Œuvres complètes de lord Byron, Tome 05 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore

Part 19

Chapter 194,127 wordsPublic domain

Les roses brillaient encore sur ses joues, mais leur coloris était plus pâle et plus tendre. Où donc avait fui le mouvement grâcieux de ses douces lèvres? il avait disparu le sourire qui vivifiait leur incarnat. La surface tranquille de l'océan, qui est devant lui, était d'un bleu moins doux que celui de ses yeux; mais ils sont immobiles maintenant comme ces froides vagues, et ses regards, quoique purs, étaient glacés. Une robe légère, passée autour de sa taille, voilait à peine son sein éclatant de blancheur; et à travers sa chevelure en désordre, qui tombait noire sur ses épaules, se laissaient voir les beaux contours de son bras blanc et nu; et, avant qu'elle ne laissât échapper des paroles, elle leva la main vers le ciel: elle était si pâle, d'une teinte si transparente, qu'elle n'aurait point intercepté les rayons de la lune.

21. «Je quitte les lieux de mon repos pour venir trouver celui que j'aime de préférence à tous les hommes, afin d'être heureuse et de lui faire partager mon bonheur. J'ai traversé les sentinelles, la porte; les remparts; je suis venue jusqu'à toi à travers les ennemis, sans éprouver d'accidens. On dit que le lion se détourne et fuit à l'aspect d'une vierge dans l'orgueil de sa chasteté, et le pouvoir d'en haut, qui protège l'innocence contre le tyran des forêts, a étendu sa miséricorde pour me préserver des mains des infidèles conjurés. Je suis venue--et si je suis venue en vain, jamais, oh! jamais nous ne nous reverrons! Tu as commis une action terrible en abandonnant la foi de tes pères; mais foule à tes pieds ce turban, et fais le signe de la croix, et alors tu seras à moi pour toujours. Arrache cette goutte noire qui souille ton cœur et demain nous unit pour n'être plus jamais séparés.»

--«Et où serait dressé notre lit nuptial? au milieu des mourans et des morts? car demain nous livrons au meurtre et à la flamme les fils et les autels du Christ. Personne, excepté toi et les tiens, je l'ai juré, ne sera laissé pour voir le soleil du lendemain: mais toi, je te transporterai dans un lieu charmant, où nos mains seront unies, et nos chagrins oubliés. Là tu seras ma fiancée, aussitôt que j'aurai encore une fois humilié l'orgueil de Venise, et que sa race abhorrée aura senti ce bras qu'elle voudrait avilir, et vu châtier par lui, avec un fouet de scorpions, ceux que le crime et l'envie ont fait mes ennemis.»

Francesca posa sa main sur la sienne:--légère en fut l'impression, mais il frémit jusqu'aux os, et un froid de glace saisit son cœur, et le rendit immobile de stupeur. Quoique léger ait été ce serrement de main si mortellement froid, il n'aurait pu le repousser; et jamais l'étreinte d'une main si chère ne fit battre le pouls avec un tel sentiment de terreur, que l'impression de glace que ces doigts frêles, longs et blancs, firent passer cette nuit dans le sang d'Alp par leur contact étrange. L'ardeur fiévreuse de son front avait disparu; et son cœur battait si faiblement, qu'il était devenu insensible comme la pierre, lorsqu'il contempla les traits de celle qu'il aimait, et qu'il vit combien les couleurs de son teint étaient changées de ce qu'il les avait connues. Elle était encore belle, mais languissante--et privée de ce rayon divin de la pensée qui anime si bien le jeu de la physionomie, comme les vagues qui étincellent dans un jour de soleil. Ses lèvres sans mouvement étaient calmes comme la mort, et ses paroles s'échappaient de sa bouche sans l'émission de son souffle: son sein n'était point soulevé par une douce respiration, et il semblait que le sang ne circulait point dans ses veines. Bien que son œil brillât au dehors, cependant ses paupières étaient immobiles, et les regards qu'elles renvoyaient étaient égarés et préoccupés comme les yeux de l'homme inquiet qui se promène dans un rêve troublé; comme les figures des tapisseries qui brillent dans l'ombre, agitées par le souffle d'un vent d'hiver, apparaissent, à la lueur douteuse d'une lampe mourante, sans vie, mais comme animées et effrayant la vue. On dirait, à travers les ombres, qu'elles vont descendre du mur grisâtre où leurs images présentent un air menaçant, en flottant çà et là au souffle grondant de la brise.

