Œuvres complètes de lord Byron, Tome 05 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore

Part 21

Chapter 214,066 wordsPublic domain

14. Il se tut--et resta debout les bras croisés qui firent retentir, en retombant, les fers qui les entouraient. Il n'y eut pas une oreille, parmi tous les chefs rangés dans la salle, qui ne se sentît blessée lorsque ces lourdes chaînes retentirent. Les grâces fatales de Parisina attirent bientôt tous les regards.--Pouvait-elle entendre ainsi son amant condamné à mort? J'ai dit qu'elle était là , pâle et calme, la cause vivante des malheurs d'Hugo: ses yeux immobiles, mais ouverts et hagards, ne s'étaient point tournés d'un côté ou de l'autre, ils ne se voilaient point de leurs douces paupières; mais un cercle d'un blanc terne se formait autour de leur orbite d'un bleu foncé; et elle était là debout, l'air morne et froid, comme si le sang se fût glacé dans ses veines. Mais de tems en tems une larme épaisse et lentement formée s'échappait des longues et noires paupières qui couvraient ses beaux yeux; c'était une chose à voir, non à entendre! et ceux qui les virent furent étonnés que de pareilles larmes pussent couler de deux yeux mortels.

Elle voulut parler,--l'articulation imparfaite de ses paroles ne put sortir de sa poitrine oppressée. Elle parut former un sourd gémissement, comme si son ame se fût échappée avec sa voix. Elle se tut,--mais elle voulut essayer encore une fois de parler; alors sa voix se rompit en un long cri, et elle tomba comme une pierre, ou une statue renversée de sa base, plutôt semblable à un corps qui n'a jamais eu de vie,--ou à un monument de marbre représentant l'épouse d'Azo, qu'à cette belle et vive coupable, dont chaque passion était un aiguillon qui la poussait au crime, mais qui ne pouvait supporter sa honte et son désespoir. Cependant elle vivait encore--et elle ne fut que trop tôt arrachée à cet évanouissement semblable à la mort.--Sa raison était perdue,--tous ses sens avaient été bouleversés par d'intimes angoisses; et les frêles fibres de son cerveau (comme les cordes d'un arc, relâchées par la pluie, ne lancent plus que des traits égarés), ne produisaient plus que des pensées vagues et sans suite.--Le passé pour elle est une page blanche, l'avenir une page noire, avec quelques rayons de terrible clarté, qui brillent comme la foudre sur une route déserte lorsque les tempêtes de la nuit exhalent toute leur colère.

Elle éprouvait des craintes,--elle sentit quelque chose de criminel peser sur son ame, comme un poids si lourd et si glacé, qu'elle comprit que c'était le crime et la honte. Elle se rappelle que la mort doit frapper quelqu'un,--mais qui? Elle l'a oublié:--vit-elle encore? Serait-ce la terre qu'elle foule encore sous ses pas? les cieux qu'elle aperçoit au-dessus de sa tête? les hommes qui l'entourent? ou étaient-ce des démons, ces visages sombres et sévères qui expriment la menace et le dédain pour une personne dont le seul regard, avant ce jour, les faisait tressaillir de bonheur? Tout était confus et inexplicable pour son ame en délire: chaos de craintes et d'espérances étranges: tantôt riant, tantôt versant des larmes, mais toujours délirant dans chaque extrême, elle lutte avec ce songe convulsif: car il semblait peser sur elle de tout son poids: oh! puisse-t-elle jamais ne connaître de réveil!

15. Les cloches du couvent sonnent, mais lentement et avec un son lamentable; elles retentissent dans la tour grise et carrée qui répand ça et là leur son lugubre. Il arrive douloureusement sur le cœur! Écoutez! on chante l'hymne de mort,--l'hymne composée pour les habitans de la tombe, ou pour les vivans qui vont bientôt les rejoindre! C'est pour l'ame d'un être qui s'en va que retentit l'hymne de mort, et que tintent les cloches lugubres: il est près de la fin de sa carrière mortelle, à genoux aux pieds d'un moine; triste à entendre--et pénible à voir,--à genoux sur la terre nue et froide, avec le billot devant lui, et les gardes autour;--et le bourreau, le bras nu et prêt à frapper, examinant du doigt si le tranchant de la hache est aiguisé et sûr depuis la dernière fois qu'il en a fait usage, afin que le coup soit tout à la fois léger et prompt--tandis que la foule, dans un cercle muet, vient voir la tête du fils tomber par l'ordre du père.

