Œuvres complètes de lord Byron, Tome 04 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore

Part 7

Chapter 73,738 wordsPublic domain

Que vois-je sortir de l'inépuisable océan du mal? pestes, princes, étrangers et glaives, vases de colère ne se vidant que pour se remplir et déborder de nouveau; je ne puis dire tout ce qui s'offre en foule à mon oeil prophétique: la terre et la mer ne fourniraient pas assez d'espace pour écrire cette histoire, et pourtant elle s'accomplira; oui, tout a été gravé, mais non par le burin de l'homme, là où prennent naissance les soleils et les astres les plus lointains. Déployée comme une bannière, à la porte des cieux, flotte la sanglante page de nos mille années de misère; et l'écho de nos gémissemens se prolonge à travers les sons du chant des archanges. Italie, nation martyre, la vapeur de ton sang ne montera pas en vain jusqu'au trône éternel de la toute-puissance et de la miséricorde: comme le vent frappe les cordes de la harpe, ainsi le bruit de tes lamentations s'élèvera sur les voix des séraphins, et ira toucher le Très-Haut. Pour moi, le plus humble de tes enfans, limon terrestre éveillé par l'immortalité au sentiment et à la souffrance; oui, quelles que puissent être les railleries des superbes, et les menaces des tyrans, quoique de plus faibles victimes puissent se courber devant l'orage dont le souffle est si rude; c'est à toi, ma patrie, terre jadis aimée, encore aimée aujourd'hui, c'est à toi que je dévoue ma lyre en deuil, et le triste privilége que j'ai de lire dans l'avenir! Si ma verve n'est pas ce que tu la vis autrefois, pardonne! Je ne peux que prédire tes destins--puis expirer! Ne crois pas que, après un tel spectacle, je puisse vivre encore. L'esprit me force de voir et de parler, et m'accorde pour récompense de ne pas y survivre: mon coeur sera brisé et se fondra en larmes sur toi. Mais avant que je déroule de nouveau le noir tissu de tes infortunes, je veux, parmi les éclairs qui étincellent dans tes ténèbres, saisir un rayon de douce lumière; dans ta nuit même brillent quelques astres et plusieurs météores; sur ta tombe se penche une statue dont la beauté défie la mort; de tes cendres s'élèvent maints esprits puissans qui feront ta gloire; et le charme du monde; ton sol sera toujours fertile en hommes sages, gais, savans, généreux ou braves: tu es leur patrie naturelle, comme tes cieux le sont de l'été. Tes fils font des conquêtes sur les rivages étrangers et sur les mers lointaines[83]; découvrent des mondes nouveaux qui prennent leur nom[84]; c'est pour _toi_ seule que leur bras est impuissant; et toute ta récompense est dans leur renommée, noble il est vrai pour eux, mais non pour toi.--Ils seront donc illustres, et toi tu resteras la même? Oh! bien plus grande que la leur sera la gloire du grand homme--qui peut-être est déjà né;--du sauveur mortel qui te rendra libre, qui replacera sur ton front ce diadème tant usé et déformé par les modernes barbares; qui verra le soleil bienfaisant éclairer tout ton horizon, ton horizon moral, trop long-tems obscurci par les nuages et par ces infectes vapeurs de l'Averne, faites pour n'être respirées que par ceux qui sont avilis par la servitude et qui ont leur ame en prison. Cependant, au milieu de cette éclipse millénaire de ta prospérité, quelques voix se feront entendre, et la terre prêtera l'oreille; maints poètes me