«Si tu croyais faire trop pour l'amour de moi, alors que ce soit pour l'amour du ciel,--dit de nouveau Francesca;--je te le répète--arrache ce turban de ton front infidèle, et jure d'épargner les enfans de ta patrie outragée, ou sinon tu es perdu; et tu ne reverras jamais, non la terre--qui va cesser de t'appartenir,--mais le ciel, ou moi. Si tu m'accordes cette faveur, et que cependant une destinée fatale t'attende, cette destinée absoudra la moitié de tes crimes, et la porte de la miséricorde céleste peut encore s'ouvrir pour toi. Réfléchis un moment encore, et prépare-toi à la malédiction de celui que tu oublies; porte encore un dernier regard vers les cieux, et vois son amour qui t'est refusé à jamais. Là , dans le ciel, est un léger nuage près de la lune[c7];--il marche, et il l'aura bientôt dépassée.--Si, lorsque ce voile de vapeur aura cessé d'ombrager son disque, ton cœur n'est pas changé, alors Dieu et l'homme seront vengés; terrible sera ta sentence, plus terrible encore ton immortalité de malheur!»

Alp regarda le ciel, et vit dans les airs le nuage que lui avait indiqué Francesca; mais son cœur était ulcéré, et détourné du droit chemin par un inflexible et profond orgueil: cette première et fatale passion de son cœur emportait toutes les autres comme un torrent. _Lui_, demander miséricorde! _lui_, effrayé par les vagues paroles d'une vierge timide! _lui_, outragé par Venise, jurer de sauver ses fils dévoués à la tombe! Non!--quand même ce nuage serait plus terrible que celui qui porte le tonnerre, et qu'il serait destiné à éclater sur lui pour l'anéantir,--qu'il éclate!

Il jette un regard sur ce signe redoutable sans répondre une parole; il l'observe marcher:--il est passé.--La lune sereine frappe pleinement sa vue; alors il dit: «--Quelque soit mon destin, je ne sais point changer:--il est trop tard. Le roseau, pendant la tempête, peut se plier, frissonner, et se relever ensuite; le chêne élevé doit se briser. Ce que Venise m'a fait, je dois le rester, son ennemi en tout, excepté dans mon amour pour toi. Mais tu es sauvée, oh! viens, fuis avec moi!» Il tourne la tête, mais elle a disparu! il ne voit plus qu'une colonne de pierre. Est-elle rentrée sous terre ou s'est-elle évanouie dans les airs? Il ne la voit plus; il ne sait que croire, si ce n'est qu'il ne voit plus rien.

22. La nuit est passée, et le soleil brille comme si ce matin devait précéder un jour de fête. L'aurore légère et brillante se dégage peu à peu de sa robe grisâtre, et tout présage que le midi versera sur la terre une chaleur accablante. Écoutez la trompette, et le son du tambour, et le son mélancolique des cors des barbares, et le froissement des bannières qui se déploient, et le hennissement des chevaux, et le tumulte de la multitude, et les cris répétés: «Ils viennent! ils viennent!» Les queues de cheval[c8] sont arrachées du sol, où elles étaient plantées; les épées sont tirées du fourreau; l'armée est rangée en ordre de bataille, mais elle attend le signal. «Tartares, Spahis, Turcomans, prenez vos tentes, et serrez-vous à l'avant-garde. Montez à cheval, piquez de l'éperon, cernez la plaine; que les fuyards ne puissent fuir, lorsqu'ils abandonneront la ville; et qu'aucun chrétien, vieillard ou jeune homme, ne puisse échapper; tandis que vos compagnons à pied, avec leurs masses épaisses, monteront à la brèche au milieu du carnage.»