16. C'est une de ces heures délicieuses qui précèdent le coucher d'un beau soleil d'été, qui s'est levé pour éclairer, comme par raillerie, de ses plus beaux rayons, un jour si tragique. Ces rayons tombent à l'approche du crépuscule sur la tête condamnée d'Hugo, au moment où il finissait sa dernière confession à l'oreille du moine, et où, déplorant son sort dans une sainte pénitence, il se penchait pour entendre de sa bouche les paroles sacrées d'absolution qui ont le pouvoir d'effacer nos taches criminelles; ce fut dans ce moment que les feux du soleil vinrent briller sur sa tête,--dont les cheveux châtains retombaient en boucles pendantes à côté de son cou resté nu; mais plus brillans encore tombèrent ses rayons sur la hache qui étincelait près de lui avec un éclat effrayamment livide.--Oh! cette heure dernière était la plus amère des heures! Les spectateurs même les plus durs furent glacés de terreur: affreux était le crime, et juste la condamnation,--cependant ils frémirent à cette vue.

17. Les prières dernières de ce fils perfide,--de cet audacieux amant, sont terminées. Les grains de son chapelet et ses péchés ont été tous comptés, ses heures sont arrivées à leurs dernières minutes;--son manteau lui a été enlevé, ses boucles de chevelure d'un brun châtain sont placées sous les ciseaux; c'en est fait,--elles sont tombées sous l'instrument fatal: l'écharpe que Parisina lui a donnée--et qu'il a portée jusqu'à ce moment--ne doit pas le suivre au tombeau; elle va lui être arrachée et un mouchoir couvrira ses yeux; mais non,--ce dernier outrage ne sera point fait à son front superbe. Tous ses sentimens qui paraissaient subjugués se réveillèrent à demi dans un profond dédain, lorsque les mains de l'exécuteur voulurent lui bander les yeux, comme s'ils n'avaient osé voir la mort en face. «Non!--mon sang et ma vie ne m'appartiennent plus, mes mains sont enchaînées,--mais que je meure au moins les yeux libres; frappe!» Et en prononçant cette dernière parole, il incline sa tête sur le billot; et il répéta sa dernière parole: «Frappe!»--et soudain la hache tomba et sa tête roula,--et, bouillonnant, lourd, le tronc ensanglanté recula; et de toutes ses veines jaillirent des flots de sang; ses yeux et ses lèvres s'agitèrent un moment, dans une rapide convulsion--et devinrent fixes pour toujours!

Il mourut, comme un coupable devait mourir, sans parade, sans vaine ostentation; il avait fléchi le genou et prié avec résignation, et sans dédaigner le secours d'un prêtre et sans désespérer de tout pardon en haut. Et tandis qu'il était agenouillé devant le prieur, son cœur était séparé de tout sentiment terrestre.--Son père irrité,--son amante bien-aimée,--qu'étaient-ils devenus dans ce moment? Plus de reproches,--plus de désespoir; aucune pensée qui n'appartînt au ciel;--aucune parole qui ne fût une prière,--excepté celles qui s'échappèrent de sa bouche, lorsque, voyant disposer son cou pour recevoir la hache de l'exécuteur, il avait demandé à mourir les yeux non bandés, seul adieu qu'il fit à ceux qui l'entouraient.