suivront dans la route que j'ouvre, et la rendront plus large; ce même ciel dont l'éclat anime le chant des oiseaux, enflammera leur verve, et leur inspirera des accens aussi naturels et aussi beaux; harmonieux seront leurs vers: beaucoup chanteront l'amour; quelques-uns la liberté; mais peu prendront l'essor de l'aigle, et jetteront un regard d'aigle sur le soleil avec l'aisance et l'intrépidité du roi des airs: leur vol sera plus près de la terre. Combien de phrases sublimes seront prodiguées à quelque petit prince avec une profusion adulatrice! Le langage, éloquemment faux, trahira l'avilissement du génie, qui, comme la beauté, oublie trop souvent le respect qu'il se doit à lui-même, et regarde la prostitution comme un devoir. _Celui qui entre comme hôte dans le palais d'un tyran_[85], devient aussitôt un esclave; ses pensées sont la proie d'autrui; _et le jour qui voit le captif attaché à la chaîne_[86], _le voit soudain moitié moins homme_;--la castration de l'ame éteint toute son ardeur: ainsi le barde, trop voisin du trône, perd sa verve, obligée à _plaire_.--Quelle tâche servile, que de ne travailler qu'à plaire! Polir ses vers pour les rendre agréables aux heures d'aise et de loisir de son souverain; ne s'étendre trop long-tems sur rien, sauf l'éloge du prince; trouver et saisir, par force ou ruse[87], quelque sujet heureux! Ainsi entravé, ainsi condamné aux accens de la flatterie, le poète fatigue, tremblant toujours de faillir: comme il craint qu'une noble pensée, par une rébellion céleste, ne s'élève dans son cerveau coupable de haute trahison, il chante, comme parlait l'orateur athénien, avec des cailloux dans la bouche, afin que la vérité ne puisse bégayer dans son style. Mais dans la longue file des faiseurs de sonnets, il y en aura qui ne chanteront pas en vain: et l'un d'eux[88], prince de la troupe, prendra rang parmi mes pairs; l'amour sera son tourment, mais sa douleur produira une immortalité de larmes; l'Italie le saluera comme le chef des poètes-amans, et le chant de liberté, qu'un plus sublime enthousiasme lui aura inspiré, lui vaudra encore une couronne de lauriers non moins verts. Mais plus tard naîtront, sur les bords du Pô, deux hommes encore plus grands que lui: le monde lui avait souri; mais eux, ils seront persécutés jusqu'à ce qu'ils ne soient plus que poussière, et qu'ils soient venus reposer avec moi. Le premier[89] créera une époque avec sa lyre, et remplira l'univers des exploits de la chevalerie: son imagination ressemble à l'arc-en-ciel; le feu de son génie est immortel comme celui du ciel; sa pensée est emportée d'un vol infatigable; le plaisir, comme le papillon qu'un enfant vient de saisir, agitera sur le poème ses charmantes ailes; et l'art lui-même semblera devenir nature, tant le rêve brillant du poète aura de transparence!--Le second[90], sur un ton plus tendre et plus triste, épanchera son ame sur Jérusalem; lui aussi, il chantera les armes, et le sang chrétien versé aux lieux où le Christ versa le sien pour l'homme; sa harpe sublime renouvellera le chant de Sion près des saules du Jourdain: combats opiniâtres, triomphe complet des guerriers braves et pieux, efforts variés de l'enfer pour détourner ces héros de leur grand dessein, bannières à croix rouge flottant enfin où la première croix fut rouge du sang des veines de notre _sauveur_, voilà l'argument sacré du poète. La perte de ses années, de sa faveur, de sa liberté, même de sa gloire qu'on lui conteste quelque tems, lorsque le langage poli des cours glisse sur son nom oublié, et nomme sa captivité un bienfait qui le protège contre la folie ou la honte; voilà quel sera son salaire, à lui qui fut envoyé pour être le poète-lauréat du Christ!