Œuvres complètes de lord Byron, Tome 05 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore

Part 11

Chapter 114,142 wordsPublic domain

10. Il serait inutile de peindre les sentimens qu'il éprouve;--il serait même douteux si lui-même en avait connaissance. Il est une lutte, un chaos dans l'ame: c'est lorsque tous ses élémens sont en convulsions,--sont confondus,--qu'ils se heurtent avec une sombre et puissante énergie, en grinçant les dents d'un impénitent remords, ce démon décevant[loc15]--qui n'avait pas encore élevé la voix,--mais qui crie maintenant: «Je t'avais averti!» lorsque l'œuvre est consommée. Voix inutile! l'ame qui se consume sans être domptée peut se tordre,--se révolter,--le faible seul se repent! même à cette heure solitaire, lorsque les sentimens se foulent, et que l'ame se révèle à elle-même avec tous les souvenirs du passé,--sans qu'aucune passion, aucune pensée dominante s'empare souverainement d'elle; en lui dérobant les autres. Mais la sombre et déserte perspective de l'ame qui passe en revue ses souvenirs du passé,--souvenirs qui se précipitent à travers mille issues; les rêves expirans de l'ambition, les regrets de l'amour, la gloire en danger, la vie elle-même emprisonnée; les joies non goûtées, le mépris ou la haine contre ceux qui triomphent de notre destinée de misères; le passé sans espérance, l'avenir qui s'avance avec trop de rapidité pour penser à l'enfer ou au ciel; les actions, les pensées, les paroles peut-être jamais rappelées d'une manière si aiguë jusqu'à cet instant, bien que jamais oubliées; choses légères ou charmantes dans leur tems, mais maintenant offertes comme des crimes à l'austère réflexion; le sentiment flétrissant du mal non révélé, non moins dévorant pour avoir été plus caché;--tout, en un mot, tout ce qui peut faire reculer d'effroi, ce sépulcre ouvert,--le cœur mis à nu, où sont ensevelies tant de douleurs, étalent leurs misères, jusqu'à ce que l'orgueil se réveille pour arracher ce miroir à l'ame--et le brise.

[Note loc15: _That juggling fiend_.]

Oui,--l'orgueil peut voiler et le courage braver tout--tout--tout:--l'avenir,--le passé;--la plus terrible des défaites. Chacun a des craintes, et il n'y a qu'un hypocrite qui les dissimule pour s'attirer des louanges. Le lâche aussi dissimule, lui dont la forfanterie ne sait que fuir loin du danger; mais celui qui ne sait point cacher les mouvemens de son ame, envisage la mort de sang froid--et meurt. Il a parcouru sa carrière en homme réfléchi, et il lui en coûte peu d'épargner à la mort la moitié de sa course!

11. C'est dans la chambre la plus élevée de sa plus haute tour que le pacha a jeté Conrad et l'a fait charger de chaînes. Son palais a été consumé par les flammes:--cette forteresse sert à la fois de prison à son captif et de retraite à sa cour. Conrad n'a pas beaucoup à blâmer cette sentence; si son ennemi eût été vaincu, il eût éprouvé le même sort. Il est seul;--et dans sa solitude, il est descendu dans son cœur coupable: mais il avait endurci ce cœur contre l'infortune. Il n'est qu'une seule pensée qu'il ne peut--qu'il n'ose aborder: «Oh! comment Médora va-t-elle supporter ces nouvelles?» Alors--seulement alors--il soulève ses mains en les frappant l'une contre l'autre, et repousse avec rage les fers dont elles sont chargées. Mais tout-à -coup il trouva,--ou feignit de trouver,--on ne fit que rêver une espérance, et il sourit en se moquant lui-même de sa douleur: «Que la torture vienne quand elle le voudra--ou quand elle le pourra; n'ai-je pas plus besoin de repos pour me préparer à ce jour fatal?» Cela dit, il se traîne lentement vers sa natte; et quelles qu'aient été ses visions, il fut promptement endormi.

Il était à peine minuit lorsque cette mortelle attaque avait commencé. Les plans que Conrad avait médités mûrement étaient exécutés; et le démon du carnage met si bien à profit la fuite précipitée du tems, qu'il avait laissé à peine un crime à commettre. Une heure vit Conrad lutter avec les vagues,--déguisé,--découvert, conquérant, vaincu, saisi, condamné,--tour à tour chef de bande sur terre--et pirate sur la mer,--détruisant,--sauvant,--emprisonné--et endormi!

