Uvres Completes De Lord Byron Tome 04 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 8

Chapter 83,733 wordsPublic domain

2. Je vis deux êtres parés des couleurs de la jeunesse, debout sur une colline,--une colline charmante, verte, de pente douce, semblable à un cap qui termine une longue chaîne de coteaux, hormis qu'à ses pieds il n'y avait pas de mer qui la baignât, mais un paysage vivant, des forêts et des moissons ondoyantes, les demeures des hommes éparses çà et là, et une auréole de fumée s'élevant de ces toits rustiques;--la colline était couronnée d'un diadême d'arbres disposés en cercle, non par le jeu de la nature, mais par l'homme. Oui, tous deux étaient là;--la jeune fille regardait ce paysage aussi aimable qu'elle-même,--mais le jeune homme ne regardait qu'elle; tous deux étaient jeunes, et cette fille était belle; tous deux étaient jeunes,--mais non de la même jeunesse[99]. Elle, comme la douce lune au bord de l'horizon, elle était à la veille d'être tout-à-fait femme: lui, il avait vu moins de printems, mais son coeur avait devancé de beaucoup ses années: à ses yeux, il n'y avait sur terre qu'un visage digne d'amour, et ce visage alors brillait sur lui; il avait contemplé cet astre tant que cet astre ne s'éclipsa point; il ne respirait, n'existait qu'en _elle_; la voix de cette vierge était sa voix; il ne lui parlait pas, mais il tremblait aux paroles qu'_elle_ prononçait: la vue de cette vierge était sa vue, car il ne voyait plus que par ces beaux yeux, qui prêtaient leur éclat à tous les objets:--il avait cessé de vivre en lui-même; la vie de cette vierge était sa vie: l'océan où venait aboutir le fleuve de ses pensées, c'était _elle_: lui disait-elle un mot, le touchait-elle du doigt? soudain le sang du jeune homme hâtait ou retardait son cours, ses joues changeaient de couleur,--et pourtant son coeur ignorait la cause de cette orageuse agonie. Elle, au contraire, ne prenait aucune part en ces tendres sentimens: elle ne poussa jamais aucun soupir pour lui; elle le traitait comme un frère,--mais pas davantage; c'était beaucoup, car elle n'avait point de frère, hors celui à qui la naïveté enfantine de son amitié en avait donné le nom; elle était l'unique rejeton d'une race antique et honorée.--Quant à lui, le nom de frère lui plaisait, et pourtant lui déplaisait aussi,--et pourquoi? le tems lui fit une réponse profonde--quand elle en aima un autre; même alors elle en aimait un autre, et, du sommet de la colline, elle regardait au loin si le courrier de son amant égalait en ardeur sa propre impatience, et volait auprès d'elle.

3. L'esprit de mon rêve changea. Je vis un vieux château, et; au devant de ses murs, un cheval tout harnaché: dans un oratoire antique était le jeune garçon dont je parlais tout-à-l'heure;--il était seul, et pâle; et se promenait à grands pas; il s'assit; saisit une plume, traça des mots que je ne pus deviner; puis il pencha sa tête entre ses mains, et la secoua comme par un mouvement convulsif,--puis il se releva, et avec ses dents et ses mains frémissantes il déchira ce qu'il avait écrit, mais sans verser une larme. Enfin il se remit, et donna à son front une sorte de calme: là-dessus, la dame de ses pensées rentra; elle avait un air serein et riant, et pourtant elle savait qu'elle était aimée de lui,--elle savait (car un tel savoir vient vite) que ce coeur était plein de son image; elle voyait que ce jeune homme était malheureux, mais elle ne voyait pas tout. Il se leva, et, d'une étreinte froide et polie, il serra la main de cette fille: un moment sur son visage se peignit une page de pensées indicibles, puis tout cela s'évanouit encore plus vite; il laissa tomber la main qu'il tenait, et se retira à pas lents, mais non comme s'il lui eût dit adieu; car tous deux se quittèrent avec de mutuels sourires: il franchit la porte massive du vieux château, monta à cheval, se mit en chemin, et désormais ne repassa plus ce seuil antique.