--Les hommes le récompensent bien! Florence ne me condamne qu'à la mort ou au bannissement; Ferrare le condamne à la ration et au cachot du criminel, sort plus dur et moins mérité; car, moi, j'ai attaqué les factions que je m'efforçai de dompter: mais cet homme doux, qui regardera la terre et le ciel avec l'oeil d'un amant, qui daignera immortaliser de sa céleste flatterie le plus pauvre être qui ait jamais été mis au monde pour régner,--que fera-t-il pour mériter un tel sort? Peut-être il aimera.--Quoi donc! aimer en vain, n'est-ce pas là une torture suffisante? Faut-il donc encore être enseveli vivant dans une tombe? Cependant telle est la loi du destin.--Lui, et son émule le barde de la chevalerie, consumeront tous deux de nombreuses années dans la pénurie et dans la peine; mourant dans le désespoir, ils légueront au monde entier, qui leur accordera à peine une larme, un héritage fait pour enrichir tous ceux qui vivent des trésors de l'ame d'un vrai poète,--et à leur patrie une double couronne, sans égale dans le cours des âges: non, la Grèce même ne peut, dans les annales de ses olympiades, montrer deux noms tels que les leurs, quoiqu'un de ses enfans soit puissant;--et c'est là toute la destinée de tels hommes ici-bas! Les plus belles pensées, l'esprit le plus vif, le sang électrique qui coule dans leurs artères, leur corps devenu lui-même une ame par le sentiment profond de ce qui est, et par la conception de ce qui devrait être, tout cela doit-il donc conduire à une telle récompense? Leur brillant plumage sera-t-il jeté ça et là par l'orage cruel? Oui, et il en doit être ainsi; formés d'une trop subtile matière, ces oiseaux du paradis ne songent qu'à retourner à leur séjour natal; ils trouvent bientôt que les brouillards de la terre ne conviennent pas à leurs ailes si pures: ils meurent ou se dégradent, car l'esprit succombe à une longue infection et au désespoir; mille passions ennemies suivent de près leurs pas, comme des vautours qui attendent le moment d'assaillir et de déchirer leurs victimes; et, lorsqu'enfin leur aile fatiguée les laisse choir, c'est alors le triomphe de l'oiseau de proie; c'est alors que les ravisseurs partagent la dépouille des malheureux écrasés au premier choc de cette horrible attaque. Toutefois, quelques esprits ont été hors d'atteinte; ce sont ceux qui apprirent à supporter la vie, qu'aucune puissance ne put jamais abattre, qui purent résister à eux-mêmes, tâche pénible et désespérée par-dessus toutes! Mais enfin, quelques esprits ont eu ce privilége; et si mon nom était inscrit parmi eux, il serait plus fier de cette destinée austère et néanmoins sereine que d'une gloire plus éclatante, mais si funeste. Les Alpes ont leurs cimes de neige plus voisines du ciel, que ne l'est le cratère du redoutable volcan, dont la splendeur émane du noir abîme; la montagne brûlée, dont le sein bouillant vomit avec effort une flamme éphémère, ne luit que pour une nuit de terreur, puis renvoie ses torrens de feu à l'enfer d'où ils sortirent, à l'enfer qui siége toujours dans ses entrailles.

