Œuvres complètes de lord Byron, Tome 04 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore

Part 15

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3. Alors l'ame est accablée d'un froid égal à celui de la mort: elle n'a plus de sympathie pour les misères d'autrui, à peine rêve-t-elle de sa propre misère. Le souffle de la bise enchaîne la source de nos pleurs: les étincelles que l'oeil peut encore lancer partent d'une larme glacée.

4. Mille saillies peuvent encore jaillir de notre bouche, une folle gaîté distraire notre sein de ses soupirs, au milieu de ces nuits qui ne nous ramènent plus l'espérance du repos: mais c'est ainsi qu'autour d'une tour ruinée s'entrelacent les feuilles du lierre; tout est vert et frais en dehors, mais au dedans il n'y a rien que ruine et poussière grisâtre.

5. Oh! que ne puis-je sentir comme j'ai senti jadis,--être ce que j'étais, ou pleurer comme je pleurais naguère sur mainte scène évanouie! Comme une fontaine trouvée dans le désert nous semble douce, quelque saumâtre qu'elle soit; ainsi au milieu des ruines arides de la vie, c'est avec délices que je répandrais ces larmes.

LXII.

STANCES A METTRE EN MUSIQUE.

1. Parmi les filles de la beauté il n'en est aucune dont les attraits aient autant de magie que les tiens: et comme une sérénade sur les eaux, ainsi ta voix m'est douce, alors que tes accens paraissent maintenir le calme de l'océan charmé que les flots demeurent immobiles et brillent d'un paisible azur, et que les vents semblent endormis dans un doux rêve.

2. Cependant la lune en plein minuit entrelace ses brillans reflets sur l'abîme des ondes, qui se soulèvent avec grâce comme le sein d'un enfant qui sommeille. L'ame s'abaisse devant toi pour t'écouter et t'adorer, toute émue, mais d'une douce émotion, comme les vagues d'une mer d'été.

LXIII.

VERS IMPROVISÉS PAR LORD BYRON, POUR SON AMI T. MOORE, ESQ., AUTEUR DE LALLA ROOKH.

1. Ma chaloupe m'attend près du rivage, et mon navire en pleine mer. Mais avant le départ voici, Tom Moore, une double santé pour toi.

2. Voici un soupir pour ceux qui m'aiment, un sourire pour ceux qui me haïssent, et, sous quelque ciel que je navigue, voici un coeur prêt à toutes les destinées.

3. Quoique l'océan rugisse autour de moi, il me portera encore sur ses flots. Dût un désert m'environner, il y aurait peut-être des sources à découvrir.

4. Fût-ce la dernière goutte de la fontaine, avant que ma poitrine haletante rendît le dernier souffle de ma vie, là je boirais encore à ta mémoire.

5. Cette onde, ainsi que le vin d'aujourd'hui, ne servirait à mes libations que pour souhaiter--paix et bonheur à tes amis et aux miens! à toi paix et bonheur, Tom Moore!

FIN DES MISCELLANÉES.

MÉLODIES HÉBRAIQUES.

Ces petits poèmes furent composés par Lord Byron à la demande de son ami le docteur Kinnaird, pour faire partie d'un recueil de mélodies hébraïques, analogues aux _Mélodies Irlandaises_ de Tom Moore. Ils furent mis en musique par MM: Braham et Natham.

MÉLODIES HÉBRAIQUES.

I.

ELLE MARCHE PAREILLE EN BEAUTÉ.

1. Elle marche pareille en beauté à la nuit d'un horizon sans nuage, et d'un ciel étoilé. Tout ce que l'ombre et la lumière ont de plus ravissant, se trouve dans sa personne et dans ses yeux. Tendre et moëlleuse splendeur que le ciel refuse aux feux orgueilleux du jour!

