Œuvres complètes de lord Byron, Tome 04 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
Part 18
[Note 218: Je renvoie le lecteur au premier monologue de Prométhée dans Eschyle, lorsque sa suite l'a laissé seul, et avant l'arrivée du choeur des nymphes de la mer.]
6. Mais il n'en sera pas toujours de même:--l'étincelle a brillé:--voici que l'Espagnol basané ressent ses anciennes ardeurs; ce même courage qui repoussa les Maures durant huit cents longues années de mutuels massacres, le voilà qui renaît,--et où donc? sous ce climat de vengeance où jadis l'Espagne fut un synonyme du crime, où Cortès et Pizarre portèrent leurs bannières; le jeune continent renie enfin son nom de _Nouveau-Monde_: c'est le _vieil_ esprit d'indépendance qui ranime de son souffle brûlant les ames de ces corps dégradés, tel qu'autrefois il chassa le Perse loin du rivage où la Grèce _a été_:--mais, que dis-je? la Grèce revit à cette heure. Une cause commune rassemble en myriades unanimes les esclaves de l'est ou les îlotes de l'ouest: déployé sur les cimes des Andes et de l'Athos, le même étendard brille sur l'un et l'autre monde; l'Athénien ressaisit l'épée d'Harmodius, le guerrier du Chili abjure son maître étranger; le Spartiate se reconnaît encore pour Grec; la liberté naissante orne le cimier des Caciques. Vainement les despotes, qui débattent leurs intérêts sur l'autre bord, ferment l'oreille aux rugissemens de l'Atlantique réveillée: le flux impétueux s'avance par le détroit de Calpé[219], chemine légèrement à travers la France, terre à demi domptée, fond sur le berceau de l'antique Espagnol, et tente d'unir l'Ausonie à l'immense Océan: mais, éloigné de là pour un moment, et non pour toujours, il envahit la mer Egée, qui se rappelle le jour de Salamine.--C'est là, oui, c'est là que les vagues se soulevèrent, et non point pour être endormies par les victoires d'un tyran. Les peuplades isolées, perdues, abandonnées dans leurs pressans dangers par les chrétiens à qui elles donnèrent leur foi, les campagnes désolées, les îles ravagées, les discordes nourries, la fraude encouragée, les promesses de secours adroitement éludées, et tous ces froids délais de plus en plus prolongés dans l'unique espérance de s'assurer une proie,--voilà ce qui parlera assez haut, voilà comment la Grèce fera voir qu'un ami perfide est pire que l'ennemi le plus furieux. Mais c'est très-bien: la Grèce seule doit délivrer la Grèce, et non pas le barbare avec son masque de paix. Comment l'autocrate pourrait-il tout à la fois régner sur un parc de serfs, et rendre aux nations la liberté? Mieux vaut encore servir le hautain Musulman, que de grossir la caravane pillarde des Cosaques; mieux vaut travailler pour des maîtres, que de veiller, esclave des esclaves; devant la porte d'un château russe;--d'être dénombrés par troupeaux, traités comme un capital d'hommes, comme un immeuble vivant qui n'existe que pour l'esclavage, et donnés par milliers au premier courtisan qui sut capter la faveur du czar, tandis que le propriétaire immédiat ne goûte jamais le sommeil _sans_[220], songer aux déserts de la Sibérie. Ah! mieux vaut cent fois succomber à son désespoir; plutôt conduire le chameau que devenir le pourvoyeur de l'ours!
[Note 219: Détroit de Gibraltar. Calpé est l'une des colonnes d'Hercule.
(_N. du Tr._)]
[Note 220: Le mot est en français dans le texte, au lieu de _without_, sans aucune autre raison que celle du mètre.
