Œuvres complètes de lord Byron, Tome 05 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore

Part 24

Chapter 244,138 wordsPublic domain

Elle creusa profondément,--mais elle n'effaça pas entièrement les caractères si unis, que l'amitié, revenue dans ce lieu, les considéra jusqu'à ce que la mémoire eût salué de nouveau les paroles.

Le repentir les rétablit dans leur état primitif, le pardon y joignit son nom aimable; et si belle l'inscription reparut, que l'amitié pensa que c'était la même.

Le souvenir encore aurait pu être beau; mais, hélas! en dépit des efforts de l'espérance, ou des larmes de l'amitié, l'orgueil s'est jeté à la traverse, et a effacé l'inscription pour toujours!

XII.

A MON FILS[loc35].

[Note loc35: Un an ou deux avant la date donnée à ce poème, il écrivit de Harrow à sa mère, pour lui dire qu'il avait éprouvé dernièrement beaucoup d'ennui à l'occasion d'une jeune femme, maîtresse de son ami Curzon, qui venait de mourir. Cette femme, se trouvant alors sur le point de devenir mère, avait déclaré que Lord Byron était le père de son enfant. Byron assurait positivement sa mère qu'il n'en était rien; mais persuadé comme il l'était que l'enfant appartenait à Curzon, il souhaitait qu'on en prit tout le soin possible, et priait sa mère d'avoir la bonté de se charger de lui. Une telle demande pouvait fort bien exciter l'humeur d'une femme plus douce que Mrs. Byron; cependant elle répondit à son fils qu'elle accueillerait volontiers l'enfant dès qu'il serait né, et qu'elle ferait pour lui tout ce qu'il désirait. Mais l'enfant mourut en venant au monde.]

Ces tresses blondes, ces yeux bleus rappellent les couleurs de ta mère; ces lèvres de rose, ces joues à fossettes, et ce sourire destiné à captiver le cœur, retracent une scène de bonheur, et touchent le cœur de ton père, ô mon enfant!

Et tu ne peux murmurer le nom de ton père.--Ah! William, si ce nom était le tien, sa conscience ne lui ferait point de reproche;--mais--écartons ces idées,--les soins que je prendrai de toi pourront me procurer quelque paix. L'ombre de ta mère sourira dans sa joie, et pardonnera tout le passé, ô mon enfant!

Le gazon a recouvert ton humble tombe, et tu n'as connu que le sein d'une étrangère. Le préjugé peut rire dédaigneusement de ta naissance, et t'accorder à peine un nom sur la terre; mais il ne saurait détruire une seule de tes espérances:--le cœur d'un père est à toi, ô mon enfant!

Laisse un monde insensible exprimer son dédain; dois-je, pour lui plaire, désavouer la voix de la nature? Ah! non;--quoique les moralistes me réprouvent, je te bénis, le plus cher enfant de l'amour, beau chérubin, gage de jeunesse et de joie:--un père veille sur ton berceau, ô mon enfant!

Oh! quel charme, avant que l'âge ait ridé mon front, avant que d'avoir épuisé à moitié la coupe de la vie, de contempler à la fois en toi un frère et un fils, et d'employer le reste de mes jours à réparer mon injustice envers toi, ô mon enfant!

Quoique ton père étourdi soit bien jeune encore, sa jeunesse n'éteindra pas en lui le feu de l'amour paternel; et quand même tu me serais moins cher, tant que l'image d'Hélène revivra en toi, ce cœur, plein de son souvenir, de son bonheur passé, n'en abandonnera jamais le gage, ô mon enfant!

1807.

XIII.

A UN AMI.

L'amitié est l'amour sans ailes[loc36].

[Note loc36: Cette devise est en français dans l'original.]

Pourquoi mon cœur affligé gémirait-il de ce que ma jeunesse est passée? je puis encore compter des jours heureux: la faculté d'aimer _n'est pas_ encore morte en moi. En revenant sur mes premières années, un souvenir durable, une vérité impérissable m'apporte une céleste consolation; portez-la, souffles de la brise! portez-la aux lieux où mon cœur s'émut pour la première fois.--

L'amitié est l'amour sans ailes ... ... ... ... ...[loc37]

[Note loc37: Il manque ici six stances que nous n'avons pu nous procurer.]