2. Un trait brillant de moins, un trait obscur de plus: et moitié moindre eût été la grâce ineffable de cette ondoyante chevelure, noire comme le plumage du noir corbeau; moitié moindre la grâce de ce visage, miroir limpide des pensées douces et paisibles qui occupent une ame pure, une ame digne du plus chaste hommage.

3. Ces joues et ce front d'apparence si douce, si calme, et néanmoins si éloquente; ces sourires dont le triomphe est sûr; ces couleurs dont l'éclat éblouit, tout enfin ne révèle que des jours passés dans la vertu, un esprit en paix avec la terre, un coeur dont l'amour est innocent.

II.

HÉLAS! QU'EST DEVENUE LA HARPE DU ROYAL MÉNESTREL.

1. Hélas! qu'est devenue la harpe du royal ménestrel, la harpe du souverain des hommes, du bien-aimé du ciel, la harpe que la mélodie sacrée sanctifia par de plaintifs accens, nés du coeur--et du coeur le plus tendre! O Mélodie, redouble tes larmes: ces cordes magiques sont brisées. Naguères cette harpe adoucit les hommes aux entrailles de fer, elle leur donna les vertus qu'ils n'avaient pas. Quelle oreille fut assez sourde, quelle ame assez froide pour ne pas se réveiller, pour ne pas s'embraser au son de cette lyre, qui, bien plus que le trône, fit la puissance de David?

2. Cette harpe chanta les triomphes de notre roi; elle glorifia notre Dieu; elle éveilla les joyeux échos des vallées, força les cèdres à se courber de respect, les montagnes à tressaillir d'allégresse; elle aspira au ciel et y laissa, enfin, ses accords que depuis lors on n'entend plus ici-bas. Mais toujours la piété, mère d'un saint enthousiasme, élève l'essor de notre ame jusques à ces chants qui nous semblent venir de la voûte céleste dans des songes ravissans, que la resplendissante lumière du jour ne saurait interrompre.

III.

SI DANS CE MONDE CÉLESTE.

1. Si dans ce monde céleste, qui nous reçoit au delà des limites du nôtre, l'amour survit avec nous, si l'être chéri nous garde son coeur, si son oeil est le même, hormis les larmes,--bénies soient ces sphères inconnues aux pas des mortels! Combien il serait doux de mourir à cette heure même! oui, de prendre l'essor loin de la terre, et d'anéantir toutes nos craintes dans ta lumière,--ô éternité!

2. Ainsi doit-il en être de nous. Ce n'est pas pour nous-mêmes que nous tremblons au bord de l'abîme, qu'au moment de le franchir nous nous attachons encore avec force au dernier anneau de la vie. Oh! dans cet avenir où nous allons, espérons posséder le coeur qui nous comprend, boire avec un être aimé les ondes immortelles, et lier à jamais notre ame à la sienne!

IV.

LA SAUVAGE GAZELLE.

1. La sauvage gazelle peut encore jouer et bondir sur les collines de Juda, encore boire aux sources vives qui arrosent la terre sacrée: ses pas aériens, ses regards fiers peuvent promener partout leur essor indompté[170].

[Note 170:

_Its airy step and glorious eye May glance in tameless transport by_:--

M.A.P. traduit: «Ses pas aériens _s'arrêtent_, et son oeil brillant _n'aperçoit autour d'elle rien qui l'effarouche_.»]

2. Là Juda vit naguère des pas aussi légers, et des regards plus brillans. Sur cette scène de délices évanouies habitait une race plus belle. Les cèdres balancent encore leurs rameaux sur le Liban; mais les vierges de Juda, plus majestueuses que les cèdres,--où sont-elles maintenant?

3. Plus heureux le palmier qui ombrage ces plaines, que les enfans dispersés d'Israël! Une fois qu'il a poussé ses racines, il reste là dans sa grâce solitaire: il ne peut abandonner le lieu de sa naissance; il ne vivra pas sur un sol étranger.

