Uvres Completes De Lord Byron Tome 04 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 9
Mais, s'il est des hommes à qui l'échec fatal de la sagesse entraînée par l'erreur doive procurer une basse jouissance; s'il est des hommes qui triomphent de joie lorsqu'une voix céleste détonne au milieu du choeur pour lequel elle est née, je leur commande le silence.--Ah! combien ils savent peu que ce qui leur semblait vice m'était peut-être que malheur! Dure est la destinée de celui sur qui les regards publics sont à jamais fixés pour le blâme ou pour la louange! Le repos se refuse à son nom, et le vulgaire se plaît au spectacle du martyre d'une grande renommée. L'ennemi secret, dont l'oeil ne s'endort jamais, et qui se fait sentinelle,--accusateur,--juge,--espion; le rival,--le sot,--le jaloux--et le vaniteux; l'envieux enfin, qui ne respire librement que dans la peine d'autrui: voilà une armée de détracteurs, qui poursuit la gloire jusques au tombeau; qui guette les fautes dont un génie hardi doit la moitié à son ardeur native; qui défigure la vérité, amasse le mensonge, et bâtit la pyramide de la calomnie! Tel est le partage de l'homme public;--mais si, par surcroît d'infortune, la maigre pauvreté se ligue à la maladie dévorante, si le génie doit oublier son vol élevé, et descendre à terre pour combattre la misère qui assiége sa porte, pour adoucir d'indignes fureurs,--rencontrer face à face une rage sordide, et lutter contre la disgrâce, pour ne trouver dans l'espérance que les caresses, les embrassemens nouveaux d'un serpent qui lui réserve de nouvelles perfidies; si tels peuvent être les maux qui assaillent les hommes, est-ce donc chose merveilleuse qu'enfin les plus puissans succombent? Les êtres à qui fut départie toute la force du sentiment, portent un coeur électrique,--surchargé du feu céleste, noir de rudes froissemens, intérieurement déchiré, environné de nuages, entraîné par l'ouragan, porté sur la nébuleuse atmosphère, source de ces pensées qui tonnent,--éclairent--et foudroient. Mais, loin de nous et de notre scène comique doivent être de telles images,--si toutefois elles ont eu quelque réalité. Accomplissons ici un plus tendre désir, une tâche plus douce; payons à la gloire le tribut qu'elle n'a pas besoin de réclamer; pleurons l'astre évanoui,--et apportons notre grain d'encens pour prix d'un long plaisir. Vous, orateurs! que nos conseils possèdent encore, pleurez le héros vétéran de vos champs de bataille! le digne rival de l'admirable Trinité[106]! l'homme, dont les paroles étaient des étincelles d'immortalité! Vous, poètes! à qui la muse du drame est chère, il était votre maître,--rivalisez _ici_ avec lui! Vous, hommes d'esprit et de conversation éloquente! il était votre frère;--emportez ses cendres d'ici! Tant que nous admirerons ces talens d'immense portée, aussi parfaits que variés; tant que nous sentirons l'éloquence,--l'esprit,--la poésie--et la bonne humeur, dont l'harmonie plus humble charme les ennuis d'ici-bas; tant que nous serons fiers de la noble prééminence du mérite, nous chercherons long-tems un génie pareil,--et chercherons en vain; nous nous tournerons vers tout ce qui nous reste de lui, en regrettant que la nature n'ait formé qu'un seul homme de cette trempe, et qu'elle ait brisé son moule.--en y jetant Shéridan!
[Note 106: Fox--Pitt--Burke.]
VI.
ADRESSE
PRONONCÉE A L'OUVERTURE DU THÉATRE DE DRURY-LANE, samedi, 10 octobre 1812.
Dans une nuit horrible, notre cité vit et pleura le palais de la muse du drame, réduit de fond en comble en cendres; en moins d'une heure, les flammes dévorèrent le temple, Apollon tomba, et Shakspeare cessa de régner.
