Uvres Completes De Lord Byron Tome 04 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 3
Ce n'est point assez de briller avec les autres fils du pouvoir, comme le folâtre météore d'une heure, de remplir, ô faible orgueil! une page des annales de la pairie avec de longs titres, qui ne figurent plus loin dans aucune autre page; partage donc la commune destinée de la foule titrée, admiré durant ta vie, oublié dans le sépulcre, lorsque rien ne te distinguera des morts vulgaires, sinon la lourde et froide pierre qui couvrira ta tête, l'écusson tombant en poudre, ou le chef-d'oeuvre de l'art héraldique, ce blason bien armorié mais négligé, où les lords, que rien n'a illustrés, trouvent, dans la tombe, tout juste assez de place pour laisser après eux un nom sans gloire. Ils dorment là, ignorés comme les sombres voûtes qui cachent leur poussière, leurs folies et leurs fautes: race dont les vieilles armoiries, les vieux titres sont couchés dans des registres destinés à n'être jamais lus. Oh! que je voudrais, d'un regard prophétique, te voir prendre une place élevée parmi les bons et les sages, poursuivre une glorieuse et longue carrière, le premier en talent comme en rang, fouler aux pieds tous les vices, fuir toute basse action; enfin, n'être plus le mignon de la fortune, mais son plus noble fils.
Parcours les annales des anciens jours, lis les faits éclatans de tes premiers aïeux. Un d'eux[19], tout courtisan qu'il était, fut un homme de rare mérite, et eut la gloire de donner le jour au drame anglais. Un autre[20] non moins renommé pour son esprit, n'est déplacé ni à la cour, ni dans les camps, ni dans le sénat; vaillant sur le champ de bataille, favori des neuf soeurs, destiné à briller dans toute haute sphère; distingué de la foule dorée, il fut l'orgueil des princes et l'honneur de la poésie. Tels furent tes pères; porte donc ainsi leur nom, héritier non-seulement de leurs titres, mais encore de leur gloire. L'heure approche; quelques jours encore, et ce petit théâtre de joies et de douleurs sera fermé pour moi. Chaque moment m'avertit de renoncer à ces ombrages, où l'espérance, la paix et l'amitié faisaient tout mon bien; l'espérance qui variait comme les couleurs de l'arc-en-ciel, et qui dorait les ailes rapides du tems; la paix, que n'éloigna jamais la sombre réflexion, en rêvant les orages des jours à venir; l'amitié, dont l'enfance connaît seule le sincère langage. Hélas! ils n'aiment point assez long-tems ceux qui aiment si bien. Adieu donc, séjour de mon jeune âge! Et n'adressons pas à ce théâtre chéri un long et pénible adieu, comme fait l'exilé à son rivage natal, dont il s'écarte lentement sur la surface de l'abîme azuré, et qu'il regarde d'un oeil attristé, mais incapable de pleurer.
[Note 19: «Thomas Sackville, lord Buckurst, créé comte de Dorset par Jacques Ier, fut une des premières et des plus brillantes gloires de la poésie nationale, et, le premier, il donna un drame régulier.»
(Anderson's _British poets_.)]
[Note 20: Charles Sackville, comte de Dorset, regardé comme l'homme le plus accompli de son tems, se distingua également à la cour si voluptueuse de Charles II, et à la cour si sombre de Guillaume III. Il se comporta en brave au combat naval livré, en 1665, contre les Hollandais, un jour avant qu'il composât son célèbre poème. Son caractère a été peint avec les plus vives couleurs par Dryden, Pope, Prior et Congrève.
(Voy. Anderson, _British poets_.)]
D.r..t! adieu! Je ne demanderai point d'un si jeune coeur un sentiment de triste souvenance; la matinée de demain chassera mon nom de ta jeune mémoire, et n'en laissera aucune trace. Et néanmoins, peut-être, dans un âge plus mûr, puisque le hasard nous a jetés dans la même sphère, puisque le même sénat, la même cause peut réclamer un jour notre suffrage pour l'état, nous nous rencontrerons là, et passerons l'un à coté de l'autre avec un oeil indifférent, avec un regard froid et lointain. Pour moi, à l'avenir, ni ennemi ni ami, étranger à toi, à ton bonheur ou à ton infortune, je n'espère plus repasser en souvenir avec toi le cours de nos premières années; je n'aurai plus, comme naguère, la joie de passer mes heures dans ta compagnie; je n'entendrai plus, que dans la foule; ta voix si familière à mon oreille. Cependant, si les voeux d'un coeur inhabile à déguiser ses sentimens, que peut-être il aurait dû renfermer, si ces voeux..... (mais il faut finir cette longue épître). Ah! si ces voeux ne sont point exprimés en vain, le séraphin, gardien et guide de ta destinée, te laissera aussi illustre qu'il te trouva grand.