4. Mais nous, nous devons nous flétrir dans une vie errante, mourir en des contrées lointaines. Là où gît la cendre de nos pères, la nôtre ne reposera jamais. Notre temple n'a pas conservé une seule pierre, et l'insulte siége sur le trône de Sion.

V.

OH! PLEUREZ SUR CEUX...

1. Oh! pleurez sur ceux qui pleurèrent auprès des ondes de Babel, sur ceux dont le sanctuaire est ruiné, dont la patrie n'est plus qu'un rêvé. Pleurez sur le luth brisé de Juda. Deuil cruel!--L'antique séjour de leur Dieu est aujourd'hui le séjour des impies!

2. Où donc Israël lavera-t-il ses pieds, qui saignent? Quand les chants de Sion redeviendront-ils doux? Quand les mélodies de Juda réjouiront-elles encore les coeurs qui tressaillaient à cette voix céleste?

3. Tribus aux pas vagabonds et au sein haletant, comment fuirez-vous votre sort et trouverez-vous le repos? La tourterelle a son nid, le renard sa tanière, les hommes leur pays:--Israël n'a que le tombeau!

VI.

SUR LES BORDS DU JOURDAIN.

1. Sur les bords du Jourdain paissent les chameaux des Arabes; sur la colline de Sion les hommes aveuglés adressent leurs prières à une fausse divinité; l'adorateur de Baal s'agenouille sur les rochers du Sinaï:--et c'est là--grand Dieu! c'est là que tes foudres sommeillent;

2. Là--où ton doigt de feu grava les tables de pierre! là--où ton ombre éblouissante apparut à ton peuple, où toi-même tu montras ta gloire enveloppée de son manteau de flammes, toi--que nul être vivant ne peut voir sans expirer.

3. Oh! fais briller ton regard au sein des éclairs! brise la main de l'oppresseur, et arrache-lui son glaive! Combien de tems les tyrans fouleront-ils encore la terre sainte! Combien de tems encore ton temple restera-t-il sans honneur, ô mon Dieu!

VII.

LA FILLE DE JEPHTÉ.

1. Puisque notre patrie et notre Dieu.--ô mon père--demandent que ta fille expire; puisque tu achetas ton triomphe au prix de ce voeu,--frappe le sein que maintenant je te découvre moi-même.

2. La voix de mon deuil est désormais muette, les montagnes ne me reverront plus: si la main que j'aime me précipite dans la tombe, ah! je reçois le coup sans douleur.

3. Et sois bien sûr, oh! mon père,--que le sang de ta fille est aussi pur que la bénédiction que j'implore avant qu'il ne soit versé; aussi pur que la dernière pensée qui adoucit mon trépas.

4. Malgré les lamentations des vierges de Jérusalem, sois un juge, un héros inflexible! j'ai gagné pour toi une grande victoire; par moi, mon père et mon pays sont libres.

5. Quand ce sang que tu as dévoué aura arrosé la terre, quand la voix que tu aimes sera muette, puisse mon souvenir faire toujours ton orgueil! N'oublie pas que j'ai souri en mourant!

VIII.

O TOI, QUI NOUS ES RAVIE DANS LA FLEUR DE LA BEAUTÉ.

1. O toi, qui nous es ravie dans la fleur de la beauté, une tombe pesante ne chargera pas ta cendre. Mais sur le gazon qui te couvre, la rose épanouira ses corolles et devancera les autres fleurs de l'année, et le sauvage cyprès balancera son ombre mélancolique.

2. Souvent, auprès de l'onde bleue de ce ruisseau, la douleur penchera sa tête languissante, se repaîtra de profonds rêves de deuil, restera immobile et pensive, ou s'éloignera d'un pas léger,--hélas! comme si les pas des vivans pouvaient troubler les morts.

3. Nous savons que les larmes sont vaines, que la mort n'écoute ni n'entend nos plaintes. Cette pensée nous apprendra-t-elle à ne pas gémir? L'oeil qui pleure un objet chéri en pleurera-t-il moins? Non.--Arrière donc, toi qui me dis d'oublier:--toi-même as les joues pâles et les paupières humides.

