entendre, être près de toi; haïr la nuit, je ne sais pour quel motif, si ce n'est que nous ne pouvons nous rencontrer que le jour; vivre avec toi; avec toi mourir; voilà mes espérances auxquelles je n'ose renoncer. Baiser tes joues, tes yeux, tes lèvres comme ceci,--comme cela,--pas davantage que cela; car, par Allah! tes lèvres sont assurément de flamme! Quelle fièvre circule dans tes veines? les miennes sont maintenant presque aussi enflammées; au moins je sens que ma joue est brûlante. Calmer tes souffrances, soigner ta santé, partager, mais ne jamais dissiper tes richesses, rester près de toi avec des sourires, et sans murmures; soulager ta pauvreté; me dévouer à tout, excepté à fermer ton Åil mourant, car je ne pourrais vivre pour l'essayer; c'est à cela seulement que mes pensées aspirent. Pourrais-je faire, ou exigerais-tu davantage?
«Mais, Sélim, réponds-moi donc! Pourquoi avons-nous besoin de tant de mystère? je ne puis en deviner ni en exprimer la cause. Mais que cela soit, puisque tu dis que cela est bien. Cependant, ce que tu entends par _armes_, par _amis_, surpasse ma faible intelligence. Je voudrais que Giaffir eût entendu le serment que je t'ai fait; sa colère ne pourrait me forcer à révoquer ma parole: mais sûrement il me laisserait libre. Ce tendre désir pourrait sembler étrange dans moi, de rester ce que j'ai toujours été? Quel autre a vu Zuleïka depuis sa plus tendre enfance? Quel autre que toi Zuleïka a-t-elle recherché pour compagnon des jeux de son enfance? Ces pensées chéries commencèrent avec notre existence; dis, pourquoi ne pourrais-je plus les avouer? Quel changement est survenu qui me fasse déguiser la vérité, la vérité qui a été mon orgueil et le tien jusqu'à ce jour? Notre loi, notre croyance, notre dieu nous défend de nous laisser voir par les étrangers; aucune de mes pensées ne se révoltera contre cette volonté du Prophète. Non! je me trouve plus heureuse même par ce décret! il m'a tout laissé en te laissant à moi. Profondes étaient mes angoisses, de me voir ainsi forcée de m'unir avec un homme que je n'ai jamais vu; pourquoi ne dirais-je pas cela à mon père? pourquoi me forces-tu à le cacher? Je sais que le caractère hautain du pacha ne t'a jamais traité avec bienveillance, et qu'il se courrouce souvent pour rien. Allah! fais que Sélim ne donne jamais à sa colère de motifs légitimes! Je ne sais pourquoi, mais la dissimulation pèse à mon cÅur comme un péché. Alors si dissimuler ainsi est un crime, comme les sentimens et les émotions que j'éprouve; oh! Sélim! apprends-moi ce mystère; il en est tems encore, ne m'abandonne pas ainsi à mes pensées de terreur. Ah! regarde là -bas le Tchocadar [f22], mon père revient du combat simulé; je tremble maintenant de rencontrer ses regards.--Dis moi, Sélim, peux-tu m'en apprendre la cause?»
14. «Zuleïka! retourne à ton appartement de la tour.--Moi je puis présenter mes devoirs à Giaffir; je suis obligé de parler avec lui de firman, d'impôts, de levées, d'état. Il est arrivé des nouvelles fâcheuses des bords du Danube; notre visir laisse noblement éclaircir les rangs de son armée, et les Giaburs peuvent lui adresser leurs remerciemens! Notre sultan a un moyen très-expéditif pour récompenser de si chers triomphes; mais, écoutè-moi, quand le tambour du soir aura averti les troupes de prendre leur nourriture et de se livrer au sommeil, Sélim se rendra dans ta cellule: alors nous sortirons secrètement du harem, et nous pourrons nous promener, ensemble pendant la nuit; les murs de notre jardin sont élevés; personne ne pourrait les escalader pour écouter nos paroles, ou nous faire abréger notre tems; et si quelqu'un l'osait, j'ai une épée qui a déjà fait ses preuves, et qui est destinée à ne pas rester oisive. Alors tu apprendras de Sélim plus de choses que tu n'en as entendues ou rêvées jusqu'ici. Crois-moi, Zuleïka,--n'aie pas peur de Sélim! tu sais que je possède une clef du harem.» «Te craindre, mon cher Sélim! tu ne m'as jamais dit jusqu'ici un mot semblable.» «Ne perds pas de tems; je prends la clef.--La garde d'Haroun a déjà reçu _quelque_ récompense, et elle en recevra encore davantage. Cette nuit, Zuleïka, tu entendras mon histoire, mes projets et mes craintes; ô mon amie! je ne suis pas ce que je parais être.»
Chant deuxième.