Vous qui contemplâtes ce spectacle admirable et triste, dont l'éclat insultait à la ruine qui en fut illuminée; vous qui vîtes les fragmens massifs du monument, au milieu des nuages de feu, chasser du ciel la nuit, comme autrefois la colonne d'Israël[107]; qui vîtes la longue pyramide des flammes tournoyantes agiter son ombre rougeâtre sur la Tamise, épouvantée, la foule pressée autour de l'incendie, frissonner d'effroi et trembler pour ses propres demeures, à mesure que le désastre s'accroissait et répandait dans les airs la lumière funèbre d'éclairs aussi terribles que ceux de la foudre; qui vîtes enfin les cendres noires et un mur solitaire occuper le royaume des muses et en signaler la chute: dites,--cet édifice nouveau, et non moins ambitieux, construit où fut naguère l'édifice le plus puissant de notre île, jouira-t-il de la même faveur que le premier? ce temple voué à Shakspeare--sera-t-il digne de lui et de _vous_?
[Note 107: La colonne de feu qui guidait, pendant la nuit, le peuple israélite à sa sortie d'Égypte.
(_N. du Tr_.)]
Oui,--il le sera:--la magie d'un pareil nom défie la faux du tems, la torche de l'incendie; dédie encore le même lieu aux jeux de la scène, et commande au drame, d'_être_ là où il a déjà _été_. La naissance de ce monument atteste la puissance du charme:--favorisez notre honorable orgueil? et dites: _c'est très-bien_[108]!
[Note 108: _How well_! combien bien! c'est le cri d'acclamation correspondant à notre _bravo_.
(_N. du Tr._)]
Ainsi que ce temple s'élève pour égaler l'ancien, ainsi puissions-nous du passé tirer nos présages! puisse une heure propice à nos prières s'enorgueillir de noms tels que ceux qui consacrent à jamais le souvenir du théâtre détruit! C'est à l'ancien Drury que l'art touchant de votre Siddons[109] foudroya les coeurs sensibles, agita les coeurs les plus sévères; c'est à Drury que grandirent les derniers lauriers de Garrick; c'est ici que le moderne Roscius fit couler vos larmes pour la dernière fois, soupira ses derniers remerciemens, et vous adressa, l'oeil en pleurs, ses derniers adieux. Mais pour les talens vivans peuvent encore fleurir ces couronnes, dont les parfums s'exhalent en pure perte sur une tombe. Ce que Drury réclama jadis; il le réclame encore;--ne refusez pas le tribut nécessaire à la résurrection de sa muse qui sommeille. Ornez de guirlandes la tête de votre Ménandre! et n'allez pas inutilement réserver tous vos honneurs pour les morts!
[Note 109: Célèbre actrice, soeur des Kemble.
(_N. du Tr._)]
Bien chers nous sont les jours qui donnèrent tant de lustre à nos annales, avant que Garrick disparût, ou que Brinsley[110] cessât d'écrire! Héritiers de leurs travaux; nous sommes aussi vains de _nos_ ancêtres, que le sont des _leurs_ les héritiers d'un noble sang. Tandis qu'ainsi le souvenir emprunte le miroir de Banquo[111], pour réclamer ces ombres couronnées à mesure qu'elles passent; tandis que nous tenons cette glace magique, qui représente les noms immortels, gravés sur notre arbre généalogique; hésitez,--avant de condamner leurs faibles descendans; songez combien il est difficile d'égaler de tels rivaux.
[Note 110: Shéridan.
(_N. du Tr._)]
[Note 111: Voir le _Macbeth_ de Shakspeare.
(_N. du Tr._)]
Amis du théâtre! vous, de qui comédiens et comédies doivent solliciter un pardon ou un éloge; juges suprêmes, dont la voix et le regard usent du pouvoir illimité d'applaudir ou de rejeter: si jamais la licence conduisit à la renommée, et nous mit dans le cas de rougir de ce que vous aviez cessé de blâmer; si jamais le théâtre dégradé put s'abaisser à flatter un goût dépravé qu'il n'osait corriger: puissent les scènes présentes répondre à tous les reproches passés, et réduire à un juste silence les clameurs d'une sage censure! Oh! puisque vous mettez le dernier sceau aux lois du drame, ne vous jouez plus de nous, en applaudissant mal à propos: alors une noble fierté doublera les forces de l'acteur, et la voix de la raison aura un écho dans la nôtre.
Après cette adresse solennelle, après l'accomplissement de l'antique règle, après ce tribut d'usage que la muse du drame a payé par la bouche de son héraut, recevez aussi _nos_ complimens de bienvenue, complimens qui partent de nos coeurs, et voudraient bien gagner les vôtres. Le rideau se lève;--puisse notre théâtre vous offrir des scènes dignes des anciens jours de Drury-Lane! Puissions-nous toujours être agréés, et des Bretons, nos juges, et de la nature, notre guide!--et vous, puissiez-vous long-tems présider à nos fêtes!