12. Il paraît sommeiller dans un calme profond,--car sa respiration est à peine sensible.--Ah! trop heureux si elle avait cessé pour toujours! Il dort;--mais qui se penche sur son sommeil paisible? ses ennemis se sont retirés--et il n'a pas d'amis dans ces lieux. Serait-ce quelque séraphin envoyé d'en haut pour lui apporter sa grâce? non, c'est une forme terrestre avec des traits divins! Son bras blanc porte une lampe--qu'elle tient soigneusement cachée, de peur que les rayons de cette lampe ne frappent soudainement la paupière de cet œil fermé, qui ne s'ouvrira plus qu'à la douleur pour se refermer encore,--se refermer pour jamais. Quelle est cette beauté, à l'œil si noir, à la joue si belle et si fraîche, au front couronné par des touffes épaisses de cheveux tressés et ornés de pierreries, à la forme si aérienne,--aux pieds nus qui brillent comme de la neige, et se posent si silencieusement sur la terre?--Comment est-elle parvenue jusqu'en ces lieux, à travers les gardes et la nuit la plus épaisse? Ah! demandez plutôt ce qu'une femme ne peut oser, une femme que la jeunesse et la pitié conduisent comme toi, ô Gulnare!

Elle n'avait pu dormir;--et tandis que le pacha repose dans des songes troublés par l'image de son prisonnier, Gulnare s'est échappée de sa couche--en emportant l'anneau qui lui sert de sceau, et dont souvent elle avait orné sa main dans ses jeux folâtres.--Munie de ce signe respecté, à peine questionnée, elle pénètre à travers les gardes assoupis qui obéissent à ce signe tout puissant sur eux. Harassés de fatigues, épuisés par les coups échangés dans le combat, leurs yeux envient le repos de Conrad. Abattus, et laissant à chaque instant retomber leur tête appesantie par le sommeil, ils étendent leurs membres, et cessent de veiller; ils n'ont fait que lever leurs têtes pour saluer l'anneau du pacha, sans demander qui le porte et quel est l'usage qui en doit être fait.

13. Gulnare est étonnée de ce qu'elle voit. «Peut-il dormir avec calme, dit-elle, tandis que d'autres yeux pleurent sa défaite ou le carnage de son bras, et que mon inquiétude sans repos me fait errer la nuit dans ce lieu?--Quel charme soudain m'a rendu cet homme si cher? Il est vrai--c'est à lui que je dois ma vie, et plus que la vie, car il nous a sauvées, moi et mes compagnes, d'un sort pire que le malheur. Cette réflexion est tardive;--mais chut!--son sommeil s'interrompt;--comme il soupire pesamment!--il a fait un mouvement--il s'éveille!»

Conrad a soulevé sa tête,--et ébloui par la clarté de la lampe, son œil doute de la réalité de ce qu'il voit; il a remué sa main:--le froissement de sa chaîne l'a averti trop rudement qu'il vivait encore. «Quelle est cette forme? si ce n'est pas une figure aérienne, mon geolier est doué d'une merveilleuse beauté!»

«Pirate! tu ne me connais pas;--mais je suis un être reconnaissant pour une action que tu as trop rarement accomplie. Regarde-moi,--et rappelle-toi celle que tu as sauvée des flammes et des mains de ta bande encore plus effrayante. Je viens te voir au milieu des ténèbres:--je sais à peine pourquoi;--cependant ne frémis point,--je ne voudrais pas te voir mourir.»

«S'il en est ainsi, compatissante dame! ton œil est le seul ici qui ne se fera pas une fête de mon supplice. Mes ennemis ont eu pour eux les chances du hasard,--qu'ils usent de leurs droits. Mais, quoiqu'il en soit, je les remercie de leur courtoisie ou de la tienne pour m'envoyer un confesseur aussi aimable que toi.»

