Œuvres complètes de lord Byron, Tome 04 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore

Part 17

Chapter 173,854 wordsPublic domain

Ces tentatives faites pour transplanter le temple de Vesta d'Italie en Angleterre, honorent peut-être le patriotisme ou la magnificence de feu lord Bristol; mais elles ne peuvent être considérées comme une preuve de goût ou de jugement.

(_Ibid_, page 419.)]

[Note 198a: _Bleak walls_, et non pas _Black walls_, comme M.A.P. l'a entendu.

(_N. du Tr._)]

[Note 199: Bombardement de Copenhague.

(_N. du Tr._)]

«Regarde votre Espagne: elle presse la main qu'elle hait, mais la presse avec froideur et vous pousse hors de ses foyers. Portes-en témoignage, noble Barossa, tu peux dire quels guerriers bravement combattirent et bravement moururent, tandis que la Lusitanie, bonne et chère alliée, ne peut envoyer qu'un petit nombre de soldats qui fuient presque aussi souvent qu'ils combattent: ô glorieuse prouesse! vaincu par la famine cruelle, le Gaulois se retire une fois, et tout est fini! Quand donc Pallas vous enseigna-t-elle qu'une seule retraite de l'ennemi réparait trois longues olympiades[200] de défaites?

[Note 200: Une olympiade est un intervalle de quatre ans.

(_N. du Tr._)]

«Enfin regarde ta patrie elle-même: vous n'aimez pas arrêter vos regards sur le hideux sourire de l'extrême désespoir. Votre cité est dans le deuil, malgré le bruit étourdissant de vos fêtes: ici expire la misère affamée, et plus loin rôde le vol. Vois, tous les citoyens ont perdu _plus_ ou _moins_, aucun avare ne tremble quand il n'y a plus rien. Qui osera jamais dire: _Heureux papier, symbole du crédit_[201]! Ce papier surcharge, comme le plomb; l'aile fatiguée de la corruption. Pourtant Pallas tira par l'oreille tous les premiers négociateurs des emprunts: mais ces messieurs dédaignaient alors d'écouter les dieux et les hommes. Un seul, tout repentant qu'un état fasse banqueroute, invoque Pallas, mais l'invoque trop tard: puis il se prend de belle passion pour ****[202]; il s'incline devant ce mentor, qui cependant n'a jamais été ami de Pallas. Les sénats écoutent celui qu'ils n'avaient jamais encore écouté, sénats jadis trop dédaigneux, et maintenant non moins absurdes. Telles autrefois les grenouilles raisonnables jurèrent foi et hommage au soliveau souverain; ainsi vos législateurs saluèrent leur idole patricienne, comme l'Égypte choisit un oignon pour Dieu. Maintenant, bonne chance,--jouissez de l'heure qui vous reste; allez,--saisissez l'ombre de votre puissance évanouie; déclamez sur le mauvais succès de vos plans les plus chers, votre force est un nom, votre orgueilleuse richesse un rêve. Il n'est plus cet or, dont le genre humain s'émerveillait, et des pirates font trafic de tout ce qui en est resté[203]. Désormais, plus de soldats gagés qui de contrées voisines et lointaines se précipitent en foule à une guerre mercenaire; le commerçant oisif languit sur un quai inutile au milieu des ballots qu'aucun navire ne peut emporter, ou retourne voir ses marchandises se pourrir pièce à pièce dans ses magasins encombrés: l'ouvrier mourant de faim brise son métier qui se rouille, et dans son désespoir se révolte contre la commune misère. Puis, dans le sénat de votre état en décadence, montre-moi l'homme dont les conseils aient quelque poids. Vaine est aujourd'hui la voix dont les accens commandaient naguère l'obéissance. Les factions elles-mêmes cessent de charmer une terre factieuse, tandis que les sectes rivales ébranlent une île, soeur de l'Angleterre, et allument d'une main furieuse le bûcher qui couronnera leur mutuelle destruction.

[Note 201:

_Blest paper credit, last and best supply, That lends corruption lighter wings to fly_.

(POPE cité par Lord Byron.)

«Heureux papier, symbole du crédit, la dernière et la meilleure des ressources, qui prête au vol de la corruption une aile plus légère.»

(_N. du Tr._)]

[Note 202: _The deal and dover trafiqueurs_ in specie.]

[Note 203: Voir la dernière note de la page précédente.]