Les chevaux sont tous bridés, et mordent leur frein d'impatience; ils recourbent avec fierté leur cou nerveux, en secouant leur crinière; blanche est l'écume qui couvre leur mors. Les lances sont levées; les mèches sont allumées; le canon est pointé, et prêt à faire feu, et à abattre ces remparts qu'il a déjà à moitié renversés. Chaque janissaire forme sa phalange. Alp est à leur tête; son bras droit est nu, et nue est la lame de son cimeterre. Le khan et les pachas sont tous à leur poste; le visir lui-même est à la tête de son armée. Lorsque la couleuvrine aura donné le signal, alors qu'on avance; qu'on ne laisse aucun être vivant dans Corinthe,--aucun prêtre à ses autels, aucun chef dans son palais, aucun foyer dans ses maisons, aucune pierre sur ses remparts. Dieu et le Prophète!--Allah hu! que ce cri retentisse jusqu'aux cieux.

«Là la brèche ouvre un passage; voilà les échelles pour y monter; vos mains sont sur vos sabres, pourriez-vous hésiter et ne pas être vainqueurs? Celui qui le premier abattra la croix rouge pourra demander ce que son cœur désirera le plus; il l'obtiendra aussitôt!» C'est ainsi qu'a parlé Coumourgi, l'intrépide visir; la réponse se fit par le brandissement des sabres et des lances, et par les acclamations de l'armée pleine d'un enthousiasme de fureur:--silence!--écoutez le signal--de feu!

23. Comme les loups se précipitent en troupe sur le superbe buffle, malgré les éclairs de ses yeux, et les rugissemens de sa fureur, et ses ruades nerveuses, et ses coups de cornes sanglantes, lui foule à terre ou fait voler dans les airs le premier qui se précipite sur lui pour trouver la mort; ainsi les Musulmans s'élancent sur les remparts, ainsi les premiers succombent sous les coups des assiégés. Plus d'un sein, caché sous la cotte de maille, couvre la terre comme une glace brisée: et, renversés par la balle qui creuse encore le sol d'où ils ne se relèveront plus, ils sont là étendus en files comme ils sont tombés, semblables aux épis du moissonneur à la fin de sa journée, lorsqu'il a fini de niveler la plaine: tel fut le nombre des premiers renversés par le feu des remparts.

24. Comme les torrens du printems qui se précipitent en bouillonnant du haut des rochers, entraînant avec eux d'énormes fragmens arrachés par l'impétuosité continuelle du courant, jusqu'à ce que, couverts d'écume blanche et retentissant comme le tonnerre, ils s'arrêtent au fond de l'abîme, semblables aux neiges de l'avalanche qui tombent dans les vallées des Alpes; ainsi à la fin, expirans et vaincus, les enfans de Corinthe succombaient sous les longues et impétueuses charges, souvent renouvelées, de l'armée musulmane. Ils résistèrent avec vigueur, et ils tombèrent en masses, pressés par les infidèles, et rangés encore en ordre de bataille[loc28].

[Note loc28: _Hand to hand, and foot to foot_.]

Là rien n'était muet, excepté la mort: les coups, les détonnations, la fumée des amorces, les cris pour demander quartier, ou ceux de victoire, se mêlent aux volées tonnantes de l'artillerie, qui excitent dans les cités voisines un sentiment profond d'inquiétude et de terreur, doutant si ce bruit sourd et grondant de la bataille qui vient jusqu'à elles est favorable à leurs alliés ou à leurs ennemis; si elles doivent gémir ou se réjouir de cette voix anéantissante qui pénètre dans les profondeurs des montagnes retentissantes, dont les cavités se la renvoient par un écho terrible et nouveau. Vous auriez pu l'entendre, dans cette fatale journée, à Salamine et à Mégare (nous l'avons entendu dire nous-mêmes à ceux dont les oreilles en furent frappées), et même jusque dans la baie du Pyrée.