VII
ODE A VENISE[112].
[Note 112: On entend ordinairement par ode un poème divisé en strophes ou stances de même nombre de vers et de même rythme. Cette apostrophe à Venise n'est donc pas une ode, sous le rapport de la versification; mais elle en mérite bien le nom, si l'on a égard à la magnificence de poésie qui s'y déploie.
(_N. du Tr._)]
O Venise! Venise! lorsque tes murs de marbre seront de niveau avec les ondes, alors les nations pousseront un cri sur tes palais submergés, et une lamentation bruyante se prolongera sur les flots qui t'engloutiront! Si moi, voyageur du nord, je pleure pour toi, que devraient faire tes enfans?--Ne devraient-ils que pleurer?--et pourtant ils ne murmurent que dans leur sommeil. Qu'ils ressemblent peu à leurs pères!--Ce que la vase, le sable verdâtre laissé à nu par la retraite de la mer, est aux vagues écumantes de la haute marée qui jette le matelot naufragé jusqu'au bord de sa demeure, voilà ce que les hommes d'aujourd'hui sont aux hommes d'autrefois: ils se traînent, en rampant comme le crabe, à travers les ruines de leurs antiques rues. Oh désespoir!--tant de siècles ne pas recueillir de meilleurs fruits! Treize cents ans de richesse et de gloire ont abouti à la poussière et aux larmes: tous les monumens que l'étranger rencontre, églises, palais, colonnes, l'accueillent avec un air de deuil le lion lui-même paraît tout abattu; et le tambour barbare, aux sons âpres et discords, répète chaque jour, comme un sombre écho la voix de ton tyran, le long de ces ondes paisibles, charmées jadis du chant harmonieux qui s'élevait, au clair de la lune, de mille et mille gondoles,--charmées de l'actif bourdonnement d'êtres joyeux, dont les plus coupables actions n'étaient que la fièvre du coeur et le débordement d'un bonheur trop grand, qui a besoin du secours de l'âge pour isoler son cours de ce voluptueux torrent de douces sensations, luttant sans cesse avec le sang. Mais cela vaut mieux que les mornes orgies, le deuil des nations à leur déclin: alors le vice promène partout ses irrémédiables terreurs; la gaîté n'est que rage, et ne sourit que pour tuer; l'espoir n'est rien qu'un délai trompeur, éclair de l'homme malade, une demi-heure avant le trépas. Ainsi la défaillance, dernière source des peines mortelles et la torpeur des membres, sombre début de la mort dans sa froide et vacillante carrière, se glissent de veine en veine et s'avancent à chaque battement du pouls; néanmoins c'est un tel soulagement pour l'argile épuisée de souffrances, que le moribond y voit le renouvellement de ses esprits, et se croit libre lorsqu'il n'est qu'engourdi par le poids de sa chaîne;--lors il se met à parler de vie,--de ses forces qu'il sent revenir--peu à peu, et de l'air plus frais dont il voudrait jouie; mais, comme il murmure ces mots, il ne sait pas qu'il respire à peine, que son doigt effilé ne sent plus ce qu'il touche; cependant, un voile tombe sur ses yeux,--la chambre chancelante tourne, tourne, autour de lui;--des ombres rapides, que sa main veut en vain arrêter, paraissent et disparaissent;--enfin, le dernier râle étouffe sa voix suffoquée; tout est glace et ténèbres,--et la terre, ce qu'elle fut avant l'heure de notre naissance.