Séjour de ma jeunesse! ton clocher lointain me rappelle toutes ces scènes joyeuses; mon sein brûle de sa première flamme,--je redeviens enfant par la pensée. Ton bosquet d'ormeaux, ta colline verdoyante, chacun de tes sentiers me ravissent encore; chaque fleur exhale un double parfum. Il me semble encore, au milieu de nos doux entretiens, entendre chacun de mes chers compagnons s'écrier:

L'amitié est l'amour sans ailes.

Mon Lycus! pourquoi pleures-tu? retiens tes larmes qui tombent; l'affection peut dormir quelque tems, mais, oh! sois-en sûr, elle se réveillera de nouveau. Pense, pense, mon ami, lorsque nous nous retrouverons, combien sera douce cette réunion si long-tems désirée! Mon ame bondit de joie à cet espoir. Quand deux jeunes cœurs sont si pleins d'affection, l'absence, mon ami, ne peut que redire:

L'amitié est l'amour sans ailes.

XIV.

CHANSON.

Je ne dis pas, je n'écris pas, je ne murmure pas ton nom: le son m'en serait pénible; je serais coupable de le divulguer. Mais cette larme qui brûle ma joue décèle les pensées profondes qui assiègent mon cœur silencieux.

Ces heures ont été trop courtes pour notre passion, trop longues pour notre repos!--Leur joie ou leur amertume pourrait-elle cesser? Nous nous repentons,--nous abjurons notre amour,--nous voulons rompre notre chaîne,-nous voulons nous séparer,--nous voulons nous fuir--pour nous unir encore!

Oh! que le bonheur t'appartienne, que la faute ne soit qu'à moi! Pardonne-moi, femme adorée!--oublie-moi, si tu veux;--mais ce cœur qui est à toi expirera sans s'abaisser ou s'avilir: et jamais _homme_ ne le brisera;--quoique _toi_ tu en aies le pouvoir.

Fière avec les superbes, mais humble avec toi, sera toujours cette ame, dans sa noirceur la plus amère. Quand tu es à mes côtés, les jours passent plus rapidement; et tous les momens me paraissent plus doux que si des mondes étaient à mes pieds.

Un soupir de ta douleur, un regard de ton amour, fixera, changera mon sort. Ceux qui n'ont point d'ame s'étonneront de tout ce que j'abandonne pour toi; tes lèvres répondront, non aux leurs, mais _aux miennes_.

XV.

EN S'EMBARQUANT POUR LISBONNE.

A.M. HODGSON.

En rade de Falmouth, 30 juin 1809.

1. Hourra! Hodgson, nous voilà partis; l'embargo est à la fin levé: une brise favorable agite les voiles, et les frappe contre le mât au-dessus duquel le pavillon de partance déploie ses orbes onduleux. Attention! le coup de canon est tiré. Les cris des femmes effrayées et les juremens des matelots nous avertissent que le moment est venu. Voici monter à bord un coquin de douanier; il faut tout ouvrir, tout montrer, malles, caisses, etc. Malgré tant de bruit et de fracas, il faut que le plus petit trou à rats soit visité, avant qu'on ne nous permette de partir à bord du paquebot de Lisbonne.

2. Nos matelots détachent les amarres: tout le monde aux rames! Le bagage descend de dessus le quai; nous sommes impatiens. En avant, poussez loin du rivage! «Prenez garde! cette caisse renferme des liquides. Arrêtez le bateau, je me sens malade: oh! mon Dieu!»--«Malade! madame; le diable m'emporte, vous le serez bien davantage quand vous aurez été seulement une heure à bord.» Hommes, femmes; maîtres et valets, maîtresses et servantes, pressés les uns contre les autres comme des bâtons de cire, crient, se démènent et s'agitent. Que de bruit, que de fracas avant que nous n'atteignions le paquebot de Lisbonne!

3. Enfin nous l'avons atteint! Voila le capitaine, le brave Kidd, qui commande son équipage. Les passagers sont parqués dans leur logement, les uns pour y grogner, les autres pour y vomir tout à leur aise. «Holà hé! appelez-vous cela une chambre? Cela n'a pas trois pieds carrés; il n'y aurait pas de quoi contenir la reine Mab[loc38]. Qui diable peut loger là -dedans?»--«Qui, monsieur? beaucoup de monde. Vingt seigneurs à la fois ont rempli mon navire.»--«Vraiment! Jésus mon Dieu, comme vous nous pressez! Plût à Dieu que vos vingt seigneurs y fussent encore! j'aurais échappé à la chaleur et au bruit qui règnent à bord de ce beau navire, le paquebot de Lisbonne.