«C'en est fait, c'est fini, puisque Pallas a vainement averti, elle abdique le sceptre; les furies règnent en sa place, elles agitent dans tout le royaume leurs torches flamboyantes, et de leurs mains redoutables déchirent ses entrailles. Mais un effort convulsif reste encore à faire, et la Gaule doit pleurer avant que de charger Albion de ses chaînes. Les pompeux étendards de la guerre, les bataillons brillans et gaîment équipés que suit le sourire de la farouche Bellone; la trompette d'airain et le tambour d'électrique influence; qui portent défi à l'ennemi avant l'action; le héros tressaillant à l'appel de sa patrie; la gloire qu'il s'assure en tombant sur le champ d'honneur: voilà ce qui remplit un jeune coeur de visions enivrantes, et le porte à anticiper avant l'âge les joies des combats. Mais écoute une leçon que tu peux recevoir encore; la mort seule n'est qu'un faible prix des lauriers militaires. Ce n'est pas au fort de la mêlée que le génie du mal se complaît; pour lui, un jour de bataille est un jour de merci: mais après l'affaire, après la victoire, quoiqu'il soit abreuvé de sang, il n'a fait que commencer ses ravages:--ses plus grands exploits, vous ne les connaissez encore que de nom;--le paysan massacré, la pudeur outragée, les maisons saccagées et les moissons pillées, tout cela convient mal à des hommes qui ont vécu dans un état libre. Dis, de quel oeil les bourgeois fuyant dans la plaine apercevront-ils l'incendie de la ville? Comment verront-ils la longue colonne de flammes agiter son ombre rouge sur la Tamise épouvantée[204]? Hé bien!--n'en murmure pas, ô Albion! car c'est ton flambeau qui alluma ces feux de ruine et de mort depuis le Tage jusqu'au Rhin: si ces feux éclataient sur ton rivage maudit, réponds, interroge ton coeur, ne les as-tu pas mérités? _Mort pour mort_, telle est la loi du ciel et de la terre. Qui déclara la guerre, en regrettera vainement les horreurs.»

[Note 204: _Shake_ his _red shadow o'er the startled Thames_.

Vers que Lord Byron a textuellement répété dans la 6e pièce des _Miscellanées_, excepté le pronom _his_, qui est remplacé par _its_. Nous avons déjà eu occasion de signaler quelques emprunts que Byron s'était faits à lui-même.

(_N. du Tr._)]

FIN DE LA MALÉDICTION DE MINERVE.

L'AGE DE BRONZE, OU CARMEN SECULARE ET ANNUS HAUD MIRABILIS.

_Impar_ congressus _Achilli_.

Ce poème fut composé à l'époque et à l'occasion du congrès de Vérone, en 1822-23.

(_N. du Tr._)

L'AGE DE BRONZE.

1. Le _bon vieux tems_--(car le vieux tems est toujours bon),--le _bon vieux tems_ n'est plus; le présent pourrait le valoir, si l'on voulait: de grandes choses ont été et sont encore, et de plus grandes ne demandent pour naître que la volonté des simples mortels; un plus vaste espace, un champ plus neuf est ouvert à ceux qui jouent leur jeu _sous la voûte du ciel_. Je ne sais si les anges pleurent, mais les hommes ont assez pleuré,--et pourquoi?--pour pleurer encore.

