Uvres Completes De Lord Byron Tome 04 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 6

Chapter 63,498 wordsPublic domain

Me voici encore une fois dans le frêle monde de l'homme! j'en avais été si long-tems absent, que je l'avais oublié: mais je sens de nouveau le poids de mon argile,--trop tôt privé de l'immortelle vision, qui, guérissant mes terrestres chagrins, m'enleva jusqu'au céleste séjour de Dieu, du fond même de cet immense gouffre où il n'y a plus d'espérance, où naguère mes oreilles avaient retenti des hurlemens des esprits à jamais damnés:--m'enleva de ce lieu de moindres tourmens, d'où les hommes peuvent s'élever, purifiés par le feu, pour se joindre à la race angélique, parmi laquelle la brillante lumière de ma Béatrix[70] éclaira mon ame ravie;--m'enleva jusqu'aux pieds de l'éternelle Trinité; du Dieu grand, origine et fin de toutes choses, très-bon, mystérieux, triple, unique, infini, ame universelle:--enfin, conduisit d'étoile en étoile le voyageur mortel, que tant de gloire ne foudroyait pas, jusqu'au trône de la toute-puissance. O Béatrix! dont le beau corps est si long-tems demeuré sous le gazon et sous la froide pierre de marbre! toi qui fus seule à mes jeunes années un pur ange d'amour!--amour ineffable, qui s'empara de mon coeur tout entier; car rien autre que toi sur la terre ne fit dès-lors palpiter mon sein; car te rencontrer dans le ciel, c'était rencontrer ce que cherchait mon ame errante, semblable à la colombe de l'arche, qui ne reposa son aile qu'après avoir trouvé le rameau d'heureux présage;--oui, Béatrix, sans ta lumière, mon paradis eût toujours été incomplet[71]. Dès que le soleil eut réjoui ma vue de mon dixième été, tu fus ma vie, tu fus l'essence de ma pensée; je t'aimai avant de connaître le nom d'amour; tu brilles encore dans les yeux ternes du vieillard, tout affaiblis qu'ils sont par la persécution, par les ans, par le bannissement, par les larmes pour toi versées, et que d'autres douleurs n'auraient pu m'arracher: car ce n'est point ma nature de fléchir sous la tyrannie d'une faction, ou devant les criailleries de la multitude. Après une lutte longue et vaine, je fus chassé: jamais, si ce n'est quand le regard de mon esprit perce les nuages suspendus sur l'Apennin, et s'étend jusqu'à Florence, jadis si fière de moi; non, jamais je ne puis retourner sur mon sol natal, même pour y mourir: n'importe, ils n'ont pas encore dompté l'ame sévère et haute du vieil exilé. Mais le soleil, quoique brillant encore sur l'horizon, doit enfin se coucher; la nuit vient; je suis vieux en jours, en actions et en méditations; j'ai rencontré la destruction face à face dans toutes les voies. Le monde m'a laissé aussi pur qu'il m'a trouvé; et si je n'en ai pas encore obtenu les louanges, je ne les ai point recherchées à l'aide de vils artifices. L'homme outrage, le tems venge; mon nom formera peut-être un monument entouré de quelque clarté: et certes, ce n'eût point été le but, la fin suprême de mon ambition, que de grossir la vaine liste de ceux qui naviguent dans la basse mer de la renommée, et font enfler leurs voiles par l'inconstante haleine des hommes; que d'obtenir la fausse gloire d'être classé, avec les conquérans et les autres ennemis de la vertu, dans les sanglantes chroniques des âges passés. J'aurais voulu voir ma Florence grande et libre[72]: ô Florence! Florence! Tu fus pour moi comme cette Jérusalem sur laquelle le Tout-Puissant a pleuré; _mais tu ne voulus pas_: comme l'oiseau cache sa tendre couvée, je t'aurais cachée sous une aile paternelle si tu avais écouté ma voix: mais sourde et farouche, comme la couleuvre, tu dirigeas ton venin contre le sein qui te chérissait; tu confisquas mes biens, et condamnas au feu ma personne maudite. Hélas! combien sont amères les imprécations de la patrie, à celui qui _pour_ elle aurait expiré, mais ne méritait pas d'expirer _par_ elle; à celui qui l'aime, oui, l'aime encore malgré son injuste colère. Le jour viendra peut-être, où elle cessera de fermer les yeux à la vérité; le jour viendra peut-être, où elle serait fière de posséder la poussière qu'elle condamne à être le jouet des vents[73], et de transférer dans son enceinte le tombeau de celui à qui elle a refusé une demeure. Mais cela ne lui sera point accordé; il faut que ma poussière dorme où je serai tombé; non, le pays où je respirai pour la première fois, mais qui, dans un accès de furie, m'envoya respirer l'air d'un ciel étranger, ne reprendra pas mes ossemens indignés, parce qu'en son caprice il oublie son courroux et révoque sa sentence; non,--il m'a refusé ce qui était à moi,--mon toit; il n'aura pas ce qui n'est pas à lui,--ma tombe! Trop long-tems ses armes irritées ont maintenu loin de lui le sein qui pour lui aurait saigné, le coeur qui pour lui a battu, l'ame qui fut à l'épreuve de la tentation, l'homme qui