Œuvres complètes de lord Byron, Tome 05 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
Part 22
«Les soins et les douces paroles de Tibérie ont un plein succès. Sergîo recouvre la santé, la fraîcheur et l'incarnat de la jeunesse brillent de nouveau sur ses joues. Conrad remercie mille fois son épouse, et célèbre par des fêtes splendides la convalescence de son fils. C'est au milieu de ces fêtes que le drame se noue fortement. Les deux jeunes gens s'y parlent avec moins de contrainte; leur mutuelle passion qu'ils n'osent s'avouer redouble de force, et devient invincible comme la destinée. «Malheureuse, s'écrie Tibérie en pleurant sur elle-même, tu as cherché le bonheur de celui qui fait aujourd'hui ton supplice; tu as guéri celui qui te rend aujourd'hui malade; enfin tu as ressuscité celui qui te fait mourir!» On pourra trouver que le goût italien du tems est un peu trop prononcé dans ces antithèses; mais ce défaut s'efface dans l'original, grâce à des détails qui ont tout le charme d'une exquise naïveté.
«Un jour que Sergio témoignait sa reconnaissance à Tibérie, de la manière la plus passionnée, et qu'il lui disait: _Tibérie! je mourrais mille fois pour vous_! elle voulut répondre à ces tendres sermens; mais soit allégresse, soit douleur, crainte ou espérance, plaisir ou peine, la voix lui manqua, et elle devint aussi immobile qu'un marbre: ses yeux parlèrent au défaut de sa langue, et versèrent un torrent de larmes. Sergio, surpris et attendri, se mit à pleurer avec elle; puis, prenant son voile, il en essuie ses joues colorées, et la conjure de lui découvrir la cause de sa peine. Tibérie, voyant ses pleurs et sa tendresse, revient à elle, «s'enhardit, lui avoue son amour, et le prie à mains jointes d'avoir pitié d'elle, et de ne pas abuser de sa faiblesse et de son âge.»
«Mais Sergio n'entendit pas ces supplications de la pudeur mourante, et profita de l'occasion que lui offraient l'amour et la fortune. Dès lors il pénétra toutes les nuits dans l'appartement de Tibérie. Rien ne révélait aux yeux de Conrad ce commerce criminel protégé par le mystère le plus profond.
«Tous ces détails de passion sont supprimés dans _Parisina_. Elle passe des bras de son amant dans la couche conjugale, s'endort troublée sur le sein des son époux qui veille, et pendant son sommeil agité, le nom chéri d'Hugo s'échappe de sa bouche, et la fait découvrir.
«Dans l'auteur italien, elle se révèle par une autre circonstance. Des détails qui appartiennent au genre comique s'y glissent à travers l'émotion sérieuse de la narration. Ainsi, il est dit que Conrad ne visitait sa jeune épouse que le matin, ayant appris des médecins que c'est l'heure où les plaisirs de l'amour préjudicient le moins à la santé des hommes d'un certain âge. Un jour Conrad se présente à la porte de Tibérie bien avant l'heure où il avait coutume d'y venir. Surpris de trouver la porte fermée au verrou, il heurte avec force, et les deux amans s'éveillent épouvantés. Sergio fuit, et descend par la croisée dans la galerie qui le conduisait chaque soir dans les bras de sa maîtresse; mais, en fuyant, l'infortuné laisse des traces irrécusables de sa présence.
«Conrad, dont les soupçons ont été éveillés par la manière inusitée dont la porte était close, observe sa pâle et tremblante épouse. Le désordre de ses sens et l'embarras de ses réponses suffisaient pour la perdre; mais, pour mieux s'assurer de la vérité, Conrad, comme sans dessein, lui pose la main sur le cÅur: un battement précipité ne lui laisse plus aucun doute. Alors, jetant ses regards tout autour de la chambre, il aperçoit, à la lueur de la lampe qui veille, un petit bonnet de drap rouge avec un cordonnet d'or, qu'il reconnaît pour appartenir à son fils, et que celui-ci avait oublié en se sauvant. Cependant il feint de s'endormir; et, en affectant le calme le plus parfait, il dissipe la crainte dans l'ame de la trop crédule Tibérie.