[Note 83: Alexandre de Parme, Spinola, Pescaire, Eugène de Savoie, Montecuculli.]

[Note 84: Christophe Colomb, Améric Vespuce, Sébastien Cabot.]

[Note 85: Vers d'une tragédie grecque, que Pompée prononça en prenant congé de Cornélie, lorsqu'il entrait dans la barque où il fut tué.]

[Note 86: Le vers et la pensée se trouvent dans Homère.]

[Note 87: Il y a dans le texte un jeu de mots, une _paronomase_ intraduisible: _or force, or forge_.

(_N. du Tr._)]

[Note 88: Pétrarque.]

[Note 89: L'Arioste.

(_N. du Tr._)]

[Note 90: Le Tasse.

(_N. du Tr._)]

Chant Quatrième.

Il est plusieurs poètes qui n'ont jamais tracé sur le papier leurs inspirations, et peut-être sont-ce les meilleurs: ils sentirent, ils aimèrent, ils moururent; mais ne voulurent pas communiquer leurs pensées à des êtres inférieurs. Ils renfermèrent le dieu dans leur sein, et rejoignirent l'empyrée sans avoir ceint leur front du terrestre laurier; mais cent fois plus heureux que ceux qui, dégradés par le trouble des passions et par les faiblesses attachées à la gloire, ne conquièrent une haute renommée qu'au prix de mille cicatrices. Il est plusieurs poètes qui n'en portent pas le nom; mais, où réside la poésie, sinon dans ce génie créateur qui sent le bien et le mal plus vivement que le vulgaire; qui tend à vivre par delà sa mort; qui, nouveau Prométhée d'une race nouvelle, apporte le feu du ciel, et voit trop tard qu'un horrible supplice est le salaire des plaisirs donnés aux hommes? Les vautours dévorent les entrailles de celui qui a vainement rendu à la terre un sublime bienfait, et qui gît enchaîné sur un roc solitaire sans cesse battu par les flots. Ainsi soit le destin: nous saurons le souffrir.--Donc, tous ceux dont l'intelligence est un pouvoir dominateur qui se dégage des entraves de l'argile corporelle ou la transforme presque en esprit, ceux-là, quelle que soit la forme que revêtent leurs créations, sont tous de véritables bardes. Le buste de marbre que le ciseau anima peut, sur son front éloquent, dévoiler autant de poésie que toutes les pages d'Homère. Un noble coup de pinceau peut douer de la vie, ou déifier cette toile qui brille d'une beauté tellement surhumaine que ceux qui fléchissent le genou devant une idole si divine ne violent pas le sacré commandement; car le ciel même est là transporté, transfiguré. Les accens de poésie qui ne peuplent que l'air de notre pensée et des êtres réfléchis par elle, ne peuvent rien faire de plus. Laissons donc l'artiste partager la palme, il partage le péril, et, consterné, se meurt sur son travail dédaigné.--Hélas! le désespoir et le génie sont trop souvent liés ensemble. Durant les âges qui passent devant moi, l'art ressaisira son sceptre, tout aussi glorieux que le lui firent Apelle et le vieux Phidias dans les jours immortels de la Grèce. Vous serez instruits par les ruines à ressusciter du moins les formes grecques du sein de leur décadence; enfin, les ames des Romains revivront dans des statues romaines taillées par les mains italiennes. Des temples, plus élevés que les temples antiques, donneront de nouvelles merveilles au monde, et tandis que l'austère Panthéon est encore debout, un dôme[91], son image, s'élancera jusqu'aux cieux[92]; dôme dont la base est une église immense qui surpasse tout ce qui fut auparavant, et où les vivans viendront en foule s'agenouiller. Jamais pareil spectacle ne fut offert par un portique tel que celui-ci, où toutes les nations viennent déposer et racheter leurs péchés comme à la vaste entrée du ciel; et cet architecte hardi à qui sera confié le soin téméraire d'élever ce monument, cet homme, que tous les arts reconnaîtront comme leur maître, soit que du chaos de marbre où il plongera son ciseau, renaisse cet Hébreu[93] dont la voix entraîne Israël hors d'Égypte, et tient suspendus les flots de pierre, soit que son pinceau étende sur les damnés les couleurs de l'enfer devant le trône du suprême juge[94], et qu'il rende ce spectacle tel que je l'ai vu, tel que tous le verront, soit enfin qu'il bâtisse des temples de grandeur jusqu'alors inconnue, eh bien, cet homme aura pris de moi le germe de ses grandes pensées, oui, de moi, le Gibelin[95], qui ai traversé les trois royaumes de l'empire de l'éternité. Au milieu du cliquetis des épées et du choc retentissant des heaumes, l'âge que je prévois n'en sera pas moins l'âge des beaux arts; et, tandis que