Œuvres complètes de lord Byron, Tome 05 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
Part 3
Si la solitude succède au malheur, la délivrance de ses peines est une légère consolation; le cÅur vide et désert pourrait remercier l'angoisse qui le rendrait moins vide et moins solitaire. Nous nous dégoûtons de ce que personne ne partage avec nous; le bonheur même--deviendrait un malheur s'il fallait le supporter seul.
Le cÅur, une fois laissé ainsi désolé, doit recourir enfin, pour éprouver quelque soulagement,--à la haine. C'est comme si les morts pouvaient sentir les vers glacés circuler autour de leurs corps, et ramper comme pour faire un festin sur leur sommeil en putréfaction, sans pouvoir chasser ces froids reptiles rongeant et dévorant leurs cadavres! C'est comme si l'oiseau du désert [g39], dont le bec s'ouvre le sein pour nourrir sa jeune famille affamée, sans regretter une vie qu'elle lui transmet, ne la trouvait plus dans son nid abandonné, au moment où il vient de se déchirer le sein maternel.
Les angoisses les plus aiguës que puisse éprouver le malheureux seraient des ravissemens, en comparaison de ce vide redoutable, de ce désert aride du cÅur, de ce ravage, de ce débordement de sentimens superflus et sans objet. Qui voudrait-être condamné éternellement à contempler un ciel sans nuage ou sans soleil?
Le mugissement de la tempête est beaucoup moins terrible que l'idée de ne plus jamais braver le courroux des vagues--pour le malheureux jeté, au milieu de la lutte des élémens, comme un débris solitaire sur quelque rivage abandonné, au sein d'une baie calme et silencieuse, destiné à mourir dans une lente et solitaire agonie. Il vaut mieux être englouti dans le choc des tempêtes que de se consumer peu à peu sur un rocher!
»Père! tés jours ont été passés--paisiblement en comptant les grains de ton chapelet, et en récitant d'éternelles prières; ils ont été passés à effacer les péchés des autres: toi-même exempt de crime et de soucis, excepté ces maux passagers que tous les hommes doivent souffrir: tel a été ton sort depuis ton berceau jusqu'à ton âge avancé. Tu te félicites d'avoir été préservé de ces passions violentes et sans frein, telles que t'en découvrent tes pénitens, dont les secrets péchés et les peines mortelles demeurent ensevelis dans ton sein pur et indulgent. Mes jours, quoique peu nombreux, ont été consumés dans les plaisirs, mais plus encore dans le malheur. Au moins, dans ces heures d'amour et de détresse, j'ai échappé à l'ennui profond de la vie; tantôt dans la compagnie d'amis, tantôt environné d'ennemis, je n'avais de dégoût que pour la langueur du repos. Maintenant qu'il ne me reste plus rien que je puisse aimer ou haïr, rien qui relève mon espérance ou mon orgueil, je préférerais être l'insecte qui rampe sur les murs du cachot, que d'être condamné à passer mes jours stupides et monotones dans la méditation et la contemplation. Cependant il germe dans mon sein un désir de repos--mais pour la jouissance duquel je n'ai point de penchant. Bientôt ma destinée accomplira ce désir, et je dormirai sans rêver, à ce que je fus et à ce que je voudrais être encore, quelque sombres que te paraissent mes actions.
»Ma mémoire n'est plus maintenant que le tombeau de joies, qui ne sont plus; mon espérance est de partager leur destinée, quoiqu'il eût mieux valu pour moi mourir avec elles que de traîner une vie de languissantes douleurs. Mon ame n'a point refusé de supporter les traits déchirans d'une douleur impérissable; elle n'a point cherché dans la tombe le refuge volontaire des fous de l'antiquité et des lâches de nos jours: cependant ce n'est pas la mort que j'ai redoutée; elle m'eût été douce sur le champ dé bataille, si le sort m'eût destiné à être l'esclave de la gloire, au lieu d'être celui de l'amour. J'ai bravé le danger--non pour de vains honneurs: je souris des lauriers conquis ou perdus; que d'autres usent leur vie pour obtenir une haute renommée ou un vil salaire. Mais placez devant mes yeux quelque chose qui me semble un prix digne du danger: la jeune beauté que j'aime, l'ennemi que je hais, et je saurai me précipiter sur les pas du destin, à travers la pointe déchirante des épées, à travers des torrens de flammes pour sauver l'objet chéri, ou pour percer un cÅur détesté. Tu ne dois point regarder ces paroles comme sortant de la bouche vaniteuse d'un homme qui agirait ainsi;--mais ce sont les paroles de celui qui _a déjà fait_ ces actions. L'ame fière et indomptée défie la mort, le faible la supporte, le malheureux doit l'implorer. Alors que la vie retourne à celui qui l'a donnée: je n'ai point chancelé à l'approche du danger quand j'étais puissant et heureux;--tremblerais-je _aujourd'hui_?