combattit, fatigua, voyagea, remplit enfin tous les devoirs d'un fidèle citoyen, et vit, pour récompense, les artifices triomphans des Guelfes[74] faire passer sa proscription en loi. Ces choses ne sont point faites pour l'oubli; Florence sera plutôt oubliée. Trop profonde est la blessure, l'injure trop cruelle, la durée d'une telle misère trop prolongée, pour que j'accorde un pardon plus complet, pour que l'injustice soit moindre après un tardif repentir: et pourtant,--je sens pour ma patrie une tendre sympathie, et pour toi aussi, ma Béatrix: c'est avec peine que tomberait ma vengeance sur la terre, qui jadis fut la mienne, et m'est encore sacrée comme asile de tes cendres; oui, ces cendres, comme un saint reliquaire, protégeraient la ville meurtrière, et l'urne seule qui les renferme sauverait dix mille de mes ennemis. Quelquefois, il est vrai, mon coeur solitaire, comme celui du vieux Marius, dans le marais de Minturnes;[75] ou sur les ruines de Carthage, peut se gonfler de mauvais sentimens, de passions brûlantes et terribles: quelquefois, un rêve m'offre un vieil ennemi se débattant dans les angoisses de l'agonie, et mon sourcil s'épanouit dans l'espoir du triomphe:--arrière, telles pensées! Voilà les dernières faiblesses de ceux qui long-tems ont souffert une misère plus qu'humaine, et qui néanmoins étant hommes, n'ont de repos que sur la couche de la vengeance,--la vengeance, qui, dans le sommeil, ne rêve que de sang, et, durant la veille, brûle du désir inextinguible, et souvent déçu, d'un changement qui nous remonte sur le faîte, qui mette sous nos pieds ceux dont les pas nous foulaient, après que la Mort et Até[76] auront couru sur les fronts humiliés et sur les têtes tranchées.--Grand Dieu! éloigne de moi ces idées;--je remets dans tes mains mes injures nombreuses, et ta verge toute-puissante tombera sur ceux qui me frappèrent:--sois mon égide! comme tu l'as été dans les périls, dans les peines, dans les cités turbulentes, et au milieu des tentes guerrières,--dans les fatigues, dans les travaux sans nombre que j'ai supportés en vain pour Florence.--J'en appelle d'elle à toi! à toi, que j'ai vu dans ton sublime empire! vision glorieuse! jusqu'à ce jour il n'avait point été donné d'en jouir et de vivre, et cependant, tu me l'as permis. Hélas! avec quelle lourdeur je tombe sur ma tête le sentiment de la terre et des choses terrestres: passions dévorantes, affections tristes et basses, rapides palpitations du coeur répondant aux tortures de l'esprit, longues journées, nuits cruelles, souvenirs d'un demi-siècle sanglant et sombre, et le peu d'années que je peux encore attendre, brisées par la vieillesse, abandonnées de l'espérance,--mais moins pénibles à supporter; car trop long-tems a duré mon horrible naufrage sur le roc solitaire du morne désespoir, pour que je porte dorénavant mes yeux vers le navire qui passe, et qui fuit cet écueil si affreux et si nu, pour que j'élève la voix;--qui donc ferait attention à ma plainte? Je ne suis pas de ce peuple, ni de cet âge: et cependant, mes chants dérouleront un tableau qui éternisera la mémoire de ces tems, lorsque pas une page de leurs annales semées de troubles n'attirerait un regard sur la rage des discordes civiles, si mes vers, comme un parfum préservateur, n'eussent pas conservé maintes actions aussi indignes que ceux qui les firent. C'est le destin des esprits de ma trempe, que d'être tourmentés dans la vie, d'user leurs coeurs, de consumer leurs jours dans une lutte sans fin, et de mourir dans l'abandon; puis les générations futures se pressent autour de leur tombe: mille et mille pélerins arrivent des climats divers, où ils ont appris le nom de cet homme,--qui n'est plus qu'un nom; et, prodiguant leurs hommages sur la pierre funèbre, ils répandent au loin la renommée de qui n'entend plus ce bruit, de qui n'en est plus touché. La mienne au moins m'a coûté cher: mourir n'est rien, mais languir ainsi,--étouffer l'ardeur immense de mon esprit,--vivre à l'étroit avec de petits hommes, en vulgaire spectacle à tout regard vulgaire; errer à l'aventure, lorsque les loups eux-mêmes trouvent une tanière; sans famille, sans foyers, sans rien de ce qui rend la société douce et allège la peine;--me sentir dans la même solitude que les rois, avec le pouvoir et la couronne de moins;--envier au ramier son nid, et les ailes qui le transportent jusqu'aux lieux où l'Apennin voit l'Arno couler à ses pieds, jusqu'à son perchoir qu'il choisit peut-être dans l'enceinte de mon inexorable patrie, où sont encore mes enfans, et cette femme funeste[77], leur mère, froide compagne, qui m'apporta la ruine en douaire;--à voir et sentir tous ces maux, à les savoir irréparables, j'ai reçu une amère leçon; mais je suis resté libre: j'ai subi mon sort sans déshonneur, comme je me l'étais attiré sans bassesse: ils ont fait de moi un exilé,--non un esclave.

