Œuvres complètes de lord Byron, Tome 05 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore

Part 23

Chapter 234,204 wordsPublic domain

9. J'ai été autrefois très-prompt à sentir--ce n'est plus.--Mes cicatrices sont durcies, car autrement j'aurais déjà brisé mon cerveau contre ces barreaux de fer, en voyant le soleil briller à travers comme par moquerie.--Si je supporte et si j'ai supporté ce que j'ai raconté, et tout ce qui n'a pas de paroles pour s'exprimer, c'est parce que je ne voulais pas mourir et sanctionner par un suicide le stupide mensonge qui m'enchaîne ici, imprimer profondément, par la flétrissure de la honte, la folie dans ma mémoire, et rechercher la compassion pour un nom flétri, en scellant la sentence que mes ennemis ont portée contre moi. Non--ce nom sera immortel!--et je fais de mon cachot actuel un temple pour l'avenir que les nations viendront visiter en mon honneur; tandis que toi, Ferrare! lorsque tes ducs souverains ne seront plus avec toi, tu tomberas en ruines, tes palais écroulés seront déserts, la couronne d'un poète sera ta propre couronne, le cachot d'un poète ton monument le plus célèbre, aux yeux de l'étranger qui contemplera tes murs dépeuplés. Et toi, Léonore! toi--qui fus honteuse de ce qu'un homme comme moi ait pu t'aimer,--qui rougis d'entendre que tu pouvais être chère à un cœur qui ne fut point celui d'un monarque; va! dis à ton frère que mon cœur, indompté par le malheur, les années, la lassitude--et peut-être par la flétrissure qu'il m'a imputée--et la longue infection d'une caverne comme celle-ci, où l'esprit est livré à la même pourriture que les habitans de l'abîme, t'adore encore;--et ajoute--que lorsque les tours et les créneaux qui gardent ses heures joyeuses de banquet, de danse, de fête, de débauche, seront oubliés ou laissés dans un honteux abandon,--ce cachot sera un lieu consacré! Mais toi,--quand toute cette magie de la naissance et de la beauté, qui t'entoure, sera dissipée,--tu auras encore la moitié du laurier qui ombragera ma tombe. Nul pouvoir dans la mort ne pourra séparer nos noms, comme aucun dans la vie ne peut t'arracher de mon cœur. Oui, Léonore! ce sera notre destin d'être unis pour toujours;--mais il sera trop tard!

FIN DE LA LAMENTATION DU TASSE.

POÉSIES INÉDITES DE LORD BYRON.

AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS.

Les poésies qui suivent ont été publiées dans la dernière édition donnée par les frères Galignani à Paris. C'était pour nous un devoir de les reproduire ici avec les autres pièces inédites, pour faire connaître les œuvres complètes du poète. Elles n'ajouteront rien à sa gloire, quelques-unes étant des essais de sa jeunesse; mais plusieurs augmenteront l'estime qu'inspire son caractère, et que l'on s'obstine quelquefois à lui refuser, en considérant la tendance générale de ses autres poésies.

POÉSIES INÉDITES DE LORD BYRON.

I.

VERS ADRESSÉS A L'OBJET DE SES AFFECTIONS APRÈS SON MARIAGE.

Il fut un tems, je n'ai pas besoin de le nommer, puisqu'il ne sera jamais laissé dans l'oubli,--où tous nos sentimens, toutes nos émotions étaient les mêmes, comme mon ame est encore la même pour toi.

Et depuis cette heure où ta bouche m'avoua, pour la première fois, une flamme qui égalait la mienne, quoique mon cœur ait eu plus d'un tort envers toi, tort caché, et par là non ressenti par le tien.

Aucun cœur,--non, aucun cœur n'a été si profondément abattu, en pensant avec quelle rapidité cet amour s'était enfui, éphémère comme chaque infidèle baiser!--mais éphémère dans ton cœur seulement.

Cependant le mien éprouva quelques consolations en entendant récemment tes lèvres déclarer, par des accens crus autrefois sincères, que tu conservais le souvenir des jours qui ne sont plus.

Oui, mon adorée! et cependant ma cruelle amie; quoique tu ne veuilles plus aimer de nouveau, il m'est doublement doux de penser que le souvenir de cet amour se conserve dans ton cœur.