18. Muets comme les lèvres qui viennent d'être fermées par la mort, la poitrine de chaque spectateur ne pouvait respirer. Mais au loin, de l'un à l'autre, se communiqua un froid et électrique frisson au moment où la hache effrayante tomba sur la tête de celui dont la vie et les amours finissaient ainsi; et il refoula au fond des cœurs, par un son étrange, un gémissement prêt à s'en échapper. Mais rien, outre le coup de la hache sur le billot, ne troubla plus le silence profond, excepté un--Quel est ce cri qui vient fendre l'air silencieux avec un accent si déliramment aigu--et qui passe si soudainement? Ce cri, semblable à celui d'une mère privée de son enfant par un coup inattendu, s'élève jusqu'au ciel, comme celui d'une ame condamnée à d'éternelles souffrances. Partie des fenêtres du palais d'Azo, cette horrible voix perce les airs; et tous les regards sont tournés de ce côté. Mais on ne voit et on n'entend plus rien! C'était le cri d'une femme,--et jamais le désespoir ne s'exprima dans un accent plus délirant. Ceux qui l'entendirent souhaitèrent par pitié que ce fût le dernier de l'être qui l'avait laissé échapper:

19. Hugo n'est plus; et, depuis cette heure, on ne vit et on n'entendit plus Parisina dans le palais, ni dans les bosquets du jardin. Son nom,--comme si elle n'eût jamais existé,--fut banni de toutes les lèvres, comme les mots d'indécence ou de terreur. Et la voix du prince Azo ne fit jamais mention de sa femme ou de son fils, dont aucune tombe,--aucun monument ne consacre le souvenir. Leurs cendres ne furent point bénies par la religion; du moins celles du chevalier qui mourut en ce jour. Mais le sort de Parisina demeura enseveli dans l'obscurité, comme la poussière cachée dans le cercueil. Se retira-t-elle dans un couvent pour y gagner le ciel par le sentier pénible de la pénitence au milieu d'années flétries par les remords et des larmes sans sommeil? succomba-t-elle par le poison ou sous le poignard, pour la punir de ce coupable amour qu'elle osa éprouver? ou, frappée dans ce moment terrible, mourut-elle par des tortures moins prolongées; comme celui qu'elle vit la tête sur le billot, en partageant le même sort par la main de l'exécuteur, qui prit en pitié sa faiblesse défaillante? Personne ne le sait--et on ne le saura jamais: mais quelle qu'ait été sa fin ici-bas, sa vie commença et finit dans les angoisses[p3]!

20. Azo prit une autre épouse, et des fils vertueux grandirent à ses côtés: mais aucun d'eux ne fut aussi aimable et aussi vaillant que celui qui se consumait dans la tombe; ou, s'ils le furent,--ils ne le parurent pas aux yeux froids de leur père qui les vit croître avec indifférence, ou avec des soupirs étouffés: mais jamais une larme ne vint sillonner sa joue, jamais sourire ne vint dérider son front; et sur ce large front se creusèrent les rides profondes de la pensée, ces sillons que le dévorant passage du chagrin y imprime incessamment; cicatrices des blessures profondes qu'a laissées la lutte ardente de l'ame. Il n'y eut plus pour lui ni joie ni douleurs. Il ne lui restait plus rien ici-bas que des nuits sans sommeil et des jours pleins d'ennuis, une ame également morte au blâme comme à la louange, un cœur qui se fuyait lui-même et cependant ne voulait pas céder--ni oublier; et c'était lorsque ses sentimens et ses souvenirs semblaient le moins l'assiéger, que sa pensée était la plus intense,--qu'il sentait le plus vivement. La glace la plus épaisse ne peut durcir que la surface du fleuve;--le courant fuit toujours rapide au-dessous--et ne peut cesser de couler. L'ame d'Azo, ainsi couverte de glace à sa surface, était encore hantée par des pensées que la nature y avait implantées. Elles y étaient enracinées trop profondément pour s'évanouir; quoique l'on puisse tarir les larmes. Lorsque, s'efforçant de s'échapper, nous voulons leur fermer le passage, elles ne sont point taries;--ces larmes non versées refluent vers leur source et y restent plus pures, plus durables, invisibles, mais non glacées, et d'autant plus chéries, qu'elles sont moins révélées.