(_N. du Tr._)]
7. Mais ce n'est pas seulement sous cet antique climat où la liberté date sa naissance avec la naissance du tems, ni seulement aux lieux où, plongée dans la nuit, la foule des Incas apparaît comme un nuage obscur;--non, ce n'est pas là seulement que l'aurore vient de renaître. La célèbre, la romantique Espagne repousse de nouveau les usurpateurs loin de son sol. Les légions romaines ou les hordes puniques ne demandent plus ses campagnes pour lice aux exploits de leurs glaives. Ni le Vandale, ni le Visigoth ne souillent plus les plaines qui abhorrent l'un et l'autre de la même haine. Le vieux Pélayo[221] ne rassemble plus sur sa montagne les braves guerriers qui léguèrent à leurs fils mille ans de combats: cette race a été semée et moissonnée; comme s'en souvient encore maintes fois le Maure qui soupire sur son triste rivage. Long-tems, dans la chanson du paysan et dans la page du poète, a vécu la mémoire d'Abencérage: les _Zégri_ et les anciens vainqueurs, à leur tour vaincus et captifs, sont rentrés dans le barbare pays d'où ils sortirent. Ils ont disparu,--eux, leur foi, leurs épées, leur empire. Mais ils ont laissé des ennemis plus antichrétiens[222] qu'eux-mêmes; le monarque bigot ou le prêtre bourreau[223], l'inquisition avec ses solennels bûchers, le sanglant _auto da fe_[224], dont la flamme se nourrit de chairs humaines, et que préside le Moloch catholique, froidement cruel, fixant avec joie son oeil inexorable sur cette flamboyante fête de mort. Le souverain, tour à tour trop sévère ou trop faible; l'orgueil se targuant de la paresse; les nobles abâtardis par une longue décadence; l'hidalgo avili; le paysan, moins dégénéré, mais encore plus dégradé; le royaume dépeuplé; une marine, jadis si fière, devenue oublieuse de la mer; les phalanges, jadis impénétrables, complètement désorganisées; la forge où se formaient les lames de Tolède, depuis long-tems oisive; les trésors étrangers affluant chez toutes les nations étrangères, hormis chez celle qui les acheta de son propre sang; cette langue elle-même, digne rivale de la langue de Rome, et naguères aussi commune aux peuples que leur idiôme maternel, désormais négligée ou même oubliée:--telle fut l'Espagne; telle, dorénavant, elle n'est, ni ne sera plus. Les plus terribles de ses ennemis, les usurpateurs de son sol, ont senti ce qu'a pu faire l'esprit de l'antique Numance ressuscité dans la Castille. Sus! sus! debout! indompté torréador! Le taureau de Phalaris renouvelle ses mugissemens. A cheval, noble hidalgo! ce n'est pas en vain que renaît le cri des anciens jours:--«Iago! et fermons l'Espagne[225]!» Oui, fermez-la dans l'enceinte de vos bataillons, élevez la barrière armée que rencontra Napoléon.--Une guerre d'extermination; les plaines désertes, les rues sans autres habitans que des cadavres; la sauvage Sierra, retraite de la troupe plus sauvage des guérillas aux panaches de vautour, de ces guerriers toujours prêts à fondre comme des éperviers sur leur proie; Saragosse désespérée, puissante encore dans sa chute; l'homme égal en force à un pur esprit, et la jeune fille brandissant son glaive mieux que l'amazone elle-même; le couteau d'Aragon[226], l'acier de Tolède, la fameuse lance de la chevaleresque Castille; la carabine catalane, toujours fidèle au but: les coursiers d'Andalousie en avant-garde; les torches allumées pour faire de Madrid une autre Moscou: enfin, l'esprit du Cid passé dans tous les coeurs:--voilà quelle a été, quelle est, quelle sera l'Espagne. Avance donc, ô France, pour conquérir--non pas l'Espagne, mais ta propre liberté.
[Note 221: Plus connu sous le nom de Pélage. Nous avons, d'après Lord Byron, donné le nom espagnol, avec sa véritable orthographe.
(_N. du Tr._)]
[Note 222: Le texte dit _Yet left more_ antichristian _foes than they_.
(_N. du Tr._)]
[Note 233: Le texte dit _boucher. The butcher priest_.
(_N. du Tr._)]
[Note 224: Acte de foi. Le texte anglais n'a conservé de l'espagnol que le mot _auto_ (_faith's red auto_): nous ne pouvions dire _auto_ de foi.
(_N. du Tr._)]
[Note 225: Ancien cri de guerre espagnol.]
[Note 226: Les Aragonais ont une adresse particulière à se servir de cette arme, et ils l'ont surtout déployée dans les dernières guerres contre les Français.]
