Œuvres complètes de lord Byron, Tome 04 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore

Part 5

Chapter 53,506 wordsPublic domain

3. J'ai vécu peu d'années, et je sens déjà que le monde n'est pas fait pour moi.--Ah! pourquoi d'épaisses ténèbres cachent-elles l'heure où l'homme doit cesser d'être? Autrefois j'avais devant les yeux un rêve éblouissant, une scène imaginaire de bonheur. O vérité!--pourquoi tes odieux rayons éclairèrent-ils à mon réveil un monde tel que celui-ci?

4. J'aimais;--mais ceux que j'aimais ne sont plus; j'avais des amis,--mes jeunes amis ont disparu. Ah! quelle tristesse pèse sur un coeur solitaire, quand toutes ses espérances sont mortes! Quoique de gais compagnons, le verre en main, chassent un instant le sentiment du malheur; quoique le plaisir agite l'ame délirante, ah! le coeur--le coeur est toujours vide.

5. Quel ennui! Entendre la voix de ceux que le rang ou le hasard, que la richesse ou le pouvoir associent sans amitié ou inimitié à nos heures de fête. Rendez-moi quelques amis fidèles, dont l'âge et les sentimens soient les miens, et je fuirai la réunion nocturne et bruyante où la joie n'est pourtant qu'un nom.

6. Et toi, femme! être adorable! mon espoir, ma consolation, mon tout! Combien mon sang doit être refroidi, puisque je commence à me blâser de tes sourires! J'abandonnerais sans soupirer cette scène agitée de maux brillans, pour posséder ce contentement calme que la vertu connaît ou semble connaître.

7. Je fuirais volontiers les demeures des hommes. Je veux fuir, et non haïr le genre humain; mon coeur soupire après la sombre vallée dont l'obscurité convient aux sombres pensers. Oh! que n'ai-je les ailes qui portent la tourterelle à son nid! je m'élancerais vers la voûte des cieux, pour m'enfuir et m'aller reposer[58].

[Note 58: Psaume LV, vers. 6.--«Et je dis, Oh! que n'ai-je des ailes comme la colombe, alors je m'enfuirais et m'irais reposer.» Ce verset fait partie de la plus belle antienne de notre langue.]

X.

VERS ÉCRITS SOUS UN ORME

DANS LE CIMETIÈRE DE HARROW-ON-THE-HILL.

Septembre 2, 1807.

Asile de ma jeunesse! toi dont les vieux arbres soupirent agités par la brise qui rafraîchit ton ciel serein, tu me vois rêver solitaire, moi qui souvent ai foulé ton doux et verdoyant gazon avec ceux que j'aimais, avec ceux qui, dispersés au loin, déplorent peut-être comme moi les heureuses scènes de leurs jours passés. En suivant de nouveau les contours de la colline, mes yeux t'admirent, mon coeur t'adore encore, toi, vieil ormeau, dont l'ombrage m'abrita tant de fois pendant ces rêveries qui emportaient rapidement les heures du crépuscule. Je viens encore reposer mes membres au même lieu; mais, hélas! mes pensées ne sont plus les mêmes. Oh! comme tes branches, gémissant sous l'effort du vent, invitent mon coeur à rappeler le passé, et semblent dire dans leur aimable murmure: «Jouis, quand tu le peux encore, d'un long et dernier adieu.»

Quand le sort, enfin, glacera ce sein brûlant de fièvre, et en calmera pour jamais les soucis et les passions... Souvent j'ai pensé qu'il serait doux à ma dernière heure (si quelque chose peut être doux à l'instant où la vie résigne sa puissance) de savoir qu'une humble tombe, une cellule étroite, renfermerait mon coeur là où il aima demeurer. Oui, je le crois, il y aurait un charme à mourir dans ce rêve: ici battit mon coeur; ici puisse-t-il reposer! Puissé-je dormir où naquirent toutes mes espérances! dans ce lieu, théâtre de mon jeune âge, et asile de mon éternel sommeil; puissé-je rester à jamais étendu sous ce dais de feuillage, caché par le gazon sur lequel joua mon enfance, couvert par le sol qui revêt un lieu bien aimé, confondu avec la terre que foulèrent mes pas; béni par les voix qui charmèrent ma jeune oreille, pleuré du petit nombre d'amis que mon ame reconnaissait ici, regretté par ceux qui furent mes compagnons à l'aurore de mes jours, et oublié de tout le reste du monde.