TRADUCTIONS ET IMITATIONS.
Il est évident que nous n'avons pas dû traduire cette partie des _Heures de loisirs_; voici seulement la liste des diverses pièces traduites par Lord Byron:
1° Apostrophe d'Adrien à son ame, sur son lit de mort:
_Animula! vagula, blandula_, etc.
2° Traduction d'une épître de Catulle: _Ad Lesbiam_.
3° Traduction de l'_Épitaphe de Virgile et de Tibulle_, par Domitius Marsus.
4° Traduction de Catulle: _Luctus de morte passeris_.
5° Imitation de Catulle: _Les Baisers_.
6º Traduction d'Anacréon: _A sa lyre_; [Grec: thelô legein Atreidas.]
7° Ode III du même: _L'Amour mouillé_.
8° Fragmens d'exercices classiques, traduits du _Prométhée enchaîné_ d'Eschyle. (_Harrow-on-the-Hill_, Dec. I, 1804.)
9° Paraphrase de l'épisode de Nisus et Euryale, _Énéid_. liv. IX.
10º Traduction d'un choeur de la _Médée_ d'Euripide.
PIÈCES FUGITIVES.
I.
PENSÉES
SUGGÉRÉES PAR UN EXAMEN DE COLLÉGE (1806).
Au milieu de l'assemblée, entouré de sa cour des pairs, Magnus[21] élève son front ample et sublime; placé sur le fauteuil de président, il semble un dieu qui, d'un signe, fait trembler les vétérans et les nouveaux[22]. Lorsque tous, autour de lui, observent sur leurs siéges le plus sombre silence, sa voix de tonnerre ébranle le dôme retentissant, en adressant de sévères reproches aux misérables peu habiles à s'évertuer aux mystères mathématiques. Heureux le jeune homme versé dans les axiomes d'Euclide, quoique faible d'ailleurs dans tout autre art! Heureux celui qui, sachant à peine écrire un vers anglais, scande les mètres attiques avec le coup-d'oeil d'un critique! Comment donc? Il ne sait pas comment périrent ses aïeux, lorsque nos discordes civiles entassaient les morts dans les champs, lorsqu'Édouard guidait ses troupes conquérantes, ou que Henri foulait aux pieds l'orgueil de la France; il s'étonne au nom de la Grande Charte; mais il récapitule fort bien les lois de Sparte; il peut dire quels édits fit le sage Lycurgue, tandis qu'il a laissé sur la planche de sa bibliothèque le livre de Blackstone; il vante la gloire immortelle des drames grecs, lorsqu'il se rappelle à peine le nom du barde de l'Avon.
[Note 21: Je n'entends donner lieu à aucune réflexion défavorable à celui que je mentionne sous le nom de Magnus: il est simplement représenté comme accomplissant une fonction indispensable de sa charge. D'ailleurs le ridicule retomberait sur moi, puisque ce _gentleman_ est aujourd'hui aussi distingué par son éloquence et par la dignité avec laquelle il remplit sa place, qu'il l'était dans ses jeunes années par son esprit et sa bonne humeur.]
[Note 22: _Sophs and freshmen_: les _sages_ et les _nouveaux_, termes consacrés, à Cambridge, pour désigner les étudians de première et de seconde année.
(_N. du Tr._)]
Tel est le jeune homme, dont le cerveau scientifique obtiendra les honneurs scholaires, les médailles, les bourses, ou peut-être même le prix de déclamation, s'il élève ses regards jusques à ce faîte glorieux. Mais ce n'est point un talent ordinaire qui peut espérer d'atteindre à cette coupe d'argent si enviée: non pas que nos esprits exigent beaucoup d'éloquence, le style brûlant de l'orateur athénien ou le feu de Cicéron; une matière claire ou animée est inutile, puisque nous n'essayons pas de convaincre par la parole. Que d'autres orateurs soient fiers du talent de plaire, nous parlons pour nous plaire à nous-mêmes, et non pour émouvoir la multitude: notre gravité préfère, le ton du murmure, un mélange approprié du cri et du gémissement; aucune grâce ne doit être empruntée de l'action; le geste le plus léger déplairait au doyen, et tous les gradués ébahis clabauderaient contre ce qu'ils ne pourraient jamais imiter.