Nul espoir pour les nations!--Interrogez les chroniques de mille et mille années.--Que nous ont appris ces scènes journalières, ce flux et reflux d'événemens ramenés par chaque siècle, cet éternel retour de ce qui _a été_? rien ou peu. Toujours nous nous appuyons sur choses qui pourrissent sous notre pied, et nous usons notre force en luttant contre l'air; car c'est notre propre nature qui nous fait choir; les brutes, à toute heure immolées pour nos fêtes, sont d'un ordre aussi élevé,--elles vont partout où les pousse l'aiguillon de leur guide, même à la sanglante hécatombe: et vous, hommes, qui pour les rois versez votre sang comme l'eau, qu'est-ce que vos enfans ont reçu en revanche? un héritage de servitude et de misères, un esclavage aveugle dont les coups sont l'unique paiement. Quoi donc, ne vois je pas les socs de vos charrues rougir d'une chaleur brûlante? N'y chancelez-vous pas dans une épreuve perfide, vous qui croyez cela une preuve _réelle_ de la loyauté, baisez la main qui vous guide aux tortures, vous faites gloire de marcher sur les barres en feu? Tout ce que vos pères vous ont laissé, tout ce que le tems vous lègue de liberté, et l'histoire de sublime, sort d'une source différente!--Vous regardez et lisez, vous admirez et gémissez, puis vous succombez et perdez votre sang! Sauf ces esprits, en petit nombre, qui, en dépit de tous les obstacles réels et imaginables engendrèrent soudain les crimes; en foudroyant les murs de la prison; qui voulurent boire à longs traits les douces ondes offertes par la liberté,--alors que la multitude, dont les siècles ont changé la soif en rage, se soulève en criant, alors que les hommes s'écrasent les uns les autres pour obtenir la coupe où ils puissent trouver l'oubli de la chaîne lourde et douloureuse--qui long-tems les attacha au joug de la charrue, sur un sol dont les jaunes épis n'étaient pas pour eux; (car leurs têtes étaient trop courbées, et leurs palais inanimés ne ruminaient que la douleur):--oui, sauf ces esprits, en petit nombre, qui, en dépit des forfaits qu'ils abhorrent, ne confondent pas la sainteté de leur cause avec ces bouleversemens momentanés des lois de la nature, bouleversemens qui, comme la peste et les volcans, ne frappent que pour un tems, puis s'éteignent, et laissent le cours ordinaire des saisons réparer, en quelques étés, les dommages de la terre, la repeupler de villes et de générations,--belles quand elles sont libres:--car sous toi, ô tyrannie, rien ne peut jamais fleurir!
Gloire, empire, liberté!--ô trinité divine!--ces tours furent jadis votre siége! A l'heure où Venise fut un objet d'envie, la ligue des plus puissantes nations put abaisser son noble orgueil, mais non l'anéantir:--tout fut entraîné dans sa ruine: les monarques invités à ses fêtes connaissaient et aimaient leur magnifique hôtesse; ils ne pouvaient s'apprendre à la haïr, quelque humiliés qu'ils fussent:--la foule des humains pensait comme les rois; Venise recevait les hommages du voyageur de tous les jours et de tous les climats;--ses crimes eux-mêmes naissaient de la source la plus douce,--de l'amour; elle ne buvait point le sang, ne s'engraissait point de cadavres, mais portait la joie partout où s'étendaient ses innocentes conquêtes; car elle relevait la croix, gui d'en haut sanctifiait les bannières protectrices, incessamment flottantes entre la Terre et le Croissant profane: si ce croissant a pâli et décliné, le monde peut en rendre grâces à la cité qu'il a chargée de chaînes dont maintenant le bruit retentit aux oreilles des peuples qui doivent le nom de liberté à tant de glorieux efforts: cependant Venise partage avec eux une misère commune: elle se nomme «le royaume» d'un conquérant ennemi; elle sait ce que tous,--ce que _nous_, plus que tous les autres; ne savons que trop bien; avec quels termes dorés un tyran amuse ses esclaves.
Le nom de république a disparu sur les trois parties du globe gémissant. Venise est abattue: la Hollande daigne reconnaître un sceptre, et souffre le manteau de pourpre. Si la Suisse seule est libre encore, et jouit sans entraves de ses montagnes, ce n'est que pour un tems: car, de nos jours, la tyrannie est devenue fine; et, dans ses heures de triomphe, étouffe sous ses pieds les étincelles de nos cendres. Une grande contrée, séparée de nous par l'Océan, nourrit une race vigoureuse dans l'amour de la liberté; pour laquelle leurs pères ont combattu, et qu'ils leur ont léguée;--héritage d'orgueil et de bravoure! noble distinction d'avec toute autre terre, dont les enfans doivent fléchir le genou au gré d'un monarque, comme si son sceptre insensible fût une baguette douée du magique pouvoir de la science occulte!--Oui, une grande contrée, bravant le despotisme, lève encore ses drapeaux invaincus et sublimes par delà l'Atlantique!--Elle a montré à une nation, trop fière de son droit d'aînesse, que le pavillon hautain d'Albion peut baisser devant ceux dont les épées ont conquis des franchises que le sang ne paie pas trop cher. Oui, certes, mieux vaudrait le sang de tout homme, fût-il une rivière, mieux vaudrait qu'il coulât à pleins bords et même débordât, que de languir dans nos veines oisives, de stagner comme dans un canal fermé de verroux et de chaînes, d'avancer, comme un malade endormi, trois pas, puis s'arrêter:--mieux vaut être là où les Spartiates massacrés sont encore libres, dans le noble charnier des Thermopyles, que de croupir dans nos marais,--ou bien il faut fuir sur l'abîme azuré, et ajouter un courant à l'Océan, une ame aux ames de nos pères; et à toi, Amérique, un homme libre de plus!