IX.

MON AME EST SOMBRE.

1. Mon ame est sombre.--Oh! hâte-toi de saisir cette harpe que je puis encore entendre sans déplaisir; fais-en jaillir sous tes doigts rapides ces sons délicieux auxquels je prête une oreille attendrie. S'il y a encore dans mon coeur quelque douce espérance, ces accords la ranimeront: si dans mes yeux roule encore une larme, elle s'échappera et cessera de brûler mon cerveau[171].

[Note 171: Les poètes anglais parlent souvent du cerveau (_brain_) comme organe des facultés intellectuelles et morales: ce qui est conforme à la vérité. Nous autres Français, nous préférons _mon coeur souffre_, _gémit_, etc., _mon sein_, etc; expressions dues aux fausses théories des anciens, et même de quelques modernes, qui placèrent le siége de l'intelligence et des passions dans le coeur ou autres viscères. Cependant, à y bien réfléchir, il est aussi faux et ridicule de dire: «_Mon coeur vous aime_,» que de dire avec Homère: «_Mon diaphragme vous aime_ ([Grec: phronê] ou [Grec: phrones]).» Nous avons donc toujoursà traduit _brain_ par _cerveau_, et non point par _tête_, _coeur_, _front_ ou _sein_, comme fait M.A.P. Nous désirons, autant qu'il est en notre minime pouvoir, naturaliser en France une locution juste.

(_N. du Tr._)]

2. Mais choisis une mélodie sévère et grave, et ne débute point sur le ton de la joie. Je te le dis, ménestrel, il faut que je pleure: sinon, mon coeur succombera au fardeau qui l'accable, car il s'est nourri de chagrins, et a long-tems souffert dans un silence sans sommeil: aujourd'hui il est condamné à connaître un pire destin,--à se briser--ou à céder au charme de l'harmonie.

X.

JE TE VIS PLEURER.

1. Je te vis pleurer,--une épaisse et brillante larme vint couvrir cet oeil bleu, et je crus voir une goutte de rosée sur la violette. Je te vis sourire,--devant toi les feux du saphir cessèrent de briller: ils ne purent rivaliser avec les étincelles vivantes qui à flots pressés rayonnaient de ta prunelle.

2. Comme le soleil donne aux nuages une aimable teinte de clair obscur, que les ombres de la nuit qui s'approche peuvent à peine bannir de l'horizon; ainsi tes sourires communiquent une joie pure au plus sombre esprit, et laissent après eux une douce lumière qui réjouit le coeur.

XI.

TES JOURS SONT ACHEVÉS.

1. Tes jours sont achevés, et ta renommée commence: enfant choisi de ta patrie, la patrie chante tes triomphes, les meurtres de ton glaive, les exploits de ton bras, les scènes de tes victoires, la liberté que tu nous as rendue.

2. Quoique tu sois tombé sur le champ de bataille, tu ne connaîtras pas la mort tant que nous serons libres. Le sang généreux qui coula de ta blessure n'a pas voulu s'abîmer sous la terre. Puisse-t-il circuler dans nos veines! puisse ton esprit animer notre sein!

3. Ton nom, quand nous chargerons l'ennemi, sera notre mot d'ordre! ton trépas, le sujet des hymnes chantés en choeur par les voix de nos vierges! Les larmes feraient injure à ta gloire: tu ne seras pas pleuré.

XII.

CHANT DE SAUL, AVANT SA DERNIÈRE BATAILLE[172].

[Note 172: Bataille donnée sur le mont Gelboé contre les Philistins. L'armée de Saül fut mise en déroute: le roi israélite pria son écuyer de le tuer, et, sur le refus de celui-ci, se plongea lui-même son épée dans le coeur.

