Œuvres complètes de lord Byron, Tome 04 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
Part 12
[Note 139: Les deux premiers vers de cette strophe sont seuls un peu différens de ceux de la première. Nous avons cru devoir conserver cette différence dans la traduction.
(_N. du Tr._)]
XX
VERS ADRESSÉS PAR LORD BYRON A SA FEMME, QUELQUES MOIS AVANT LEUR SÉPARATION.
1. Il y a une mystérieuse destinée qui entrelace si tendrement avec le fil de ma vie le fil d'une autre vue, que l'inflexible ciseau de la Parque doit les couper _tous deux_ à la fois, ou n'en couper _aucun_.
2. Il y a une _forme_ sur laquelle mes yeux ont souvent fixé leur regard avec une délicieuse extase: le jour, l'aspect de cette forme fait leur joie; la nuit, les songes leur en reproduisent l'image.
3. Il y a une _voix_ dont les accens excitent dans mon sein une telle fièvre de ravissement, que je refuserais d'entendre un choeur de séraphins si cette voix ne devait point s'y joindre.
4. Il y a un _visage_ dont la joue en rougissant parle d'amour: mais quand il pâlit lors d'un tendre adieu, il révèle plus de passion que les mots n'en peuvent exprimer.
5. Il y a une _bouche_ qui a pressé la mienne, et que nulle autre n'avait pressée auparavant: elle a juré de me combler de douces félicités, et la mienne,--la mienne seule a juré de la presser encore davantage.
6. Il y a un _sein_,--qui tout entier m'appartient,--où je reposai souvent ma tête souffrante, une _lèvre_ qui ne sourit qu'à moi seul, un _oeil_ dont les larmes coulent avec les miennes.
7. Il y a deux _coeurs_ dont les battemens frappent de mesure avec un si parfait accord; dont les pulsations se répondent si bien l'une à l'autre, qu'ils doivent continuer ensemble leurs mouvemens,--ou cesser tous deux de vivre.
8. Il y a deux _ames_, si semblables à deux fleuves dont les ondes aimables et paisibles se confondent en un cours égal que, lorsqu'elles se quitteront,--_se quitter_!--oh! non! c'est impossible:--ces _deux_ ames n'en font qu'une.
XXI.
A *****.
Lorsque tout, autour de moi, devint sombre et noir, que la raison éteignit à demi son flambeau,--et que l'espérance ne lança plus qu'une mourante étincelle qui égara davantage mes pas solitaires; au milieu de cette profonde nuit de l'ame, et de ces luttes intérieures du coeur, alors que, dans la crainte de paraître trop bons,--les faibles se désespèrent et les hommes froids s'enfuient; à l'heure où la fortune changea,--où l'amour s'envola, où les traits de la haine tombèrent en pluie serrée et rapide: tu fus l'étoile solitaire qui se leva sur mon horizon pour ne l'abandonner jamais. Oh! bénie soit ta lumière invaincue, qui veilla sur moi comme l'oeil d'un séraphin, et maintint sans cesse entre la nuit et moi sa gracieuse et voisine lueur! Et quand sur nous fondirent les nuages qui tentèrent d'obscurcir tes rayons,--alors tes douces flammes s'épandirent avec un éclat plus pur encore, et chassèrent au loin les ténèbres. Puisse toujours ton esprit inspirer le mien, et m'apprendre ce qu'il faut braver ou souffrir!--Une seule de tes tendres paroles est plus pour moi que les vaines censures du monde. Tu m'apparus comme un arbre aimable, dont la branche non rompue, mais heureusement courbée, balance, avec un zèle fidèle, ses rameaux au-dessus d'une tombe: dussent les vents te briser,--dût le ciel se fondre tout en eau sur toi, tu fus--et tu serais encore, aux heures de la tempête, prêt à étendre sur moi ton feuillage humide de pleurs. Mais tu ne connaîtras aucun revers, quelle que soit ma destinée: car la divinité récompensera, en plein jour, les gens de bien,--et toi par-dessus tous. Laisse donc rompre le lien d'un amour abusé:--le lien ne se rompra jamais. Ton coeur est sensible,--mais non pas irritable: ton ame, toute tendre qu'elle est, ne sera jamais ébranlée. Voilà, quand tout le reste fut perdu, ce que je trouvai en toi, ce que j'y trouverais toujours;--et, tant que battra un coeur si éprouvé, la terre ne sera point déserte,--même pour moi.
XXII.