[Note loc38: _Queen Mab_; voyez, dans Shakspeare, la charmante description de cette petite reine des fées et de son petit équipage.]

4. «Fletcher! Murray! Rob! où êtes-vous? étendus sur le pont comme des bûches! Un coup de main, vous, joli matelot; voilà un bout de corde pour fouetter ces chiens-là .» Hobhouse murmure des juremens terribles en roulant le long de l'écoutille; il vomit alternativement des vers et son déjeuner, et nous envoie tous à tous les diables. «Voilà une stance sur la maison de Bragance... Au secours!»--«Un couplet.»--«Non, une tasse d'eau chaude.»--«Qu'est-ce qu'il y a?»--«Diable! mon foie me vient sur le bord des lèvres! Je ne survivrai jamais au bruit et au fracas de ce navire brutal, le paquebot de Lisbonne.»

5. Enfin, nous voilà en route pour la Turquie; Dieu sait quand nous en reviendrons! Les vents violens et les sombres tempêtes peuvent en un moment briser notre vaisseau. Mais puisque, de l'avis des philosophes, la vie n'est qu'une plaisanterie, le mieux est encore de rire. Rions donc, comme je fais maintenant; rions de tout, des grandes et des petites choses. Bien portans ou malades, à la mer ou sur terre, tant que nous avons de quoi boire abondamment, rions. Que diable! peut-on se soucier d'autre chose? Holà hé! de bon vin! qui voudrait s'en laisser manquer, même à bord du paquebot de Lisbonne?

XVI.

RÉPONSE A UN AMI QUI REPROCHAIT A L'AUTEUR SON INSOCIABILITÉ.

Mon cher Becher, vous me dites de me mêler à la société des hommes: je ne saurais nier que votre avis ne soit bon; mais la retraite convient mieux à mon caractère, je ne veux pas descendre jusqu'à un monde que je méprise.

Si le sénat ou les camps m'appelaient, l'ambition pourrait me faire sortir de mon heureux repos; et quand la jeunesse, ce tems d'épreuve, sera passée, peut-être je m'efforcerai d'illustrer mon nom.

Le feu caché dans les flancs caverneux de l'Etna couve long-tems et fermente en secret: à la fin un volume effroyable de flammes et de fumée révèle son existence; alors il n'y a point de torrens qui puissent l'éteindre, point de barrières qui puissent l'arrêter.

Oh! tel est le désir de gloire qui dévore mon cœur, qu'il m'ordonne de vivre pour être loué un jour de la postérité. Oh! si je pouvais, comme le phénix, prendre mon essor avec des ailes de feu, avec lui je serais content de mourir au milieu des flammes.

Pour une vie comme celle de Fox, pour une mort comme celle de Chatham, quelles censures, quels dangers, quelles haines ne braverais-je pas? Leur vie ne s'est point terminée avec leur dernier souffle, leur gloire anime et vivifie le silence de leur tombeau.

XVII.

A LADY JERSEY. SUR CE QUE LE PRINCE RÉGENT AVAIT EXCLU SON PORTRAIT DE SA GALERIE DE BEAUTÉS.

Lorsque le vain triomphe du maître impérial auquel Rome obéissait en l'abhorrant, offrit aux yeux vulgaires chaque buste glorieux qui représentait l'image d'un brave ou d'un juste, qu'est-ce que le regard scrutateur de la foule admirait le plus de tout ce que lui découvrait cette passagère exhibition?--Quel est le murmure d'étonnement que ce spectacle fit passer de bouche en bouche? Le nom de Brutus, car son image était absente. Cette absence prouvait sa vertu; cette absence fixait son souvenir dans tous les cœurs pensifs.--Si donc, belle Jersey! notre regard admirateur cherche ton portrait, dans un muet étonnement, parmi tous ces charmes dépeints qui brillent avec moins d'éclat de ton absence,--si lui, ce vain et sot vieillard, admis par confiance l'héritier de la monarchie de son père,--si son œil corrompu et son cœur flétri ont pu supporter d'être séparés de ton image charmante, que cette honte sans goût lui reste, et à nous le regret de contempler une troupe de beautés sans leur _chef_[loc39]!

[Note loc39: Ce mot est en français dans l'original.]