LA MORT DE CALMAR ET D'ORLA,

IMITATION D'OSSIAN MACPHERSON[59].

[Note 59: Il est peut-être nécessaire de remarquer que cette histoire, quoique la catastrophe soit fort différente, est tirée de l'épisode de Nisus et Euryale, dont nous avons déjà donne une traduction dans ce volume.

(_Note de Lord Byron_.)

Voir la liste des pièces classiques traduites ou imitées par Byron. Il est à peine besoin d'avertir que cette histoire est écrite en prose dans l'original.

(_N. du Tr._)]

LA MORT DE CALMAR ET D'ORLA.

Chers sont les jours de la jeunesse! La vieillesse arrête son regard sur leurs souvenirs à travers le brouillard du tems. Elle rappelle, au crépuscule de la vie, les heures éclairées par le soleil du matin. Elle lève sa lance d'une main tremblante. «C'est avec un bras moins faible, s'écrie-t-elle, que je maniai le fer devant mes pères!» La race des héros n'est plus! mais leur renommée retentit sur la harpe; leurs ames volent sur les ailes du vent! Ils entendent le chant de gloire à travers les soupirs de la tempête, et se réjouissent dans leurs palais de nuages! Tel est Calmar: la pierre grise marque l'étroite demeure de sa cendre; il regarde la terre du haut des orages; il roule son ombre dans le tourbillon de l'ouragan, et plane sur la brise de la montagne.

Morven[60] était la patrie de ce chef, foudre de guerre en l'armée de Fingal[61]. Ses pas, sur le champ de bataille, laissaient leurs traces dans le sang; les enfans de Lochlin[62] avaient fui devant sa lance irritée. Mais doux était l'oeil de Calmar: douces étaient les ondes de sa jaune chevelure, qui brillait comme le météore de la nuit. Aucune vierge ne fit soupirer son coeur; ses pensées étaient toutes données à l'amitié, à Orla, dont les cheveux sont noirs, à Orla, destructeur des héros! Leurs épées étaient égales dans le combat: Orla avait un orgueil farouche qui ne s'adoucissait que pour Calmar. Tous deux ils demeuraient dans la caverne d'Oïthona.

[Note 60: Montagne élevée de l'Aberdeenshire.

(_N. du Tr._)]

[Note 61: Fingal, chef suprême du clan de Morven.

(_Note du Tr._)]

[Note 62: Lochlin, clan rival de celui de Morven: Swaran en était le roi.

(_N. du Tr._)]

De Lochlin, le roi Swaran s'élança sur les flots bleus. Les enfans d'Erin[63] tombèrent sous sa puissance. Fingal excita ses chefs au combat: leurs vaisseaux couvrent l'océan. Leurs troupes se pressent sur les vertes collines. Ils accourent au secours d'Érin.

[Note 63: Les enfans d'Érin, c'est-à-dire les Irlandais: Érin est le nom erse de l'Irlande. (_Ireland_ vient lui-même d'_Erin_ et _land_, terre, pays.)

(_N. du Tr._)]

La nuit s'éleva dans les nues. Les ténèbres couvrent les armées; mais les chênes qui flambent brillent dans la vallée. Les enfans de Lochlin dormaient; leurs rêves étaient de sang. Ils brandissent en pensée leurs lances, et Fingal s'enfuit... Autre est l'armée de Morven. Veiller fut le poste d'Orla. Calmar se tenait à son côté. Leurs lances étaient dans leurs mains. Fingal appela ses chefs: ils s'assemblèrent autour de lui. Le roi était dans le milieu; ses cheveux étaient gris; mais redoutable encore était le bras du roi. Les ans n'avaient point flétri ses forces. «Enfans de Morven, dit le héros, demain nous attaquons l'ennemi; mais où donc est Cuthullin, ce bouclier d'Érin? Il se repose dans les palais de Tura; il ne sait pas notre venue. Qui volera vers le héros à travers le camp de Lochlin, et appellera aux armes le chef vaillant? La route est au milieu des épées ennemies; mais nombreux sont mes héros: ce sont tous des foudres de guerre. Parlez, chefs! qui se lèvera?