STANCES A *****
1. Quoique les jours de mon bonheur ne soient plus, et que l'étoile de ma destinée ait marché vers son déclin, cependant ton tendre coeur a refusé de découvrir en moi les fautes que tant d'autres hommes pouvaient trouver. Quoique ton ame n'ignorât point ma douleur, elle n'a pas frémi de la partager avec moi. Ah! l'amour que mon esprit s'était peint, je ne l'ai jamais trouvé qu'en toi.
2. Si la nature autour de moi sourit, ce seul sourire, qui désormais réponde au mien, je ne le crois pas trompeur, parce qu'il me rappelle le tien. Si les vents sont en guerre avec l'Océan, comme le sont, avec moi, les coeurs en qui je m'étais confié, les vagues soulevées n'excitent en moi quelque émotion, que parce qu'elles m'emportent loin de toi.
3. Quoique le roc où se réfugia ma dernière espérance soit aujourd'hui brisé, et que les débris s'en soient abîmés dans les flots; quoique je sente que mon ame soit livrée à la douleur:--pourtant, mon ame ne sera pas l'esclave de la douleur. Je suis en butte à maintes angoisses: on peut m'accabler, mais non me mépriser,--me torturer, mais non me soumettre:--c'est à toi que je songe,--non pas à mes ennemis.
4. Humaine créature, tu ne me trompas point; femme, tu ne me fus pas infidèle: aimée, tu ne te plus pas à m'attrister; calomniée, tu ne fus jamais abattue;--je t'offris ma confiance, et tu ne la désavouas point; tu me quittas, mais non pour t'enfuir: tu veillas sur moi, mais non pour me diffamer; quand tu gardas le silence, ce ne fut pas devant les mensonges du monde.
5. Toutefois, je ne blâme ni ne méprise le monde, ni la guerre de tant d'ennemis ligués contre un seul:--si mon ame n'était pas faite pour le priser, ce monde,--c'était folie de ne pas le fuir plus tôt; et, si cette erreur m'a coûté cher, et plus que je ne pus jamais le prévoir, j'ai trouvé que, quelle que fût ma perte, il a été impossible de me priver de toi.
6. De ce naufrage de mes biens passés, il me reste encore beaucoup: j'ai appris par là que ce que je chérissais le plus méritait, en effet, d'être l'objet le plus cher à mon coeur. Dans le désert, jaillit encore une fontaine; dans cette immense désolation, un arbre est encore debout; et, dans la solitude, chante encore un oiseau qui me parle de toi.
XXIII.
A UN JEUNE AMI[140].
[Note 140: Ce poème et le suivant ont été composés avant le mariage de Lord Byron.]
1. Il y a peu d'années, toi et moi étions intimes amis, au moins de nom: et la joyeuse sincérité de l'enfance fit long-tems durer nos tendres sentimens.
2. Mais aujourd'hui tu sais trop bien, comme moi, quels riens le coeur nous rappelle souvent; et que ceux qui ont le plus aimé autrefois oublient trop tôt qu'ils aient aimé le moins du monde.
3. Et tels sont les changemens qu'offre le coeur, si frêle est le règne de l'amitié du premier âge, que le court espace d'un mois, d'un jour, peut-être, verra ton ame me redevenir étrangère.
4. S'il en est ainsi, ce n'est, certes, pas moi qui déplorerai jamais la perte d'un tel ami: la faute n'en serait pas à toi, mais à la nature qui te fit volage.
5. Comme on voit osciller les ondes inconstantes de l'Océan, ainsi va le flux et reflux des sentimens humains. Qui donc se fierait à ce coeur toujours embrâsé de passions orageuses?
6. Peu importe qu'élevés ensemble, nous ayons, aux jours de notre enfance, goûté des joies communes; le printems de ma vie a fui rapidement, et toi aussi, tu as cessé d'être un enfant.
7. Et quand nous disons adieu au jeune âge, devenus esclaves d'un monde trompeur, nous soupirons un long adieu à la vérité: ce monde corrompt l'ame la plus noble.
8. Oh! joyeuse saison, où l'esprit ose tout hardiment, sauf le mensonge; où la pensée s'échappe avant la parole, et brille dans un oeil paisible!
9. Il n'en est plus ainsi, dans un âge plus mûr, où l'homme n'est qu'un instrument; où l'intérêt gouverne nos espérances et nos craintes; où tous doivent aimer et haïr suivant la règle.