1. Les vents sont violens sur les vagues d'Hellé, comme dans la nuit des ondes soulevées, où l'Amour, qui l'avait envoyé, oublia de sauver le jeune, le beau, le brave Léandre, le seul espoir de la fille de Sestos. Oh! quand son fanal brillait isolé sur la haute tour nocturne, vainement le vent soulevé, l'écume des brisans et les cris perçans des oiseaux des mers l'avertissaient de rester dans sa demeure; vainement les nuages amoncelés dans les airs, les vagues agitées lui défendaient d'entreprendre son voyage: il ne pouvait voir, il ne voulait pas entendre les bruits, les signes qui lui prédisaient des terreurs; son Åil ne voyait que la lumière de l'amour, cette étoile isolée qu'il saluait dans les cieux; son oreille n'entendait que les chants de Héro. «O vagues, ne séparez pas long-tems deux amans!»--Cette histoire est vieille; mais l'amour peut encore inspirer assez deux jeunes cÅurs pour prouver qu'elle est véritable.
2. Les vents sont soulevés, et les vagues d'Hellé roulent sombres et impétueuses; les ombres tombantes de la nuit couvrent en vain ce champ humide d'une rosée sanglante; ce désert, autrefois l'orgueil du vieux Priam; les tombeaux, seuls vestiges de son règne; tout--excepté les rêves immortels qui trompaient les ennuis du vieillard aveugle de l'île rocheuse de Scio.
3. Oh! cependant,--car mes pas ont erré dans ces lieux; ils ont foulé ces rivages sacrés; cette vague bouillonnante m'a porté sur son sein;--oh! antique ménestrel! puissé-je long-tems avec toi méditer, soupirer et parcourir ces scènes du passé, croyant que chaque tertre de gazon vert contient les cendres d'un héros non fabuleux, et qu'autour de ces lieux historiques ton _large Hellespont_ se précipite encore [f23], et froid serait le cÅur de celui qui pourrait ici contredire tes chants!
4. La nuit est descendue sur la vague d'Hellé; et elle n'a pas encore atteint le sommet de la colline d'Ida, cette lune qui brillait autrefois sur les exploits sublimes racontés par le grand poète; aucun guerrier ne se plaint aujourd'hui de son paisible rayon; mais les bergers reconnaissans bénissent toujours cet astre argenté. Leurs troupeaux paissent aujourd'hui sur le tertre de celui qui ressentit la flèche du berger dardanien. Cet immense amas de terre entassée, autour duquel le fils d'Ammon [f24] se promena avec orgueil, monument élevé par des nations, couronné par des monarques, est aujourd'hui un tertre solitaire et sans nom! Au dedans,--combien ta demeure est étroite! Au dehors,--les étrangers, seuls peuvent murmurer le nom de celui qui y fut enseveli. La poussière surpasse en durée la pierre tumulaire; mais toi,--ta poussière même n'est plus!
5. Tard--bien tard cette nuit, Diane viendra réjouir le berger et chasser les craintes du matelot; jusqu'alors--aucun signal sur le rocher ne peut diriger la course de la nacelle luttant contre les flots; toutes les lumières dispersées qui entourent la baie se sont éteintes une à une. La seule lampe allumée de cette heure solitaire scintille sur la tour de Zuleïka.
Oui! là , dans cette chambre silencieuse, brille une lumière vacillante; et sur l'ottomane de soie de la jeune fille sont jetés les grains d'ambre odoriférans, sur lesquels glissent ses doigts gracieux [f25]. Près de ces grains, entouré d'émeraudes (comment pourrait-elle oublier ce bijou?) se trouve l'amulette béni dé sa mère [f26], sur lequel est gravé le texte même du Koursi, et dont la vertu pourrait rendre heureux en cette vie, ainsi qu'elle garantit la félicité pour l'autre. Auprès de son comboloio [f27] est un Koran, orné d'enluminures, et plusieurs brillans manuscrits de poésie, décorés d'emblêmes, rachetés dès injures du tems par d'élégans écrivains de la Perse. Sur ces manuscrits splepdides repose son luth, négligé maintenant, mais qui autrefois n'était pas si souvent muet. Autour de sa lampe d'or ciselé s'épanouissent des fleurs dans des vases de porcelaine dé Chine. Les plus riches tissus des fabriques de l'Iran, les tributs de parfums de Schiraz; tout ce qui peut faire les délices de la vue et des sens est rassemblé dans cet appartement somptueux; et cependant cette demeure a un air de tristesse et de mélancolie. Elle, la déesse de cette rétraite de Péri, que fait-elle dans cette nuit si troublée et si décisive?