--Fils de Trenmor! que cet exploit me soit accordé, dit le noir Orla, et accordé à moi seul. Qu'est-ce que la mort pour moi? J'aime le sommeil des forts, mais le danger est petit. Les enfans de Lochlin rêvent à cette heure. J'irai chercher Cuthullin dont le char est si rapide. Si je tombe, commandez le chant des bardes, et placez-moi sur les bords des ondes du Lubar.--Et tomberas-tu seul? dit le blond Calmar. Laisseras-tu ton ami loin de toi? chef d'Oïthona! Mon bras n'est pas faible dans la bataille. Te verrais-je mourir sans lever ma lance? Non, Orla! nous avons ensemble chassé le chevreuil et pris place au festin, ensemble parcouru le chemin du péril, ensemble habité la caverne d'Oïthona: ensemble donc dormons dans une place étroite sur les bords du Lubar.--Calmar, dit le chef d'Oïthona, pourquoi ta jaune chevelure se ternirait-elle dans la poussière d'Érin? Laisse-moi tomber seul. Mon père habite son palais aérien; il se réjouira d'accueillir son fils: mais Mora, aux yeux bleus, prépare le festin pour son fils sur le Morven. Elle prête l'oreille aux pas du chasseur sur la bruyère, et croit reconnaître la marche de Calmar. Je ne veux pas que l'on dise: _Calmar est tombé sous le fer de Lochlin; il est mort avec le sombre Orla, le chef au noir sourcil_. Pourquoi les larmes obscurciraient-elles l'oeil azuré de Mora? Pourquoi la forcer à maudire Orla, qui guida Calmar à la mort? Vis donc, Calmar! vis, pour élever sur ma cendre une pierre que couvrira la mousse: vis pour me venger dans le sang de Lochlin. Joins-toi au chant des bardes sur ma tombe. La voix de Calmar rendra le chant de mort bien doux à Orla. Mon ombre sourira au bruit des éloges.--Orla, dit le fils de Mora, pourrais-je unir ma voix au chant de mort de mon ami? pourrais-je livrer aux vents sa renommée? Non, mon coeur ne parlerait qu'en soupirs: faibles et brisés sont les accens du chagrin. Orla! nos ames entendront ensemble le chant funèbre. Une seule urne nous enfermera tous deux là-haut: les bardes mêleront les noms d'Orla et de Calmar.