VIII.
ODE A NAPOLÉON BUONAPARTE[113].
[Note 113: L'empereur Népos fut reconnu par le _sénat_, par les _Italiens_ et par les provinces de la _Gaule_: ses qualités morales et ses talens militaires furent hautement célébrés: et ceux qui tiraient de son gouvernement quelque avantage particulier annoncèrent, en chants prophétiques, la restauration de la félicité publique..............................
Par cette honteuse abdication, il prolongea sa vie de quelques années, dans une position équivoque, tout à la fois empereur et exilé, jusqu'à ce que--»
(GIBBON, _Décadence et chute_, etc.)]
«_Expende Annibalem_:--_quot libras in duce summo Invenies_?--»
(JUVÉN. _Sat. X._)
1. C'en est fait:--mais hier encore tu étais roi, et, les armes en main, tu combattais contre les rois:--maintenant, il n'y a pas de nom qui te convienne; te voilà si bas,--et tu vis encore! Est-ce là l'homme aux mille trônes, qui jonchait notre terre d'ossemens ennemis? et peut-il ainsi se survivre à lui-même? Depuis celui que nous appelons, sans raison, du nom de l'étoile du matin[114], nul mortel, nul démon n'est tombé de si haut.
[Note 114: Lucifer, nom du chef des démons, est dans la mythologie païenne et d'après son etymologie (_Lucem fero_) l'étoile de Venus, quand elle précède et annonce le lever du soleil.
(_N. du. Tr._)]
2. Homme mal inspiré! pourquoi te fis-tu le fléau de tes semblables, qui s'agenouillaient devant toi? Devenu aveugle à force de te contempler toi-même, tu appris à voir au reste du monde. Maître souverain du pouvoir,--tu n'as laissé pour don unique que le tombeau à ceux qui t'adoraient; et, jusqu'à l'heure de ta chute, les humains ne purent deviner combien l'ambition a de bassesse.
3. Rendons grâces au ciel pour une telle leçon;--elle instruira les guerriers à venir plus que tous les discours de la haute philosophie, discours si vains jusqu'à ce jour. Le charme qui fascinait l'esprit des hommes est désormais rompu pour ne plus renaître; charme qui forçait d'adorer ces idoles de l'empire du sabre, ces colosses au front d'airain et aux pieds d'argile.
4. Le triomphe et la vanité, l'enivrement du combat[115], la victoire dont la voix ébranle la terre, et qui pour toi était le souffle de vie: l'épée, le sceptre, et ce pouvoir, sous le joug duquel l'homme ne semblait fait que pour obéir, et avec lequel la renommée fut liguée;--tout est anéanti!--Esprit de ténèbres, quelle doit être la rage de ton souvenir!
[Note 115: _Certaminis gaudia_, expression d'Attila dans sa harangue à son armée, avant la bataille de Châlons, harangue donnée par Cassiodore.]
5. Le désolateur est enfin désolé! le vainqueur, renversé! l'arbitre de la destinée d'autrui supplie pour la sienne propre! Y a-t-il encore quelque espérance impériale qui puisse lutter avec calme contre un tel changement? ou bien, est-ce la seule crainte de la mort? Mourir prince,--ou vivre esclave,--ton choix est lâchement courageux.