2. Toute chose est frondée,--bonne ou mauvaise, n'importe. Lecteur! souviens-toi que, lorsque tu n'étais qu'un jouvenceau, Pitt était tout pour l'Angleterre; ou s'il n'était pas tout, peu s'en fallait, et son rival lui-même n'était pas bien loin de le regarder comme tel. Nous-mêmes, oui, nous-mêmes avons vu les géans, enfans du génie, paraître, comme les Titans, face à face;--Athos et Ida, avec un océan d'éloquence dont les libres flots bouillonnaient entre les deux colosses, comme les vagues rugissantes de la mer Égée entre la Grèce et la Phrygie. Mais où sont-ils,--ces rivaux?--quelques pieds de terre séparent l'un et l'autre linceul. De quelle paix, de quel pouvoir est douée la tombe qui réduit tout au silence! abîme dont les ondes, sans bruit et sans orages, engloutissent le monde. _La poussière retourne en poussière_, voilà un thème bien vieux; mais tout n'est pas encore dit. Le tems n'adoucit pas cette loi terrible;--toujours le ver déroule ses froids replis; le sépulcre garde sa forme,--qui, variée au dehors, pour tous au-dedans est la même; quel que soit l'éclat de l'urne funéraire, la cendre demeurera toujours glacée. Quoique la momie de Cléopâtre traverse la mer où Marc-Antoine abandonna l'empire pour suivre cette reine; quoique l'urne d'Alexandre soit offerte en spectacle dans ces contrées à lui-même inconnues dont il souhaitait la conquête en pleurant:--combien enfin nous semblent vains et pis que vains les désirs de l'insensé guerrier, les pleurs du monarque macédonien! Il pleurait faute de mondes à conquérir!--La moitié des peuples de la terre ne sait pas son nom; ou sait tout au plus sa naissance, sa mort et quels pays il désola; tandis que la Grèce, sa patrie, désolée à son tour, a tout perdu sans même gagner la paix de la désolation. _Il pleurait faute de mondes à conquérir_! Lui qui ne conçut jamais le globe terrestre, il tremblait de n'en pas avoir assez! et pourtant il ignorait même l'existence de ce pays bruyant d'affaires, de cette île septentrionale qui possède aujourd'hui l'urne du conquérant sans avoir jamais connu son sceptre.

3. Mais où est-il, le moderne conquérant, homme encore plus puissant, qui, sans être né roi, attela les monarques à son char; le nouveau Sésostris, traîné naguère par ces esclaves couronnés, qui, délivrés maintenant du harnois et du mors, pensent avoir des ailes, et dédaignent la poussière où tout-à-l'heure ils rampaient enchaînés aux roues de l'empire du chef suprême? Oui!--où est-il, le _champion et l'enfant_[205] de tout ce qui est grand ou petit, sage ou insensé? ce joueur de royaumes, avec les trônes pour enjeu, la terre pour tapis,--et pour dés, les ossemens humains? Contemple le grand résultat: vois cette île lointaine et solitaire, et, suivant l'impulsion de ta nature, pleure ou souris. Gémis d'apercevoir l'aigle altier réduit dans son courroux à ronger les barreaux de son étroite cage; souris de surprendre le vainqueur des nations s'abaissant chaque jour à chicaner pour le manger et le boire; pleure en le voyant durant son repas se chagriner pour quelques plats trop peu garnis, pour le vin fourni trop chichement, pour de misérables querelles sur de misérables objets. Est-ce là l'homme qui châtiait ou festoyait les rois? Vois les balances où son destin se pèse,--le certificat d'un chirurgien et les harangues d'un noble comte! Le retard d'un buste, le refus d'un livre, voilà ce qui peut troubler le sommeil de celui qui tint en éveil le monde entier. Est-ce bien là, en vérité, le dompteur des grands de la terre, lui qui maintenant est l'esclave de tout ce qui peut tracasser et irriter,--du vil geôlier, de l'espion qui partout se glisse, de l'étranger qui, ses notes en main, porte sur tout un regard curieux? Plongé dans un cachot, il aurait encore été grand. Mais combien fut bas, combien petit ce moyen terme entre une prison et un palais, cet état d'humiliation où peu d'ames purent comprendre ce qu'il avait à souffrir! Vaines furent ses plaintes:--mylord[206] présente le bill; ce qu'il faut d'alimens et de vin est dûment réglé. Vaine fut sa maladie:--jamais climat ne fut si pur d'homicide,--en douter c'est un crime; et le chirurgien qui soutint la cause de l'illustre captif a perdu sa place, mais en obtenant les applaudissemens du monde. Mais souris maintenant:--quoique les angoisses du cerveau et du coeur dédaignent et défient les tardifs secours de l'art; quoiqu'il n'y ait autour du lit de mort que ces rares amis, compagnons de l'exil, et le portrait de ce bel enfant que son père n'embrassera jamais;--quoique à cette heure même s'éteigne le génie que le genre humain vénéra long-tems et vénère encore:--souris,--car l'aigle enchaîné brise ses fers, et regagne des sphères plus élevées que ce monde-ci.

[Note 205: _The champion and the child_.

Lord Byron a eu sans doute en vue la qualification expressive que M. Pitt appliqua à Bonaparte: «_The child and champion of jacobinism_; l'enfant et le champion du jacobinisme.»

(_Note d'un éditeur anglais_.)]

[Note 206: Lord Castlereagh, marquis de Londonderry.