[Note 70: Le lecteur est prié d'adopter pour le mot de _Beatrice_ (Béatrix) la prononciation italienne, où aucune syllabe ne reste muette.

(_Note de Lord Byron_.)

--Byron fit cette remarque afin que les Anglais ne prononçassent pas _Beatrice_ en trois syllabes, mais en quatre, sans quoi son vers se fût trouvé faux.

(_N. du Tr._)]

[Note 71:

_Che sol per le belle opre Che fanno in cielo il sole e l' altre stelle Dentro di lui_ si crede il paradiso, _Così se guardi fiso Pensar ben dei ch' agni terren' piacere_.

_Canzone_, où Dante décrit la personne de Béatrix, strophe 3.]

[Note 72:

_L'Esilio che m' è dato onor mi tegno_. ........................................... _Cader tra' buoni è pur di lode degno_.

_Sonnet_ de DANTE, dans lequel il représente la justice, la générosité et la tempérance comme bannies de chez les hommes, et cherchant un refuge dans l'amour qui habite en son coeur.]

[Note 73: «_Ut si quis prædictorum ullo tempore in fortiam dicti communis pervenerit_, talis perveniens igne comburatur, sic quod moriatur.» Deuxième sentence de Florence contre le Dante et les quatorze co-accusés.--Le latin est digne de la sentence.]