Ils quittent le cercle des chefs. Leurs pas se dirigent vers le camp de Lochlin. La mourante flamme du chêne ne répand plus qu'une sombre lueur dans les ténèbres. L'étoile du nord dirige leur course vers Tura. Swaran repose sur sa colline solitaire. Là, les troupes sont confondues; le sommeil fronce leurs paupières. Les soldats ont mis leurs boucliers sous leurs têtes. Leurs épées brillent au loin, réunies en faisceaux. Les feux sont expirans; les tisons s'en vont en fumée. Tout se tait; mais la brise gémit sur les rochers au-dessus du camp. D'un pas léger, nos héros se coulent à travers l'armée endormie. Déjà la moitié du voyage est faite, quand Mathon, reposant sur son bouclier, frappe le regard d'Orla. Soudain l'oeil du guerrier darde, au milieu des ténèbres, d'étincelans éclairs: la lance est en arrêt: «Pourquoi froncer ce sourcil furieux, chef d'Oïthona? dit le blond Calmar, nous sommes au milieu des ennemis. Est-il tems de s'arrêter!--Il est tems de me venger, dit Orla, chef aux noirs sourcils, Mathon de Lochlin dort: vois-tu sa lance? c'est le sang de mon père qui en rouille la pointe. Le sang de Mathon fumera sur le mien; mais le tuerai-je endormi, fils de Mora? Non, il sentira sa blessure; ma renommée ne s'élevera pas sur le sang du sommeil. Debout, Mathon! debout! le fils de Connal t'appelle, ta vie lui appartient; debout! au combat!» Mathon se réveille en sursaut, mais se leva-t-il seul? non: les chefs se lèvent en foule dans la plaine: «Fuis! Calmar! fuis! dit le noir Orla, Mathon est à moi, je mourrai avec joie; mais Lochlin s'amasse à l'entour; fuis à travers l'ombre de la nuit.» Orla se retourne, le heaume de Mathon est fendu, son bouclier tombe de son bras, Mathon frissonne baigné dans son sang; il roule à terre près du chêne enflamme: Strumon le voit tomber: sa colère s'allume; son arme flamboie sur la tête d'Orla; mais une lance a percé son oeil, sa cervelle s'échappe à travers la blessure; elle écume sur la lance de Calmar. Comme roulent les vagues de l'océan contre deux puissans navires du nord, ainsi se jettent les hommes de Lochlin sur les deux chefs. Comme, en brisant la houle écumante, naviguent fièrement les navires du nord, ainsi s'élèvent les chefs de Morven sur les casques dispersés de Lochlin. Le cliquetis des armes est venu à l'oreille de Fingal. Il frappe son bouclier; ses enfans se pressent à l'entour; les soldats foulent aux pieds la bruyère; Ryno bondit de joie. Ossian accourt en armes. Oscar brandit sa lance. Les plumes d'aigle de Fillan flottent au gré des vents. Terrible est le bruit de la mort! Nombreuses sont les veuves de Lochlin. La force de Morven a prévalu.

L'aurore éclaire les collines; on ne voit aucun ennemi vivant; mais ceux qui dorment sont en grand nombre; ils sont gisans, l'air farouche, sur le sol d'Erin. La brise de l'océan soulève leurs cheveux; cependant ils ne s'éveillent point. Les éperviers poussent des cris aigus au-dessus de leur proie.

Quelle est cette jaune chevelure qui ondoie sur la poitrine d'un chef? Brillante comme l'or de l'étranger, elle se mêle à la noire chevelure de son ami. C'est Calmar; il gît sur le sein d'Orla. Il n'y a qu'un seul ruisseau de sang. Farouche est le regard du noir Orla. Ce héros ne respire plus; mais son oeil est encore une flamme; il brille dans la mort à travers sa paupière ouverte. La main d'Orla est fortement serrée dans celle de Calmar; mais Calmar vit encore! Il vit, quoique d'un souffle bien faible: «Lève-toi, dit le roi; lève-toi, fils de Mora; c'est à moi de panser les blessures des héros. Calmar peut encore courir sur les collines de Morven.

--Calmar ne chassera plus le daim de Morven avec Orla, dit le héros: qu'est pour moi la chasse sans mon ami? Qui partagerait les dépouilles du combat avec Calmar? Orla repose pour toujours. Ton ame était âpre, Orla! mais elle m'était douce comme la rosée du matin. C'était pour les autres l'éclair de la foudre: pour moi, le rayon argenté du jour. Portez mon épée à Mora aux yeux bleus: qu'on la suspende en ma salle déserte; elle n'est pas pure de sang, mais elle n'a pu sauver Orla. Placez-moi avec mon ami: commandez le chant des bardes, quand je ne serai plus.»

Ils sont ensevelis près des ondes du Lubar. Quatre pierres grises marquent la demeure d'Orla et de Calmar.

Quand Swaran eût été soumis, nos voiles s'élevèrent sur les flots bleus. Les vents rendirent nos navires à Morven. Les bardes commencèrent leur chant.