(_N. du Tr._)]

4. Oh! si cet esprit, qui prend l'essor vers le ciel, conserve encore un obscur souvenir de son règne brillant, combien il doit sourire, en abaissant son regard sur la terre, à voir le peu qu'il fut, le peu qu'il voulut être! Oui, quoiqu'il ait imposé son nom à un empire plus vaste que son ambition presque sans bornes; quoique tour à tour, placé au faîte de la gloire, plongé dans le plus profond abîme de revers, il ait goûté les douceurs et l'amertume de la puissance; quoique les rois, à peine échappés d'esclavage, aient voulu dans l'accès de leur joie se faire les singes de _leur_ tyran: combien il doit sourire en se tournant vers ce tombeau solitaire, le plus noble monument qui s'élève au-dessus des flots[207]! Oui, quoique son geôlier, rigoureux jusqu'au dernier moment, ait pu à peine se persuader que le plomb du cercueil fût une prison sûre, et qu'il n'ait pas permis de tracer une misérable ligne qui datât la naissance et la mort de l'homme caché sous le sépulcre,--ce nom consacrera le rivage jusqu'alors ignoré, c'est un talisman dont jamais la vertu n'a échoué, excepté pour celui qui le porta. Les flottes qui fendent les vagues devant la brise d'orient entendront leurs matelots saluer Sainte-Hélène du haut des mâts. Quand la colonne triomphale de la Gaule ne s'élèvera plus qu'au milieu du désert comme aujourd'hui la colonne de Pompée, le rocher qui possédera ou du moins aura possédé l'illustre cendre, couronnera l'Atlantique comme ferait le buste du grand homme, et la nature toute-puissante environnera ses augustes funérailles de plus d'honneur que l'avare envie n'en refuse. Mais que lui importe, à lui, tout cela? Le désir de la gloire touche-t-il un pur esprit ou une argile ensevelie?--Le héros mort prend-il quelque souci de son tombeau? aucun, s'il sommeille,--et pas davantage s'il existe. Son ombre plus clairvoyante sourira à la grossière caverne de cette île hérissée de rochers, comme si ses restes eussent trouvé pour demeure dernière l'antique Panthéon ou la copie gauloise du temple romain. Lui, il n'en a pas besoin. Mais la France sentira la nécessité de cette faible mais dernière consolation[208]; honneur, gloire, loyauté, tout l'oblige à réclamer les ossemens de son empereur pour élever au-dessus une pyramide de trônes, ou, quand elle engagera le combat, en former, comme de la cendre de Dugueselin[209], un victorieux talisman. Mais quoiqu'il en soit aujourd'hui,--le tems viendra peut-être où son nom battra l'alarme comme le tambour de Ziska[210].

[Note 207: _The proudest sea-mark that o'ertops the wave_!

Mot à mot, l. p. n. _balise_ q. s'é., etc. Nous avons craint d'employer cette expression technique de la langue des marins, parce qu'elle est fort peu connue.--Quand nous sommes inexacts, nous en avertissons toujours le lecteur.

(_N. du Tr._)]

[Note 208: La prophétie de Lord Byron se réalise aujourd'hui. (_N. du Tr._)]

[Note 209: Dugueselin mourut durant le siége d'une ville[209a]. Elle se rendit, et les clefs en furent apportées et placées sur la bière du capitaine breton, en sorte que la place parut se rendre à ses mânes.]

[Note 209a: Châteauneuf de Randon, dans le Gévaudan (Lozère).

(_N. du Tr._)]

[Note 210: Jean Ziska, gentilhomme bohémien, chef des Hussites. A sa mort, il ordonna que son corps fût laissé sans sépulture, et que l'on fît de sa peau un tambour: il assurait que les ennemis prendraient la fuite aussitôt qu'ils en entendraient le bruit. On dit que les Hussites accomplirent sa volonté, et qu'en effet les catholiques s'enfuirent en plusieurs batailles au bruit de ce tambour.