10. Nous apprenons enfin à cacher nos fautes avec les fous que la parenté du vice nous unit; et ceux-là, oui, ceux-là seuls peuvent réclamer le nom d'ami, nom désormais prostitué.
11. Tel est le lot commun de la condition humaine. Pouvons-nous donc échapper au joug de la folie? pouvons-nous renverser l'ordre général, et n'être pas ce que tous nous devons être tour à tour?
12. Quant à moi, chaque période de la vie m'a porté une destinée si noire, j'ai tant de haine pour l'homme et pour le monde, que je me soucie peu de l'heure où je quitterai ce théâtre.
13. Mais toi, esprit frêle et léger, tu brilleras un instant, et puis tu passeras: ainsi le ver-luisant[141] étincelle dans la nuit, mais n'ose soutenir l'épreuve du jour.
[Note 141: M.A.P., au lieu de _ver-luisant_, dit: _le lampyris_. C'est très savant: c'est comme qui dirait, au lieu d'écrevisse, un _astacus_.
(_N. du Tr._)]
14. Hélas! tu te rends toujours à l'appel de la folie, toutes les fois qu'elle t'invite aux cercles de parasites et de princes, (car, choyés d'abord dans les palais des rois, les vices nous y attirent par un accueil gracieux.)
15. Chaque soir, tu viens ajouter un insecte à la foule bourdonnante, et toujours ton coeur frivole est heureux de se joindre aux ames vaines, de courtiser les ames orgueilleuses.
16. Là, tu voles de belle en belle, et promènes partout tes rapides sourires, comme le long d'un riant parterre le papillon gâte les fleurs qu'il goûte à peine.
17. Mais, dis-moi, quelle nymphe prisera cette flamme, qui semble, comme fait une vapeur marécageuse, s'enfuir de dame en dame? cette flamme, véritable feu follet d'amour?
18. Quel ami daignera, pour toi, malgré le plus tendre penchant, avouer une fraternelle tendresse? Qui abaissera son coeur d'homme à une amitié que le premier sot peut partager?
19. Arrête, il en est tems encore: cesse de paraître si basse créature au milieu de la foule; cesse de passer tes jours dans une vie si oiseuse: sois quelque chose, autre chose du moins--qu'un être vil.
XXIV.
A MARIE[142].
[Note 142: Miss Chaworth, la Marie des _Heures de loisir_, qui épousa un gentilhomme d'ancienne famille, mais dont le mariage fut loin d'être heureux.
(_N. du Tr._)]
1. C'est bien! tu es heureuse, et moi je sens que je devrais être heureux aussi; car mon coeur prend encore un intérêt ardent à ton bonheur, comme il eut toujours coutume de faire.
2. Que ton époux est fortuné!--Ah! j'éprouverai bien quelques peines à la vue de la félicité que le destin lui accorde à mon préjudice; mais je les bannirai.--Oh! combien mon coeur le haïrait, cet homme-là, s'il allait ne pas t'aimer!
3. Naguère, quand je vis ton enfant chéri, je crus que mon coeur jaloux se briserait; mais quand cette innocente créature m'eut souri, je l'embrassai par amour de sa mère.
4. Je l'embrassai, et j'étouffai mes soupirs, à voir sur son visage les traits de son père; mais ses yeux étaient ceux de sa mère, ils appartiennent donc à l'amour et à moi.
5. Marie, adieu! Je dois m'éloigner. Tant que tu seras heureuse, je ne m'affligerai pas; mais je ne puis demeurer près de toi. Mon coeur bientôt retomberait dans tes fers.
6. Je pensais que le tems,--je pensais que l'orgueil avait enfin éteint les flammes de l'enfance, et je ne sus qu'après m'être assis à ton côté que mon coeur nourrissait encore les mêmes sentimens, hors l'espoir.
7. Cependant, j'étais calme: j'ai connu le tems où mon sein se serait déchiré devant ton regard, mais aujourd'hui, trembler serait un crime:--nous nous sommes rencontrés, et pas un nerf n'a tressailli.
8. Je t'ai vu arrêter tes regards sur mon visage sans y surprendre aucun trouble: tu n'y pus découvrir qu'un seul sentiment, le sombre calme du désespoir.
9. Arrière! arrière! rêve de mes premiers ans! Le souvenir ne doit plus se réveiller. Oh! où trouver l'onde fabuleuse du Léthé? Coeur insensé, sois paisible, ou brise-toi.
XXV.