Conservant encore des retours de tendresse pour ceux dont il avait abrégé la vie, n'ayant pas le pouvoir de remplir de nouveau le vide qui le désolait, sans espoir de rencontrer les objets de ses regrets là où les ames des justes jouiront de la félicité éternelle, convaincu de la justice du décret qu'il avait porté contre ceux qui avaient mérité cette condamnation; Azo cependant traînait une vieillesse malheureuse. Si les branches malades d'un arbre sont coupées avec soin, cet arbre en recueille de la vigueur et voit reverdir avec plus de force tout ce qui lui reste de branchage; mais si la foudre, dans sa fureur, consume ses tendres bourgeons, le tronc massif se dessèche et ne produit désormais plus de feuilles.

FIN DE PARISINA.

NOTES DE PARISINA.

NOTE 1.

Les vers contenus dans la Ire section ont été imprimés pour être mis en musique, il y a quelque tems; mais ils appartenaient au poème qui paraît maintenant, dont la plus grande partie fut composée avant _Lara_, et d'autres ouvrages publiés postérieurement à ce dernier poème.

NOTE 2.

_Haught--haughty_.--

_Away_, haught _man, thou art insulting me_.

(SHAKSPEARE, _Richard II_.)

Cette note porte sur l'emploi du vieux mot _haught_.

(_N. du Tr._)

NOTE 3.

«Ceci, fit diversion à une année calamiteuse pour le peuple de Ferrare, car il arriva dans cette ville un événement extrêmement tragique. Nos annales imprimées et manuscrites, à l'exception de l'ouvrage grossier et négligé de Sardi, et un autre, en ont donné la relation, de laquelle cependant on a rejeté plusieurs détails, spécialement le récit de Bandelli qui écrivit un siècle après, et qui ne s'accorde pas avec les historiens contemporains.

«D'après le _Stella dell' assassino_, mentionné ci-dessus, le marquis, en l'année 1405, eut un fils nommé Hugo, jeune homme beau et franc. Parisina Malatesta, seconde femme de Niccolo, comme la plupart des belles-mères, le traitait avec peu d'affection, à la grande douleur du marquis qui l'aimait avec prédilection.

«Un jour elle prit congé de son mari pour entreprendre un certain voyage, auquel il consentit, mais sous la condition qu'Hugo l'accompagnerait; car il espérait par ce moyen l'amener enfin à abandonner l'aversion obstinée qu'elle avait conçue contre lui. Son intention fut trop bien remplie, puisque pendant le voyage elle ne perdit pas seulement toute sa haine, mais elle tomba dans l'extrême opposé. Après son retour, le marquis ne tarda pas long-tems à apprendre ce qu'il en était. Il arriva un jour qu'un domestique du marquis, nommé Zoese, ou, comme d'autres l'appellent, Giorgio, passant devant les appartemens de Parisina, vit en sortir une de ses femmes de chambre, tout éplorée. Lui en ayant demandé la raison, elle lui répondit que sa maîtresse, pour quelque léger tort, l'avait frappée; et, donnant cours à son ressentiment, elle ajouta qu'elle pourrait être facilement vengée, si elle faisait connaître la criminelle familiarité qui existait entre Parisina et son beau-fils. Le domestique retint ces paroles, et les rapporta à son maître qui en fut tellement frappé, qu'il en crut à peine ses oreilles. Il s'assura du fait, hélas! trop clairement, le 18 mai, en regardant à travers un trou pratiqué dans le plafond de la chambre de sa femme. Aussitôt il éclata en fureur, et arrêta les deux complices avec Aldobrandino Rangoni de Modène, gentilhomme de Parisina, et aussi, dit-on, deux de ses femmes de chambre comme complices de ce crime. Il ordonna qu'ils fussent tous mis promptement à la question, disant que les juges prononçassent la sentence dans les formes accoutumées sur les accusés. Cette sentence fut la mort. Il y eut des personnes qui intercédèrent en faveur des condamnés, entre autres Ugocciono Contrario, qui avait tout pouvoir sur l'esprit de Niccolo, et son ministre âgé et dévoué, Alberto dal Sale. Tous les deux, en versant des larmes et à genoux devant le marquis, implorèrent sa pitié, ajoutant toutes les raisons qui leur étaient suggérées pour qu'il épargnât les coupables, en outre des motifs d'honneur et de décence qui devaient l'engager à cacher au public une si scandaleuse action. Mais sa colère le rendit inflexible, et il commanda à l'instant que la sentence fût mise à exécution.