4. L'esprit de mon rêve changea. Le jeune garçon était un homme. Dans les déserts d'un climat de feu, il s'était fait une demeure, et son ame savourait à longs traits les rayons du soleil; il était environné de spectacles étrangers et sombres; il n'était plus lui-même ce qu'il avait été jadis; c'était un voyageur errant sur la mer et sur ses rivages. Je voyais devant moi mille et mille images s'accumuler en masse comme des ondes; et lui, faire partie de toutes. Enfin, je l'aperçus se reposant de l'accablante chaleur du milieu du jour, couché parmi les colonnes tombées, à l'ombre de murailles ruinées, qui survivent aux noms de ceux qui les ont élevées: pendant son sommeil, les chameaux broutaient l'herbe à son coté, quelques chevaux, de belle apparence, étaient attachés près d'une fontaine: un homme vêtu d'une robe flottante faisait la garde, tandis que plusieurs gens de sa tribu dormaient à l'entour: ils n'avaient, pour pavillon[100], au-dessus de leurs têtes, que le ciel bleu, si serein, si clair, si pur, que Dieu seul eût pu être aperçu dans l'empyrée.

5. L'esprit de mon rêve changea. La jeune dame, naguère aimée en vain, était unie à un époux dont, à son tour; elle n'était point aimée:--en sa demeure, à mille lieues de celle de son malheureux amant,--en sa demeure natale, elle regardait grandir autour d'elle ses enfans; filles et fils de la beauté:--mais voyez! elle avait la douleur peinte sur son visage, qu'obscurcissait l'ombre d'une lutte intérieure; l'inquiète langueur de son oeil semblait dire que sa paupière était chargée de larmes long-tems retenues. Quelle pouvait être sa douleur?--Elle avait ce qu'elle aima, et celui qui l'avait tant aimée n'était point là pour troubler d'une espérance impure, ou de criminels désirs ou d'une affliction mal réprimée, la paix d'une ame innocente. Quelle pouvait être sa douleur?--Elle ne l'avait point aimé, ni ne lui avait donné motif de se croire aimé: ce n'était pas lui qui pouvait être ce qui la tourmentait,--un spectre du passé.

6. L'esprit de mon rêve changea.--Le voyageur errant était de retour.--Je le vis debout devant un autel--avec une aimable fiancée; oui, l'épouse était belle, mais pas comme l'astre qui avait lui à l'enfance de l'époux;--même au pied de l'autel, le front de cet homme prit le même aspect, son sein palpita du même frisson, que jadis dans la solitude de l'oratoire antique; et puis,--comme autrefois,--un moment sur son visage se peignit une page de pensées indicibles,--puis tout cela s'évanouit encore plus vite. Il resta calme et paisible; il prononça les voeux d'usage, mais n'entendit pas ses propres paroles: autour de lui tout chancelait; il ne put voir ni ce qui se faisait ni ce qui avait dû être fait:--mais le vieux manoir, le château, la chambre, le lieu, le jour, l'heure, le même soleil, les mêmes ombres, enfin, toutes les circonstances de ce lieu et de cette heure, et cette femme de qui dépendit sa destinée, tout cela revint et se glissa entre lui et la lumière: qu'avaient à faire tous ces souvenirs en un pareil instant?

7. L'esprit de mon rêve changea. Je vis la jeune dame naguère aimée en vain;--oh! elle était bien changée; et par quoi? par la maladie de l'ame. Son esprit l'avait abandonnée; ses yeux n'avaient plus leur éclat ordinaire, mais un regard qui n'est pas de ce monde; elle était devenue la souveraine d'un royaume fantastique; ses pensées étaient des combinaisons de choses discordantes; des formes impalpables et inaperçues à la vue des autres étaient familières à la sienne; et le monde nomme cela démence; mais les sages ont une folie encore plus profonde. Le coup d'oeil de la mélancolie est un don funeste: qu'est-ce, sinon le télescope de la vérité, qui détruit les illusions de la distance, qui nous montre la vie de près dans toute sa nudité, et rend la froide réalité trop réelle?