8. Mais que vois-je? Un congrès! C'est le nom solennel qui rendit libre l'Atlantique! Pouvons-nous espérer même chose pour l'Europe vieillie et usée? A ce nom s'élèvent, comme autrefois l'ombre de Samuel devant les monarchiques regards de Saül, les prophètes de la jeune liberté, convoqués des lointains climats de Washington et de Bolivar; Henri[227], ce Démosthène des forêts, qui lança les foudres de sa voix contre le Philippe des mers; le stoïque Franklin, ombre énergique, enveloppée des feux célestes que sa main apaisa; et Washington, dompteur des tyrans. Les voilà tous qui s'éveillent, et qui nous commandent de rougir de nos vieilles chaînes ou de les briser. Mais, hélas! _qui_ sont-ils, ceux qui composent ce sénat d'élus destinés à racheter la foule? _Qui_ sont-ils, ceux qui renouvellent ce nom sacré, jusqu'alors départi aux conseils assemblés pour le bonheur du genre humain? Quels hommes se réunissent aujourd'hui à ce vénérable appel? C'est la sainte-alliance, qui dit que trois font tout. Terrestre trinité, qui revêt une apparence céleste, comme le singe contrefait l'homme! Unité pieuse, formée dans le dessein unique--de fondre trois sots en un Napoléon. Ah! l'Égypte eut des dieux raisonnables en comparaison des nôtres: ses chiens et ses boeufs connaissaient leur véritable place, et, demeurant en repos dans leur chenil ou leur étable, ils ne se souciaient que d'être bien et dûment nourris; mais aux nôtres, plus affamés, il faut encore quelque chose de plus, le pouvoir d'aboyer et de mordre, de répandre le sang et dévorer les chairs vivantes. Oh! combien étaient plus heureuses que nous les grenouilles du bon Ésope! car nous avons pour maîtres des soliveaux animés, qui étendent çà et là leur masse méchante, et accablent les nations sous leurs stupides coups, dans la crainte insensée de laisser quelque ouvrage à la cigogne révolutionnaire.
[Note 227: Ce Henri, célèbre patriote, est un des hommes les plus extraordinaires, et peut-être un des moins connus en Europe; il se distingua, dans la révolution de l'Amérique, par un talent merveilleux. Ce fut un _phénomène_, même pour un tems de révolution.
(_Note d'un édit. anglais_.)]
9. O trois fois heureuse Vérone, depuis que brille sur toi l'impériale présence de la nouvelle trinité! Fière d'un tel honneur, ton sol perfide oublie la tombe tant vantée de _tous les Capulets_, tes Scaliger,--(qu'était en effet _le grand chien_, «_can grande_», que je me hasarde de traduire, auprès de ces singes bien plus sublimes?)--ton poète Catulle, dont les vieux lauriers cèdent à ces lauriers nouveaux; ton amphithéâtre où les Romains siégèrent; le Dante dont tu accueillis l'exil; ton bon vieillard[228] pour qui le monde entier était dans ton enceinte, et qui ne savait point qu'il y eût quelque chose au-delà; ah! plût à Dieu que les hôtes royaux que tu renfermes lui ressemblassent au point de ne jamais sortir de tes murs! Courage! poussez mille cris de joie, gravez des inscriptions, élevez des monumens de honte pour dire à la tyrannie que le monde est dompté! Courez en foule au théâtre avec une rage de loyauté: la comédie n'est pas sur la scène, le spectacle est riche en rubans et en croix.
[Note 228: Le fameux vieillard de Vérone.]
Allons, bonne Italie, regarde à travers les barreaux de ta prison; applaudis, on te le permet: pour cela, tes mains chargées de fers sont libres.
10. Brillant spectacle! voyez le czar fat, l'autocrate des valses et des combats, aussi désireux d'un _bravo_ que d'un royaume, et tout aussi propre à manier un éventail qu'à porter un casque; beau comme un Calmouk, spirituel comme un Cosaque; ame généreuse tant qu'elle n'est pas atteinte par les frimas; se laissant à demi amollir par un dégel libéral, mais reprenant sa dureté première toutes les fois que le soleil levant est environné de nuages; sans autre objection à la vraie liberté, sinon que les nations deviendraient libres. Comme l'impérial dandy jase bien sur la paix! comme il est prêt à délivrer la Grèce, si les Grecs voulaient être ses esclaves! Avec quelle noblesse il a rendu aux Polonais leur diète, puis commandé à la belliqueuse Pologne de demeurer en repos! Avec quelle bonté il enverrait les aimables pulks[229] de la douce Ukraine faire la leçon à l'Espagne! Avec quelle majesté royale montrerait-il à la fière Madrid sa gracieuse personne, long-tems inconnue aux peuples du Sud! Bonheur acheté à bon marché, le monde entier le sait,--en ayant les Moscovites pour amis ou pour ennemis. Continue, monarque homonyme de l'illustre fils de Philippe!
[Note 229: Mot russe, par lequel on désigne particulièrement les bandes de Cosaques.