[Note 74: Dante appartenait au parti des Gibelins ou des Blancs, toujours opposé en Italie à celui des Guelfes ou des Noirs. Voir Sismondi, _Hist. des républiques ital._

(_N. du Tr._)]

[Note 75: Marius, fuyant de Rome pour échapper à Sylla, s'enfonça jusqu'au cou dans un marais près Minturnes: il en fut retiré, et conduit dans cette prison où il effraya par son regard le soldat cimbre envoyé pour le tuer.

(_N. du Tr._)]

[Note 76: Déesse du mal. [Grec: Atê], misère: souvent personnifiée dans Homère.

(_N. du Tr._)]

[Note 77: Cette femme, dont le nom était _Gemma_, appartenait à une des plus puissantes familles du parti guelfe, à la famille _Donati_. Corso Donati fut le principal adversaire des Gibelins. Gemma est représentée comme étant _admodum morosa, ut de Xantippe Socratis philosophi conjuge scriptum esse legimus_, suivant Giannozzo Manetti. Mais Lionardo Aretino, dans sa Vie du Dante, s'irrite contre Boccace, qui a dit que les hommes de lettres ne devraient pas se marier: _Qui il Boccacio non ha pazienza, e dice, le mogli esser contrarie agli studi; e non si ricorda che Socrate il più nobile filosofo che mai fusse ebbe moglie, e figliuoli e uffici della republica nella sua città; e Aristotele che_, etc., _ebbe due mogli in vari tempi, ed ebbe figliuoli, e ricchezze assai.--E Marco Tullio--e Catone--e Varrone, e Seneca--ebbero moglie_, etc. Il est bizarre que les exemples de l'honnête Lionardo, à l'exception de Sénèque et peut-être d'Aristote, ne soient pas les plus heureux. La Terentia de Cicéron, et la Xantippe de Socrate ne contribuèrent nullement au bonheur de leurs époux; si toutefois elles contribuèrent à leur philosophie.--Caton répudia sa femme:--nous ne savons rien de celle de Varron;--quant à celle de Sénèque, nous savons seulement qu'elle était disposée à mourir avec lui, mais qu'elle se ravisa, et vécut encore plusieurs années. Mais, dit Lionardo: _L'uomo_ è animale civile, _secondo piace a tutti i filosofi_; et il conclut de là que la plus grande preuve du _civisme de l'animal_ est _la prima congiunzione dalla quale multiplicata nasce la città_.]

Chant Deuxième.