8. L'esprit de mon rêve changea.--Le voyageur errant était seul comme auparavant; les êtres qui l'avaient entouré n'étaient plus là, ou étaient en guerre avec lui; il était marqué d'un signe de ruine et de désolation, environné de haines et de discordes; la peine était mêlée à tout ce qu'on lui offrait; jusqu'à ce qu'enfin, devenu semblable à l'ancien monarque du Pont[101], il savourât impunément les poisons, qui n'avaient plus de force, mais qui étaient pour lui une sorte d'aliment: il vivait de ce qui aurait donné la mort à la plupart des hommes. Il devint ainsi l'ami des esprits des montagnes; il conversait avec les étoiles et avec l'ame subtile de l'univers; il apprit dans ces conférences les magiques mystères de la création: le livre de la nuit parut tout ouvert à ses yeux, et des voix du noir abîme lui révélèrent une merveille et un secret.--Ainsi soit.

9. Mon rêve s'évanouit: il ne m'offrit plus d'autre tableau. C'était vraiment fort étrange que le sort de ces deux êtres eût été tracé presque comme une réalité,--eût abouti pour l'un à la folie,--pour tous les deux à l'infortune.

[Note 99: Ce prétendu rêve de Lord Byron n'est, comme on le voit, que le souvenir de son premier amour. Ce jeune homme et cette jeune fille, c'est lui-même et Marie Chaworth. Tous les autres tableaux de ce rêve représenteront pareillement les principales circonstances de la vie de l'auteur.

(_N. du Tr._)]

[Note 100: _They were canopied by the blue sky_.

Gilbert a dit:

Ciel, pavillon de l'homme, etc.

(_N. du Tr._)]

[Note 101: Mithridate, roi de Pont.]

II.

LES TÉNÈBRES.