Oui, c'est pour moi une glorieuse pensée; mon ame ne se plaindra plus désormais, quelle que tu sois ou que tu puisses être; tu _as_ été tendrement, uniquement à moi.

II.

EN QUITTANT L'ANGLETERRE.

C'en est fait! la chaloupe déploie ses blanches voiles au souffle frémissant de la brise fraîche qui siffle sur la cime du mât penché;--et moi, je dois m'éloigner de cette terre, parce que je n'en puis aimer qu'une.

Mais si je pouvais redevenir ce que j'ai été, si je pouvais revoir ce que j'ai vu,--si je pouvais de nouveau reposer sur le cœur qui rendit autrefois heureux mes plus ardens désirs; je ne chercherais pas un autre climat, parce que je n'en puis aimer qu'une.

Il y a long-tems que j'ai vu cet œil qui a causé mon bonheur ou mon infortune, et je me suis efforcé, mais en vain, de l'effacer de ma mémoire; car, quoique je m'éloigne d'Albion, mon amour est encore attaché à une seule.

Comme un oiseau solitaire et sans compagne, mon cœur abattu est désolé; je regarde autour de moi, et je ne puis rencontrer un sourire ami, ou un visage bien-venu; et même, dans les foules, je suis encore seul, parce que je n'en puis aimer qu'une.

Je traverserai les mers écumantes, et je chercherai un asile étranger; et jusqu'à ce que j'aie oublié un beau mais infidèle visage, je ne trouverai pas de lieu de repos. Je ne puis éviter mes noires pensées: l'amour me suit partout, mais l'amour pour une seule.

Le plus pauvre, le plus misérable de la terre trouve encore quelque foyer hospitalier où le doux regard de l'amitié ou de l'amour peut encore sourire dans le bonheur, ou consoler dans l'affliction; mais je n'ai ni ami, ni amante, parce que je n'en puis aimer qu'une.

Je pars! mais, dans quelque lieu que j'aborde, il ne s'y trouve ni un œil pour pleurer avec moi, ni un cœur fraternel pour partager la moindre de mes peines; et toi, qui as détruit toutes mes espérances, tu ne trouveras pas pour moi un soupir, quoique je t'aie aimée seule.

De penser seulement à chaque scène de nos jeunesses,--de ce que nous sommes, de ce que nous avons été,--accablerait de douleur des cœurs plus faibles; mais le mien, hélas! a résisté à ce coup mortel: cependant il bat encore, comme au commencement de son amour, et il n'a jamais aimé fidèlement qu'un cœur.

Quel est ce cœur si cher, ce cœur bien-aimé? il n'est point donné aux yeux vulgaires de le contempler;--et pourquoi cet amour a-t-il été si promptement traversé? tu le sais mieux que personne,--je l'ai éprouvé plus que tout autre: mais peu d'entre ceux qui habitent sous le soleil ont aimé aussi long-tems et un seul objet.

J'ai essayé des chaînes d'une autre beauté remplie d'attraits et peut-être aussi belle à la vue; je voudrais l'avoir aimée autant que toi;--mais quelque charme indomptable défendait à mon cœur saignant d'accorder un retour de tendresse et d'amour à tout autre qu'à une seule.

Il me serait doux de te revoir au moment du départ, et de te bénir à mon dernier adieu; cependant je ne désire pas que ces yeux pleurent sur celui qui va errer sur les vagues agitées,--quoique partout où ma barque portera mes pas fugitifs, je n'aime que toi,--je ne puisse aimer qu'un cœur.

III.

STANCES DESTINÉES A ÊTRE RÉCITÉES A LA RÉUNION CALÉDONIENNE, EN 1814.

Quel est celui qui n'a pas jeté un regard sur la page où la Renommée a fixé le nom inconquis de la haute Calédonie, la terre des montagnes qui repoussa les chaînes des Romains et chassa loin d'elle les Danois aux crêtes de flammes, dont aucun ennemi ne pourrait dompter le brillant claymore et le bouillant courage,--qu'aucun tyran ne pourrait commander?

Cette antique génération n'est plus,--mais leurs enfans respirent encore, et la gloire les couronne d'un double laurier; elle brille sur les bannières confondues des Gallois et des Saxons; et, Angleterre! tu ajoutes leur valeur indomptable à la tienne. Le sang qui coula avec Wallace fut celui d'hommes libres; mais maintenant, il est versé seulement pour la gloire et pour toi! Oh! ne repousse pas la demande du vétéran du Nord; mais prête-lui ton assistance,--le monde lui a donné la renommée!