L'esprit des anciens jours de ferveur, alors que la parole était chose révérée, et que, l'avenir se dévoilant à la pensée, elle commandait aux hommes de lire le destin des enfans de leurs enfans dans l'abîme ouvert du tems qui doit être, et de contempler le chaos des événemens, où gisent, à demi formés, les êtres qui subiront un jour l'humaine condition;--cet esprit, que les illustres voyans d'Israël portaient dans leur sein, est aujourd'hui en moi comme jadis en eux: et, si j'ai le sort de Cassandre, si, au milieu du bruit des factions, personne n'entend ou n'écoute cette voix qui crie du désert, la faute en soit à eux! et que ma conscience me donne la seule récompense que j'aie jamais connue! N'as-tu pas versé ton sang? et dois-tu le verser encore, Italie? Ah! un tel avenir, que me dévoile une lumière sombre et sépulcrale, m'ordonne d'oublier, dans les maux irréparables qui te frappent, ceux qui m'ont frappé moi-même. Nous ne pouvons avoir qu'une patrie, et tu es encore la mienne;--mes ossemens seront dans ton sein, mon ame dans ton langage, qui régna jadis avec notre vieil empire romain dans toute l'étendue de l'Occident; mais je ferai surgir une autre langue, aussi sublime et plus douce, dans laquelle l'ardeur du héros, où les soupirs de l'amant, tout sujet enfin trouvera pour son expression de tels accens, que chaque mot, aussi brillant que ton ciel, réalisera le plus beau rêve d'un poète, et te fera proclamer reine du chant par l'Europe entière; ainsi, toute parole, comparée à la tienne, semblera ce qu'est à la voix du rossignol celle des autres oiseaux, et toute langue, devant la tienne, confessera sa barbarie; et cet honneur, tu le devras à celui que tu as tant outragé, à ton barde toscan, au Gibelin banni. Malheur! malheur! le voile des siècles futurs est déchiré;--mille années, qui restent encore immobiles, comme les vagues de l'Océan, tant que les vents ne se lèvent pas, s'avancent, balancées d'une sombre et morne ondulation, du fond de l'éternité jusques à mon regard; les orages dorment encore, les nuages se maintiennent toujours en leur place, le volcan souterrain qui ébranlera le sol n'est pas encore allumé, le sanglant chaos attend encore la création; mais tout est disposé pour l'exécution de ta sentence, les élémens n'ont besoin que d'un mot: «Que les ténèbres soient[78]!» et soudain, tu deviens un tombeau! Oui, toi, contrée si belle, tu sentiras le glaive! toi, Italie, lieu charmant, paradis ressuscité, où l'homme retrouve sa félicité primitive! Ah! les fils d'Adam doivent-ils donc perdre deux fois leur heureuse demeure? Italie! dont les plaines fécondes pourraient, sans la charrue, et par le seul bienfait du soleil, suffire à nourrir le monde; toi, où le ciel se dore d'étoiles plus brillantes, se revêt d'un bleu plus foncé; toi, où l'été bâtit son palais en maint endroit délicieux; berceau de cet empire, qui orna la ville éternelle de la dépouille des rois, vaincus par les hommes libres: patrie des héros, asile des saints, où d'abord la gloire terrestre, puis la gloire céleste a fixé son séjour; toi, qui nous reproduis tout ce qu'a rêvé l'imagination la plus vive, et dont l'aspect efface les faibles couleurs du portrait que nous nous en étions figuré, aussitôt que notre regard,--du haut des Alpes, au milieu des neiges affreuses, des rochers, et de l'ombrage sombre du pin, ami des déserts, dont la cime d'émeraude obéit à l'orage,--s'étend avec complaisance sur toi, et, pour ainsi dire, appelle avec ardeur à son aide la vue de tes campagnes dorées par le soleil, de tes campagnes qui, devenant de plus en plus proches, deviennent de plus en plus chères, et le deviendraient encore davantage si elles étaient libres; c'est donc toi, mon Italie,--c'est toi qui dois te flétrir au gré de tous les tyrans! Le Goth à été,--le Germain, le Franc et le Hun sont encore à venir,--et du haut de l'impériale colline, la destruction, déjà fière des oeuvres accomplies par les anciens barbares, attend ceux des âges nouveaux; assise, au mont Palatin, sur un trône, elle voit, à ses pieds, Rome, vaincue et prisonnière, nager dans le sang de ses enfans; tant de victimes humaines, tant de Romains massacrés, répandent une teinte sanglante dans l'air naguère si bleu, et