«Je l'aimai, ô moine! oui, je l'adorai;--mais ce sont des mots dont tout le monde se sert:--je le prouvai plus par mes actions que par mes paroles. Il est sur cette épée une tache de sang qui ne s'effacera jamais. Ce sang fut versé pour elle, qui mourut pour moi; il échauffait le cÅur d'un ennemi abhorré: oui, ne frémis pas--non--ne fléchis pas le genou, ne compte pas une telle action au nombre de mes péchés, car c'était aussi un ennemi de ta croyance! Le nom seul du Nazaréen irritait l'humeur sombre de ce païen. Sot ingrat! puisque ses blessures ont été faites par une main galiléenne habile à manier le fer, le plus sûr moyen d'arriver plus promptement dans son ciel turc;--car pour lui ses houris impatientes attendraient peut-être encore à la porte du prophète. Je l'aimai--l'amour sait pénétrer dans des lieux où les loups mêmes redouteraient d'aller chercher leur proie, et s'il sait assez oser, il serait difficile que la passion ne fût pas couronnée de quelque succès.--Qu'importe comment, où, et pourquoi, je ne cherchai ni ne soupirai en vain: cependant quelquefois, plein de remords, je voudrais qu'elle n'eût pas aimé une seconde fois. Elle mourut--je n'ose te raconter comment; mais regarde--cela est écrit sur mon front! Là se lit le crime et la malédiction de Caïn, en caractères que le tems n'a point effacés. Mais avant de me condamner, écoute: quoique j'eusse été la cause de son supplice, je n'en fus pas l'auteur; et cependant son meurtrier n'a fait que ce que j'aurais fait moi-même, si elle avait été infidèle une fois de plus. Elle l'avait trahi, et il l'a immolée; elle m'était fidèle, et je l'ai vengée: quelque mérité qu'ait été son sort, sa trahison était de la fidélité pour moi; à moi elle donna son cÅur, la seule chose que la tyrannie ne puisse soumettre: et moi, hélas! j'arrivai trop tard pour la sauver! Cependant, tout ce que je pus alors lui donner, je le lui ai donné: une tombe à notre ennemi. Sa mort m'est légère; mais le sort de sa victime m'a fait--ce qui te fait horreur dans moi. Son destin était inévitable--il le savait bien, averti qu'il était par la voix du redoutable Tahir, à l'oreille prophétiquement sinistre de qui[g40] le bruit funèbre des balles de la mort avait présagé l'approche du meurtrier, à mesure que sa troupe défilait dans le passage où il est tombé!
«Il mourut heureusement dans le tumulte de la bataille, moment où le trépas n'est accompagné ni de souffrances ni d'agonie. Il implora l'aide de son prophète, et adressa ses prières à Allah: il me reconnut, et nous croisâmes le fer dans la mêlée.--Je le contemplai dans sa défaite, étendu sur la terre, et je voulus lui voir rendre son dernier soupir. Quoique percé de coups comme un léopard sous le fer des chasseurs, il ne ressentit pas la moitié des tourmens que j'endure maintenant.--Je cherchai, mais ce fut vainement, de trouver dans ses mouvemens l'expression d'un esprit humilié: chaque trait, chaque mouvement de ce corps abattu et austère trahissaient sa rage, mais non ses remords. Oh! que ma vengeance n'eût-elle pas donné pour saisir quelques traces du désespoir dans ce visage expirant! le dernier repentir de cette heure où la pénitence a perdu son pouvoir d'arracher une terreur de la tombe, celui de donner des consolations, et où elle ne peut plus donner d'espérance de salut.