Les plus humbles rangs, les braves les plus ignorés qui ont versé leur sang, tandis qu'ils suivaient avec ardeur la bannière orgueilleuse qui dormait sur le gazon flétri que leurs camarades, plus heureux, avaient foulé dans leur triomphe qu'ils nous ont légué,--c'est tout ce que leur destin accorde--à leurs enfans orphelins et à leur épouse solitaire: cette épouse peut, sur les sombres collines de la haute Albyn, élever vers le ciel un œil mélancolique et plein de larmes, ou contempler, tandis que des nuages prophétiques découvrent les malheurs anticipés du devin montagnard, le fantôme sanglant de chaque guerrier sombre dans ces nuages, ou éclatant dans les éclairs de la tempête. Alors elle entonnera le chant solitaire, la douce complainte sur celui qui n'est plus,--sur celui dont les restes éloignés demandent vainement le sauvage _requiem_ de Coronach réservé au brave!

C'est le ciel--non l'homme--qui doit soulager la douleur qui éclate lorsque les sentimens de la nature suivent leur cours; cependant la tendresse et le tems peuvent dérober aux larmes la moitié de leur amertume pour un être si cher: la reconnaissance de la nation cependant peut étendre un coussin sans épines sous la tête de la veuve; elle peut alléger les soins maternels de son cœur, et préserver du besoin les enfans du soldat.

IV.

STANCES A CELLE QUI PEUT LE MIEUX LES COMPRENDRE.

Qu'il en soit ainsi!--nous nous séparons pour toujours! Que le passé ressemble au néant! Si je t'avais seulement _aimée_, jamais tu ne m'aurais été aussi chère.

Si je t'avais aimée, et que j'eusse été ainsi dédaigné, j'aurais pu mieux supporter cette injure;--lorsqu'il n'est pas récompensé,--l'amour est dompté par le sentiment naissant du mépris.

L'orgueil peut refroidir ce que la passion avait rendu brûlant, le tems peut dompter la volonté capricieuse; mais le cœur trahi par l'amitié palpite des battemens les plus insensés du malheur.

Si je t'avais aimée,--je pourrais te haïr maintenant, de cette haine qui est une consolation; je pourrais aller jusqu'à t'exécrer et assouvir ma vengeance par des paroles.

Mais il est un chagrin silencieux qui ne peut trouver aucune issue dans le langage, qui dédaigne d'emprunter aucun soulagement à ces hauteurs que le chant peut atteindre.

Comme une chaîne insonore qui rend esclave,--comme les rêves sans sommeil qui sont une raillerie,--comme les gouttes d'eau glacées qui tombent de la voûte d'un rocher caverneux,

Tel est le sentiment glacé et malade que tu as fait connaître à mon cœur; par une blessure profonde tu l'as forcé à dérober au monde sa plus amère douleur!

Autrefois ce cœur te crut tendrement, orgueilleusement, tout ce que l'imagination peut se peindre; autrefois il t'honorait, t'estimait, comme son idole, comme sa sainte!

Pour moi tu étais plus qu'une femme, et ce n'était pas comme un homme que mes regards s'arrêtaient sur toi; pourquoi m'as-tu trompé comme une femme? pourquoi as-tu accumulé sur moi une malédiction plus qu'humaine?

N'étais-tu qu'un démon, empruntant le sourire de l'amitié et les artifices de la femme, et parée d'une beauté étrangère, jouant avec un cœur fidèle?

Par cet œil qui put autrefois répondre par ses regards aux miens, par cette oreille qui put autrefois écouter les histoires que je te racontais;

Par cette lèvre, prodigue de sourires, qui pouvait adoucir l'amertume des chagrins; par cette joue qui brillait autrefois de tant d'éclat, et feignait de rougir aux paroles de la pure amitié;

Par tous ces charmes trompeurs réunis tu as servi ta volonté capricieuse et flétri sans regrets celui que tu ne voulais pas obligeamment assassiner!

Cependant je ne te maudis point--dans ma tristesse,--je sens encore combien tu me fus chère. Oh! je ne pourrais--même dans la folie--te condamner à la peine que tu mérites!