«Ce fut alors dans les prisons du château, et précisément dans ces effrayans donjons que l'on voit encore maintenant, sous la chambre appelée Aurora, au pied de la Tour du Lion, en haut de la rue Giovecca, que, dans la nuit du 22 mai, furent décapités, d'abord Hugo, et ensuite Parisina. Zoese, celui qui l'avait accusée, conduisit cette dernière par le bras au lieu du supplice. Elle s'imagina, tout le tems, qu'on allait la jeter dans un puits; et elle demandait à chaque pas si elle n'était pas encore arrivée à l'endroit qui lui était destiné. Il lui fut répondu que le châtiment qui l'attendait était celui de la hache. Elle demanda ce qu'était devenu Hugo, et elle reçut pour réponse qu'il était déjà décapité. A ces paroles elle poussa un profond soupir, et s'écria: «Alors, maintenant, je ne désire pas conserver la vie!» Étant arrivée près du billot, elle arracha de ses propres mains tous ses ornemens; et enveloppant sa tête d'un mouchoir, elle la présenta au coup fatal qui termina cette cruelle scène. Rangoni et les deux amans, selon deux calendriers de la Bibliothèque de Saint-François, furent ensevelis dans le cimetière de ce couvent. Rien n'est connu concernant les femmes.

«Le marquis veilla pendant toute cette nuit terrible; et, comme il marchait de côté et d'autre, il demanda au capitaine du château si Hugo était déjà décapité. Il lui répondit que oui. Il se livra alors aux lamentations les plus désespérées, en s'écriant: «Oh! que ne suis-je mort moi-même avant d'avoir été emporté à faire exécuter ainsi mon cher Hugo!» Et rongeant alors avec ses dents une canne qu'il avait à la main, il passa le reste de la nuit dans les soupirs et les larmes, en appelant souvent son cher Hugo. Le jour suivant, se rappelant qu'il était nécessaire de se justifier publiquement, en voyant que la chose ne pouvait pas rester secrète, il ordonna que le récit en fût écrit sur le papier, et envoyé dans toutes les cours d'Italie.

«En recevant cette communication, le doge de Venise, Francesco Foscari, donna des ordres, sans en publier les raisons, pour que l'on différât les préparatifs du tournoi qui, sous les auspices du marquis, et aux dépens de la cité de Padoue, était sur le point d'avoir lieu, dans la place Saint-Marc, afin de célébrer son avénement à la chaire ducale.

«Le marquis, en outre de ce qui avait été déjà fait, ordonna, par un inconcevable excès de vengeance, que, autant qu'il y aurait de femmes mariées qu'il saurait être infidèles comme sa femme Parisina, elles fussent, comme elle, décapitées. Parmi celles-ci, Barbarina, ou, comme d'autres l'appellent, Laodamia Romei, femme du juge de cour, subit cette sentence, à la place accoutumée de l'exécution, c'est-à -dire dans le quartier de Saint-Jacques, à l'opposé de la forteresse actuelle, au-delà de celui de Saint-Paul. On ne peut dire combien ces procédés parurent étranges dans un prince qui; en considérant son propre caractère, avait été, à ce qu'il paraît, beaucoup plus indulgent dans des cas semblables. Il s'en trouva, cependant, qui ne manquèrent pas de l'en féliciter.»

(FRIZZI.--_Histoire de Ferrure_.)

Nous ferons suivre cette note d'un extrait du _Globe_ sur la découverte d'une _Nouvelle_ italienne très-ressemblante à _Parisina_, et d'où le critique pense que Byron a pu puiser le sujet de ce poème. Sans adopter cette supposition, il paraîtra néanmoins curieux de comparer le poème de Byron avec l'analyse suivante de la _Nouvelle_ italienne.