(_N. du Tr._)]

5. O ciel, dont il fut en puissance une image! O terre, dont il fut une noble créature! Et toi, île pour long-tems illustre, qui vis l'aiglon sans plumes sortir de sa coquille[211]! Alpes, qui le contemplâtes, à l'aurore de son vol, planer vainqueur en cent combats! Rome, qui le vis surpasser les exploits de ton César!--(Hélas! pourquoi, lui aussi, franchit-il le Rubicon,--le Rubicon des droits de l'homme réveillé à la liberté,--et cela pour se mêler au troupeau vulgaire des rois et de leurs parasites?) Égypte, où les Pharaons, oubliés dans ces tombeaux dont la date est perdue, se levèrent de leur long sommeil, et frémirent, au fond de leurs pyramides, d'entendre retentir à leur oreille les foudres d'un nouveau Cambyse, tandis que les ombres de quarante siècles[212] bordaient, comme des géans étonnés, les ondes fameuses du Nil, ou, du haut de l'immense pyramide, regardaient le désert peuplé de combattans, qui, comme sortis de l'enfer, jonchaient de leurs cadavres les sables stériles pour engraisser cette terre jusqu'alors privée de culture! Espagne, qui, oubliant un moment le Cid, vis la bannière tricolore insulter Madrid! Autriche, dont la capitale fût deux fois prise et deux fois épargnée, et qui récompensas la clémence par la trahison! Vous, race de Frédéric!--vous, Frédérics de nom et en perfidie,--qui avez tout hérité de votre père, sauf sa gloire;--qui, tombés par terre à Iéna, tombés à genoux à Berlin[213], ne vous relevâtes que pour suivre le vainqueur! Et vous qui demeurez où demeura Kosciusko, qui vous souvenez encore de n'avoir pas acquitté la sanglante dette de Catherine Pologne! où l'ange de la vengeance passa, mais qu'il laissa comme il l'avait trouvée, toujours déserte, oublieuse de tes imprescriptibles droits, de ton peuple distribué en lots et de ton nom éteint, de tes soupirs pour la liberté, de tes longues et abondantes larmes, de ce son qui froisse l'oreille du tyran--Kosciusko! aux armes!--aux armes!--aux armes!--la guerre a soif du sang des serfs et de leur czar: le soleil brille sur les minarets de Moscou, cité à demi barbare, mais c'est un soleil couchant.--Moscou! limite de la longue carrière du héros,--en vain le désir de te voir arracha jadis à l'indomptable Charles[214] une larme glacée;--_lui_, il te vit;--mais comment? avec tes clochers et tes palais en proie à un commun incendie. Oui, le soldat y prêta sa mèche enflammée, le paysan donna le chaume de sa cabane, le marchand livra ses magasins, le prince son château,--et Moscou ne fut plus! O le plus sublime des volcans! les feux de l'Etna pâlissent devant les tiens, et les perpétuelles flammes de l'Hécla sont peu de chose: le cratère du Vésuve n'offre plus qu'un spectacle usé, bon pour des _touristes_[215] ébahis: toi seul restes sans rival jusques à l'embrasement futur où doivent expirer tous les empires. Et toi; autre élément, non moins fort et non moins sévère pour donner aux conquérans une leçon dont ils ne profiteront pas, toi, dont l'aile glacée frappa de défaillance l'armée ennemie, et fis tomber un héros à chaque flocon de neige; combien tes victimes souffrirent sous les coups de ton bec engourdissant et les étreintes de ta serre muette, jusqu'à ce que les bataillons succombassent à une dernière et unique angoisse! Vainement la Seine cherchera sur ses rives les rangs serrés de ses joyeux soldats: vainement la France rappellera sous l'ombre de ses vignes ses jeunes enfans; leur sang coule à flots plus pressés que ses vins, ou, durci en glace humaine, reste immobile dans ces momies congelées qui gisent dans les plaines polaires. Vainement l'Italie voudrait réchauffer, sous le large disque de son soleil, ses guerriers, qui, vaincus par l'hiver, disent adieu pour jamais aux rayons de l'astre de vie. De tous les trophées amassés par la guerre, que restera-t-il au retour? Le char brisé du conquérant! son courage encore tout entier! De nouveau le cor de Roland a sonné, et non pas en vain. Lutzen, où le monarque suédois périt jadis au milieu de la victoire[216], voit Napoléon triompher, mais hélas! ne le voit pas mourir. Dresde, regarde trois despotes fuir devant leur souverain,--souverain comme auparavant; mais la fortune épuisée abandonne son favori, et la trahison de Leipsick oblige à la fuite le mortel jusqu'alors invaincu; le chacal saxon délaisse le lion pour se faire le guide de l'ours, du loup et du renard; le roi des forêts rétrograde jusques à son antre, ressource dernière de son désespoir, mais il n'y trouve point asile! Oui, contrées qu'il a parcourues, je vous atteste une à une, et toutes ensemble[217]! O France, dont les vastes et belles campagnes furent foulées comme une terre ennemie, et disputées pied à pied jusqu'à ce que la trahison, qui seule triompha de lui, eût de la colline de Montmartre promené ses regards sur Paris abattu! Et toi, île qui aperçois de tes remparts la riante Étrurie, toi, refuge momentané de l'orgueilleux héros, toi dans les bras de qui le jeta le danger, fiancée qui le pleures encore! O France, reconquise par une simple marche à travers un immense arc de triomphe! ô sanglant et trois fois inutile Waterloo, qui prouves comme les sots peuvent aussi avoir leur heureuse fortune, gagnée moitié par bévue, moitié par perfidie! O sombre Sainte-Hélène, avec ton geôlier cruel,--écoute, écoute Prométhée[218], du haut de son rocher, en appeler à la terre, à l'air, à l'océan, à tout ce qui sentit ou sent encore sa puissance et sa gloire, à tous ceux qui entendront un nom éternel comme le cours des ans: il leur enseigne une maxime si long-tems, si souvent, si vainement enseignée,--il leur apprend à ne jamais forfaire au devoir. Un seul pas dans la vertu eût fait de cet homme le Washington de mondes asservis: un seul pas dans la route contraire a livré son nom aux caprices des vents; roseau de la fortune et fléau des trônes, il fut de la renommée le Moloch ou le demi-dieu, le César de sa patrie, l'Annibal de l'Europe, mais sans une chute aussi honorable que la leur. Pourtant la vanité même aurait pu lui enseigner un chemin plus sûr vers la gloire où il aspirait, en lui montrant sur la stérile page de l'histoire dix mille conquérans pour un seul sage. Tandis que vers les cieux monte la paisible mémoire de Franklin,--de Franklin, calmant la foudre qu'il fit descendre d'en haut, ou tirant du sein d'une terre non moins embrasée la liberté et la paix pour une nation fière d'un tel enfant; tandis que Washington est un cri de ralliement qui ne périra qu'avec les échos des airs; tandis que l'Espagnol lui-même, si avide d'or et de guerre, oublie Pizarre pour proclamer le nom de Bolivar:--hélas! pourquoi faut-il que cette même Atlantique, qui donna le signal de la liberté, ceigne le tombeau d'un tyran,--roi des rois, et pourtant esclave des esclaves; de celui qui rompit les fers de tant de millions d'hommes pour reconstruire la chaîne que son bras avait mise en pièces, et qui méconnut les droits de l'Europe et les siens propres pour tomber entre un cachot et un trône.