Quelqu'étrange que cela paraisse,--cependant il existe une espèce de gaîté dans l'extrême infortune,--gaîté qui n'apporte pas de soulagement,--car la gaîté du malheur ne trompe jamais; son sourire est plein d'amertume,--mais c'est encore un sourire. Quelquefois même il a accompagné les plus sages et les plus vertueux jusque sur l'échafaud[c11], qui a été l'écho de leurs plaisanteries! Cependant cette gaîté apparente n'est point réelle pour eux; elle peut tromper tous les cœurs, excepté ceux qu'elle déguise. Quel que fût le sentiment qui se manifesta d'abord sur les traits de Conrad, un sourire sauvage a déridé son front indompté; et ces accens qu'il proféra exprimaient la gaîté, comme si c'était la dernière dont il dût jouir sur la terre. Cependant elle était contraire à sa nature;--car, pendant la durée de sa courte vie, il eut peu de pensées étrangères à la tristesse et aux combats.

14. «Corsaire! ta sentence est prononcée:--mais j'ai le pouvoir d'adoucir la colère du pacha dans ses heures les plus cruelles. Je voudrais te sauver;--oui, bien plus,--je voudrais te sauver dès à présent; mais--ni le tems qui presse,--ni tes forces épuisées ne me permettent de l'espérer. Cependant tout ce qui sera en mon pouvoir, je le voudrai; au moins je ferai tout pour retarder l'exécution de la sentence qui te laisse à peine un jour. Tenter davantage maintenant perdrait tout;--toi-même tu te refuserais à une tentative qui ne nous procurerait qu'une perte commune.»

«Oui!--je m'y refuserais;--mon ame est préparée à tout: je suis tombé trop bas pour craindre une nouvelle chute. Ne t'expose pas toi-même au danger; je ne pourrais me bercer de l'espérance d'échapper à des ennemis avec lesquels je ne puis pas combattre. Incapable de vaincre,--fuirai-je lâchement, le seul de ma troupe qui n'aura pas voulu mourir? Cependant il est un être--vers lequel se reporte ma pensée, et je sens que ces yeux s'attendrissent pour elle jusqu'aux larmes. Mes seules ressources dans le chemin de la vie que j'ai parcouru étaient--mon navire,--mon épée,--mon amie,--mon Dieu! Le dernier, je l'ai abandonné dans ma jeunesse;--il m'abandonne maintenant:--l'homme qui m'humilie aujourd'hui ne fait qu'accomplir ses volontés. Je n'ai pas la pensée de me moquer de son trône par des prières arrachées aux souffrances d'un lâche et rampant désespoir; c'est assez que je respire--pour que je puisse tout supporter. Mon épée est tombée de cette indigne main qui eût dû mieux répondre à la bravoure de la troupe qu'elle commandait; mon navire est englouti dans les flots, où il est au pouvoir du pacha;--mais mon amie,--pour elle encore ma voix pourrait monter en prière vers le ciel. Oh! elle est tout ce qui peut me rattacher à la terre.--Ma mort va briser un cœur qui a pour moi plus qu'une légitime tendresse, une forme si belle--que, jusqu'à ce que j'aie vu la tienne, ô Gulnare! mes yeux n'avaient jamais demandé s'il s'en trouvait sur la terre d'aussi belle!»

--«Tu en aimes donc une autre!--Mais que m'importe à moi cela?--cela ne m'importe pas,--non, sans doute, jamais cela ne m'importera. Mais cependant--tu aimes--et--oh! j'envie ceux dont les cœurs peuvent se reposer sur des cœurs aussi fidèles qu'eux, et qui n'ont jamais éprouvé ce vide--cette pensée inquiète qui soupire après des visions--comme la mienne en est tourmentée.»

«O femme!--j'avais pensé que tu aimais celui pour lequel mon bras t'avait sauvée d'une tombe enflammée!»