6. Cet athlète[116], qui jadis voulut rompre un chêne, ne songea pas au redressement élastique des fragmens: saisi par l'arbre qu'il avait en vain brisé,--solitaire,--quels regards jetait-il alentour? Toi, dans l'orgueil de ta force, tu as fait enfin une imprudence égale, et tu as rencontré un destin plus sombre: lui, il fut la proie des hôtes farouches des forêts; mais toi, tu devras dévorer ton coeur!
[Note 116: Milon.]
7. Un Romain[117], dont le coeur brûlant s'était désaltéré dans le sang de Rome, jeta loin de lui le poignard,--osa, par une grandeur sauvage, quitter l'empire pour ses foyers domestiques. Il osa quitter l'empire avec un suprême dédain des hommes qui avaient supporté un tel joug, et qui le laissèrent toutefois jouir en paix de son sort. Sa seule gloire fut cette heure où il abandonna de plein gré le pouvoir dont il s'était emparé.
[Note 117: Sylla.]
8. Le monarque espagnol[118], quand le plaisir de la puissance eut perdu la vivacité de son charme, rejeta ses couronnes pour des rosaires, son empire pour une cellule: calculateur exact des grains de son chapelet, subtil argumentateur sur des articles de foi, il amusa bien sa folie; pourtant, il eût mieux fait de ne jamais connaître, ni le reliquaire du bigot, ni le trône du despote.
[Note 118: Charles-Quint.]
9. Mais toi,--c'est malgré tes efforts que la foudre a été arrachée de tes mains;--trop tard tu quittes la haute puissance à laquelle s'accola ta faiblesse. Quoique tu sois un ange de malheur, c'est assez pour nâvrer notre coeur que de voir le tien sans nerf; que de songer que le monde, chef-d'oeuvre de Dieu, a servi de marchepied à un être si vil.
10. Et la terre a prodigué son sang pour celui qui peut ainsi ménager le sien! Et les monarques, devant lui, ont fléchi leurs genoux tremblans, lui ont rendu grâces pour un trône! Céleste liberté! combien nous devons te chérir, lorsque tes plus puissans ennemis ont ainsi témoigné leur crainte dans la plus humble attitude! Oh! puisse aucun tyran ne laisser jamais un nom plus brillant, qui éblouisse le genre humain!
11. Tes forfaits sont écrits dans le sang, et non écrits en vain;--tes triomphes ne parlent plus de gloire, ou plutôt ils grossissent la tache de ton honneur.--Si tu étais mort comme meurt le courage, peut-être un nouveau Napoléon viendrait-il encore une fois déshonorer le monde;--mais qui voudrait s'élancer jusqu'à la hauteur du soleil pour tomber ensuite dans une nuit si noire?
12. Mise dans la balance, la poussière du héros n'a pas plus de valeur que l'argile vulgaire. L'équilibre, ô humanité! est le même pour tous les trépassés. Mais pourtant je croyais que le grand homme vivant était animé de quelques étincelles plus nobles pour éblouir et pour épouvanter, et je n'imaginais pas que le mépris pût ainsi se jouer de ces conquérans de la terre.
13. Et ta fiancée, triste fleur de l'orgueilleuse Autriche, princesse encore impériale, comment son coeur supporte-t-il l'heure de tourment? Attache-t-elle ses pas à ton coté? Doit-elle aussi courber la tête, partager le repentir tardif et le long désespoir de l'homicide détrôné? Ah! si elle t'aime toujours, conserve avec soin ce diamant, qui vaut bien ta couronne évanouie!
14. Hâte maintenant ta course vers ton île maudite, et fixe ton regard sur la mer: cet élément peut rencontrer ton sourire, il ne fut jamais gouverné par toi! Ou bien, de ta main oisive, trace nonchalamment sur le sable que la terre est à présent aussi libre que l'océan, et que le pédagogue de Corinthe[119] t'a désormais transféré son proverbe.
[Note 119: Denis le jeune, après avoir été chassé de Syracuse par Timoléon, passe pour s'être fait maître d'école à Corinthe. Il fut toujours cité comme un exemple mémorable de l'instabilité des choses humaines. «_Tantâ mutatione majores natu, ne quis nimis fortunæ crederet, magister ludi factus ex tyranno docuit_.» (Valer. Max. VI, 9.) Philippe ayant écrit d'un ton menaçant aux Lacédémoniens, ceux-ci ne lui firent d'autre réponse que cette phrase passée en proverbe: _Denis à Corinthe_.
(_N. du Tr._)]