«Les habitans d'un climat froid ont le sang aussi froid que leur climat, leur amour peut à peine conserver ce nom; mais le mien ressemblait à ce torrent de lave qui bouillonne en s'échappant du cratère enflammé de l'Etna. Je ne connais point les discours langoureux et larmoyans qui célèbrent l'amour des dames et les chaînes de la beauté. Si l'altération de couleur du visage, l'ardeur d'un sang qui bouillonne dans les veines, le mouvement de lèvres qui se tordent, mais qui ne murmurent jamais de lâches plaintes; si un cÅur qui se brise, un cerveau en délire, des actions audacieuses, des pensées de vengeance, et tout ce que j'ai éprouvé et que j'éprouve encore, décèlent l'amour:--cet amour était le mien, et il s'est manifesté par plus d'une révélation amère. Il est vrai que je ne puis ni me lamenter ni pousser des soupirs; je ne connais que la possession de l'objet aimé ou mourir. Je meurs--mais avant j'ai possédé, et il arrivera ce qu'il pourra, _j'ai été_ heureux. Irai-je maudire le destin que j'ai cherché? Non--privé de tout, mon ame indomptable ne s'attendrit qu'au souvenir de la mort de Leïla: donne-moi le plaisir avec ses angoisses, à ce prix je vivrai pour aimer de nouveau. J'éprouve des regrets, mais ce n'est pas, ô mon saint guide! pour celui qui va mourir, mais à cause de celle qui n'est plus: elle sommeille sous les vagues errantes.--Ah! si elle avait une tombe sur la terre, ce cÅur brisé et cette tête en délire demanderaient à partager son étroite couche. Elle était une forme pure de vie et de lumière, qui, une fois que je l'eus aperçue, fut une partie inséparable de ma vision; et de quelque côté que je tournasse mes regards, se levait cette étoile matinale de mon souvenir!
«Oui, l'amour est un rayon céleste descendu du ciel, c'est une étincelle de ce feu immortel partagé avec les anges, et donné par Allah! pour élever nos pensées et nos désirs corrompus au-dessus de la région de la terre. La piété élève l'ame vers le ciel, mais le ciel lui-même descend dans l'amour; c'est un sentiment ravi à la divinité, pour effacer de notre ame toute pensée sordide; c'est un rayon de celui qui a formé l'univers, une auréole de gloire dont l'ame est couronnée!
«J'accorde que _mon_ amour ait été imparfait, ainsi que tout ce que les mortels appellent faussement de ce nom; alors il peut te paraître un mal, tout ce que tu voudras; mais dis, oh! dis que le _sien_ n'était pas coupable! Elle était la lumière fidèle de ma vie; et cette lumière éteinte, quel rayon pourrait désormais rompre l'obscurité de mes nuits? Oh! que ne brille-t-elle encore pour me conduire, quand même ce serait à la mort, aux malheurs les plus redoutables! Pourquoi s'étonner si ceux qui ont perdu les joies présentes, les espérances futures, ne résistent plus que faiblement aux atteintes de la douleur, et accusent alors, dans leur frénésie, leur cruelle destinée; pourquoi s'étonner si, dans leur égarement, ils commettent des actions terribles qui ne semblent ajouter que le crime au malheur? Hélas! le cÅur qui saigne intérieurement n'a rien à redouter des blessures du dehors; celui qui tombe du faîte du bonheur s'inquiète peu dans quel abîme il roule. Sans doute, ô vieillard, mes actions t'apparaissent maintenant aussi féroces que celles du sombre vautour. Je lis sur ton front l'horreur qu'elles t'inspirent, et ce sentiment, il a trop été dans mon destin de l'inspirer. Il est vrai que, comme cet oiseau de proie, j'ai laissé sur la trace de mes pas le ravage et la désolation; mais j'ai appris de la colombe à mourir,--et à ne pas connaître de second amour. C'est une leçon que l'homme doit recueillir de la part d'êtres qu'il ose mépriser. L'oiseau qui chante dans la bruyère, le cygne qui vogue sur le lac, n'ont qu'une compagne, une seule compagne. Que l'insensé vante son inconstance et se raille de ceux qui ne peuvent changer; qu'il partage ses railleries avec une jeunesse vaine et présomptueuse, je ne lui envie point ses nombreuses joies, mais j'estime moins cet homme lâche et sans foi, que le cygne fidèle sur son lac solitaire. Combien, combien il est au-dessous de la pauvre jeune fille qu'il a abandonnée fidèle, et qu'il a trahie! Une telle honte, au moins, ne fut jamais la mienne.--Leïla! chacune de mes pensées était à toi! mes vertus, mes défauts, mes plaisirs, mes souffrances, mon espoir dans l'avenir,--toutes mes espérances ici-bas;--tout cela c'était toi! La terre ne renferme rien qui te soit semblable; ou du moins ce n'est pas pour moi. Pour tous les mondes je n'oserais regarder la dame qui te ressemblerait, quoiqu'elle ne réunît pas tous tes charmes. Les seuls crimes qui aient souillé ma jeunesse, ce lit de mort--atteste ma fidélité. O Leïla!--tu fus, tu es encore le délire chéri de mon cÅur!