«Quelle ombre s'élève sur le rugissement des mers? quel sombre fantôme paraît sur le torrent rouge de feu des tempêtes? sa voix roule dans le tonnerre: c'est Orla, le chef d'Oïthona, dont les cheveux étaient noirs. Il était sans pareil dans la guerre. Paix à ton ame, Orla! ta renommée ne périra pas. Ni la tienne, ô Calmar! Qu'aimable était ta grâce, fils de Mora aux yeux bleus: mais ton épée n'était pas inactive. Elle pend aujourd'hui dans ta caverne. Les fantômes de Lochlin gémissent autour de ce fer. Entends ta louange, Calmar! Elle habite dans la voix des forts. Ton nom ébranle les échos de Morven. Lève donc ta blonde chevelure, fils de Mora: étends-la sur l'arc-en-ciel, et souris à travers les pleurs de la tempête[64].»

[Note 64: Je crains que la dernière édition de _Laing_ n'ait tout-à-fait renversé l'espérance que l'_Ossian_ de Macpherson fût une traduction d'un recueil de poèmes complets en eux-mêmes; mais, l'imposture une fois découverte, le mérite de l'ouvrage demeure incontesté, quoiqu'il y ait des fautes, et particulièrement, en quelques passages, des formes de style fort ampoulées.--L'humble imitation qu'on vient de lire trouvera grâce devant les admirateurs de l'ouvrage original; c'est un essai, bien inférieur, il est vrai; mais qui fait preuve d'attachement pour leur auteur favori.]

FIN DES HEURES DE LOISIR.

LA PROPHÉTIE DU DANTE.

'Tis the sunset of life gives me mystical lore. And coming events cast their shadows before.

(CAMPBELL.)

C'est le soir de la vie qui me donne une mystérieuse leçon; et l'avenir projette son ombre devant moi.

DÉDICACE.

Femme adorée[65]! Si pour le froid et nuageux climat où je suis né, mais où je ne voudrais pas mourir, j'ose imiter le patriarche de la poésie italienne, et bâtir en rimes dures une copie runique[66] des sublimes chants du sud, c'est toi seule qui en es la cause; et quoique je demeure au-dessous de son immortelle harmonie, ton coeur aimant me pardonnera mon crime. Oui, fière de beauté et de jeunesse, tu parlas: et pour toi, parler, être obéie, c'est même chose; mais ce n'est que sous le soleil du sud que de tels sons se prononcent, que de tels charmes se déploient, qu'un si doux langage sort d'une si jolie bouche.--Ah! quels efforts ta parole ne pourrait-elle inspirer?

Ravenne, juin 21, 1819[67].

[Note 65: M.A.P. traduit _lady_ par _belle Ausonienne_.

(_N. du Tr._)]

[Note 66: Nom donné à la langue, aux caractères alphabétiques, aux poésies, aux monumens des anciens Scandinaves ou peuples du nord.

(_N. du. Tr._)]

[Note 67: La date seule nous apprendrait que cette dédicace est adressée à la comtesse Guiccioli, alors maîtresse de Byron.

(_N. du Tr._)]

PRÉFACE.

Pendant le cours d'une visite à la cité de Ravenne, on fit entendre à l'auteur qu'ayant composé quelque chose sur l'emprisonnement du Tasse, il devrait en faire autant sur l'exil du Dante:--le tombeau du poète étant un des objets les plus intéressans de cette ville, tant pour les habitans eux-mêmes que pour les étrangers.