colorent en rouge les eaux safranées du Tibre comblé de cadavres; le faible prêtre, et la vierge, encore plus faible et non moins sainte, qui avaient voué leur vie à Dieu, se sont enfuis en criant, et ont cessé leur ministère; les nations saisissent leur proie; voici venir Ibériens, Allemands, Lombards; voici venir aussi bêtes féroces et oiseaux dévorans, loups, vautours, plus humains que ces hommes: car la brute mange la chair et boit le sang des morts, puis passe son chemin; mais ces sauvages à face humaine épuisent tous les genres de tourmens, et cherchent toujours un nouvel aliment à leur rage aussi insatiable que la faim d'Ugolin. La lune neuf fois se lèvera, neuf fois se couchera durant ces horribles scènes[79]; l'armée; qui se rassembla sous la bannière d'un prince félon; a perdu son chef, et en a laissé les restes inanimés aux portes de la ville; si le royal rebelle eût vécu, tu aurais peut-être été épargnée; mais sa destinée a entraîné la tienne, ô Rome, qui tour à tour pillas la France, ou fus pillée par elle, depuis Brennus jusqu'à Bourbon[80]; jamais, non jamais l'étendard étranger ne s'avancera contre tes murs, sans que le Tibre ne devienne une rivière de deuil. Oh! quand les étrangers franchissent les Alpes et le Pô, écrasez-les, ô rochers! et vous, flots, abîmez-les, et pour toujours. Pourquoi sommeillent ainsi les avalanches oisives, qui fondront ensuite sur la tête du pélerin solitaire? Pourquoi l'Éridan[81] ne sort-il de son lit turbulent que pour engloutir la moisson du laboureur? Les hordes barbares ne seraient-elles pas une plus noble proie? Le désert répandit son océan de sable sur l'armée de Cambyse; l'empire des ondes amères ensevelit Pharaon et ses mille et mille soldats,--pourquoi donc, montagnes et rivières, ne faites-vous point ainsi! Et vous, Romains, qui n'osez mourir, vous, fils des conquérans qui vainquirent ceux qui avaient vaincu le fier Xerxès aux lieux où gisent encore les guerriers dont la tombe ne connut jamais l'oubli, les Alpes sont-elles donc plus faibles que les Thermopyles? leurs passages plus propices à l'invasion? N'est-ce pas vous plutôt qui ouvrez la porte à toute armée, qui laissez les envahisseurs marcher librement et en paix à travers vos montagnes? Quoi donc! la nature elle-même arrête le char du vainqueur, et rend votre pays imprenable, autant du moins que cela est possible: car la terre, toute seule, ne se défendra pas[82], mais elle aide le guerrier digne d'être né sur un sol où les mères donnent le jour à des hommes. Il n'en est pas de même pour ceux dont les ames n'ont que peu de valeur; nulle forteresse ne peut leur servir;--la retraite du pauvre reptile qui conserve son dard est plus sûre que des murailles de diamant, quand il n'y a dans leur enceinte que des coeurs tremblans. N'êtes-vous pas braves? Oui, le sol de l'Ausonie a encore des coeurs, des bras, des armes, des soldats à opposer à l'oppression; mais tout effort sera vain, tant que la dissension sèmera les germes du malheur et de la faiblesse; et toujours l'étranger viendra remporter nos dépouilles. O ma belle patrie! si long-tems humiliée, si long-tems le tombeau des espérances de tes propres enfans, quand il n'est besoin que d'un seul coup pour briser la chaîne; mais--le vengeur hésite; le doute et la discorde se placent entre toi et les tiens; et joignent leur force (à) qui vient t'assaillir. Que faut-il pour t'assurer la liberté, et pour montrer ta beauté dans son plus grand éclat? Il faut rendre les Alpes impénétrables; et nous, tes fils, nous pouvons le faire en accomplissant _un seul_ devoir:--celui de nous unir.

[Note 78: Allusion au mot fameux de la _Genèse_: «Que la lumière soit.» M.A.P. traduit: «Que tout soit dans les ténèbres.»

(_N. du Tr._)]

[Note 79: Voir _Sacco di Roma_, généralement attribué à Guichardin. Il y a un autre récit composé par un Jacopo _Buonaparte, gentiluomo samminiatese che vi si trovò presente_.]

[Note 80: Charles de Bourbon, connétable, qui mourut en 1537, en donnant l'assaut à Rome: c'est le grand-père de Henri IV.

(_N. du Tr._)]

[Note 81: Nom poétique du Pô.

_Fluviorum rex Eridanus_.

VIRG.

(_N. du Tr._)]

[Note 82: M.A.P. traduit: «Le _sol_ ne combattra pas _seul_.»

(_N. du Tr._)]

Chant Troisième.