«Elle a cessé d'être,--et cependant je respire encore; mais ce n'est point le même air des autres hommes que je respire. Un serpent enveloppait mon cÅur de ses froides étreintes, et empoisonnait de son dard toutes mes pensées. Comme tous les jours j'abhorrais tous les lieux, et, dans mes frémissemens, j'aurais voulu fuir toute la nature. Partout où je trouvais autrefois du charme, j'y portais la teinte sombre de mes pensées. Le reste, tu le connais déjà , ainsi que tous mes crimes et la moitié de mes douleurs: mais ne parle plus de pénitence; tu sais que je vais bientôt partir de ces lieux; et quand même tes contes pieux[loc8] seraient vrais, pourrais-tu défaire ce qui est accompli! Ne me crois pas ingrat;--mais ces griefs n'attendent du prêtre aucun soulagement[g41]. Devine en secret l'état de mon ame; mais si tu veux avoir plus de compassion, parle moins. Quand tu pourras rendre la vie à ma Leïla, je viendrai te prier de me pardonner. Tu pourras alors plaider ma cause dans ce haut lieu, où des messes achetées[loc9] obtiennent des grâces. Va calmer dans son antre la lionne solitaire, à qui la main du chasseur des forêts a ravi ses lionceaux frémissans; mais n'adoucis pas--ne raille pas _ma_ misère!
[Note loc8: _Thy holy tale_.]
[Note loc9: _Purchased masses_.]
«Dans les jours de ma jeunesse, dans des heures moins agitées, lorsque le cÅur aime à se confier dans un cÅur, aux lieux où fleurissent les bosquets de ma vallée native, j'eus,--hélas! que ne l'ai-je encore maintenant!--un ami! Je te charge de lui faire parvenir ce gage, comme un souvenir d'un vÅu de jeunesse; je voudrais l'avertir de ma mort prochaine. Quoique les ames absorbées comme la mienne accordent peu de pensées à l'amitié absente, mon nom obscurci lui sera encore cher. Cela est étrange;--il a prédit mon sort, moi j'en ai souri;--car alors je pouvais sourire,--quand la prudence me parlait par sa voix, et m'avertissait--de ce qui m'arrive, et dont alors je me souciais fort peu. Mais aujourd'hui ma mémoire me rappelle des paroles qu'à peine j'avais remarquées jusqu'à ce jour. Dis-lui--que ses prédictions s'accomplissent, et il frémira d'entendre cette vérité, et il désirera que ses paroles eussent été plus sévères. Dis-lui que, dans l'état de trouble et d'agitations où je me suis trouvé, je me suis rappelé, à travers des souvenirs et des scènes amères, les joies de notre jeunesse dorée, et que, dans l'agonie, ma langue embarrassée eût essayé de bénir sa mémoire avant de mourir; mais la divinité dans sa colère eût détourné sa face, si le criminel avait osé prier pour l'innocent.
«Je ne lui demande point de m'épargner le blâme, il est trop généreux pour maudire mon nom, et d'ailleurs qu'ai-je à faire avec la renommée? Je ne lui demande pas de s'abstenir de me donner des regrets; cette froide demande ressemblerait trop au dédain. Et qui pourrait mieux honorer la tombe d'un frère que les larmes viriles de l'amitié? Porte-lui cette bague, elle fut à lui autrefois, et dis-lui--tout ce que tu vois! des traits flétris, un esprit ravagé, un débris de la violence des passions, une écorce desséchée, une feuille dispersée et jaunie par le souffle dévorant du malheur!