«Dans la scène que nous venons de mettre sous les yeux du lecteur, tout est mieux gradué, il faut en convenir, et plus vraisemblable que dans _Parisina_. Ce n'est point sur un mot échappé dans un rêve que le père outragé envoie sa femme et son fils à la mort. Ici, il y a de quoi être convaincu; car après avoir, sur de si positifs indices, guetté les deux amans, il vient, suivi de gardes et de bourreaux, les surprendre dans les bras l'un de l'autre. Le Hugo de Lord Byron, au moment de mourir, développe un fier et indomptable caractère. Il y a un assez long dialogue entre le père et le fils, etc. L'auteur italien marche avec beaucoup plus de rapidité au dénouement final. Dans son récit, les deux infortunés amans, accablés, ne songent ni à discourir ni à récriminer; ils demandent leur grâce à un père irrité et terrible, qui ne les entend pas. En effet, Conrad, ivre de fureur et de rage, les fait punir en sa présence même d'un supplice affreux. L'Italien laisse bien loin derrière lui le poète anglais pour l'énergie et l'horrible vérité de cette peinture. Mais au milieu de ce luxe sanglant de férocité, il y a des traits d'un pathétique qui déchire l'ame; et c'est pourquoi nous ne craindrons pas de citer encore ce morceau de la fin:
«Dès qu'on fut arrivé à la galerie, on posa une échelle sous la fenêtre qui donnait dans l'antichambre de la princesse. Conrad y monta le premier, ensuite le capitaine et le reste de leurs gens. Ils courent dans la chambre avec des torches et des lanternes à la main. Comme les deux amans étaient endormis dans les bras l'un de l'autre, le vieillard entra sans être entendu. Furieux, il va droit au lit, suivi de son escorte; et du même mouvement, tirant rideau et couverture, il s'écrie d'une voix tonnante: _Voilà donc l'honneur que me font mon fils et ma femme! Que la vengeance soit terrible_!
«Sergio et Tibérie, s'éveillant en sursaut au milieu de ces torches qui n'éclairaient que des figures menaçantes et les transports d'un père outragé, demeurèrent immobiles d'étonnement et d'effroi; à peine respiraient-ils. _Allons_, dit Conrad aux archers, _liez les pieds et les mains à ces deux misérables; hâtez-vous_. Cela fait, se tournant vers le bourreau qu'il avait amené: _A toi_, dit-il. Le bourreau s'avance, crève les yeux à Sergio, et lui arrache la langue avec des tenailles, au moment où il exprimait encore des paroles de repentir et de supplication; on lui coupe ensuite les mains et les pieds. A cet affreux spectacle, Tibérie perd l'usage de ses sens. Conrad, dont la soif de vengeance n'était pas assouvie, la ranime lui-même, et puis il la fait mutiler de la même manière qu'il vient de faire mutiler son fils. On jette ensemble les deux infortunés dans le lit où ils avaient été surpris. _Mourez_, leur dit-il, _mourez en proie au désespoir, dans ce même lit où vous avez vécu dans les délices, pour me trahir et me déshonorer_. A ces mots, il sortit avec tout le monde, referma la porte de la chambre, et se mit à se promener ça et là dans la salle, le cÅur si endurci par cette fièvre de férocité, qu'il ne lui restait pas le moindre sentiment humain. Cependant ceux qui l'environnaient détestaient une justice si rigoureuse, et les bourreaux eux-mêmes étaient effrayés de l'horrible vengeance dont ils avaient été les ministres.
«Les deux amans infortunés, sans langues, sans yeux, sans mains et sans pieds, et perdant à la fois leur sang par sept parties différentes de leurs corps, touchaient à leur moment suprême. Cependant, aux dernières paroles de Conrad, et en entendant fermer la porte, ils s'étaient rapprochés à tâtons; et s'étant embrassés avec le reste de leurs bras, ils unirent leurs bouches, se serrèrent le plus qu'ils purent, et, dans cette sanglante et terrible étreinte, attendirent le dernier soupir.»
«Ce drame accablant est achevé, complété par le peuple indigné au bruit de cet excès de vengeance, qui vient en furie briser les portes du palais, massacrer les gardes, et traîner Conrad au supplice.
«De partout on avait investi le palais, et le peuple transporté criait: _Qu'il meure! qu'il meure, le cruel tyran! Au poteau! au gibet, le barbare_! Conrad, saisi dans l'asile où il avait essayé de se cacher, voulut inutilement exprimer un tardif repentir. Comme poussés à la vengeance par la justice divine, ils lui déchirèrent le visage, lui arrachèrent la barbe, et, attaché à un poteau sur la place publique, il fut lapidé par le peuple. Mis à mort, écrasé sous une nuée de pierres, il n'avait rien conservé de la figure humaine. Hommes, enfans, vieillards, c'était à qui l'accablerait; et enfin, il fut, pour ainsi dire, enseveli sous une montagne de pierres entassées. Après cette vengeance, on se rendit au palais, d'où l'on fit transporter les deux malheureux dans un tombeau, avec toute la pompe accoutumée. Le lendemain, les plus anciens citoyens s'étant assemblés prirent les mesures les plus sages pour le gouvernement du pays qui demeurait sans maître, et ils transformèrent leur principauté en une république qui subsista long-tems.»