6. Enveloppée dans un de ces vêtemens tout noirs que les nobles musulmans ont seuls le droit de porter, et qu'elle à revêtu pour protéger contre les vents du ciel un sein aussi cher à Sélim que le ciel lui-même, elle s'avance d'un pas prudent dans les détours du bosquet, tressaillant chaque fois qu'à travers la clairière le vent par bouffées fait entendre de lourds gémissemens, jusqu'à ce que, parvenue à un sentier plus uni, son cÅur timide batte plus librement. La jeune fille suit son guide silencieux; et quoique sa terreur, la pousse à retourner sur ses pas, comment pourrait-elle se déterminer à abandonner son cher Sélim? comment apprendrait-elle ses lèvres caressantes à prononcer des paroles de reproches?
7. Ils atteignirent enfin une grotte creusée par la nature, mais agrandie par l'art, où souvent Zuleïka vint accoutumer son luth à rendre des sons harmonieux, et apprendre par cÅur son Koran. Souvent, dans ses jeunes rêveries, elle s'efforçait de se figurer ce que pouvait être le Paradis. Où l'ame des femmes devait aller après la mort, son prophète avait dédaigné de le dire; mais la demeure de celle de Sélim était sûre, et, pensait-elle, il ne pourrait supporter long-tems un séjour dans d'autres mondes de félicité; sans celle qu'il avait tant aimée dans celui-ci! Oh! qui pourrait demeurer avec lui qui l'aimât autant que moi? Quelle houri pourrait seulement lui offrir la moitié de mes soins?
8. Depuis le jour où elle avait visité ce lieu, quelques changemens lui semblaient s'y être opérés. Peut-être était-ce seulement la nuit qui déguisait les objets qu'elle avait vus à la clarté du jour; la lampe de bronze qui l'éclairait ne projetait qu'obscurément un rayon qui n'avait rien de la clarté du ciel. Mais, dans un coin de la caverne, son Åil tomba sur un objet étrange. Là des armes étaient entassées, non semblables à celles que brandissaient les délis dans le champ de bataille. Les poignées et les lames en étaient d'une forme et d'une trempe étrangères; une d'elles était rougie--peut-être par un crime! Ah! comment sans lui ce sang pourrait-il être répandu? Une coupe aussi était placée à coté, qui ne semblait pas contenir le sorbet. Que signifie tout cela? Elle se détourna pour chercher des yeux son cher Sélim.--«Oh! se peut-il que ce soit lui?»
9. Sa robe superbe était jetée de coté, son front ne portait point la haute couronne du turban; mais à sa place un shall de couleur rouge, légèrement plissé, entourait sa tête. Cette dague, dont la poignée portait un diamant digne du plus haut diadême, n'étincelait plus à sa ceinture, où des pistolets sans ornement étaient fixés, et à son baudrier pendait un sabre, et de son épaule descendait négligemment le manteau blanc, la mince capote qui couvre l'errant Candiote: en dessous--sa veste plaquée d'or--serrait comme une cuirasse sa poitrine; les guêtres qui entouraient étroitement ses jambes étaient revêtues de plaques d'argent. Mais si ce n'eût été cet air impérieux du commandement qui éclatait dans ses regards, dans sa voix, dans ses gestes; tout ce qu'un Åil inattentif eût pu distinguer dans Sélim l'aurait fait prendre pour quelque jeune Galiongui[f28].
10.--«Je t'ai dit que je n'étais pas ce que je te paraissais être, et maintenant tu vois que mes paroles étaient vraies. J'ai une histoire que tu n'as jamais rêvée; si elle est véritable--sa vérité sera fatale à plusieurs. Il serait inutile maintenant de te cacher cette histoire. Je ne puis te voir la fiancée d'un Osmanli. Mais si ta propre bouche ne m'avait pas révélé combien j'avais de part à la tendresse de ton jeune cÅur, je ne te découvrirais pas, je ne devrais pas te découvrir le sombre secret du mien. Je ne te parle pas maintenant de mon amour, de cet amour que le tems, la constance et le péril sauront te prouver. Mais d'abord--oh! n'en épouse jamais un autre--Zuleïka! je ne suis pas ton frère!»
11. «Oh! tu n'es pas mon frère!--rétracte ces paroles.--Dieu! Suis-je abandonnée seule sur la terre pour y pleurer?--Je n'ose pas maudire--le jour qui fut témoin de ma solitaire naissance! Oh! tu ne m'aimeras plus dorénavant! mon cÅur défaillant prévoyait un malheur; mais reconnais-_moi_ encore pour tout ce que j'étais avant ce fatal aveu: ta sÅur--ton amie, ta Zuleïka. Tu m'as fait venir en ce lieu peut-être pour me donner la mort. Si tu as des motifs de vengeance, regarde: je t'offre mon sein,--contente tes ressentimens! plus heureuse cent fois de descendre parmi les morts que de vivre ainsi, ne t'étant plus rien. Peut-être dois-je redouter quelque chose de pire encore, car je connais maintenant pourquoi Giaffir semblait toujours ton ennemi. Et je suis, hélas! l'enfant de Giaffir, par qui tu fus outragé, avili. Si je ne suis pas ta sÅur--si tu veux épargner ma vie, oh! fais-moi ton esclave!»