Mais une pensée consolante nous rassure, nous perdons le portrait, mais nous conservons nos cœurs! Qui peut maintenant visiter cette galerie vantée? C'est un jardin avec toutes ses fleurs, sans la _rose_; une fontaine qui manque seulement d'eaux vives; une nuit étoilée sans la présence de Diane! Les portraits présens de chaque beauté sont perdus pour nos yeux, parce qu'en les contemplant, ils nous font rêver à _toi_. Cependant ton âge, à son midi, peut encore briller long-tems avec tout ce que la vertu demande pour hommage;--l'élégance de la jeunesse, la grâce du maintien, l'œil qui inspire la joie, le front serein, la noirceur éblouissante de cette chevelure bouclée qui ombrage, en le laissant voir, ce front si beau[loc40]; ce regard qui nous séduit, et cette vie qui jette un charme dont le pouvoir ne permet pas à nos regards de se reposer, mais les force à revenir et à découvrir toujours de nouveaux attraits. Rien n'est affaibli de ces charmes qui sont toujours aussi brillans, et même trop _éblouissans_ pour la vue d'un _radoteur_[loc41]. Ils doivent attendre que chacun de ces attraits soit passé pour plaire au cœur chétif qui ne plaît à aucun; à ce stupide et froid _sensualiste_, dont l'œil sec, dans sa noire envie, a écarté ton portrait; et qui a mis à la torture son pauvre esprit pour réunir en soi la haine de la liberté, et l'amabilité qui t'appartient.

[Note loc40: _More than fair_.]

[Note loc41: _Dotard_.]

XVIII.

VERS ADRESSÉS A UNE JOLIE QUAKERESSE.

Aimable enfant! quoique nous ne nous soyons rencontrés qu'une fois, je n'oublierai jamais cette entrevue; et quoique nous ne devions plus jamais nous revoir, le souvenir me retracera toujours tes beaux traits. Je ne voudrais pas dire: _je t'aime_; mais mes sentimens luttent encore avec ma volonté. En vain pour t'arracher de mon cœur je repousse sans cesse mes pensées; en vain je réprime mes soupirs prêts à s'échapper, un autre succède à celui qui est étouffé: peut-être n'est-ce pas de l'amour, mais cependant je ne puis jamais t'oublier. Quoique nous n'ayons pas rompu le silence, nos yeux ont parlé un langage plus doux. La langue dissimule dans un langage flatteur et exprime ce que le cœur ne sent point; la tromperie souille des lèvres coupables et fait taire les émotions du cœur; mais les interprètes de l'ame, les yeux dédaignent une pareille contrainte, et méprisent tout déguisement. Ainsi--nos regards s'arrêtèrent souvent l'un sur l'autre, et nos cœurs s'entendirent, sans qu'un sentiment intérieur nous en ait blâmés; dis plutôt que c'était le sentiment qui nous inspirait.--Quoique je réprime ce qu'il exprimait, cependant je conçois que tu veuilles en deviner une partie; car, en même tems que ma mémoire réfléchit sur tes charmes, peut-être la tienne s'égare-t-elle jusqu'à moi.

Ainsi, pour moi du moins, je puis dire que ton image m'apparaît dans la nuit, dans le jour; dans la veille, mon imagination en est tout occupée;--dans le sommeil, cette image me sourit dans des songes fugitifs;--cette vision charme le cours des heures, et me fait maudire l'apparition de l'aurore qui vient dissiper mon sommeil plein de délices, et me fait désirer une nuit sans fin! Oh! quel que soit mon sort à venir, que le plaisir ou la douleur attende mes pas errans, séduit par l'amour, ou assiégé par la tempête, jamais, oh! jamais je n'oublierai ton image! Hélas! nous ne nous reverrons donc plus, nos premiers regards ne pourront plus se répéter! Alors, permets-moi de murmurer cette prière d'adieu, inspirée par l'inquiétude de mon cœur: «Puisse le ciel tellement protéger mon aimable quakeresse que la douleur ne puisse jamais l'atteindre; mais heureux soit aussi, hélas! celui qui partage son cœur! Oh! puisse l'heureux mortel, destiné à lui être uni par les liens les plus étroits, lui apporter à chaque instant de nouvelles joies et perdre le titre de mari dans celui d'amant. Puisse ce beau sein ne jamais connaître ce que c'est que de ressentir une peine incessante, qui torture l'ame d'un vain regret pour l'objet--_que l'on ne peut jamais oublier_.»