les nations gémissent sous le faix du malheur, le génie de ma patrie s'élèvera, tel qu'un cèdre sublime, au sein du désert, charme les yeux par l'aspect de ses rameaux, et, reconnu de loin, répand dans les airs son parfum non moins suave que son apparence est belle. Les souverains s'arrêteront au milieu de leurs joutes guerrières, se sévreront de sang une heure ou deux, pour tourner et fixer leur regard sur la toile ou sur la pierre; et ceux qui gâtent tout ce que la terre a de beau, forcés à l'éloge, sentiront le pouvoir de ce qu'ils détruisent. L'art, abusé dans sa reconnaissance, élèvera des emblèmes et des monumens en l'honneur des tyrans qui ne font de lui qu'un hochet, et prostituera ses charmes aux pontifes orgueilleux[96] qui n'emploient l'homme de génie que comme la plus vile brute condamnée à porter les fardeaux, et à servir nos besoins: vendre ses travaux, c'est vendre aussi son ame. Celui qui travaille pour les nations sera pauvre, peut-être, mais libre; celui qui fatigue pour les monarques n'est rien de plus que le laquais doré qui, habillé et nourri aux frais de son maître, garde, à sa porte, une posture humble et servile. Oh! puissance suprême qui règles toute chose et inspires tout esprit! comment se fait-il que ceux dont le pouvoir sur la terre se manifeste de la manière la plus semblable au tien dans le ciel, soient eux-mêmes si loin de tes divers attributs, foulent aux pieds les têtes humiliées devant eux, et nous assurent ensuite que leurs droits sont les tiens? Comment se fait-il que les enfans de la renommée, ceux à qui l'inspiration semble luire d'en haut, ceux dont les peuples répètent le nom, doivent passer leurs jours dans la pénurie ou dans la peine, ou bien marcher à la grandeur par les chemins de la honte, porter un stigmate plus profond, une chaîne plus fastueuse; ou bien, si leur destinée les a fait naître loin de la classe pauvre, ou, en les y laissant, leur a fait éprouver de vaines tentations, soutenir au fond de leurs ames une plus rude épreuve, le combat intérieur de passions profondes et intraitables? O Florence, quand ta sentence cruelle rasa ma maison, je t'aimais! cependant la vengeresse colère de mes vers, et la haine de tes injustices, grossie, d'année en année, par de nouvelles malédictions, survivront à tout ce qui t'est le plus cher, à ton orgueil, à tes richesses, à ta liberté, et même, au plus infernal de tous les maux d'ici-bas, au despotisme des petits tyrans de l'état; car le despotisme n'est pas exclusif aux rois: les démagogues ne le cèdent à ceux-ci qu'en date; ils disparaissent plus tôt; d'ailleurs, dans tout ce qui force les hommes à se haïr eux-mêmes ou les uns les autres, en discorde, en couardise, en cruauté, dans toutes les horreurs nées de l'incestueux commerce de la mort et du péché[97], dans l'art de l'oppression sous sa plus rude forme, un chef de faction n'est que le frère du sultan, et le singe, cent fois moins humain, du pire des despotes. Florence! long-tems mon esprit solitaire a vainement soupiré, comme le captif qui travaille à son évasion, pour te revoir en dépit de tes outrages; je restai dans l'exil, la plus triste de toutes les prisons; errer dans le monde entier comme dans un donjon sans issue! les mers, les montagnes, ou plutôt, l'horizon pour barrière qui ferme à l'homme le seul petit coin de terre dans lequel--quel que fût son destin--il serait encore l'enfant de son pays, et pourrait mourir où il naquit!--Florence, quand mon esprit solitaire retournera dans le monde des esprits, tu sentiras alors ce que je valais, tu chercheras à honorer, avec une urne vide, les cendres que tu n'obtiendras jamais!--Hélas! «Que t'ai-je fait; mon peuple[98]?» Tous tes châtimens sont sévères; mais ceci passe les limites communes de la malice humaine; car tout ce qu'un citoyen peut être, je le fus: élevé par ta volonté, tout à toi dans la paix comme dans la guerre, et c'est pour cela que tu as dirigé tes armes contre moi.--C'en est fait, je ne puis franchir l'éternelle barrière élevée entre nous; je mourrai seul, regardant, avec l'oeil sombre d'un prophète, ces jours de malheur révélés aux ames privilégiées, et prédisant ces jours à des hommes qui n'entendront pas plus que dans les anciens âges, jusqu'à ce que l'heure soit venue où la vérité frappera leurs yeux couverts de larmes, et forcera leur bouche à reconnaître le prophète dans sa tombe.