L'homme qui espère obtenir la coupe promise doit se tenir toujours dans la même posture, et ne jamais lever les yeux, ni s'arrêter, mais manger chaque mot, peu importe qu'on n'entende rien. Qu'il se presse donc sans songer au repos; qui parle le plus vite est certain de parler le mieux; qui prononce le plus de mots dans le plus court espace de tems, peut espérer à coup sûr de gagner le prix à cette course de paroles.
Voilà donc les enfans de la science, ceux qui, récompensés ainsi, vieillissent à l'aise sous les tranquilles ombrages de Granta[23]! Là, sur les bords marécageux du Cam[24], ils demeurent oisifs, vivent sans réputation, sans honneur,--meurent sans être pleurés. Sourds comme les portraits qui ornent leurs salles, ils croient que tout savoir est renfermé dans leurs murs. Grossiers dans leurs moeurs, exacts à de sottes formalités, ils affectent de dédaigner tous les arts modernes; mais ils prisent les notes de Bentley, de Brunck[25] ou de Porson[26], beaucoup plus que le vers commenté par le critique. Vains comme leurs honneurs, lourds comme leur ale, tristes comme leur esprit, et ennuyeux comme leurs récits; morts à l'amitié, quoiqu'ils sachent encore être sensibles, alors que leur intérêt ou celui de l'église requiert un zèle fanatique. Ils vont en grande hâte faire leur cour au maître du pouvoir, soit que Pitt ou Petty règle l'heure des audiences[27]. Ils inclinent leurs têtes devant lui, avec un sourire suppliant, lorsque les mitres sont étalées en perspective à leurs yeux; mais s'il était renversé par l'orage de la disgrâce, ces hommes voleraient à la rencontre de son successeur. Tels sont ceux qui gardent les trésors du savoir; telle est leur coutume, telle est leur récompense. Au moins pouvons-nous nous hasarder à dire que la prime ne peut excéder leur déboursé.
[Note 23: Nom poétique de Cambridge.
(_N. du Tr._)]
[Note 24: Le Cam, rivière de Cambridge.
(_N. du Tr._)]
[Note 25: Critiques célèbres.]
[Note 26: Professeur actuel de langue grecque au collége de la Trinité, à Cambridge; homme dont les hautes facultés et les écrits justifient peut-être une pareille préférence.]
[Note 27: Depuis que ces vers ont été écrits, lord H. Petty (aujourd'hui marquis de Lansdown) a perdu sa place, et subséquemment, j'allais dire conséquemment, l'honneur de représenter l'université: un fait si clair n'a pas besoin de commentaire.]
II.
AU COMTE DE ***.
_Tu semper amoris Sis memor, et cari comitis ne abscedat imago_.
(VALÉRIUS FLACCUS.)
1. Ami de ma jeunesse! Quand nous errions ensemble, écoliers l'un de l'autre aimés, embrasés de l'amitié la plus pure; le bonheur qui emportait sur son aile ces heures de roses était une pluie de délices, telle qu'il en tombe rarement sur les mortels d'ici-bas.
2. Le souvenir seul m'est plus cher que toutes les joies que j'aie jamais connues. Loin de vous, c'est une peine; mais c'est encore une peine agréable que de repasser en mémoire ces jours et ces heures, et de soupirer encore le mot d'adieu!
3. Ma pensée mélancolique se nourrit de ces scènes dont je ne jouirai plus, de ces scènes que je regretterai toujours; la mesure de notre jeunesse est comblée, le rêve du soir de la vie est sombre et noir. Nous rencontrerons-nous?... Ah! jamais!
4. Comme deux fleuves, enfans d'une même fontaine, en vain sortent ensemble d'une commune source, bientôt, divergeant de cette unique origine, suivent chacun, en murmurant, une route diverse, jusqu'à ce qu'ils se confondent dans l'Océan:
5. Ainsi, nos vies désormais couleront séparées; leurs ondes, heureuses ou funestes, quoique voisines, hélas! ne se mêleront plus comme naguère; rapides ou lentes, noires ou limpides, elles arriveront au gouffre sans fond de la mort, pour quitter à jamais le rivage.