XIX.

A. M. MOORE.

O vous qui, sous tous les noms, avez le don de charmer la ville, Anacréon, Tom-Little, Tom-Moore ou Tom-Brow;--car que je sois pendu si je sais de quoi vous devez être le plus fier, de vos in-quartos à deux guinées, ou de vos petits livres à 4 sous.

Mais maintenant à ma lettre;--c'est une réponse à la _vôtre_.--Soyez demain chez moi, aussitôt que vous le pourrez, monsieur, tout habillé, tout prêt pour aller voir l'esprit en prison[loc42]. Plaise à Phébus que nos péchés politiques ne nous procurent pas aussi un logement dans ce même palais! Je suppose que ce soir vous êtes engagé et que vous avez déserté Samuel Rogers pour les _bas-bleus_ de Sotheby; moi-même, bien qu'accablé d'un rhume qui me tue, il faut que je me chausse et que j'aille faire visite aux Heathcote; mais demain, à quatre heures, nous jouerons tous les deux le _Scurra_; vous serez Catulle, et le régent, _Mamurra_.

[Note loc42: M. Leigh Hunt, l'éditenr de l'_Examiner_, alors dans la prison des _Champs du Bain froid_ (_Cold Bath fields_), pour un libelle contre le prince régent, Lord Byron et M. Moore lui avaient promis de dîner ensemble.]

XX.

ÉPITRE ÉCRITE EN RÉPONSE A QUELQUES VERS D'UN AMI QUI EXHORTAIT LORD BYRON A BANNIR TOUT SOUCI.

Oh! bannissons les soucis! que telle soit toujours ta devise à l'heure du plaisir! Peut-être aussi la mienne, lorsque, dans de nocturnes orgies, je cherche ces délices enivrantes, par lesquelles les fils du désespoir tentent d'assoupir le cœur et de bannir les chagrins.

Mais, à l'heure matinale des méditations, quand le présent, le passé, l'avenir nous effraient de leurs sombres images, quand je reconnais que tout ce que j'aimais est changé ou n'est plus, ne viens pas irriter, par ces maximes importunes, les douleurs d'un homme dont chaque pensée..... Mais pourquoi en parler? tu sais que je ne suis plus ce que j'étais naguère; et surtout, si tu tiens à conserver une place dans un cœur qui ne fut jamais froid, je t'en conjure par toutes les puissances que les hommes révèrent, par tous les objets qui te sont chers, par ton bonheur ici-bas et tes espérances d'une autre vie, garde-toi, oh! garde-toi de jamais me parler d'amour.

Il serait trop long de raconter, et sans utilité d'entendre la triste histoire d'un homme qui dédaigne les larmes; ce récit ne réveillerait que peu de sympathie dans les cœurs vertueux; mais le mien a souffert plus qu'il ne convient à un philosophe de l'avouer. J'ai vu ma fiancée devenir l'épouse d'un autre, je l'ai vue assise à ses côtés; j'ai vu l'enfant que son sein a porté sourire doucement comme faisait sa mère, lorsque, jeunes tous deux, nous nous regardions en souriant, innocens et purs comme cet enfant; j'ai vu ses yeux, chargés d'un froid dédain, chercher à découvrir si j'éprouvais quelque douleur secrète; et moi, j'ai bien joué mon rôle: j'ai commandé à mon visage de ne pas trahir les angoisses de mon cœur, je lui ai renvoyé des regards aussi glacés que les siens; et pourtant, cette femme! je me sentais encore son esclave! J'ai baisé d'un air d'indifférence l'enfant qui aurait dû être le mien, et chacune de mes caresses n'a que trop prouvé que le tems n'avait pas affaibli mon amour. Mais laissons ces tristes souvenirs: je ne veux plus gémir; je n'irai plus chercher quelque repos sur la rive orientale: le monde convient bien au tumulte de mes pensées; je reviendrai me jeter dans son tourbillon. Mais si, dans un tems à venir, quand les beaux jours d'Albion seront sur le déclin, tu entends parler d'un homme dont les crimes profonds sont dignes des époques les plus noires, d'un homme que ni l'amour ni la pitié ne touchent, aussi insensible à l'espoir de la célébrité qu'aux louanges des hommes vertueux; d'un homme qui, dans l'orgueil d'une inflexible ambition, ne reculera pas même devant la crainte de verser le sang; d'un homme que l'histoire mettra au rang des anarchistes les plus violens du siècle; cet homme, tu le connaîtras; mais alors suspends ton jugement, et que l'horreur de ces _effets_ ne te fasse pas oublier quelle fut leur _cause_.