[Note 211: _That saw'st the unfledged eaglet chip his shell_.

Mot à mot, _amenuiser_, amincir sa coquille. Nous trouvons une métaphore pareille dans ce beau vers d'_Hernani_, que des _gens d'un goût difficile_ ont dit avoir _odeur de cuisine_..... Pauvres gens!

J'écraserais dans l'oeuf ton aigle impériale.

(_N. du Tr._)]

[Note 212: Imité de Napoléon.

(_N. du Tr._)]

[Note 213: _Who_ crushed _at Iena_, crouched _at Berlin_, etc. Nous avons essayé de rendre ce jeu de mots par un équivalent. Ce n'est pas la première fois que nous signalons les calembours, ou, pour parler plus noblement, les paronomases de Byron, même dans un sujet sérieux.

(_N. du Tr._)]

[Note 214: Charles XII, roi de Suède.

(_N. du Tr._)]

[Note 215: En Angleterre, on regarde les voyages comme le complément d'une éducation libérale. Un jeune homme doit faire son _tour_, et l'on nomme _tourist_ celui qui parcourt ou a parcouru la France, la Suisse, l'Italie, etc.

(_N. du Tr._)]

[Note 216: Gustave-Adolphe, père de Christine, périt en 1632, à la bataille de Lutzen, qu'il gagna sur les Impériaux. Tout le monde sait que Bonaparte gagna aussi à Lutzen, en 1813, une grande bataille.

(_N. du Tr._)]

[Note 217: Le texte anglais s'exprime avec une concision merveilleuse, que j'ai crue intraduisible, et qui m'a presque obligé à une paraphrase.

_Oh ye! and each, and all_!

(_N. du Tr._)]