«Ne me parle plus de vision fantastique; non, père, non, ce n'était point un rêve. Hélas! le rêveur doit pouvoir d'abord dormir. J'étais éveillé, et j'aurais désiré pleurer, mais je ne le pouvais pas; car mon front brûlant battait à chaque pulsation comme à présent; je ne désirais que de pouvoir verser une larme, comme si c'eût été pour moi quelque chose d'heureux, de nouveau et de cher. Je la désirais alors et je la désire encore.--Le désespoir est plus sévère que ma volonté. Ne perds pas inutilement les oraisons, le désespoir est plus puissant que tes prières religieuses. Quand même je pourrais le devenir, je ne voudrais pas être heureux. Je n'ai pas besoin de paradis, mais de repos. C'était alors, je te le dis, père! alors que je l'ai vue; oui, elle avait repris une nouvelle vie; elle brillait enveloppée de son blanc symar[g42], comme à travers ce pâle et gris nuage brille l'étoile que je contemple maintenant, semblable à Leïla, qui me paraît encore plus belle. Je ne vois plus qu'obscurément sa lumière scintillante; la nuit de demain sera plus noire encore; et moi, je paraîtrai devant ses rayons, cadavre sans vie, l'effroi des vivans. Je m'égare, père! car mon ame s'approche du terme final.
«Je l'ai vue, ô moine! et je m'élance près d'elle, oublieux de nos premiers malheurs. Me précipitant de ma couche, je la saisis, et la presse sur mon cÅur désespéré. Je l'embrasse,--qu'est-ce donc ce que j'embrasse? Aucune forme vivante n'est dans mes bras; nul cÅur ne répond au mien par ses battemens, et, cependant, Leïla! cependant cette forme est la tienne! O amante la plus adorée! es-tu donc, changée à tel point que tu paraisses à mes yeux, et que tu te moques de mes sens? Ah! si tes charmes ne sont que glacés, que m'importe, pourvu que je puisse serrer dans mes bras tout ce que j'ai jamais désiré d'y retenir? Hélas! ils n'embrassent qu'une ombre, ils retombent en frémissant sur mon cÅur solitaire; cependant, elle est encore là , debout en silence, qui me fait signe de ses mains suppliantes, avec ses cheveux tressés, et son Åil brillant et noir!--Je reconnais mon erreur,--elle ne pouvait mourir! Mais _lui_, n'est-il pas mort? Je l'ai vu enseveli dans la vallée où il tomba; il ne vient pas, car il ne peut soulever la terre qui le couvre: alors pourquoi t'es-tu réveillée toi-même? Ils m'ont dit que les vagues sauvages avaient roulé sur le visage que je vois maintenant, sur les charmes que j'aime; ils m'ont dit,--c'était une histoire hideuse! je la redirais bien, mais ma langue se refuserait à la raconter. Si elle est véritable, et si tu es venue des gouffres de l'Océan pour réclamer une tombe plus calme, oh! passe tes doigts de rosée sur ce front qui cessera de brûler sous ton empreinte; pose-les sur mon cÅur sans espoir: mais forme ou bien ombre vaine! quoi que tu sois, par pitié, ne m'abandonne plus! du moins, emporte avec toi mon ame dans un lieu où les vents ne puissent plus mugir, et les vagues rouler!
«Tel est mon nom, et telle est mon histoire. Confesseur! à ton oreille secrète j'ai confié mes angoisses et les erreurs que je déplore. Je te remercie de la généreuse larme que mon Åil glacé n'aurait jamais versée. Fais-moi déposer parmi les morts les plus obscurs, et; excepté la croix placée sur ma tête; qu'aucun nom ne soit lu sur ma tombe par la piété de l'étranger; qu'aucun emblême n'arrête les pas du pélerin.»
Il expira.--Rien de son nom ni de sa famille n'a été connu, excepté ce que le père qui l'avait assisté à ses derniers momens ne doit pas raconter. Cette histoire, rompue par fragmens, est tout ce que nous savons sur celle qu'il aima, et sur celui qu'il fit tomber dans la vallée[g43].