(_N. du Tr._)

LE SUJET DE PARISINA TRAITÉ PAR UN AUTEUR ITALIEN DU SEIZIÈME SIÈCLE.

«On nous communique une _Nouvelle_ italienne du seizième siècle, d'un auteur oublié, et où se retrouvent les données principales et quelques-uns des détails du poème de _Parisina_, l'un des plus remarquables, comme l'on sait, de Lord Byron. Nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en leur offrant quelques traits d'un parallèle qui nous a paru curieux. M. Rabbe[n8], à qui nous devons cette intéressante communication, se propose de publier incessamment une collection de _Nouvelles_ dont celle-ci fait partie; et alors chacun pourra, avec les pièces sous les yeux, juger en toute connaissance de cause, si l'on ne pourrait pas au moins reprocher à Lord Byron une simple réticence, lorsqu'il assure avoir pris le sujet de _Parisina_ dans les _Mélanges historiques_ de Gibbon[n9].

[Note n8: M. Rabbe a été enlevé aux lettres, qu'il honorait par son caractère et ses talens, avant d'avoir fait cette publication.]

[Note n9: Il paraît très-probable que Byron n'en à pas eu connaissance; sa franchise sur ses emprunts littéraires ne permet guère d'en douter. D'ailleurs la note qui précède, tirée de l'historien italien Frizzi, explique suffisamment l'origine de ce poème.

(_N. du Tr._)]

«Le fond du poème de Lord Byron et de la _Nouvelle_ de l'auteur italien n'est autre que l'antique fable de Phèdre: c'est l'amour incestueux d'un jeune homme pour sa belle-mère. Dans Lord Byron et dans le romancier italien, l'Hippolyte succombe, et ne cesse pas d'être intéressant malgré sa chute. La catastrophe de ses amours est, dans l'un et l'autre, terrible et attendrissante; or la difficulté était bien plus grande pour les deux auteurs romantiques que pour le classique français, Racine, qui fit Hippolyte innocent et vertueux. Byron a supposé, pour triompher plus facilement de cette difficulté, que son héros, enfant illégitime, et enfant d'une mère qui avait été malheureuse, devait à son père moins de tendresse que de haine et de ressentiment. L'auteur italien n'a pas pris plus de précaution à cet égard que s'il racontait une histoire véritable. Il ne prépare d'excuse aux jeunes amans que dans le rapport de leurs âges, la conformité de leurs goûts et l'égalité de leurs charmes, opposés à la froide sévérité d'un mari et d'un père dont l'âge a déjà glacé les sens. La scène s'ouvre, dans le poète anglais, par un rendez-vous à la faveur des ombres de la nuit, et où les deux jeunes gens, livrés aux plus doux transports, pressentent, en se séparant, que c'est pour la dernière fois qu'ils viennent d'être heureux.

«L'auteur italien n'aborde pas son sujet au milieu de l'action. Il peint la naissance d'un amour criminel, les combats de la vertu dans deux cœurs formés pour elle, et enfin sa défaite. Consumé d'une passion qu'il n'ose avouer pour la femme de son père, Sergio tombe malade; il est au lit de la mort, on désespère de lui; et Conrad ayant inutilement interrogé son fils sur la cause cachée de son mal, s'abandonne à toute la douleur d'un cœur véritablement paternel. Une vieille nourrice sort, fondant en larmes, de la chambre du malade, et vient dire à Tibérie: «C'en est fait de Sergio; il meurt, et il veut mourir: voilà qu'il refuse toute nourriture.» Alors Tibérie lui dit: «Donne-moi ce que tu tiens; je vais le lui présenter moi-même: peut-être serai-je plus heureuse que toi.» Et, prenant le vase, elle l'approche de Sergio mourant, lui parle avec douceur, le prie de manger un peu pour l'amour d'elle, et porte à ses lèvres une cuillerée du breuvage.