(Extrait du _Globe_ du 10 novembre 1825.)
FIN DES NOTES DE PARISINA.
LAMENTATION DU TASSE.
AVERTISSEMENT.
A Ferrare (dans la Bibliothèque) sont conservés les manuscrits originaux de la _Jérusalem_ du Tasse et du _Pastor fido_ de Guarini, avec des lettres du Tasse, dont l'une est intitulée: _Titien à Aristote_. On voit aussi dans cette ville l'écritoire et la chaise, la tombe et la maison de ce dernier. Mais comme l'infortune inspire un grand intérêt à la postérité, et peu ou point à ses contemporains, la cellule où le Tasse fut emprisonné dans l'hôpital de Sainte-Anne attire plus l'attention que la résidence ou le monument élevé par l'Arioste,--au moins elle produit cet effet sur moi. Il y a deux inscriptions, l'une sur la porte extérieure, la seconde sur les murs de la cellule elle-même, invitant, non pas nécessairement, l'étonnement et l'indignation du spectateur. Ferrare est déchue, et a beaucoup perdu de sa population; le château existe encore en entier, et j'ai vu la cour où Parisina et Hugo furent décapités, selon les _Annales_ de Gibbon.
LAMENTATION DU TASSE.
1. Longues années!--Elles mettent à l'épreuve des souffrances le corps fragile et l'esprit d'aigle d'un enfant de la poésie.--Longues années d'outrages! calomnie et persécutions, folie supposée, solitude emprisonnée, et le cancer dévorant de l'ame dans sa forme la plus redoutable, lorsque la soif impatiente de la lumière et de l'air dessèche le cÅur; et que la grille de fer abhorrée, souillant les rayons du soleil de son ombre hideuse, pénètre, par cette ombre, à travers la prunelle frémissante de l'Åil, jusque dans le cerveau, en y portant un brûlant sentiment de pesanteur et de peine; quand, dénué de tout, la captivité déployée est là debout, raillant à travers la porte jamais ouverte, qui ne laisse rien passer à travers ses barreaux, excepté un peu de jour, et une nourriture dégoûtante que j'ai mangée seul, jusqu'à ce qu'elle eût perdu son amertume insociale. Je dois vivre comme une bête de proie, dînant tristement seul, étendu dans le caveau qui est mon seul lieu de repos[loc30], et--peut-être--mon tombeau. Tout cela m'a quelque peu abattu; mais je n'y succomberai pas, je le supporterai. Je ne me courbe pas sous le désespoir; car j'ai lutté avec mon agonie, et me suis donné des ailes pour m'envoler loin de l'enceinte étroite des murs de mon cachot, et j'ai délivré le saint sépulcre de l'esclavage, et je me suis réjoui parmi des hommes et des êtres divins, et j'ai porté ma pensée dans la Palestine, en mémoire de la guerre sacrée entreprise à l'honneur du Dieu qui a passé sur la terre et qui est maintenant dans le ciel; car il a donné de la force à mon cÅur et à mes membres. Afin que je puisse être pardonné pour les souffrances que j'éprouve, j'ai employé le tems de ma pénitence à rappeler comment le saint sépulcre de Jérusalem fut conquis, et comment il fut adoré.
[Note loc30: _Which is my lair_.]
2. Mais cette Åuvre est accomplie,--ma tâche heureuse est finie; j'ai perdu cet ami qui m'a soutenu pendant de longues années! Si je dois souiller ta dernière page avec mes larmes, sache que mes peines ne m'ont encore fait arracher aucune de tes pages. Mais toi, ma jeune création! l'enfant de mon ame! qui venais toujours jouer et sourire autour de moi, et me faisais sortir de moi-même pour jouir des délices de ta vue; hélas! tu n'es plus!--et avec toi a disparu mon bonheur. Cette dernière blessure portée à un roseau brisé me fait verser des larmes de sang. Hélas! tu es terminé!--Que me reste-t-il maintenant? Je n'ai que des angoisses à éprouver;--et dans l'avenir? j'ignore ma destinée;--mais je trouverai, dans l'énergie naturelle de mon ame, la force de tout supporter. Je n'ai pas succombé, parce que je n'ai pas de remords ni motif d'en avoir. Ils m'appellent insensé--et pourquoi! Oh! Léonore! ne leur répliqueras-tu pas? Mon cÅur, en effet, était possédé d'un sentiment délirant pour élever mon amour aussi haut que tu es placée; mais encore ma frénésie n'appartenait pas à mon esprit. J'ai connu mon erreur, et j'en supporte la peine. Parce que tu es belle et que je n'ai pas été aveugle, voilà le crime qui m'a retranché du sein de l'humanité. Mais qu'ils agissent, qu'ils me torturent à leur volonté, mon cÅur ne fera que reproduire davantage ton image. L'amour heureux peut abandonner l'objet de son affection; les amans malheureux sont les amans fidèles. C'est leur destin de voir tous leurs sentimens se fortifier au lieu de décroître; et chaque passion se concentre dans une seule, comme les fleuves rapides vont se confondre tous dans l'océan; mais le nôtre est incommensurable et n'a pas de rivage.