«Moi, avoir de l'amour pour le farouche Seyd! oh!--non--non--non, jamais. Cependant ce cœur, qui ne fait plus d'efforts pour l'aimer, s'est efforcé autrefois de répondre à sa passion,--mais il n'a pu réussir. Je l'ai éprouvé--et je l'éprouve encore,--l'amour ne peut exister qu'avec la liberté. Je suis une esclave; une esclave favorite, il est vrai, destinée à partager la splendeur de mon maître, et à paraître la femme la plus heureuse! Souvent je suis condamnée à entendre cette question: «M'aimes-tu?» et je brûle de répondre: «Non!» Oh! il est dur de supporter cette tendresse, et de s'efforcer vainement de la payer de retour; mais il est encore plus dur de supporter les répugnances du cœur, et de cacher aux yeux de celui qui l'inspire un sentiment différent de celui de l'amour. Il me prend une main que je ne lui donne pas--ni ne refuse;--le pouls de cette main n'est ni plus lent--ni plus rapide,--mais il reste calme et froid; et quand elle m'est rendue, elle retombe comme un poids inanimé, en s'éloignant de l'homme que je n'ai jamais aimé assez pour le haïr. Mes lèvres, après avoir reçu ses caresses, n'en sont pas plus brûlantes, et le souvenir qu'elles me laissent glacé tous mes sens. Oui,--si j'avais jamais éprouvé le dévouement de la passion, j'aurais pu lui faire succéder la haine, mais encore--je le vois partir sans que j'en éprouve de regrets,--et revenir sans que je le désire;--et souvent, lorsqu'il est près de moi,--il est bien loin de ma pensée. Quand la réflexion arrivera--et elle doit arriver--je crains qu'elle m'apporte le dégoût. Je suis son esclave;--mais en dépit de l'orgueil, le titre de sa fiancée pour moi serait pire que l'esclavage. Oh! que cette dot de son cœur ne m'est-elle enlevée! ou, s'il en cherchait une autre, et qu'il me laissât en repos--hier encore--j'aurais dit en paix! Oui, si je feins maintenant une tendresse qui ne m'est pas habituelle pour lui, souviens-toi,--captif! souviens-toi que c'est pour briser tes chaînes; pour te payer la vie que je te dois; pour te rendre à cette femme qui t'est si chère, et qui partage un amour tel que je n'en connaîtrai jamais. Adieu!--le matin commence à poindre,--je dois te quitter: il m'en coûtera cher,--mais ne crains pas la mort d'aujourd'hui!

15. Elle pressa ses mains enchaînées contre son cœur, baissa la tête, puis se retira sans bruit et disparut comme un songe. Était-ce bien elle qui était là ? et Conrad est-il seul maintenant? Quelle perle précieuse est tombée et a brillé sur ses fers? c'est une des larmes les plus sacrées, versée sur les malheurs d'un étranger, qui s'échappe une fois--brillante--pure, des yeux de la pitié, déjà polie par une main divine!

Oh! elle est trop persuasive,--trop dangereusement chère--la larme inappréciable qui tombe des yeux de la femme! cette arme de sa faiblesse qu'elle peut employer pour attendrir,--sauver,--subjuguer;--tout à la fois sa lance et son bouclier. Évitez-la,--la vertu s'amollit et la sagesse tombe dans l'erreur, pour se confier trop tendrement à cette expression de douleur de la beauté! Qui a perdu un monde et fait fuir un héros? la larme timide de l'œil de Cléopâtre. Cependant la faute du tendre triumvir doit être excusée; pour une larme,--combien perdent non-seulement la terre,--mais le ciel! livrent leurs ames à l'éternel ennemi de l'homme, et comblent leur malheur pour épargner celui de quelque beauté volage!

16. Il est jour,--et sur les traits altérés de Conrad viennent jouer ses rayons--sans lui ramener les espérances de la veille. Que deviendra-t-il avant la nuit? peut-être un corps sans vie sur lequel les corbeaux agiteront leurs ailes funèbres, que son œil éteint et fermé n'apercevra point, tandis que ce soleil se couchera, et que la rosée du soir froide,--humide--et épaisse tombera sur ses membres roidis, en rafraîchissant la terre--et en ranimant tout dans la nature, excepté son cadavre!--

Chant Troisième.

Come vedi--ancor non m'abandonna.

(Dante.)