«Sur cet avis, je parlai;» et il en est résulté les quatre chants _in terza rima_[68] que j'offre aujourd'hui au lecteur. S'ils sont compris et approuvés, c'est mon dessein de continuer le poème en divers autres chants jusques à sa conclusion naturelle, c'est-à-dire jusqu'au siècle présent. Le lecteur est prié de supposer que le Dante s'adresse à lui, durant l'intervalle qui sépare l'achèvement de la _Divine Comédie_ et l'époque de sa mort, et que c'est même peu de tems avant ce dernier événement qu'il prophétise d'une manière générale les destinées de l'Italie dans les siècles suivans. En adoptant ce plan, j'ai eu dans l'esprit la _Cassandre_ de Lycophron et la _Prophétie de Nérée_ d'Horace, aussi bien que les prophéties de l'Écriture-Sainte. Le rhythme adopté est le tercet du Dante, rhythme que je ne sais pas avoir été, jusqu'à ce jour, employé dans notre langue, si ce n'est peut-être par M. Hayley, de la traduction duquel je n'ai jamais vu qu'un extrait, cité dans les notes de _Caliph Vathek_. Ainsi donc,--si je ne me trompe,--ce poème peut être considéré comme une expérience de métrique. Les chants sont courts, et à peu près de la même longueur que ceux du poète dont j'ai emprunté le nom, et très-probablement emprunté en vain.

[Note 68: _Terza rima_. On nomme ainsi, dans la métrique italienne, un mode de versification dans lequel trois vers de même rime se croisent toujours avec trois autres vers également de même rime, de telle sorte que le poème entier est disposé en tercets, dont le dernier vers reproduit la rime pour la troisième et dernière fois. Citons, pour exemple, les six premiers vers de la _Prophétie_:

_Once more in man's frail world! which I had left So long that 't was forgotten; and I feel The weight of clay again,--too soon bereft Of the immortal vision which could heal My earthly sorrows, and to God's own skies Lift me from that deep gulf without repeal_, etc.

(_N. du Tr._)]

Entre autres inconvéniens qu'éprouvent les auteurs dans ce siècle-ci; il est difficile à quelqu'un qui s'est fait une réputation, bonne ou mauvaise, d'échapper à la traduction. J'ai eu l'occasion de voir le quatrième chant de _Childe-Harold_ traduit en ce que les Italiens nomment _versi sciolti_,--c'est-à-dire, un poème écrit en _vers blancs_, suivant le mode de la _stance spensérienne_, sans aucun égard aux divisions naturelles de la stance ou du sens. Si le présent poème, roulant sur un sujet national, éprouve le même sort, je prierai le lecteur italien de se rappeler qu'en échouant dans l'imitation de son grand _Padre Alighieri_, j'ai échoué à imiter ce que tous étudient et ce que peu comprennent, puisque, jusqu'à ce jour, on n'a pas encore déterminé le sens de l'allégorie du premier chant de l'_Enfer_, à moins que l'ingénieuse et probable conjecture du comte Marchetti ne soit considérée comme ayant décidé la question.

Mais j'obtiendrai d'autant mieux le pardon de mon insuccès, que je ne suis pas du tout sûr que mon succès fasse plaisir, puisque les Italiens, par un sentiment excusable de nationalité, sont particulièrement jaloux de tout ce qui leur reste de national--de leur littérature, et puisque, dans l'amertume de la guerre actuelle entre le classicisme et le romantisme, ils sont fort peu disposés à permettre à un étranger de les approuver ou de les imiter, et à ne pas trouver quelque blâme dans sa présomption ultramontaine[69]. Je le conçois aisément, sachant ce qu'on penserait en Angleterre d'un Italien qui imiterait Milton, ou bien encore si une traduction de Monti, de Pindemonte ou d'Arici était présentée, à la génération qui s'élève, comme un modèle pour leurs essais poétiques à venir. Mais je m'aperçois que ma préface dégénère en adresse aux lecteurs italiens, lorsque réellement je n'ai affaire qu'aux lecteurs anglais: et d'ailleurs, que le nombre en soit petit ou grand, je dois prendre congé des uns et des autres.

[Note 69: En français, _ultramontain_ signifie le plus ordinairement _ce qui existe en Italie_. Cela est simple; le mot, dans son étymologie, veut dire: _qui est au-delà des monts_. Pour un Français, un Italien est un ultramontain; mais pour un Italien, c'est l'Anglais, le Français, l'Allemand, etc., qui sont ultramontains. Ici, Lord Byron a employé le mot dans le dernier sens.

(_N. du Tr._)]

Chant Premier.