J'eus un rêve qui n'était pas tout-à-fait un rêve. L'astre brillant du jour était éteint; les étoiles, désormais sans lumière, erraient à l'aventure dans les ténèbres de l'espace éternel; et la terre refroidie roulait, obscure et noire, dans une atmosphère sans lune. Le matin venait et s'en allait,--venait sans ramener le jour: les hommes oublièrent leurs passions dans la terreur d'un pareil désastre; et tous les coeurs, glacés par l'égoïsme, n'avaient d'ardeur que pour implorer le retour de la lumière. On vivait près du feu:--les trônes, les palais des rois couronnés,--les huttes, les habitations de tous les êtres animés, tout était brûlé pour devenir fanal. Les villes étaient consumées, et les hommes se rassemblaient autour de leurs demeures enflammées pour s'entre-regarder encore une fois. Heureux ceux qui habitaient sous l'oeil des volcans, et qu'éclairait la torche du cratère! Il n'y avait plus dans le monde entier qu'une attente terrible. Les forêts étaient incendiées;--mais, d'heure en heure, elles tombaient et s'évanouissaient;--les troncs qui craquaient s'éteignaient avec fracas[102];--et tout était noir. Les figures des hommes, près de ces feux désespérés, n'avaient plus une apparence humaine, quand par hasard un éclair de lumière y tombait. Les uns, étendus par terre, cachaient leurs yeux et pleuraient; les autres reposaient leurs mentons sur leurs mains entrelacées, et souriaient; d'autres, enfin, couraient çà et là, alimentaient leurs funèbres bûchers, et levaient les yeux avec une inquiétude délirante vers le ciel, sombre dais d'un monde anéanti; puis, avec d'horribles blasphêmes, ils se laissaient rouler par terre, grinçaient des dents et hurlaient. Les oiseaux de proie criaient aussi, et, frappés d'épouvante, agitaient dans la poussière leurs ailes inutiles. Les bêtes les plus farouches étaient devenues douces et craintives. Les vipères rampaient, et se glissaient parmi la foule; elles sifflaient encore, mais leur dard ne blessait plus:--on tuait ces animaux pour s'en nourrir, et la guerre qui, pour un moment, avait cessé, dévorait de nouveau maintes victimes.--Un repas ne s'achetait qu'au prix du sang, et chacun, assis à l'écart, se rassasiait dans les ténèbres avec une morne gloutonnerie. Il n'y avait plus d'amour: la terre entière n'avait plus qu'une pensée,--et c'était la pensée de la mort, de la mort sans délai et sans gloire. Les angoisses de la famine dévoraient toutes les entrailles;--les hommes mouraient et leurs ossemens n'avaient pas de tombeau; ceux qui restaient encore, faibles et amaigris, se mangeaient les uns les autres; les chiens eux-mêmes attaquaient leurs maîtres, hormis pourtant un seul qui veillait près d'un cadavre, et tenait à distance les animaux et les hommes affamés, jusqu'à ce qu'ils tombassent d'inanition, ou qu'au bruit de la chute d'un nouveau mort, ils courussent déchirer de leurs mâchoires décharnées les chairs encore palpitantes: quant à ce chien fidèle, il ne cherchait point de nourriture; mais, avec un gémissement pitoyable et non interrompu, avec un cri aigu de désespoir, léchant la main qui ne répondait pas à sa caresse,--il mourut. La famine réduisit par degrés le nombre des vivans: enfin deux habitans d'une cité immense survivaient seuls, et ils étaient ennemis: ils se rencontrèrent près des tisons expirans d'un autel consumé où l'on avait entassé, pour un objet profane, un monceau d'objets sacrés: de leurs mains froides et sèches, comme celles d'un squelette, ils remuèrent et grattèrent, tout en frissonnant, les faibles cendres du foyer; leur faible poitrine exhala un léger souffle de vie, et produisit une flamme qui était une vraie dérision: puis la clarté devenant plus grande, ils levèrent les yeux, et s'entre-regardèrent,--se virent, poussèrent un cri, et moururent;--ils moururent du hideux aspect qu'ils s'offrirent l'un à l'autre, ignorant chacun qui était celui sur le front duquel la famine avait écrit _démon_. Le monde était vide: là où furent des villes populeuses et puissantes, plus de saison, plus d'herbe, plus d'arbres, plus d'hommes, plus de vie; rien qu'un monceau de morts,--un chaos de misérable argile. Les rivières, les lacs, l'océan, étaient calmes, et rien ne remuait dans leurs silencieuses profondeurs; les navires, sans matelots, pourrissaient sur la mer; leurs mâts tombaient pièce à pièce; chaque fragment, après sa chute, dormait sur la surface de l'abîme immobile:--les vagues étaient mortes, le flux et reflux anéanti, car la lune qui le règle avait péri; les vents avaient expiré dans l'atmosphère stagnante, et les nuages n'étaient plus; les ténèbres n'avaient pas besoin de leur aide,--elles étaient l'univers lui-même.

[Note 102: Nous avons essayé de rendre l'harmonie imitative du texte:

_The crackling trunks Exstinguished with a crash_.

(_N. du Tr._)]

III.

TOMBEAU DE CHURCHILL[103],

FAIT EXACT A LA LETTRE.