A THYRZA.
1. Sans pierre qui marque la place de ta cendre, et dise ce que la vérité elle-même aurait dit, ce que tout le monde, hors un seul homme, a déjà peut-être oublié; hélas! pourquoi gis-tu dans la tombe? Séparé par tant de rivages, par tant de mers, je t'ai toujours aimée,--mais en vain! Le passé,--l'avenir a fui pour toi, en nous condamnant à ne nous revoir jamais,--non!--jamais! Si du moins--un mot, un regard m'eût dit tendrement: «Je te quitte en t'aimant,» mon coeur eût appris à pleurer, avec de plus faibles sanglots, le coup qui enleva l'ame de ton corps; et puisque la mort préparait un dard léger pour te frapper soudain et sans douleurs, ne soupiras-tu pas après celui que tu ne verras plus, qui garde et garda encore ton image dans son sein? Oh! qui aurait veillé, comme lui, sur toi? ou, comme lui, observé avec désespoir ton oeil se glacer à cette heure redoutée qui précède la mort, alors que la douleur muette craint de pousser un soupir, jusqu'à ce que tout soit fini? Mais dès que tu aurais cessé d'avoir affaire aux misères humaines, mon coeur déchiré n'aurait plus retenu les torrens qui auraient ruisselé de mes yeux avec autant d'abondance qu'aujourd'hui. Ah! comment ne fondrais-je pas en pleurs à la vue de ces tours, maintenant désertes pour moi, ou, avant de te quitter pour quelque tems, nous avons souvent confondu nos douces larmes! Dirai-je tout notre bonheur? Ces regards que personne ne voyait, les sourires que personne ne pouvait comprendre, la pensée à voix basse exhalée de deux coeurs étroitement unis, l'étreinte électrique des mains, les baisers si innocens, si purs, que l'amour se défendait tout désir plus ardent? Tes beaux yeux révélaient une ame si chaste, que la passion elle-même eût rougi de réclamer davantage. Tes accens m'instruisaient à me réjouir, lorsqu'oubliant ton exemple j'étais prêt à m'affliger: dans ta voix, le chant me semblait une harmonie céleste; mais il ne m'était doux que dans ta voix. Dirai-je les gages sacrés que nous échangeâmes?--je porte encore le mien; mais où est le tien?--hélas! où es-tu toi-même? J'ai souvent soutenu le fardeau du malheur; mais je n'avais pas encore plié sous lui jusqu'à ce jour! Tu m'as laissé, à la fleur de la vie, la coupe de misère à épuiser. La tombe ne fût-elle qu'un lieu de repos, je ne souhaiterais pas de te revoir ici-bas. Mais si, dans des mondes plus heureux que le nôtre, tes vertus cherchent une sphère digne d'elles-mêmes, répands sur moi une portion de ton bonheur pour me délivrer de mes angoisses d'ici-bas. Instruis-moi; devais-je l'être sitôt par toi à porter la vie, à donner et recevoir un pardon! Sur la terre, ton amour fut d'un tel prix pour moi que je ne voudrais avoir rien de plus à espérer dans le ciel.
2. Arrière, arrière, accens de douleur! silence, chants autrefois doux à mon coeur! ou je fuis d'ici; car, hélas! je n'ose de nouveau abandonner mon oreille à ces sons, qui me parlent de jours plus brillans; sommeillez, cordes de la lyre: ah! je ne dois plus songer, je ne puis plus arrêter mon regard à ce que je suis,--à ce que je fus. La voix qui donnait à ces sons tant de douceur est aujourd'hui muette, et tous leurs charmes s'en sont envolés; leur plus tendre mélodie n'est plus qu'un psaume funèbre, une antienne de mort! Oui, Thyrza! oui, ces chants ne respirent que toi, poussière bien aimée, puisque tu es poussière: ce qui fut naguère harmonie, est pour moi pis que bruit discord! Tout est silencieux!--mais un écho trop connu retentit en mon oreille; j'entends une voix que je voudrais n'entendre pas, une voix qui maintenant, pourrait bien se taire: cependant, maintes fois elle ébranle mon ame déçue par l'illusion. Ces gracieux accens enchantent mon sommeil jusqu'à l'instant où mes sens s'éveillent, où vainement j'écoute encore, après la fuite du rêve. Douce Thyrza! dans le sommeil ou dans la veille, tu n'es plus pour moi qu'un songe aimable; une étoile qui jeta un moment sur les flots sa tremblante lumière, puis détourna de la terre ses délicats rayons. Cependant, celui qui doit achever l'odieux voyage de la vie sous les nuages de colère dont le ciel s'est voilé,--celui-là déplorera long-tems l'éclipse de l'astre qui répandait l'allégresse sur la route.