25. Depuis leur pointe émoussée jusqu'à la garde, les sabres et les épées étaient rougis de sang. Mais les remparts sont pris, et le pillage commence avec toutes ses horreurs et le carnage. Des cris plus aigus s'échappent des maisons au pillage. On entend la marche précipitée et lourde de ceux qui fuient dans le sang écumant des rues; mais çà et là , partout où ils peuvent trouver une position favorable contre l'ennemi, des groupes désespérés de dix ou douze hommes s'arrêtent et se retournent contre ceux qui les poursuivent,--s'appuient contre un mur qui les protége, et résistent fièrement ou succombent en combattant.

Là on remarquait un vieillard;--ses cheveux étaient blancs, mais son vieux bras était encore plein de force et de courage. Il soutenait si vaillamment le choc de l'ennemi que les morts formaient un demi-cercle autour de lui. Il n'avait pas encore été blessé ni enveloppé, quoique battant en retraite. Un grand nombre de cicatrices de ses premiers combats se faisaient remarquer sous son corselet de fer; mais toutes ces blessures qui couvrent son corps avaient été reçues dans d'autres combats. Quoique âgé, il était si robuste des membres que peu de nos jeunes hommes auraient pu se mesurer avantageusement avec lui; et les ennemis qu'il tenait séparément à distance dépassaient le nombre de ses cheveux blancs. Il brandissait son sabre de droite à gauche, et plus d'une mère ottomane pleura ses fils qui n'étaient pas encore nés quand il trempa pour la première fois son sabre dans le sang musulman, avant d'avoir atteint sa vingtième année. Et il aurait pu être le père de tous ceux qui tombèrent sous ses coups dans ce jour fatal; car, privé de son fils, depuis longues années, sa douleur vengeresse priva plus d'un père de ses enfans. Depuis le jour où son seul fils avait rencontré la mort dans le détroit[c9], le fer du père lui sacrifia plus d'une humaine hécatombe. Si les ombres peuvent être apaisées par le carnage, celle de Patrocle fut moins satisfaite que celle du fils de Minotti, qui mourut dans ces lieux qui nous séparent de l'Asie. Il est enseveli sur le même rivage où des milliers de guerriers furent ensevelis avant quatre mille ans. Que reste-t-il d'eux pour nous dire où ils reposent, et comment ils succombèrent? Aucune pierre funéraire ne les couvre, aucun ossement n'indique leurs tombes; mais ils vivent dans la poésie qui leur assure l'immortalité.

26. Écoutez le cri retentissant d'Allah! c'est une troupe de Musulmans les plus braves, et les plus habiles dans le combat. Le bras nerveux de leur chef est nu, afin d'être plus rapide à frapper pour ne faire jamais grâce;--découvert jusqu'à l'épaule, on le voit qui agite son sabre dans l'air: c'est ainsi qu'on le reconnaît toujours dans la mêlée. D'autres peuvent montrer un costume plus fastueux, pour tenter l'ennemi par l'espoir d'une riche dépouille; plus d'une main se pare d'une plus riche garde d'épée, mais aucune ne porte une lame plus grossièrement dorée; beaucoup de guerriers peuvent porter un turban plus élevé,--Alp est seulement distingué par son bras blanc et nu: regardez au plus épais de la mêlée, il est là ! Aucun étendard ne s'expose aussi avant que le sien; aucune bannière dans l'armée musulmane n'entraîne la moitié si loin les delhis. Elle brille rapide comme une étoile tombante! Partout où ce bras redoutable est aperçu, les plus braves combattent, ou combattaient il n'y a qu'un instant. C'est là que le lâche demande en vain quartier au Tartare animé de vengeance, ou que le héros, étendu par terre, silencieux, dédaigne de pousser un gémissement en expirant, méditant de frapper encore un dernier, mais faible coup, sur l'ennemi étendu comme lui à ses côtés, oubliant l'épuisement de ses forces causé par ses blessures et par la fatigue du combat, en s'attachant avec les mains à la terre ensanglantée.