6. Nos ames, ô mon ami! qu'animait auparavant un seul désir, qui vivaient de la même pensée, sont aujourd'hui entraînées dans des sphères différentes. Dédaignant les humbles amusemens de la campagne, c'est votre destin de vous mêler à une cour élégante, et de briller dans les annales de la mode.
7. Le mien est de perdre mon tems à l'amour, ou d'exhaler mes rêveries en rimes, sans le secours de la raison; car le bon sens et la raison, au su et au vu des critiques, ont abandonné tout poète amoureux, et ne se sont laissés saisir par aucune de ses pensées.
8. Pauvre Little[28]! barde à la voix douce et mélodieuse! On vient de traiter tes sublimes chants comme oeuvres monstrueuses: celui qui dévoila les secrets de l'amour devait être stigmatisé par les terribles _Reviewers_, comme un être sans esprit et sans moeurs[29].
[Note 28: _Little_ (petit, enfant), nom sous lequel Thomas Moore publia ses poésies érotiques.
(_N. du Tr._)]
[Note 29: Ces stances furent écrites peu de tems après qu'une _Revue_ du nord eût inséré une critique sévère sur une nouvelle publication de l'Anacréon anglais, Thomas Moore.]
9. Et cependant, lorsque tu as en partage les éloges de la beauté, ne te plains pas de ton lot, harmonieux favori des neuf soeurs: on lira encore tes lays délicieux, quand le bras de la persécution sera mort et que les critiques seront oubliés.
10. Pourtant, je dois accorder quelque mérite à ces dignes personnages qui châtient avec une implacable ardeur les mauvais vers et ceux qui les composent; et quoique je puisse moi-même être le premier en proie aux sarcasmes des critiques, certes je ne me battrai point avec eux[30].
[Note 30: Un poète (_horresco referens_) défia son _reviewer_ à un combat à mort. Si cet exemple prévalait, nos censeurs périodiques devraient se plonger dans le Styx; car comment se sauveraient-ils autrement de la nombreuse armée de leurs assaillans furieux?]
11. Peut-être feraient-ils tout aussi bien d'écraser la lyre d'un tel commençant, cette lyre aux sons âpres et rudes: celui qui offense si impertinemment à dix-neuf ans, avant trente deviendra, je gage, un pécheur endurci.
12. Maintenant, je reviens à vous, et certes, je vous dois des excuses. Recevez donc mon apologie: en vérité, cher--, dans l'essor de mon imagination, je vole à droite et à gauche; ma muse aime la digression.
13. Je vous disais, ce me semble, que votre destin serait d'ajouter une étoile au royal empyrée; puisse un royal sourire vous accueillir! Sous le règne d'un noble monarque, vous ne chercheriez pas en vain ce sourire, si le mérite vous sert de recommandation.
14. Mais la cour abonde en périls; de perfides rivaux y étalent un éclat trompeur. Puissent les saints vous garantir de leurs piéges! Puisse votre amour ou votre amitié ne demander une tendre affection qu'à ceux qui seront le plus dignes de vous.
15. Puissiez-vous ne pas vous écarter un moment du sûr et droit chemin de la vérité; n'être jamais leurré par l'appât des plaisirs! Puissent vos pas imprimer leur trace sur les roses; vos sourires être toujours des sourires d'amour; vos larmes, des larmes de joie!
16. Oh! si vous souhaitez que le bonheur charme vos jours et vos années à venir, et que les vertus couronnent votre front, soyez toujours ce que vous étiez, aussi pur que je vous ai connu; soyez toujours ce que vous êtes aujourd'hui.
17. Une part légère de gloire, qui viendrait réjouir mes ans à leur déclin, me serait alors doublement chère; mais lorsque je bénis votre nom chéri, je renoncerais à la renommée du poète pour être au moins ici un prophète.
III.
GRANTA, MACÉDOINE (1806).
[Grec: Argyreais logchaisi machou kai panta cratêsais.]
1. Oh! si le miracle du démon de Lesage[31] pouvait se réaliser à mon gré, Asmodée, cette nuit, soulèverait mon corps tremblant dans les airs, et irait le placer sur le clocher de Sainte-Marie.