FIN DU GIAOUR.
NOTES DU GIAOUR.
NOTE 1.
Le tombeau qui subsiste sur les rochers du promontoire est regardé par quelques écrivains comme le tombeau de Thémistocle.
NOTE 2.
La passion du rossignol pour la rose est une fable persanne bien connue. Si je ne me trompe, le _Bulbul des mille contes d'amour_ est une de ses dénominations orientales.
NOTE 3.
La guitare est l'instrument favori du nautonnier grec, surtout la nuit; pendant une belle brise et durant le calme, il l'accompagne toujours de la voix et souvent de la danse.
NOTE 4.
«_Ay, but to die and go we know not where, To lie in obstruction's cold apathy_.»
(Shakspeare's _Measure for measure_, act III.)
NOTE 5.
Je pense que peu de mes lecteurs ont jamais eu l'occasion d'éprouver ce que je cherche à décrire ici; mais ceux qui l'ont éprouvé conserveront sans doute un triste souvenir de cette singulière beauté qui reste empreinte, à peu d'exceptions près, sur les traits d'un mort; peu d'heures _après que l'ame a eu quitté ce corps_. Il est à remarquer que, dans les cas dé mort violente, telle que par une blessure d'arme à feu, l'expression est toujours celle de la langueur, quelle que soit l'énergie naturelle de la personne qui a reçu le coup mortel; mais, dans la mort causée par un coup de poignard, la physionomie conserve son expression féroce, et dévoile tous les mouvemens de l'ame.
NOTE 6.
Athènes est la propriété du _kislar-aga_ (l'esclave du sérail et le gardien des femmes), qui nomme le waiwode. Un pendard et un eunuque,--ce ne sont pas des termes polis, mais ce sont des termes exacts,--_gouverne_ maintenant le _gouverneur_ d'Athènes!
NOTE 7.
_Giaour_, infidèle, dans l'esprit d'un Musulman.
NOTE 8.
_Tophaik_, mousquet:--Le Baïram est annoncé par le canon au coucher du soleil; l'illumination des mosquées et les détonnations d'armes à feu de toute espèce proclament la fête durant la nuit.
NOTE 9.
_Djerrid_, javeline turque à pointe émoussée, qui est lancée, par les cavaliers avec une grande forcé et grande précision. C'est un exercice favori des Musulmans; mais je ne sais pas si on peut l'appeler un exercice _viril_, puisque les plus habiles dans cet art sont les eunuques noirs de Constantinople.
NOTE 10.
Le vent du désert, fatal à tout être vivant, et auquel il est souvent fait allusion dans la poésie orientale.
NOTE 11.
Partager la nourriture, rompre le pain et le sel avec son hôte, fait la sûreté de celui qui reçoit l'hospitalité. Quand même il serait un ennemi, de ce moment sa personne est sacrée.
NOTE 12.
Je n'ai pas besoin d'observer que la charité et l'hospitalité sont les premiers devoirs imposés par Mahomet; et, pour dire la vérité, ils sont généralement pratiqués par ses disciples. Le premier éloge que l'on doit accorder à un chef, dans un panégyrique, est celui de sa libéralité, et ensuite, de sa valeur.
NOTE 13.
L'_ataghan_, longue dague portée avec les pistolets à la ceinture, dans un fourreau de métal, ordinairement d'argent; et, chez les personnes riches, cet ataghan est doré ou même d'or.
NOTE 14.
Le vert est la couleur privilégiée des nombreux descendans prétendus du Prophète. Parmi eux, comme chez nous, la foi (héritage de famille) est supposée bien supérieure à la nécessité des bonnes Åuvres: aussi ces familles sont-elles les plus méprisables d'une race indifférente.
NOTE 15.
_Salem aleïkoum! aleïkoum salem!_ la paix soit avec vous! avec vous soit la paix!--C'est le salut réservé pour les croyans.--A un chrétien, on dit: _Urlarula_, bon voyage! ou: _Saban hiresem_, _saban serula_, bon jour, bon soir; et quelquefois: _Soyez heureux_, sont les saluts habituels.
NOTE 16.
Le papillon azuré de Cachemire, le plus rare et le plus beau de tous les papillons.
NOTE 17.