Vis! et quand ma vie sera éteinte, puisse la tienne durer encore long-tems; trop tard alors tu pourras découvrir par tes propres sentimens tout ce que j'ai dû ressentir contre toi!

Quand tous tes attraits seront fanés,--quand tes flatteurs ne t'encenseront plus;--avant que le linceul de la mort ait dérobé aux regards la proie d'un reptile;--

Avant cette heure--trompeuse sirène! écoute-moi!--tu ressentiras ce que j'éprouve maintenant, tandis que mon ame, voltigeant près de toi, murmure à ton oreille le vœu rompu de l'amitié!

Mais--il est inutile de te faire des reproches sur ta vie passée ou présente;--ce que tu fus--mon imagination l'a rêvé! ce que tu es--je le connais _trop tard_!

V.

MÉLODIES HÉBRAÏQUES.

I.

C'est l'heure où le chant du rossignol retentit dans les bosquets;--c'est l'heure où les vœux des amans semblent plus doux dans les paroles murmurées tout bas;--les souffles du vent et les murmures des eaux apportent à l'oreille solitaire une musique harmonieuse. Les gouttes de la rosée du soir ont rendu brillante chaque fleur, et les étoiles se rassemblent dans les cieux, et les vagues deviennent plus azurées, et les feuilles ont une couleur plus brune, et dans l'espace règne encore ce clair-obscur si doucement sombre, si ténébreusement pur, qui suit le déclin du jour au moment où le crépuscule disparaît devant les rayons de la lune.

II.

Dans la vallée des eaux nous pleurons sur le jour où l'ennemi, où l'hôte de l'étranger fit sa proie de Jérusalem; et nos têtes reposent tristement penchées sur nos seins, et nos cœurs sont pleins de la patrie absente.

Le chant qu'ils demandaient en vain,--il dort encore dans nos ames, comme le vent qui a expiré sur la colline; ils demandaient nos chants sur la harpe,--mais ils versèrent notre sang avant que notre main droite leur fît entendre le moindre accord d'harmonie.

Nos harpes sans cordes sont suspendues sur les branches désolées du saule, aussi tristes, aussi muettes que les feuilles desséchées. Nos mains peuvent être enchaînées,--nos larmes sont encore libres pour notre prière et notre gloire,--et Sion! oh toi!

III.

Ils disent que l'espérance est du bonheur; mais l'amour natal peut honorer le passé, et la mémoire réveille les pensées qui consolent: elles se lèvent les premières--et se couchent les dernières; et tout ce que la mémoire aime le plus à se rappeler était autrefois notre seule espérance; et tout ce que cette espérance a adoré et perdu s'est conservé dans la mémoire.

Hélas! tout est déception; l'avenir nous abuse de loin; nous ne pouvons être ce que nous nous rappelons, et nous n'osons penser à ce que nous sommes.

VI.

FRANCISCA.

Francisca s'avance dans l'ombre de la nuit, mais ce n'est pas pour contempler les étoiles du firmament; et si elle s'asseoit dans le bosquet de son jardin, ce n'est pas par amour pour ses fleurs naissantes. Elle écoute,--mais ce n'est pas la voix du rossignol, quoique son oreille attende une histoire aussi tendre que la sienne. Le bruit d'un pas se fait entendre à travers l'épais feuillage, et sa joue devient pâle, et son cœur bat rapidement; une voix murmure à travers les feuilles frémissantes, et sa rougeur revient,--et son sein se soulève: un moment encore et ils seront réunis.--Il est passé,--son amant est à ses pieds.

VII.

LA RENOMMÉE, LA SAGESSE, L'AMOUR ET LE POUVOIR.

La renommée, la sagesse, l'amour et le pouvoir étaient à moi, et la santé et la jeunesse étaient à moi; mon verre se rougissait des vins de tous les climats, et d'aimables beautés me prodiguaient leurs caresses; je voyais briller mon cœur dans les yeux de la beauté, et je sentais mon ame s'attendrir; tout ce que peut accorder la terre, ou l'homme désirer, m'appartenait dans une royale splendeur.