3. Encore un effort, et je suis délivré des angoisses qui déchirent mon coeur: encore un long soupir, pour la dernière fois, à l'amour et à toi; puis rentrons dans le tourbillon de la vie. Il me convient fort de me mêler maintenant aux choses qui m'avaient toujours déplu auparavant: quoique toute joie ait été ensevelie avec toi, quel chagrin désormais peut me toucher? Allons, servez-moi du vin, servez le banquet, l'homme n'est pas fait pour vivre seul: je serai cette légère et incompréhensible créature qui sourit avec tous, et ne pleure avec personne. Il n'en fut point ainsi dans des jours plus chers à mon coeur, il n'en aurait jamais été ainsi; mais tu m'as quitté, et m'as laissé seul ici-bas: tu n'es plus rien, tout n'est rien désormais pour moi. En vain mon luth voudrait produire un léger murmure! Le sourire que la douleur essaiera de feindre ne fait qu'insulter à la misère qui gémit à côté, comme ferait une guirlande de roses sur un sépulcre. Quoique de gais compagnons, le verre en main, chassent un instant le sentiment du malheur; quoique le plaisir embrase l'ame délirante, ah! le coeur--le coeur est toujours vide[143]! Maintes fois, dans la solitude d'une belle nuit, il me fut doux de fixer mon regard sur la voûte étoilée; car alors je songeais que la lumière céleste brillait d'un gracieux éclat à ton oeil mélancolique. Souvent, lorsqu'à la clarté des rayons de Diane[144] je naviguais sur les ondes de la mer Égée, je pensais en moi-même: «A présent Thyrza contemple cette lune.»--Hélas! cette lune éclairait la tombe de Thyrza! Étendu sur le lit sans sommeil de la fièvre, tandis que le frisson parcourait mes veines palpitantes: «C'est du moins une consolation, disais-je d'une voix faible, que Thyrza ne sache pas mes souffrances.» Comme la liberté à l'esclave usé par les ans n'est plus qu'un présent stérile, ainsi la nature me rendit en vain à la vie quand Thyrza eut cessé de vivre. Gage d'amour, que je reçus de ma Thyrza dans des jours meilleurs, alors que j'étais également neuf dans l'amour et dans la vie, comme mon regard te trouve aujourd'hui changé! comme le tems a jeté sur toi une teinte de douleur! Le coeur qui se donna avec toi est muet.--Ah! pourquoi le mien ne jouit-il pas du même repos? aussi glacé qu'un coeur mort le peut être, il sent encore, il souffre de ce froid. Et toi, gage amer! emblême de deuil! je te bénis malgré tes pénibles souvenirs! reste à jamais sur mon sein! veille, veille à jamais sur mon amour, ou brise le coeur que tu presses! L'amour est apaisé par le tems, mais non détruit: il devient plus sacré quand toutes ses espérances sont envolées. Oh! que sont les amours de mille beautés vivantes à l'amour qui ne peut délaisser une cendre!
[Note 143: Ces quatre vers:
_Though gay companions o' er the bowl Dispel awhile the sense of ill; Though plesure fires the maddening soul, The heart--the heart is lonely still_.
sont un plagiat de Byron sur lui-même, à l'exception d'un seul mot. Voir _Heures de loisir_, pièces fugit. IX, st. 4. Le seul mot différent est ici _fires_ (embrase), au lieu de _stirs_ (agite).
(_N. du Tr._)]
[Note 144: Le texte anglais désigne la lune sous un nom encore plus classique, celui de Cynthia (Diane est née sur le mont Cynthus à Délos).
(_N. du Tr._)]
XXVI.
EUTHANASIA[145].
[Note 145: _Euthanasia_ est un mot tout grec: (Euthanasia], composé de [Grec: eu], _bien_, et de [Grec: Thanatos], _mort_. Il signifie donc: _le bien mourir, la bonne ou belle mort_, etc.