3. Au-dessus de moi, écoutez! le long cri maniaque d'ames et de corps dans la captivité! Ãcoutez les coups de fouet et les hurlemens croissans, et les blasphèmes à moitié inarticulés! Il y a là des êtres pires que des fous frénétiques, quelques hommes dont l'esprit est égaré par une intolérable douleur; et sombre est la lumière qui leur est laissée avec d'inutiles tortures, ainsi que le veut leur tyran pour satisfaire sa volupté du mal. Je suis jeté parmi eux et parmi leurs victimes; c'est au milieu de ces soupirs et de ces cris que j'ai passé de longues années; c'est au milieu de soupirs et de cris semblables que doit se terminer ma vie. Qu'il en soit ainsi;--car alors je pourrai reposer dans la tombe.
4. J'ai souffert patiemment jusqu'ici, je supporterai encore patiemment mes souffrances: j'ai oublié la moitié de ce que je voulais oublier; mais si j'étais rendu à la vie,--oh! mon destin serait-il d'être oublieux comme je suis maintenant oublié?--N'éprouverais-je pas de ressentimens contre ceux qui m'ont retenu dans cette vaste demeure de lépreux et des nombreuses douleurs? Là où le rire n'est point joyeux, où la pensée ne sort point de l'ame, où les paroles n'appartiennent pas au langage des hommes, où les hommes mêmes n'appartiennent pas à l'humanité, où les cris répondent aux malédictions, les gémissemens aux coups, et où chacun est torturé dans son cachot séparé;--car nous sommes jetés en foule dans nos solitudes[loc31]; séparés l'un de l'autre par des murs épais, qui répètent par l'écho les cris de la folie dans sa loquacité étrange;--tandis que chacun peut les entendre, personne ne fait attention à l'appel de son voisin,--personne! excepté un homme, le plus malheureux de tous, qui n'était point fait pour être le compagnon de ces insensés, ni pour être enfermé entre la folie et le malheur. N'éprouverai-je pas de ressentimens contre ceux qui m'ont jeté dans cette prison? qui m'ont avili dans l'esprit des hommes, en me refusant l'usage du mien, en flétrissant ma vie au milieu de sa carrière, en représentant mes paroles comme choses à éviter et à craindre? Ne leur ferai-je pas payer ces angoisses, et ne leur apprendrai-je pas les gémissemens étouffés de la douleur? Les efforts à faire pour rester calme, et la froide détresse qui détruit notre contentement stoïque? Non!--trop fier pour être vindicatif--j'ai pardonné les insultes de la princesse, et je voudrais mourir. Oui, sÅur de mon souverain! pour toi je dissipe toute l'amertume de mon cÅur; elle ne peut habiter où règne _ton_ image. Les haines de ton frère,--je ne les maudis point; tu n'as pas pitié de moi,--mais je ne puis t'oublier.
[Note loc31: _For we are crowded in our solitudes_.]