J'essaie de compter les jours que la mémoire peut rappeler de l'oubli, avec tout ce que la vie ou la terre déploient de séductions; il ne s'est levé aucun jour, il ne s'est passé aucune heure de plaisir, sans être mêlé d'amertume; et aucun ornement de ma puissance ne brilla sans se flétrir.

Le serpent des campagnes se laisse prendre par des artifices et des charmes; mais celui qui entoure le cœur de ses replis, oh! qui a le pouvoir de l'arracher par un charme? Il n'est point docile à la science de la sagesse, et sa voix ne peut le séduire; mais il darde à jamais son venin dans l'ame qui est condamnée à ses tortures.

VIII.

LA PRIÈRE DE LA NATURE.

Père de la lumière! grand Dieu du ciel! entends-tu les accens du désespoir? Le crime de l'homme lui sera-t-il jamais pardonné? Le vice peut-il intercéder en sa faveur par la prière? Père de la lumière, je t'invoque! Tu vois mon ame triste et sombre; toi qui peux observer la chute du moineau, détourne de moi la mort du péché; je ne cherche pas d'autels déserts, de sectes inconnues; oh! indique-moi le chemin de la vérité! je reconnais ta terrible toute-puissance; épargne, en l'amendant, les fautes de la jeunesse. Que les bigots élèvent des temples sombres, que la superstition bénisse leurs portiques, que les prêtres, pour prolonger leur règne de ténèbres, trompent les hommes par des contes de cérémonies mystiques. L'homme bornera-t-il la puissance de son créateur à de gothiques monumens de pierres périssables? Ton temple est le domaine du jour; la terre, l'océan, le ciel, sont ton trône sans limites.

L'homme condamnera-t-il sa race aux flammes de l'enfer, si elle ne fléchit le genou dans tes temples somptueux? Nous dira-t-il que tous, pour un qui pèche, doivent périr dans la tempête universelle? Chacun d'eux prétendra-t-il gagner le ciel, et condamner son frère dont l'ame conserve une espérance contraire, ou que des doctrines moins sévères inspirent? Ces hommes, par des croyances qu'ils ne peuvent expliquer, peuvent-ils préparer un bonheur ou un malheur imaginaire? Ces reptiles qui rampent sur la terre connaissent-ils les desseins de leur sublime créateur? Ces hommes qui ne vivent que pour eux seuls, dont les années s'écoulent dans un crime perpétuel,--ces hommes effaceront-ils tous leurs vices par leur foi, et vivront-ils au-delà des limites du tems?

Père! je ne recherche point les lois d'aucun prophète,--_tes lois_ apparaissent dans les œuvres de la nature:--je me reconnais une créature faible et corrompue; cependant je t'adresserai mes prières, car tu veux les entendre! Toi qui guides les astres errans à travers les royaumes déserts de l'espace éthéré; qui apaises la guerre des élémens, et dont je reconnais la main puissante d'un pôle à l'autre:--toi qui, dans ta sagesse, m'as placé ici-bas; qui, quand tu le voudras, peux m'en retirer; ah! tandis que je parcours ma carrière sur ce globe terrestre, étends jusqu'à moi ta main protectrice. C'est toi, ô mon Dieu! c'est toi que j'invoque! Quel que soit le bien ou le mal qui m'arrive, je me relève ou je succombe par ton ordre, je me confie dans ta protection. Si, lorsque cette poussière sera retournée à la poussière, mon ame s'envole sur des ailes aériennes, comme ton nom glorieux et adoré inspirera sa faible voix! Mais si cet esprit fugitif partage avec l'argile l'éternel sommeil de la tombe, tant que la vie circulera dans mes veines j'élèverai vers toi ma prière, quoique condamné à ne plus me relever de la couche de la mort. A toi j'adresse mes humbles chants, reconnaissant de toutes tes faveurs passées, et j'espère, ô mon Dieu, qu'à la fin cette vie errante retournera dans toi.

22 décembre 1806.

NOTE.

L'auteur de cette traduction a publié dans une brochure récente[loc32] deux extraits des _Védas_, en _sanskrit_, en _français_ et en _persan_, qui offrent des idées tout-à -fait analogues à quelques-unes de la prière de Lord Byron, qui leur est de quatre ou cinq mille ans postérieure. Voici la fin:

«O soleil! nourricier du monde! solitaire anachorète! dominateur et régulateur suprême! fils de Pradjâpati! écarte tes rayons éblouissans! retiens ton éclatante lumière, afin que je puisse contempler ta forme ravissante, et devenir partie de l'être divin qui se meut dans toi!