(_N. du Tr._)]
Lorsque le tems, tôt ou tard, amènera le sommeil sans rêves où s'endorment les morts, Oubli! puisse ton aile languissante se balancer gracieusement sur mon lit de mort! Loin de moi, cette troupe d'amis ou d'héritiers qui pleure ou souhaite le coup suspendu sur ma tête! Loin de moi, femme échevelée qui ressente ou feigne un désespoir bienséant! Mais je voudrais descendre en silence dans la terre, sans officieux pleureurs à mon côté; je voudrais ne pas corrompre une heure de plaisir, n'inspirer pas une crainte à l'amitié. Toutefois l'amour, s'il avait, à une heure pareille, la noble force de dompter ses inutiles soupirs,--l'amour pourrait alors manifester, pour la dernière fois, sa puissance, et sur l'amante en vie, et sur l'amant expirant. Il me serait doux, ma Psyché! de voir, jusqu'au dernier instant, tes traits toujours sereins; dans l'oubli des transes passées, la douleur elle-même sourirait. Vain désir!--la beauté frissonnera toujours à la vue du frisson de l'agonie; et les larmes que la femme verse à son gré nous trompent durant la vie, nous efféminent à l'instant de la mort. Donc, puissé-je être seul à ma dernière heure, sans cortége de regrets et de gémissemens! Pour des milliers d'hommes, la mort a cessé d'être un sombre fantôme; et la douleur a été passagère ou tout-à-fait inconnue. «Oui, ce n'est que mourir et s'en aller,» hélas! où tous s'en sont allés déjà, où tous doivent aller encore! être dans le néant où j'étais, avant de naître à la vie et à ses misères! Compte les joies que tes heures ont vues; compte les jours où tu fus sans souffrance, et sache, quel qu'ait été ton sort, que le néant est quelque chose de mieux!
XXVII.
STANCES.
«Heu! quantò minus est cum reliquis versari quam tuí meminisse.»
1. Donc[146] tu es morte, à la fleur de la jeunesse, aussi belle que le fut jamais une beauté mortelle! Un corps si charmant et des attraits si rares sont retournés trop tôt dans la terre! Ah! quoique la terre t'ait reçue dans son sein; quoique tu reposes en un lieu que pressent les pas d'une foule indifférente ou joyeuse, il y a un oeil qui ne pourrait avoir la force de regarder un instant ce tombeau.
[Note 146: Malherbe a commencé une ode par cette strophe:
Donc un nouveau labeur à tes armes s'apprête, etc.
Cette forme de style, encore très-employée par Corneille, paraît avoir répugné à Racine et à tous ceux qui l'ont adoré comme type unique de la _belle élocution_. La nouvelle école a eu raison de remettre en vigueur ce tour, à notre sens fort énergique. M.V. Hugo a fait dire à Charles-Quint, dans _Hernani_:
Donc je suis, c'est un titre à n'en pas vouloir d'autres, Fils de pères qui font choir la tête des vôtres.
(_N. du Tr._)]
2. Je ne demanderai pas où gît ta cendre, et n'irai pas contempler ta place funéraire; l'herbe et les fleurs y croîtront à leur gré; certes, je ne viendrai pas les voir: c'est assez pour moi de connaître que ce que j'aimai, et dus encore long-tems aimer, se pourrit comme l'argile commune; pas n'ai besoin qu'aucune pierre me dise que ce que j'aimai tant n'est plus rien.
3. Je t'aimai jusqu'au dernier moment avec autant d'ardeur que tu m'aimas toi-même, d'une ardeur qui ne s'est jamais affaiblie, et qui ne peut plus s'altérer. L'amour où la mort a mis son sceau, ni les ans ne peuvent le glacer, ni un rival le dérober, ni la perfidie l'abjurer: et, ce qui serait le pire des maux, tu ne peux plus voir en moi ni faute, ni inconstance, ni torts.
4. Les meilleurs jours de la vie, nous en avons joui tous deux; les mauvais jours me sont restés à moi seul! Ni le soleil riant, ni la sombre tempête, ne sont plus rien pour toi. Le silence de ce sommeil sans rêves, je l'envie trop maintenant pour pleurer; et je n'ai pas à m'affliger d'avoir vu tous ces attraits, qui ont disparu soudain, se consumer peu à peu dans un long dépérissement.
5. La fleur, dans l'éclat non pareil de sa maturité, doit tomber victime précoce: sa corolle, sans être avant le tems arrachée par la main de l'homme, doit se séparer de la tige; et pourtant, ce serait douleur plus grande de la regarder se flétrir feuille à feuille, que de la voir dépouillée en un jour: car l'oeil mortel souffre à suivre le passage de la beauté à la laideur.