1. Brillant d'une plus aimable splendeur sur la fin de sa carrière, le soleil couchant s'abaisse avec lenteur le long des collines de la Morée. Il ne brille pas d'un éclat obscurci, comme dans les climats du Nord, mais c'est un rayonnement sans nuage d'une flamme vivante! Le rayon jaune qu'il jette sur l'abîme silencieux dore les vagues verdâtres, étincelantes de ses tremblans reflets. C'est sur le vieux rocher d'Égine et sur l'île d'Hydra que le dieu de la gaîté répand son dernier sourire. Se complaisant sur ses propres domaines, qu'il quitte à regret, c'est là qu'il aime à verser ses rayons, quoique ses autels n'y reçoivent plus l'encens de ses adorateurs. Les ombres des montagnes descendent au loin et baisent ton golfe glorieux, invincue Salamine! Leurs arcs d'azur rencontrent les doux regards du soleil dans la vaste étendue des airs, colorés d'une pourpre plus foncée, et des teintes plus tendres, jetées sur leurs cimes, marquent sa course triomphante, et reproduisent les couleurs du ciel; jusqu'à ce que, dérobé par une ombre profonde à la terre et à l'océan, le soleil disparaisse derrière son rocher de Delphes pour se jeter dans les bras du sommeil.

Ce fut dans un soir pareil qu'il jeta ses rayons les plus pâles, lorsque, Athènes! le plus sage de tes enfans le salua pour la dernière fois. Avec quelle inquiétude les meilleurs de tes enfans attendaient son dernier rayon d'adieu qui devait terminer le dernier jour de leur sage[c12] condamné injustement à boire la ciguë! «Pas encore,--pas encore--le soleil s'arrête sur la colline,--l'heure précieuse de l'adieu dure encore; mais triste est sa lumière aux yeux agonisans, et sombres sont les teintes des montagnes qui lui paraissaient autrefois si chères.» Phébus sembla couvrir de voiles lugubres la contrée délicieuse qui n'avait encore connu que son sourire; mais avant qu'il eût disparu derrière la cime du Cithéron, la coupe fatale fut vidée,--l'esprit vital avait fui; l'ame de celui qui dédaigna de craindre ou de fuir,--qui vécut et mourut comme nul mortel ne peut vivre ou mourir!

Mais regardez! depuis les hauteurs de l'Hymette jusqu'à la plaine, la reine de la nuit impose son règne silencieux[c13]. Aucune nébuleuse vapeur, messagère de l'orage, ne couvre sa belle face, n'entoure d'un cercle sa forme lumineuse. Là , la blanche colonne, avec sa corniche scintillant aux rayons de la lune qui se jouent dans ses ciselures, reçoit ses grâcieux baisers, et, couronné de ses tremblans rayons, l'emblème de Phébé étincelle sur le haut minaret. Les bosquets d'oliviers dispersés au loin comme des taches sombres, là où le modeste Céphise verse son onde épuisée; le cyprès qui jette une ombre mélancolique près de la sainte mosquée; la brillante tourelle du gai kiosque[c14]; triste et sombre au milieu du calme religieux, le palmier solitaire près du temple de Thésée: tous ces objets, empreints de diverses couleurs, arrêtent les regards,--et stupide serait celui qui passerait sans émotion dans ces lieux.

Plus loin la mer Égée, dont le mugissement ne se fait plus entendre, assoupit par des caresses le courroux de son vaste sein soulevé par la guerre des élémens, et déploie dans des teintes plus douces une immense surface de saphir et d'or, mêlée avec les ombres de maintes îles lointaines qui offrent un aspect menaçant--là où l'aimable océan semble sourire[c15].

2. Je m'écarte de mon sujet.--Pourquoi tourné-je mes pensées vers toi, contrée du soleil? Oh! qui peut contempler la mer qui baigne tes rivages, et ne pas s'arrêter à ton nom, quel que soit le sujet que l'on traite, tant il y a de magie dans tout ce qui parle de toi? Quel est celui qui, ayant vu se coucher le soleil sur toi, ô belle Athènes! pourrait jamais oublier la scène que tu présentes à cette heure merveilleuse du soir? Ce n'est pas celui--dont le cœur ne connaît ni tems ni distance, et qu'un charme magique retient dans le parage des Cyclades! Cet hommage ne paraîtra point étranger à ses chants; l'île de son corsaire fit autrefois partie de ton domaine:--puisse-t-elle, en recouvrant la liberté, redevenir encore la tienne!