(_N. du. Tr._)]

1. Chefs et soldats! si la flèche ou l'épée me perce le sein au milieu de l'armée du Seigneur,--de l'armée que je vais guider au combat,--ne prenez nul souci du corps de votre roi, poursuivez votre course, et plongez votre acier dans le sang des Philistins.

2. Écoute, toi qui portes mon bouclier et mon arc; si les guerriers de Saül tournent le dos à l'ennemi, étends-moi sur l'heure à tes pieds! tombe sur moi la mort, qu'ils n'auront osé voir face à face!

3. Adieu à tous mes soldats, hormis à toi[173], héritier de mon trône, fils de mon coeur! nous ne nous séparerons jamais. Brillant diadême, empire immense,--ou bien trépas digne d'un royal courage, voilà le sort qui nous attend aujourd'hui.

[Note 173: Jonathas, fils de Saül: il périt avec son père et ses frères dans cette bataille.

(_N. du Tr._)]

XIII.

SAUL.

O toi dont le magique pouvoir ressuscite les morts, ordonne à l'ombre du prophète de paraître devant moi.--«Samuel, lève ta tête ensevelie. Roi, regarde le fantôme du Voyant!»--La terre s'entr'ouvrit: le spectre apparut au centre d'un nuage, mortuaire enveloppe qui fit pâlir la lumière du jour; son oeil glacé par la mort n'avait plus qu'un regard terne et fixe, ses mains étaient flétries, et ses veines arides; son pied, dépouillé de sang et de nerfs, offrait à nu l'horrible blancheur de ses os; de ses lèvres immobiles et de sa poitrine qui ne respirait plus, sortit une voix sourde comme les vents renfermés dans un antre. Saül le vit, et tomba par terre, comme tombe le chêne frappé par un coup de tonnerre.

«Pourquoi trouble-t-on mon sommeil? Quel-est celui qui appelle les morts? Est-ce toi, roi d'Israël? regarde ces membres pâles et froids; ce sont les miens: tels seront les tiens demain, quand tu seras venu me rejoindre; avant la fin du jour qui se lève, tel tu seras, tel sera ton fils. Adieu, mais pour un jour! puis nous mêlerons notre poussière. Toi et ta race, tombez à terre, pâles et mourans, sous les flèches parties de tant d'arcs ennemis! à ton côté pend le glaive que ta main guidera vers ton coeur! Sans couronne, sans haleine, sans vie, tombent le fils et le père, tombe la maison de Saül!»

XIV.

TOUT EST VANITÉ, DIT L'ECCLÉSIASTE.

1. La gloire, la sagesse, l'amour et la puissance furent à moi; j'avais jeunesse et santé: les vins les plus exquis rougissaient ma coupe, et les plus aimables attraits se prodiguaient à mes caresses. Mon coeur s'embrasait des flammes qui rayonnaient des yeux de la beauté, et je sentais mon ame s'attendrir. Tout ce que la terre peut donner, tout ce que les humains tiennent à haut prix, m'appartenait dans ma splendeur royale.

2. Parmi les jours passés que m'offre le souvenir, je cherche à compter combien de ces jours je serais tenté de passer encore au sein de tous les biens que la vie ou la terre déploie. Aucun jour ne se leva pour moi, aucune heure ne s'écoula sans mêler l'amertume au plaisir: aucun insigne du pouvoir ne me para sans me gêner.

3. Le serpent des forêts se laisse désarmer par des sortiléges et des conjurations; mais le serpent qui s'entrelace autour du coeur, oh! comment peut-on le charmer? Il n'écoutera pas la voix de la sagesse, ni ne cédera aux accens de la mélodie; mais son dard importune à jamais l'ame livrée à ce cruel ennemi.

XV.

QUAND LA MORT GLACE CETTE ARGILE SOUFFRANTE.