«Puisse mon souffle de vie être absorbé dans l'ame moléculaire et universelle de l'espace! Que ce corps matériel et périssable soit réduit en cendres!

«O Dieu! souviens-toi de mes sacrifices, souviens-toi de mes œuvres! souviens-toi de mes sacrifices, souviens-toi de mes œuvres!

«O Dieu du feu! conduis-nous par le droit chemin. O Dieu! tu connais toutes nos actions, efface nos péchés: nous t'offrons le plus haut tribut de nos louanges! notre dernière salutation.»

[Note loc32: _Mémoire sur l'origine et la propagation de la doctrine du Tao_, fondée en Chine par _Lao-tseu_, traduit du chinois, et accompagné d'un commentaire tiré des livres sanskrits et chinois, etc.; suivi de deux _Oupanichads_ des _Védas_, avec le texte sanskrit et persan. Par M.G. Pauthier, de la Société Asiatique de Paris. A la librairie orientale de Dondey-Dupré.]

IX.

VERS ÉCRITS SOUS L'IMPRESSION D'UNE MORT PROCHAINE.

Oublierai-je ici la scène encore présente à ma pensée? Les rochers s'élèvent et les ruisseaux coulent dans les lieux champêtres que la passion rendait fortunés. Cependant, Marie, tous tes charmes m'apparaissent encore aussi frais que dans un songe délicieux d'amour.

Oublie ce monde, ô mon ame agitée; tourne, tourne tes pensées vers le ciel; tu y dirigeras bientôt ton essor, si tes erreurs te sont pardonnées. Ignorée des bigots et des sectaires, incline-toi devant le trône du Tout-Puissant, adresse-lui ta tremblante prière. Lui, qui est clément et juste, ne rejettera pas la prière de l'enfant de la poussière, quoiqu'il soit le moindre objet de ses soins. Père de la lumière! j'élève vers toi mes accens; tu vois mon ame triste et sombre: toi qui peux observer la chute du moineau, détourne de moi la mort du péché. Toi qui guides l'étoile errante, qui apaises la guerre des élémens, qui as pour manteau les cieux immenses; pardonne-moi mes pensées, mes paroles, mes crimes; et puisque je dois bientôt cesser de vivre, apprends-moi comment je dois mourir.

1807.

X.

LES THERMOPYLES.

Ils sont tombés dans leur dévouement, mais ils sont immortels; le souffle de la brise semblait soupirer leurs noms et les ondes le murmurer; les forêts étaient peuplées de leur renommée; la colonne silencieuse, solitaire et grise, réclamait un soupir pour leur poussière sacrée; leurs ombres planaient sur la sombre montagne; leur souvenir brillait dans la fontaine; le plus faible ruisseau, le fleuve le plus impétueux roulaient leur éternelle renommée. En dépit du joug qu'elle porte, cette terre est encore celle de la gloire, et la leur! elle est encore un mot d'ordre pour le monde. Quand l'homme veut accomplir une grande action, il regarde la Grèce, et se retourne, ainsi encouragé, pour marcher sur la tête des tyrans; il la contemple, et il se précipite là où l'on perd la vie, ou bien où l'on conquiert la liberté[loc33].

[Note loc33: Ces derniers vers sont répétés dans le _Siége de Corinthe_.

(_N. du Tr._)]

XI.

STANCES

COMPOSÉES EN REVOYANT UN LIEU OU MON NOM AVAIT ÉTÉ PRIMITIVEMENT GRAVÉ[loc34].

[Note loc34: Il y a quelques années, étant à Harrow, un ami de l'auteur avait gravé leurs deux noms dans un endroit écarté; il y avait même ajouté quelques mots de souvenir. Plus tard, à l'occasion d'une injure réelle ou imaginaire, l'auteur, avant de quitter Harrow, avait effacé, ce fragile souvenir. En revoyant Harrow, en 1807, il écrivit ces stances à leur place.]

Ici naguère les souvenirs de la jeune amitié attiraient les regards de l'étranger. Peu nombreuses étaient les paroles;--mais cependant, quoique peu nombreuses, la main du ressentiment les a effacées.