J'étais près du tombeau de celui qui brilla comme une comète dans son âge, et je vis le plus humble de tous les sépulcres: je contemplai, non sans un vif chagrin et un profond respect, ce gazon négligé; et cette pierre paisible, marquée d'un nom aussi effacé que les noms inconnus d'alentour dont personne ne tente la lecture: puis je demandai au gardien du jardin pourquoi les étrangers interrogeaient sa mémoire sur ce monument, à travers les morts amoncelés d'un demi-siècle; et il me répondit:--«Ma foi! je ne sais pas du tout pourquoi tant de voyageurs viennent en pélerinage à cette tombe: ce mort est ici arrivé avant que je fusse concierge, et ce n'est pas moi qui fis creuser cette fosse.».--Est-ce là tout? me dis-je en moi-même;--déchirons-nous le voile de l'immortalité; voulons-nous je ne sais quel honneur et quelle gloire dans les âges encore à naître, pour endurer un tel outrage, si tôt et si malheureusement?--Comme je me parlais ainsi, l'architecte de tous ceux que nous foulons aux pieds (car la terre n'est qu'un vaste tombeau) essaya de débrouiller les souvenirs de cette argile dont la combinaison confondrait la pensée d'un Newton, s'il n'était pas vrai que la vie terrestre dût aboutir à une autre dont elle n'est que le rêve;--enfin le gardien, saisissant, pour ainsi dire, le crépuscule d'un soleil couché, me dit ces mots:--«Je crois que l'homme dont vous vous informez, et qui gît dans cette tombe choisie, fut un très-fameux écrivain de son tems: et les voyageurs s'écartent de leur route pour lui payer un tribut d'hommages,--et payer ma peine de ce qu'il plaira à votre honneur.»--Alors, tout content, je tirai du coin avare de ma poche quelques pièces d'argent, que je donnai, presque par force, à cet homme, quoiqu'il eût été fort inconvenant d'épargner cette dépense:--vous souriez, je le vois, hommes profanes! pendant tout mon récit, parce que ma plume grossière vous peint la vérité toute nue. C'est de vous qu'il faut rire, et non de moi;--car je restai, avec une pensée profonde et avec un oeil attendri, sur la phrase du vieux concierge, sur cette homélie naturelle où contrastaient l'obscurité et la gloire, l'éclat et le néant d'un nom.

[Note 103: Charles Churchill, poète satirique, né en 1731, mort en 1764. Il publia plusieurs poèmes, remarquables par une raillerie fine et mordante: entr'autres, _la Rosciade_, _la Nuit_, _l'Esprit_, etc.

(_N. du. Tr._)]

IV.

PROMÉTHÉE.

1. Titan! dont les immortels regards ne virent pas les souffrances de la race mortelle dans leur affreuse réalité avec le froid mépris des dieux: quelle fut la récompense de ta pitié? un horrible supplice, en silence souffert; un rocher, un vautour, une chaîne, tout ce que les ames fières sentent de peine; l'agonie qu'elles ne veulent pas montrer; cet accablant sentiment de misère qui renferme sa voix en lui-même, qui craint de rencontrer dans les airs quelque oreille attentive à sa plainte, qui retient ses soupirs tant qu'un écho pourrait y répondre.

2. Titan! à toi fut donné de soutenir un combat cruel entre la souffrance et la volonté; véritable torture de l'être qu'il ne peut tuer! Le ciel inexorable, la sourde tyrannie du destin, ce souverain principe de haine, qui crée pour son plaisir ce qu'il pourrait anéantir, te refusa jusqu'à la faveur de mourir. Le don fatal d'éternité fut ton lot,--et tu l'as bien supporté. Tout ce que le maître du tonnerre t'arracha, ce fut la menace qui rejeta sur lui les tourmens de ton supplice; tu prévoyais la destinée, mais tu ne voulus pas dire un mot pour apaiser ton persécuteur; dans ton silence fut son arrêt; dans son ame un vain repentir et une crainte funeste qu'il sut si mal dissimuler, que les foudres en sa main tremblèrent.

3. Ton divin crime fut d'être bon, de diminuer par tes enseignemens la somme de l'humaine misère, de faire puiser à l'homme sa force dans son esprit. Mais, puni d'en haut comme tu le fus, c'est encore toi qui, par ton énergie patiente, par ta constance, par les refus de ton ame inflexible que la terre et le ciel ne purent ébranler, nous as légué une leçon puissante. Tu es aux mortels un symbole et un signe de leur destin et de leur force: comme toi, l'homme est en partie divin, une onde troublée, descendue d'une source pure; l'homme peut en partie prévoir sa funèbre destinée, sa misère, sa résistance, son existence triste et isolée;--mais son ame peut opposer sa force à tous les maux;--peut opposer une volonté ferme et une intelligence profonde qui, même au sein des tortures, découvrent leur propre récompense en elles-mêmes: son ame triomphe dès qu'elle ose porter le défi, et soudain elle fait de la mort une victoire.

V.

MONODIE

SUR LA MORT DU TRES-HONORABLE R. BRINSLEY SHÉRIDAN, PRONONCÉE AU THÉÂTRE DE DRURY-LANE.