1. Quand la mort glace cette argile souffrante, hélas! où notre ame immortelle va-t-elle s'égarer? Elle ne peut périr, elle ne peut demeurer; mais elle fuit loin de la sombre poussière de notre corps. Alors, sans matérielle enveloppe, suit-elle pas à pas la céleste route de chaque planète? ou bien remplit-elle soudain les royaumes de l'espace, pour étendresa vue immense sur la création tout entière?

2. Éternelle, infinie, immuable, pensée invisible qui voit néanmoins toutes choses, elle contemplera et rappellera devant elle tous les phénomènes présens ou passés de la terre et des cieux. Ces traces obscures qui conservent si vaguement dans notre esprit le souvenir des années écoulées, l'ame les embrasse d'un vaste coup d'oeil, et tout ce qui fut lui apparaît à la fois.

3. Elle remontera le cours des âges jusques à la création qui peupla notre globe, et plongera son regard jusque dans le chaos. Elle élèvera son vol jusques aux plus lointaines frontières du ciel: et là où l'avenir se prépare à créer ou détruire, elle étendra sa vue sur tout ce qui doit être. Tandis que le soleil s'éteindra, ou que notre système planétaire se brisera, elle restera immobile dans son éternité.

4. Au-dessus de l'amour, de l'espoir, de la haine ou de la crainte, elle vivra pure et libre de passions: pour elle, un siècle passera comme une année de la terre, les années ne dureront qu'un instant. Loin, bien loin d'ici-bas, au-dessus et au travers de toutes choses, sa pensée planera sans ailes: substance sans nom, substance éternelle, elle oubliera ce que c'est que de mourir.

XVI.

VISION DE BALTHAZAR.

1. Le roi était sur son trône, les satrapes encombraient la salle: mille flambeaux étincelans éclairaient cette magnifique fête. Mille coupes d'or, vouées naguère au culte divin chez le peuple de Juda;--oui, les vases sacrés de Jéhovah s'emplissaient de vin pour les Gentils, contempteurs de Dieu.

2. Soudain, dans cette même salle, une main appliqua ses doigts sur le mur, et se mit à écrire comme sur le sable; c'étaient les doigts d'un homme;--une main solitaire parcourait les lettres, et, comme une baguette, en suivait tous les traits.

3. A cette vue, le monarque frémit, et imposa fin à la joie. Le sang se retira de ses joues, et sa voix devint tremblante.--«Viennent les hommes de la science, les sages de la terre; qu'ils expliquent ces mots de terreur qui troublent nos royaux plaisirs.»

4. Les prophètes de la Chaldée sont habiles; mais ici leur talent est nul: inconnues leur étaient ces lettres, qui restaient toujours là, inexplicables et terribles. Les vieillards de Babylone sont sages et profonds en savoir; mais alors échoua leur sagesse: ils virent ces lettres,--et n'en surent pas davantage.

5. Un captif, jeune homme transplanté sur ce sol étranger;--entendit l'ordre du roi, et vit le vrai sens des caractères écrits sur le mur. Les lumières brillaient tout alentour; la prophétie frappait tous les regards: il la lut,--et le jour qui suivit cette nuit en prouva la vérité.

6. «Balthazar a sa tombe prête: son royaume n'est plus. Balthazar, pesé dans la balance, n'est qu'argile indigne et légère. Il aura le linceul pour manteau royal, et pour dais la pierre du sépulcre. Le Mède est à la porte du palais! le Perse, sur le trône!»

XVII.

SOLEIL DES HOMMES QUI NE PEUVENT DORMIR.

Soleil des hommes qui ne peuvent dormir! astre de mélancolie! toi, dont les rayons plaintifs répandent au loin une tremblante lumière; toi, qui éclaires les ténèbres que tu ne peux dissiper, oh! combien tu ressembles au souvenir du bonheur! Ainsi nous apparaît le passé; ainsi le reflet des jours qui ne sont plus brille-t-il encore, mais sans produire aucune chaleur; nocturne lumière que la douleur qui veille s'empresse de contempler! lumière distincte, mais lointaine;--claire, mais hélas! bien froide!