[Note 91: La coupole de Saint-Pierre.]

[Note 92: M.A.P. traduit: «Posé sur l'austère Panthéon, un dôme, son image, s'élancera jusqu'au ciel.» C'est un contre-sens qui prête à Byron une lourde erreur, celle de croire que l'église Saint-Pierre ait été bâtie sur les restes du Panthéon.

(_N. du Tr._)]

[Note 93: La statue de Moïse sur le monument de Jules II.

SONNETTO _di Giovanni Battista Zappi_.

_Chi è costui, che in dura pietra scolto, Siede gigante; e le più illustre, e conte Prove dell' arte avvanza, e ha vive, e pronte Le labbia sì, che le parole ascolto?

Quest' è Mosè; ben me'l diceva il folto Onor del mento, e' l doppio raggio in fronte, Quest' è Mosè, quando scendea del monte, E gran parte del Nume avea nel volto.

Tal era allor, che le sonanti, e vaste Acque ei sospese a sè d'intorno, e tale Quando il mar chiuse, e ne fè tomba altrui.

E voi, sue turbe, un rio vitello alzate? Alzata aveste imago a questa eguale! Ch' era men fallo l' adorar costui_.]

[Note 94: Le tableau du Jugement dernier, dans la chapelle Sixtine.]

[Note 95: J'ai lu quelque part (si je ne me trompe, car je ne puis me rappeler où) que le Dante était l'auteur favori de Michel-Ange, à tel point que celui-ci avait dessiné tous les sujets de la _Divine Comédie_; mais que le volume contenant ces études se perdit dans la mer.]

[Note 96: On sait comment Michel-Ange fut traité par Jules II, et combien il fut négligé par Léon X.]

[Note 97: Voir Milton, _Paradis perdu_, ch. II. Le péché, démon féminin, sorti de la tête de Satan, comme Minerve de celle de Jupiter, fut soudain aimé par Satan lui-même et en eut un fils, la Mort, qui, aussitôt après sa naissance, viola sa mère.

(_Note de Lord Byron_.)

Les Anglais donnent à la mort (_death_) le sexe masculin, et au péché (_sin_) le sexe féminin.

(_N. du Tr._)]

[Note 98: «_E scrisse più volte non solamente a particulari cittadin del reggimento, ma ancora al popolo, e intra l' altre un epistola assai lunga che conuncia_:--«_Popule mi, quid feci tibi_?»

(_Vita di Dante, scritta da Lionardo Aretino_.)]

FIN DE LA PROPHÉTIE DU DANTE.

MISCELLANÉES.

I.

LE RÊVE.

1. Notre vie est double: le sommeil a son empire, c'est un intermédiaire à ces deux choses qu'on désigne si mal sous les noms de Mort et d'Existence: le sommeil à son empire, monde immense de triste réalité. Les rêves, dans leur entier développement, ont de la vie, des larmes; des tourmens et des joies: ils laissent, après le réveil, un poids sur nos pensées, ils allègent les fatigues de la veille, ils divisent notre être: ils deviennent une portion de nous-mêmes, tout aussi bien que de notre tems, et semblent être les hérauts de l'éternité: ils passent comme les esprits du passé,--ils parlent, comme des sybilles, de l'avenir: ils ont un pouvoir tyrannique,--imposent le plaisir et la peine; ils nous font ce que nous n'étions pas,--ce qu'ils veulent nous faire; ils nous frappent de la vision qui a disparu; de la crainte d'ombres évanouies.--Est-il vrai? Le passé tout entier n'est-il pas une ombre? Que sont les rêves? sinon des créations de l'esprit.--L'esprit a le pouvoir de créer,--de peupler sa sphère d'êtres plus brillans que ceux du monde réel, et de donner la vie à des formes qui peuvent survivre à toute matière. Je voudrais rappeler une vision que j'ai rêvée, par hasard, durant mon sommeil;--car une pensée, oui, une pensée de l'homme endormi, peut en soi embrasser des années, et condenser une longue vie en une seule heure.