Quand les derniers rayons du soleil couchant se perdent dans les ombres d'un crépuscule d'été, quel homme n'a pas senti le doux charme de cette heure se répandre dans le coeur, comme la rosée sur les fleurs? Qui n'a été absorbé d'un sentiment pur et auguste, tandis que la nature fait cette pause mélancolique, et qu'elle exhale son dernier soupir sur cette arche sublime que le tems a jetée entre la lumière et les ténèbres? Qui n'a partagé ce calme si paisible et si profond, la muette pensée qui ne peut s'exprimer qu'en pleurs, une sainte harmonie,--un vif regret, une sympathie glorieuse avec l'astre qui s'évanouit? Ce n'est pas un deuil cruel,--mais une peine douce, sans nom, chère aux coeurs bien nés d'ici bas, sentie sans amertume,--un attendrissement complet et candide, une heureuse tristesse,--une larme transparente, pure des chagrins du monde ou des souillures de l'égoïsme, larme versée sans honte, larme secrète sans douleur cuisante.

Semblable à l'attendrissement que nous inspire un jour d'été s'évanouissant derrière les collines, une douce mélancolie remplit notre coeur et fait couler nos larmes, lorsque la mort frappe le génie et anéantit tout ce qui en lui était mortel. Un esprit puissant s'est éclipsé,--un astre a passé du jour dans les ténèbres,--astre qui, à son heure de lumière, fut sans égal,--sans nom digne de lui,--foyer universel de tous les rayons de la gloire! éclairs d'esprit, splendeur d'intelligence, flammes de poésie, feux d'éloquence, tout a disparu avec le soleil qui en était la source;--mais il nous reste encore les durables productions d'un génie immortel, les fruits d'une joyeuse aurore et d'un midi glorieux, impérissable portion de celui qui périt trop tôt. Mais ce n'est qu'une petite partie d'un tout merveilleux, ce ne sont que des segmens du disque étincelant de cette ame qui embrâsait tout,--éclairait tout pour égayer,--toucher,--plaire--ou épouvanter. Du conseil que sa raison charmait, à la table qu'animait sa gaîté, c'était le souverain maître des coeurs: les voix les plus illustres l'applaudissaient à l'envi; les hommes comblés de louanges,--les hommes remplis d'orgueil--s'enorgueillissaient à le louer. Lorsque l'Hindostan opprimé poussa un cri aigu pour en appeler de l'homme au ciel[104], c'est lui qui fut le tonnerre,--la verge vengeresse,--la colère,--la voix de Dieu lui-même, qui ébranla les nations par la bouche de ce mandataire choisi,--et tonna jusqu'à ce que les sénats tremblans eussent obéi en admirant; et ici même, ici, dans cette salle, les riantes créations de son génie vous charmeront, encore tout échauffées du feu de la jeunesse: ce dialogue incomparable,--ces saillies immortelles qui ne savaient pas tarir; ces étincelans portraits, frais de vie, qui portent dans notre coeur la vérité où ils ont pris leur source; ces êtres merveilleux, enfans de son imagination, éclos du néant à une soudaine perfection par la volonté créatrice de sa pensée[105]; c'est ici qu'est leur première patrie; c'est ici que vous pouvez les revoir animés encore de la chaleur vitale que leur donna ce nouveau Prométhée. Lumineuse auréole qui trahit la splendeur du disque éclipsé!

[Note 104: Voir Fox, Burke, Pitt, unanimes à louer le discours de Shéridan sur les chefs d'accusation articulés contre M. Hastings dans la Chambre des Communes. M. Pitt pria la Chambre d'ajourner l'affaire, afin de considérer la question avec plus de calme que ne le permettait l'effet immédiat de ce discours.]

[Note 105: Il y a dans le texte: «_By the_ fiat _of his thought_,» mot à mot, par le _fiat_ de sa pensée. C'est une allusion au _fiat lux_ de la _Genèse_. Avons-nous eu tort de reculer devant la version littérale?

(_N. du Tr._)]