XVIII.

SI MON COEUR ÉTAIT AUSSI PERFIDE QUE TU LE PENSES.

1. Si mon coeur était aussi perfide que tu le penses, je n'aurais pas eu besoin d'errer loin de la Galilée; il ne fallait qu'abjurer ma croyance pour effacer la malédiction qui est, dis-tu, le crime de ma race.

2. Si les méchans ne triomphent jamais, alors Dieu est avec toi! si les esclaves seuls tombent dans le péché, tu es aussi pur que libre! si les proscrits d'ici-bas sont traités en bannis là-haut, vis toujours dans ta foi! mais moi, je mourrai dans la mienne.

3. Pour ma foi, j'ai perdu beaucoup plus que tu ne peux me donner; Dieu le sait, ce Dieu qui te permet de prospérer; dans sa main est mon coeur et mon espérance,--dans la tienne, mon pays et ma vie que pour lui je résigne.

XIX.

LAMENTATIONS D'HÉRODE, APRÈS LA MORT DE MARIAMNE.

1. Oh! Mariamne! pour toi, maintenant, saigne le coeur pour lequel on a versé ton sang. La vengeance se perd dans les angoisses et les remords cruels qui succèdent à la fureur. Oh! Mariamne, où es-tu? Tu ne peux entendre ma plainte amère; ah! si tu le pouvais,--tu me pardonnerais maintenant, quoique le ciel dût être sourd à ma prière.

2. Est-elle donc morte?--ont-ils osé obéir à la frénétique colère de ma jalousie? Ma rage a commandé ma propre désolation; le glaive qui la frappa est sur moi suspendu.--Mais tu es froide déjà, toi que j'aimai, toi que j'ai assassinée! Mon sombre coeur redemande en vain celle qui, sans moi, prend son essor vers le ciel, et qui laisse, ici bas, mon ame indigne de salut.

3. Elle n'est plus, celle qui partagea mon diadême! Elle est tombée, et avec elle toutes mes joies se sont abîmées. J'ai arraché de la tige de Juda cette fleur, dont les feuilles ne revêtaient leur éclat que pour moi seul. A moi le crime, à moi l'enfer: ce sein est la proie du désespoir. J'ai bien mérité ces tortures; ces flammes qui, sans se consumer elles-mêmes, consument à jamais le coupable.

XX.

SUR LE JOUR DE LA DESTRUCTION DE JÉRUSALEM PAR TITUS.

1. De la dernière colline qui regarde ton dôme naguère sacré, je t'ai contemplée, ô Sion! quand tu fus livrée à Rome. Ton dernier jour était venu, et les flammes de ta ruine ont éclairé le dernier coup-d'oeil que je donnai à tes murs.

2. Je regardai ton temple, je regardai ma maison, et j'oubliai un moment mon esclavage à venir. Je ne vis que l'incendie qui dévorait tes autels, et les mains trop bien enchaînées qui auraient en vain tenté la vengeance.

3. Maintes fois sur le soir, ce lieu élevé, d'où j'observais ta chute, avait réfléchi les derniers feux du jour, lorsque, monté sur le sommet, je contemplais le déclin du soleil du haut de la montagne qui brillait sur ton sanctuaire.

4. Mais en ce jour fatal j'étais sur la montagne, et ne remarquais pas les rayons du crépuscule se fondre peu à peu dans les ténèbres. Oh! plût à Dieu que les éclairs eussent flamboyé en leur place, et que la foudre eût éclaté sur la tête du conquérant!

5. Mais les dieux du Gentil ne profaneront jamais le sanctuaire où Jéhovah n'a pas dédaigné de régner: quelque dispersé, quelque outragé que puisse être ton peuple, ô père céleste! nos adorations ne sont que pour toi!

XXI.

SUR LES RIVES DE BABYLONE NOUS NOUS ASSIMES ET PLEURAMES.