5. Réfléchis sur un amour qui ne connaît pas le désespoir, mais dont toutes les affections non éteintes font encore son plus grand bonheur: vives et profondes, qu'elles demeurent encore dans mon cÅur fermé et silencieux, comme la foudre accumulée habite dans son nuage, enveloppée de son noir et roulant linceul, jusqu'à ce qu'elle éclate,--et que le dard éthéré frappe au loin: ainsi au choc électrique de ton nom, la pensée ardente éclate en moi, et pour un moment toute autre pensée que la tienne disparaît;--elles ne sont plus,--je suis le même pour toi. Et cependant mon amour se fortifie sans ambition; je connaissais ta naissance, la mienne, et je savais qu'une princesse n'était point la compagne d'amour d'un poète. Je ne confiais point cet amour, je ne le murmurais point; il se suffisait à lui-même, il était à lui-même sa propre récompense; et si mes yeux l'ont révélé, hélas! ils ont été bien punis par le silence et la froideur des tiens, et cependant je ne me plains pas. Tu étais pour moi un reliquaire de cristal, adoré à une sainte distance, et dont je baisais respectueusement le parvis sacré qui l'entourait. Non pas parce que tu étais une princesse, mais parce que l'amour t'avait parée d'une auréole de gloire, et avait revêtu tes traits d'une beauté qui frappait d'étonnement,--oh! non pas d'étonnement,--mais d'une crainte respectueuse comme celle qu'inspire le Très-Haut; et dans cette douce sévérité il y avait quelque chose qui surpassait toutes les tendresses.--Je ne sais pas pourquoi--ton génie maîtrisait le mien;--mon étoile est encore devant toi:--s'il était présomptueux d'aimer ainsi sans espérance, cette triste fatalité m'a coûté cher. Mais par cela même tu m'es encore plus chère, et je passerais ma vie avec contentement, dans ce cachot qui me torture,--seulement pour l'amour de _toi_. L'amour, qui m'a visité dans mes chaînes, en a à moitié allégé la pesanteur; et pour le reste, quoiqu'elles soient encore pesantes, il me prête de la force pour les soutenir. Il te contemple avec un cÅur tout entier à toi, et surmonte l'intensité de la douleur.
6. Cela n'est pas étonnant:--depuis ma naissance mon ame fut enivrée d'amour; cet amour a pénétré et s'est mêlé à tous les objets que j'ai vus sur la terre. Je faisais des idoles de ces objets inanimés, et des fleurs solitaires et sauvages, des rochers où elles croissaient, un paradis sous les arbres balancés duquel je me reposais à l'ombre, en y rêvant des heures sans nombre, quoique je fusse toujours grondé pour de semblables absences; et les sages secouaient leurs têtes blanches sur moi, et disaient que des hommes exaltés comme moi étaient fous, et qu'un gueux d'enfant comme moi finirait mal, et que la seule leçon que je méritasse était le fouet; et alors ils me frappaient, et je ne pleurais pas, mais je les maudissais dans mon cÅur; et je retournais dans ma solitude cachée pour pleurer seul, et pour rêver de nouveau des visions qui naissent sans être livré au sommeil. Avec les années, mon cÅur commença à palpiter de sentimens d'un trouble étrange, et d'une peine douce. Mon cÅur tout entier s'exhalait dans un seul besoin, mais errant et indéfini, jusqu'au jour où je trouvai l'objet que je cherchais,--et qui était toi. Dès lors tout mon être fut absorbé en toi;--le monde avait disparu;--tu avais dans mon cÅur annihilé la terre!
7. J'aimai plus encore la solitude;--mais je ne pensais guère à passer je ne sais quel tems de ma vie éloigné de toute communauté avec l'existence, excepté celle des maniaques et de leur tyran, à être leur compagnon bien des années avant que mon corps, comme les leurs, ait été livré aux vers de la tombe. Mais qui m'a vu en proie au désespoir, ou qui m'a entendu dans le délire? Peut-être, dans un semblable cachot, souffrons-nous plus que le matelot naufragé sur son rivage désert. Le monde est tout entier devant lui.--Le _mien_ est _ici_, dans un espace à peine double de celui qu'ils seront obligés d'accorder à mon cercueil. Bien qu'_il_ doive mourir, il peut élever les yeux, et, d'un regard mourant, accuser le ciel.--Je n'élèverai point les miens pour une semblable plainte, quoiqu'ils soient couverts par la voûte de mon cachot.
8. Cependant j'éprouve de tems en tems que mon esprit s'affaiblit, mais avec le sentiment de sa décadence.--Je vois des lumières inaccoutumées briller sur les murs de ma prison, et un démon étrange, qui me vexe par des tours d'escamoteur et de petits tourmens accompagnés du sentiment de l'homme heureux et libre. Mais ce qui est le plus affreux pour celui qui a ainsi long-tems souffert, c'est la maladie du cÅur, la petitesse du lieu qui l'enferme, et tout ce qui peut être supporté sans mourir, ou qui peut avilir l'ame. Je pense que mes ennemis n'ont été que l'homme; mais des esprits ont pu se liguer avec lui:--toute la terre m'abandonne,--le ciel m'oublie;--dans l'impuissance de me défendre, les pouvoirs du mal peuvent, la chose est possible, me tenter encore, et prévaloir contre la créature accablée qu'ils assaillent. Pourquoi mon esprit est-il éprouvé dans cette fournaise comme l'acier? parce que j'ai aimé, parce que j'ai aimé ce que je ne devais pas aimer, et que j'ai vu ce qui était plus ou moins que mortel et que moi.