(_N. du Tr._)]
La Harpe, ton Aristote, te fait signe. Ce que fut la Scythie à l'ancien Alexandre, l'Ibérie le sera à toi et à tes Scythes. Jeune homme déjà un peu mûr, songe à ton prédécesseur sur les bords du Pruth: si sa destinée doit être aussi la tienne, tu as pour t'aider plus d'une vieille femme, mais point de Catherine[230]: l'Espagne aussi a des rochers, des rivières et des défilés;--l'ours peut tomber dans les piéges du lion. Les plaines ardentes de Xérès sont fatales aux Goths: crois-tu que le vainqueur de Napoléon doive céder à tes armes? Mieux vaut améliorer tes déserts, changer tes épées en socs de charrue, raser et laver tes hordes de Baskirs, arracher tes états à l'esclavage et au knout; que de t'engager tête baissée dans une route funeste, pour infester de tes hideuses légions la contrée où les lois sont aussi pures que le ciel. L'Espagne n'a pas besoin d'engrais: son sol est fertile, mais elle ne nourrit pas ses ennemis: ses vautours se sont rassasiés depuis peu; voudrais-tu leur fournir une nouvelle proie? Hélas! tu ne seras pas conquérant, mais pourvoyeur. Je suis Diogène, quoique Russes et Huns se tiennent devant mon soleil et celui de plusieurs millions d'hommes: mais si je n'étais pas Diogène, j'aimerais mieux me traîner comme un ver que d'être un _tel_ Alexandre! Soit esclave qui voudra: le cynique sera libre; son tonneau a des murailles plus dures que Sinope[231]; toujours il aura en main sa lanterne, pour découvrir sur le visage des monarques _un honnête homme_.
[Note 230: L'adresse de Catherine tira d'embarras Pierre, surnommé le Grand (sans doute, par pure courtoisie), lorsqu'il était entouré par les Musulmans sur les bords du Pruth.]
[Note 231: Patrie de Diogène le Cynique.
(_N. du Tr._)]
11. Et cependant, que fait la Gaule, terre prolifique des ultras _nec plus ultra_, et de leur bande de mercenaires? Que font ses chambres bruyantes, et sa tribune, où chaque orateur grimpe avant de trouver une parole, et quand elle est trouvée, entend pour réponse _le mensonge_, qui fait écho tout alentour? Les représentans de notre Grande-Bretagne daignent quelquefois écouter: un sénat gaulois a plus de langues que d'oreilles: _Constant_ lui-même, leur unique maître en débats politiques[232], doit se battre prochainement pour justifier en champ-clos son discours. Mais ceci coûte peu aux vrais Français, qui toujours aimèrent mieux combattre qu'écouter, fût-ce leur propre père. Qu'est-ce, en effet, que se tenir ferme devant les boulets, au prix de l'obligation d'être long-tems attentifs, et de ne jamais interrompre? Telle n'était point en vérité la méthode de la vieille Rome, lorsque Cicéron frappait de son tonnerre les échos du Forum: mais Démosthène a sanctionné le fait, en définissant l'éloquence _de l'action, toujours de l'action_.
[Note 232: Byron oublie le général Foy, Manuel, M. Royer-Collard, et tant d'autres orateurs dont le nom ne s'offre pas tout de suite à notre plume.
(_N. du Tr._)]
12. Mais où est le monarque? a-t-il dîné? ou bien gémit-il encore sous la pesante dette de l'indigestion? Les _pâtés_[233] révolutionnaires se sont-ils soulevés, et les royales entrailles se sont-elles changées en prison? Le mécontentement a-t-il mis les troupes en fermentation; ou bien _nulle_ fermentation n'a-t-elle suivi les perfides potages[234]? Les cuisiniers carbonari n'auraient-ils pas assez prodigué la carbonnade[235] à chaque service? ou les docteurs impitoyables auraient-ils conseillé la diète? Ah! dans tes regards abattus je lis que la France entière n'a pas d'autres instrumens de trahison que ses cuisiniers, ô bon et classique L--! Est-il, peux-tu dire, désirable d'être le _Désiré_? Pourquoi abandonnas-tu le calme le verdoyant séjour d'Hartwell, la table d'Apicius et les odes d'Horace, pour régir un peuple qui ne veut pas être régi, et qui aime beaucoup mieux un fesseur qu'un professeur[236]? Ah! les trônes ne cadraient ni à ton tempérament ni à ton goût, la table te voit bien mieux placé: doux épicurien, fait pour être un hôte aimable et un non moins bon convive, pour parler de littérature et connaître par coeur, _à moitié_ l'art du poète, et _à fond_ l'art du gourmand[237]; toujours érudit, de tems en tems spirituel, et gracieux quand la digestion le permet;--mais non pas né pour gouverner une terre asservie ou libre, la goutte était déjà pour toi un suffisant martyre!