[Note 31: _Le Diable Boiteux_ de Lesage; le démon Asmodée place Don Cléophas sur un lieu élevé, et découvre à ses regards l'intérieur des maisons.]
2. Là, il me montrerait les salles de l'antique Granta, dont les toits découverts n'arrêteraient plus mes regards, pleines d'habitans pédantesques, gens rêvant le surplis de linon ou la stalle d'honneur qui doivent être la proie de leur vote vénal.
3. Là, je verrais les concurrens rivaux, Petty et Palmerston aux aguets, cabaler de toute leur puissance pour le prochain jour d'élection.
4. Quoi? candidats et votans; troupe sainte, tous sont dans les bras du sommeil; c'est une race renommée pour sa piété, et dont les remords ne troublent jamais le repos.
5. Lord Henri[32] ne peut avoir un doute; les votans sont personnes sages et réfléchies; ils savent bien que les promotions ne peuvent arriver que rarement et de tems en tems.
[Note 32: Henri Petty.
(_N. du Tr._)]
6. Ils savent que le chancelier a maintenant quelques jolis bénéfices à sa disposition; chacun d'eux espère en avoir un en partage, et sourit par conséquent à ses offres.
7. Maintenant que la nuit s'avance, je détourne mes yeux de cette scène soporifique pour voir, sans être le moins du monde aperçu, les studieux enfans de l'_Alma mater_[33].
[Note 33: _Alma mater_ (mère bienfaisante), mot consacré pour designer l'université.
(_N. du Tr._)]
8. Là, dans une chambre étroite et humide, le candidat pour les prix de collége travaille, le nez sur ses cahiers, à la clarté d'une lampe nocturne, se couche tard et se lève matin.
9. Certes, il mérite bien de gagner ces prix avec tous les honneurs de son collége, celui qui, faisant de si pénibles efforts pour les obtenir, court ainsi après un stérile savoir;
10. Celui qui sacrifie ses heures de repos pour scander avec précision les mètres attiques, ou fatigue sa cervelle agitée à résoudre des problèmes mathématiques;
11. Celui qui lit des fautes de quantité dans Sele[34], ou qui se met la tête à la torture sur un triangle énigmatique; qui, privé souvent d'un repas salutaire, est condamné à disputer dans un latin barbare[35],
[Note 34: L'ouvrage de Sele sur les mètres grecs fait preuve d'un talent et d'une sagacité rares; mais, comme on doit s'y attendre dans un genre de travail si difficile, n'est pas remarquable pour l'exactitude.]
[Note 35: Le latin des écoles est de l'espèce canine (_canina species_), et fort peu intelligible.]
12. Qui renonce aux pages agréables et utiles des écrivains historiques, et préfère à la littérature le carré de l'hypoténuse[36].
[Note 36: Théorème découvert par Pythagore: le carré de l'hypoténuse du triangle rectangle est égal à la somme des carrés des deux autres côtés.]
13. Mais du moins ces occupations, sont innocentes, et ne font de mal qu'au pauvre étudiant; elles sont louables en comparaison d'autres récréations qui rassemblent la troupe imprudente.
14. Comme la vue est choquée de leurs débauches désordonnées, lorsqu'ils unissent le vice et l'infamie, lorsque l'ivresse et les dés les entraînent, lorsque tous leurs sens sont noyés dans le vin!
15. Telle n'est pas la bande des méthodistes, qui méditent des plans de réforme: ceux-ci invoquent le Seigneur dans une humble attitude, et prient pour les péchés d'autrui.
16. Mais ils oublient que leur esprit d'orgueil, leur triomphante fierté dans cette vie d'épreuves, diminue grandement le mérite de cette abnégation dont ils se targuent si fort.
17. C'est le matin.--Je détourne ma vue de ce spectacle.--Que rencontre alors mon regard? Une foule nombreuse, vêtue de blanc[37], traverse la pelouse à pas mesurés.
[Note 37: Le jour de la fête d'un saint, les étudians portent des surplis dans la chapelle.]
18. La cloche de la chapelle retentit à grand bruit dans les airs; elle se tait:--quels sons entends-je alors? Les accords doux et célestes de l'orgue pénètrent mon oreille attentive.
19. A cela se joint l'hymne sacré, le chant solennel du roi poète; et toutefois, lorsqu'on entend long-tems cette musique, on ne désire pas l'entendre une seconde fois.