3. Le soleil s'est couché;--et, plus sombre que la nuit, le cœur de Médora défaille près du signal de feu placé sur la hauteur de la tour.--Le troisième jour s'est écoulé:--avec lui Conrad n'arrive pas,--n'envoie pas de message,--l'infidèle! Le vent a été beau, quoique faible, et il ne s'est point élevé de tempête. Hier au soir le navire d'Anselme est rentré dans la baie; et cependant les seules nouvelles qu'il apporte, c'est qu'il n'a point rencontré Conrad! Cruelle, comme elle l'est maintenant, bien différente serait l'histoire, si Conrad eût attendu cette voile pour combattre.

La brise de la nuit commence à fraîchir;--Médora a passé ce jour à épier tout ce que l'espérance peut lui faire prendre pour un mât; elle est assise tristement--sur la hauteur.--L'impatience l'entraîne sur le rivage de la mer à l'heure de minuit; là elle erre désolée, sans sentir l'écume des flots qui souvent venait jaillir sur ses vêtemens, et l'avertissait de s'éloigner. Elle ne la voyait pas,--ne la sentait pas,--ne pouvait quitter ce rivage; elle ne sentait pas le froid de cette écume:--le froid seul qu'elle éprouvait était sur son cœur. Ce retard lui occasionna une telle certitude du malheur, que la vue du vaisseau de Conrad lui eût fait perdre également la vie ou la raison.

Enfin arrive--un pauvre bateau tout brisé, dont l'équipage a d'abord aperçu celle qu'il cherche. Quelques-uns d'entre ces hommes ont des blessures sanglantes:--tous sont dans un état pitoyable.--Ils sont peu nombreux;--à peine comprennent-ils comment ils ont pu échapper:--_c'est là _ tout ce qu'ils savent. Silencieux, abattus, chacun d'eux paraît attendre que la triste voix de son compagnon exprime ses doutes sur le sort de Conrad. Ils auraient pu dire quelque chose; mais ils semblaient craindre de confier leurs paroles à l'oreille de Médora. Elle les a compris, et cependant elle n'a point succombé,--elle n'a pas même tremblé--en apprenant ce malheur accablant, ce délaissement terrible.

Sous les traits délicats et tendres de Médora se cachaient de hauts sentimens, qui ne se manifestaient que lorsqu'ils avaient acquis toute leur énergie. Cependant, aussi long-tems que l'espérance lui restait,--ces sentimens s'exprimaient par de l'attendrissement,--du désordre--et des larmes;--quand tout était perdu,--cette sensibilité ne s'éteignait pas,--mais elle sommeillait; et de ce sommeil apparent naissait cette énergie qui lui disait: «Puisqu'il ne te reste rien à aimer,--il ne te reste également rien à craindre.» Cette énergie était supérieure à la nature; elle était semblable à ce brûlant et puissant délire qui naît de l'accès de la fièvre dévorante.

«Vous restez silencieux,--dit-elle.--Je ne voudrais pas entendre ce que vous pouvez me raconter;--ne parlez pas,--ne murmurez pas ce nom:--car je sais bien tout.--Cependant je voudrais vous demander--mes lèvres se refusent presque à le dire;--que votre réponse soit brève:--dites-moi où il repose?»

«Madame! nous l'ignorons,--à peine avons-nous pu sauver notre vie; mais il y en a un d'entre nous qui soutient qu'il n'est pas mort: il l'a vu saisir, couvert de blessures sanglantes,--mais vivant encore.»

Elle n'en put entendre davantage: c'était en vain qu'elle s'y efforçait;--le sang bout dans ses veines;--toutes ses pensées s'agitent,--jusqu'à ce que, dans cette lutte opiniâtre, son ame accablée succombe à ces paroles. Elle chancelle,--tombe, et les vagues allaient peut-être l'arracher sans vie à un autre tombeau; mais ces hommes aux mains rudes, bien que leurs yeux soient noyés de larmes, se sont empressés de venir à son aide avec la promptitude que commande la pitié. Ils versent sur cette joue pâle comme la mort la rosée de l'Océan, relèvent Médora,--agitent l'air sur sa figure,--et la soutiennent jusqu'à ce qu'elle revienne à la vie. Ils réveillent ses femmes, et laissent aux mains des matrones cette forme défaillante dont l'aspect les fait gémir de douleur. Ils s'en vont à la caverne d'Anselme pour lui faire part de ces affligeantes nouvelles--et de leur courte victoire.