27. Le vieillard était encore debout, résistant aux assaillans, et arrêtant un moment la victoire d'Alp. «Rends-toi, Minotti, pour être épargné, toi et ta fille.»--

--«Jamais, renégat, jamais! quand même la vie que je recevrais de toi serait éternelle.»

--«Francesca!--oh! ma jeune fiancée! doit-elle périr victime de ton orgueil?»

--«Elle est en sûreté.»--«Où! où donc?»--«Dans le ciel, d'où ton ame infidèle est à jamais exclue, traître!--Elle est loin de toi, parmi les vierges.»

Alors Minotti sourit d'une joie cruelle, en voyant Alp chanceler à ces paroles et près de succomber, comme frappé de la foudre.--«O Dieu! depuis quand n'est-elle plus?»--«Depuis la nuit dernière;--et je ne pleure pas sa mort: aucun des enfans de ma race pure ne sera l'esclave de Mahomet et le tien.--Garde à toi!»

Ce défi est porté en vain;--Alp est déjà atteint d'un coup mortel! Pendant que les paroles de Minotti servaient mieux sa vengeance, par tout ce qu'elles renfermaient de cruel et d'amer, que la pointe de son épée n'aurait pu le faire, s'il avait eu le tems de la passer à travers son cœur, du porche voisin d'une église que quelques braves défendaient encore, en renouvelant le combat affaibli, une balle meurtrière était venue renverser Alp, avant qu'on ait pu voir la blessure du front fracassé de l'infidèle, que le vertige a fait tourner, et qui est allé tomber la face contre terre. Un rayon brillant comme l'éclair étincela de ses yeux, comme s'ils n'eussent plus dû se rouvrir, et les ténèbres éternelles couvrirent son cadavre palpitant. Il ne restait rien de la vie, excepté un frémissement convulsif qui agita encore légèrement ses membres. Ses compagnons le retournèrent sur son dos; sa poitrine et son front étaient souillés de sang et de poussière, et de ses lèvres livides s'échappaient des flots de sang noir qui avaient abandonné ses veines. Mais son pouls n'avait aucun battement, et sa bouche ne laissa entendre aucun murmure; aucun soupir, aucune parole, aucun râlement n'a signalé son passage de la vie à la mort. Avant même que sa pensée ait pu prier, il est passé, sans espérance de pardon,--et est resté jusqu'à la fin--un renégat!

28. Effrayantes s'élevèrent les clameurs de ses compagnons et de ses ennemis; ceux-ci, en signe de joie, et les premiers transportés de fureur. Alors le combat recommence avec plus d'acharnement; les épées se croisent, les lances traversent les corps des combattans dans la mêlée, et les guerriers roulent en hurlant sur la poussière. Rue par rue, et pied par pied, Minotti ose encore disputer la moindre portion de terrain de la ville confiée à ses ordres; les restes de sa valeureuse troupe unissent à ses efforts leur dévouement et leur épée. On peut encore se défendre dans l'église, de laquelle est partie la balle prédestinée qui a vengé à demi les vaincus, par la mort d'Alp, le féroce assaillant. Là , Minotti et les siens se retranchent en reculant, et en laissant devant eux un ruisseau de sang; faisant toujours face à l'ennemi; qui reçoit de mortelles blessures à chaque coup qu'ils lui portent, ils rejoignent ceux qui sont déjà retranchés dans le temple: là ils pourront respirer un instant, protégés par les colonnes massives du monument.