20. Nos choeurs seraient à peine excusables, même comme troupe de commençans novices: tout pardon, maintenant, doit être refusé à un tel synode de pécheurs croassans.
21. Si David, après avoir achevé sa tâche sublime, eût entendu ces lourdauds chanter en sa présence, jamais ses psaumes ne seraient descendus jusqu'à nous: il les eût déchirés tout en fureur.
22. Les malheureux Israélites, dans leur captivité, étaient, par l'ordre d'un tyran inhumain, obligés de chanter, le coeur plein d'amertume, sur les bords du fleuve de Babylone.
23. Oh! s'ils eussent chanté sur un ton semblable, soit par ruse, soit par crainte, ils auraient pu rassurer leurs esprits; du diable si une ame eût voulu les entendre!
24. Mais si je griffonne le papier encore davantage, au diable si une ame voudra me lire: ma plume est émoussée, mon encre à sec; il est en vérité tems de m'arrêter.
25. Adieu donc, Granta aux vieux clochers! Je ne voltige plus comme Cléophas; tes scènes n'inspirent plus ma muse; le lecteur est fatigué, et moi aussi.
IV.
LACHIN Y GAIR.
AVANT-PROPOS DE L'AUTEUR.
Lachin y Gair, ou, comme on le prononce en langue erse, Loch na Garr, s'élève comme une orgueilleuse tour dans les Highlands du nord, près d'Invercauld. Un de nos modernes _tourists_ en parle comme de la plus haute montagne de la Grande-Bretagne; quoi qu'il en soit, c'est à coup sûr une des plus aériennes et des plus pittoresques de nos _Alpes calédoniennes_. L'aspect en est d'une teinte sombre, mais le sommet est le siége de neiges éternelles. Je passai près de Lachin y Gair une partie de mes premières années, et c'est le souvenir de ce tems qui a donné naissance aux stances suivantes.
1. Arrière, gais paysages, et vous, jardins de roses! Que les mignons du luxe se promènent au milieu de vous. Qu'on me rende ces rocs où l'avalanche repose, séjour sacré de la liberté et de l'amour. Oui, Calédonie, tes montagnes me sont chères, quoique les élémens se livrent la guerre autour de leurs blanches cimes; oui, quoique au lieu de sources paisibles mugissent les cataractes écumantes, je soupire après la vallée du sombre Loch na Garr.
2. Ah! c'est là que mes pas errèrent dans mon enfance; j'avais la toque pour coiffure, et pour manteau le plaid[38]. Pendant que je faisais ma course quotidienne sous l'ombrage des pins, ma pensée contemplait ces chefs de clans, morts autrefois sur le champ de bataille; je ne regagnais le foyer domestique qu'après que l'éclat mourant du jour eut fait place aux rayons de la brillante étoile polaire: car mon imagination se complaisait dans les traditions que me racontaient les habitans indigènes du sombre Loch na Garr.
[Note 38: Ce mot est vicieusement prononcé _plad_: la vraie prononciation, conforme à celle d'Écosse, est connue par l'orthographe.
(_Note de Lord Byron_.)
--Byron fait cette remarque, juste d'ailleurs, parce qu'il fait rimer _plaid_ avec _glade_ (ombraqe).
(_N. du Tr._)]
3. Ombres des morts! n'ai-je pas entendu vos voix s'élever avec le souffle de la brise murmurante du soir? Certes, l'ame heureuse du héros parcourt, sur l'aile du vent, la vallée qui fut son domaine; autour de Loch na Garr, tandis que les vapeurs de l'ouragan s'amoncellent, l'hiver préside dans son char de glaces; les nuages y environnent les ombres de mes pères, qui séjournent dans les tempêtes du sombre Loch na Garr.
4. Hommes vaillans, nés sous une étoile funeste[39], des visions prophétiques ne vous annoncèrent-elles pas que le destin avait abandonné votre cause? Hélas! destinés à mourir à Culloden[40], la victoire n'entoura point votre mort d'applaudissemens! mais vous êtes heureux, tout ensevelis que vous êtes dans le sommeil de la mort. Vous reposez avec votre clan dans les cavernes de Braemar[41]. Vos hauts faits, célébrés au son du pibroch[42], par la voix grave du chanteur montagnard, frappent les échos du sombre Loch na Garr.