[Note 233: Le mot est en français dans le texte.
(_N. du Tr._)]
[Note 234:
_Have discontented movements stirr'd the troops; Or have_ no _movements follow'd trait'rous soups_?
(_N. du Tr._)]
[Note 235:
_Have_ carbonaro _cooks not_ carbonadoed _Each course enough_?
(_N. du Tr._)]
[Note 236: C'est un jeu de mots analogue à celui du texte:
_And love much rather to be_ scourged _than_ schooled.
Le peuple français a enfin regimbé sous le fouet, et reconquis pour jamais sa liberté.
(_N. du Tr._)]
[Note 237: _A moitié, à fond_, sont en français dans le texte.
(_N. du Tr._)]
13. Et la noble Albion passera-t-elle sans recevoir d'un hardi Breton l'ordinaire phrase d'éloges? Ses arts,--ses armes,--et George,--et la gloire et les îles,--et l'heureuse Bretagne,--les sourires de la richesse et de la liberté,--les côtes blanchâtres et escarpées qui forcèrent l'invasion à se tenir au large,--le contentement des sujets à l'épreuve des taxes,--l'orgueilleux Wellington, avec son bec d'aigle si recourbé que son nez est le croc où il suspend le monde[238]!--et Waterloo,--et le commerce,--et--(chut! ne lâchons pas encore une syllabe sur les impôts, ni sur la dette)--et cet homme qu'on ne pleure jamais (assez), Castlereagh, dont le canif fendit l'autre jour une plume d'oie[239]--et _les pilotes qui ont triomphé de tous les orages_,--(mais, n'altérez pas un nom, même pour la rime.)[240]» Voilà les lieux communs, jusqu'ici chantés si souvent, qu'à mon sens, nous n'avons plus désormais besoin de les chanter; on les trouve partout dans tant de volumes qu'il n'y a aucune nécessité que vous les trouviez ici. Toutefois, il nous reste encore l'espérance d'un _régime_, conforme à la raison, et, ce qui est plus étrange, à la _rime_[241]; ton génie nous permet de l'espérer, ô Canning! toi qui, homme d'état par éducation, mais, né homme d'esprit, ne pus jamais, même dans cette stupide chambre, abaisser ton poétique enthousiasme à une prose froide et plate: notre dernier, notre meilleur, notre unique orateur, moi, je puis te louer,--ce que les torys ne font plus, ou du moins pas autant;--ils te haïssent, grand homme, parce que tu les soutiens encore moins que tu ne leur en imposes. La meute se rassemblera dès que le chasseur aura crié: holà! elle le suivra, bande docile, partout où il la conduira. Mais ne t'y méprends pas; leurs hurlemens ne sont pas des cris d'amour, leur aboiement après le gibier n'est pas un éloge. Encore moins fidèles que la troupe quadrupède, les bipèdes, au moindre soupçon d'odeur, reviendraient sur leurs pas. Les liens qui attachent ta selle ne s'ont pas encore tout-à-fait sûrs, et l'on ne peut pas se fier beaucoup aux jarrets du royal étalon. Le lourd et vieux cheval blanc est enclin à broncher, à ruer, à se laisser parfois, lui et son cavalier, dans la boue. Mais que vois-je? l'animal est saignant.
[Note 238: _That nose, the hook where he suspends the world_.
_Naso suspendit adunco_.
(HORACE.)
Le poète romain applique cette expression à un homme qui était simplement impérieux envers son ami.]
[Note 239: _Whose pen-knife slit a goose-quill t'other day_: il y a un jeu de mots intraduisible, _quill_ ayant un double sens, celui de _plume_ et celui de tuyau, et indiquant par là l'artère carotide que Castlereagh se coupa.
(_N. du Tr._)]
[Note 240: Toutes ces phrases sont des lambeaux de Southey et autres poètes courtisans; la dernière parenthèse indique qu'un de ces poètes avait altéré, pour la justesse de la rime, le nom de son héros.
(_N. du Tr._)]
[Note 241:
_Yet something may remain perchance to_ chime _With reason, and, what's stranger still, with_ rhyme.]