29. Court instant de répit! La horde à turbans, ayant ses rangs grossis et la rage dans le cœur, se précipite sur eux avec tant de violence et de chaleur; que par leur grand nombre ils se coupent toute retraite; car la rue qui menait au dernier retranchement des chrétiens était si étroite, que les premiers arrivés des Turcs, si la frayeur les saisissait, pouvaient essayer vainement de revenir sur leurs pas: une fois engagés dans les colonnes du temple, ils étaient contraints de vaincre ou de mourir. Ils moururent; mais avant que leurs yeux se fussent fermés, des vengeurs s'élevaient sur leurs corps expirans, frais et pleins de fureur; ils remplissaient au-delà les rangs éclaircis, quoiqu'ils dussent subir le même sort que ceux qui les avaient précédés. Les cierges allumés des autels chrétiens voient pâlir leur clarté défaillante devant les nuages de fumée produits par les décharges renouvelées de mousqueterie. Les Ottomans atteignent la porte intérieure du temple. Ses gonds d'airain résistent encore; et par toutes les ouvertures, à travers toutes les brèches, tous les vitraux brisés, pleut une grêle de balles déchargées par volées. Mais le portique ébranlé cède en frémissant;--les gonds crient, les pivots craquent,--se brisent,--la porte se penche,--tombe.--C'en est fait! Corinthe perdue ne peut plus résister.

30. Sombre, terrible et seul de tous, Minotti restait encore debout sur les marches de pierre de l'autel. L'image d'une madone, peinte avec des couleurs célestes, brille au-dessus de sa tête; ses yeux de lumière respirent l'amour; et placée au-dessus du saint autel pour fixer nos pensées sur les choses divines, lorsque nous nous prosternons devant elle et le Dieu enfant qu'elle tient sur ses genoux, en souriant doucement à chaque prière qui s'élève vers le ciel, comme si elle était là pour la porter elle-même à son fils; elle sembla alors lui sourire, quoique des torrens de sang ruisselassent dans l'enceinte du temple. Minotti, les yeux tournés vers elle, fit le signe de la croix en soupirant, et saisit une torche qui brûlait près de lui; il résiste encore, tandis que les Musulmans portent partout le fer et la flamme.

31. Les caveaux creusés sous le pavé de mosaïque renfermaient les morts des siècles passés. Leurs noms étaient gravés sur leurs pierres sépulcrales; mais maintenant le sang les rendait illisibles. Les trophées sculptés, et les couleurs étranges qu'offraient les veines nombreuses et variées du marbre étaient couverts de sang, de poussière et de fumée, et surchargés d'épées, de sabres et de casques brisés. Des cadavres recouvraient ces voûtes qui renfermaient d'autres cadavres reposant froids dans de nombreux cercueils. On pouvait les voir rangés dans un ordre mélancolique à la lueur pâle qui perçait à travers une grille souterraine. Mais la guerre était entrée dans ces obscurs caveaux, et elle avait réuni dans ces tombeaux souterrains ses trésors de salpêtre, entassés auprès de ces corps décharnés. C'est là que, pendant la durée du siége, les chrétiens avaient établi leur principal magasin; une traînée de poudre récemment formée y communiquait: c'est la dernière et la plus terrible ressource de Minotti contre la force accablante de l'ennemi.

32. Les Turcs le pressent de toutes parts; le peu qui reste de chrétiens pour les combattre opposent une résistance inutile. Ne pouvant assouvir leur soif de vengeance, qui se réveille sur un plus grand nombre d'ennemis, les barbares mutilent les corps de ceux qui sont tombés, leur coupent la tête déjà sans vie, précipitent les statues de leurs niches, dépouillent les autels de leurs riches offrandes, et s'arrachent de leurs mains ensanglantées les vases saints d'argent qui ont été consacrés. Ils accourent vers le maître-autel; oh! l'on vit un spectacle glorieux! La coupe d'or renfermant les hosties consacrées était encore sur la table sainte: ce grand calice massif et éclatant séduit par sa splendeur les yeux de ces hommes avides de butin. Il avait contenu le matin le vin consacré, changé par Christ en son sang divin, que ses adorateurs avaient bu à la naissance du jour, pour purifier leur ame avant de se rendre au combat: il en conservait encore quelques gouttes. Autour de l'autel brillaient douze grands candélabres rangés dans un ordre splendide, et formés du plus pur métal: c'est une dépouille opime,--la plus riche et la dernière.