XXI.

A UN JEUNE AMI, LE FILS DE L'UN DE SES FERMIERS A NEWSTEADT.

Que la sottise sourie en voyant ton nom et le mien unis par l'amitié; la vertu roturière a plus de droits pour être aimée que le vice anobli.

Quoique ton sort ne soit pas égal au mien, depuis qu'un titre est venu m'appeler aux honneurs de la pairie, cependant n'envie point cet état fastueux; le tien est l'orgueil du mérite modeste.

Nos ames au moins n'ont point de titres qui les distinguent, et ton humble condition ne peut déshonorer mon rang élevé; notre liaison n'en doit pas être moins douce, puisque le mérite remplace en toi la naissance.

Novembre 1800.

XXII.

SUR SES LIAISONS DE COLLÉGE.

N'y a-t-il point quelque autre cause qui rende ce mot d'enfance si cher à tout le monde? Ah! sûrement il y a une voix secrète qui nous dit tout bas que l'amitié sera doublement douce à celui qui est obligé de chercher des cœurs aimans, de les chercher hors du sein de sa famille, quand il ne peut les y trouver. Ces cœurs, chère Ida[loc43], je les ai trouvés dans ton sein; tu as été pour moi une famille, un monde, un paradis!

[Note loc43: Nom poétique de l'école d'Harrow.]

XXIII.

EN RENCONTRANT UN ANCIEN CAMARADE D'ÉCOLE, APRÈS UNE LONGUE SÉPARATION.

Si par hasard quelque figure que je me rappelle bien, quelque ancien camarade de mon enfance vient, une honnête joie peinte sur la figure, réclamer en moi son ami, mes yeux, mon cœur, tout montre que je suis encore un enfant; la scène éblouissante, les groupes bruyans qui m'entourent disparaissent devant l'ami que je viens de retrouver.

XXIV.

A LA MÉMOIRE. VERS ÉCRITS DANS LA CRAINTE OU L'AVAIT PLACÉ L'OBJET DE SON CHOIX PRÈS DE SE MARIER A UN AUTRE.

Oh! mémoire! ne me torture pas davantage, le présent est perdu pour moi; mes espérances de bonheur futur sont détruites: par pitié, dérobe-moi le passé. Pourquoi viens-tu me montrer des images que désormais je ne dois plus voir? Ah! pourquoi viens-tu renouveler ces heures de bonheur qui ne m'appartiennent plus? Le plaisir passé double la douleur présente; il ajoute des regrets au chagrin: regrets et espérance sont tous deux vains; je ne demande plus que--l'oubli.

XXV.

APRÈS AVOIR FAIT SES ADIEUX A MISS CHAWORTH.

Collines d'Annesley, sombres et nues, où s'égarait ma jeunesse, insouciante, comme les tempêtes du Nord, en faisant la guerre aux élémens, rugissent sur tes cimes nuageuses!

Je ne verrai plus, trompant les heures, errer sur vos penchans, les habitans favoris de ces contrées; je ne verrai plus ma Marie, souriant, vous rendre à mes yeux un séjour digne du ciel.

XXVI.

EN RECEVANT UN PRÉSENT D'UN PAUVRE AMI.

Quelques-uns, qui sourient aux liens de l'amitié, m'ont souvent reproché ma faiblesse; cependant j'estime le simple don, car je suis sûr d'être aimé par celui qui me l'offre[loc44].

[Note loc44: Le poème d'où ces vers sont extraits fut écrit en recevant une cornaline d'un jeune homme qui occupait l'emploi de choriste à Cambridge, et auquel sa seigneurie Lord Byron était beaucoup attaché.]

XXVII.

FRAGMENT D'UN POEME SUR UN JEUNE CHÊNE QUE L'AUTEUR AVAIT PLANTÉ A NEWSTEADT.

Jeune chêne, quand je te plantai profondément en terre, j'espérais que tes jours seraient plus longs que les miens, que tes branches jetteraient une ombre autour de moi, et que le lierre entourerait ton tronc comme un manteau.