Uvres Completes De Lord Byron Tome 04 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 23

Chapter 233,596 wordsPublic domain

Les catholiques irlandais ont-ils le bénéfice plein et entier du jugement par jury? Non, ils ne l'ont pas; ils ne peuvent l'avoir qu'après avoir obtenu le droit de partager avec les protestans le privilége de servir l'état en qualité de shériffs et de sous-shériffs. Il y a eu un exemple frappant de cet abus, aux assises d'Enniskillen. Un _yeoman_ fut traduit en justice pour le meurtre d'un catholique nommé Macvournagh; trois témoins respectables, et non contredits, déposèrent qu'ils avaient vu le prévenu charger son arme, viser, faire feu, et tuer ledit Macvournagh. Cette circonstance fut convenablement développée par le juge; mais, à l'étonnement du barreau, et à la grande indignation de la cour, le jury protestant acquitta l'accusé. La partialité était si évidente, que le juge, M. Osborn, regarda comme son devoir, d'arrêter l'assassin acquitté, mais non pas absous, pour de larges indemnités, et de lui ôter ainsi pour quelque tems la liberté de tuer impunément les catholiques.

Les lois faites en leur faveur sont-elles observées? Elles sont rendues illusoires dans les cas les plus frivoles comme dans les plus sérieux. Par un règlement récent, on permet dans les prisons les chapelains catholiques: mais dans le comté de Fermanagh le grand jury persista dernièrement à présenter pour cet office un ministre suspendu, et viola par là le statut, malgré les plus pressantes remontrances d'un respectable magistrat, nommé M. Fletcher. Telles sont les lois, telle est la justice pour les libres, heureux, et joyeux catholiques.

On a demandé pourquoi les riches catholiques ne créent pas des dotations pour l'éducation de leurs prêtres.--Mais pourquoi ne leur permettez-vous pas de le faire? Pourquoi tous les legs de cette nature sont-ils soumis à une intervention vexatoire, arbitraire et concussionnaire, à l'intervention de la commission orangiste[289] des donations charitables? Quant au collége de Maynooth, en aucune circonstance, hormis à l'époque de sa fondation, alors qu'un noble pair (lord Camden), à la tête de l'administration de l'Irlande, parut s'intéresser aux progrès de cet établissement; et sous le gouvernement d'un noble duc (Bedford) qui, comme ses ancêtres, a toujours été l'ami de la liberté et de l'humanité, et qui n'a pas assez bien adopté la politique égoïste du jour, pour exclure les catholiques du nombre de ses semblables: sauf ces exceptions, le collége de Maynooth n'a pas été convenablement encouragé. Il y a eu à la vérité un tems où l'on chercha à se concilier le clergé catholique, lorsque l'_union_ était incertaine, union qui ne pouvait avoir lieu sans l'intermède de ce clergé, lorsque son assistance était indispensable pour obtenir des adresses favorables de la part des comtés catholiques: alors les prêtres catholiques étaient cajolés et caressés, craints et flattés, on leur fit entendre que _l'union mettrait une heureuse fin à toute chose_; mais, le moment de la crise une fois passé, ils furent repoussés avec mépris dans leur première obscurité.

[Note 289: _The orange commissioners for charitable donations_.]

Dans la conduite qu'on n'a pas cessé de tenir à l'égard du collége Maynooth, tout semble fait pour irriter et inquiéter,--tout semble fait pour effacer de la mémoire des catholiques la plus légère impression de gratitude. Le foin même, coupé dans la plaine, la graisse et le suif du boeuf et du mouton alloués, doivent être payés, et les comptes doivent en être rendus et réglés par serment. Il est vrai que cette économie en miniature ne peut être suffisamment louée, particulièrement à une époque où il n'y a que ces insectes dévorateurs du trésor, vos Hunt et vos Chinnery, où il n'y a que ces _punaises dorées_[290] qui puissent échapper à l'oeil microscopique des ministres. Mais quand de session en session, après n'avoir laissé qu'avec effort et répugnance échapper de vos mains votre chétive aumône, vous venez vous vanter de votre libéralité; alors le catholique pourrait bien s'écrier, dans les termes mêmes de Prior:

J'ai quelque obligation à Jean; mais, par malheur, Jean juge à propos de le communiquer à toute la nation: ainsi, Jean et moi nous sommes quittes[291].

[Note 290: _Gilded bugs_. Citation.]

[Note 291:

_To John I owe some obligation, But John unluckily thinks fit To publish it to all the nation: So John and I are more than quit_.]

Quelques personnes ont comparé les catholiques au mendiant de Gil Blas. Qui les a faits mendians? de qui la dépouille de leurs ancêtres a-t-elle grossi les richesses? Et ne pouvez-vous soulager le mendiant que vos pères ont réduit à un tel état? Si vous êtes disposés à le soulager tout-à-fait, ne pouvez-vous accomplir cette oeuvre sans lui jeter vos deniers[292] au visage? Toutefois, pour faire contraste à cette misérable bienfaisance, considérons les écoles protestantes de charité[293]; vous leur avez récemment alloué 41,000 liv.[294]. C'est ainsi qu'elles sont entretenues; et comment sont-elles recrutées? Montesquieu fait observer à l'égard de la constitution anglaise, qu'on en peut trouver le modèle dans Tacite, là où l'historien décrit les institutions politiques des Germains; et ce publiciste ajoute: «Ce beau système fut tiré des forêts.» Pareillement, en parlant des écoles protestantes de charité, on peut faire observer que ce beau système fut tiré des Bohémiennes. Comme se recrutaient les Janissaires au tems de leur enrôlement sous Amurat, comme les Bohémiennes de l'époque actuelle se recrutent encore avec des enfans volés; ainsi ces écoles se recrutent avec des enfans séduits, et dérobés à leurs familles catholiques, par leurs riches et puissans voisins protestans. Cela est notoire, et un seul exemple peut suffire pour montrer de quelle manière cela se pratique. La soeur de M. Carthy (_gentleman_ catholique fort riche en biens fonds) laissa en mourant deux filles qui furent immédiatement désignées comme prosélytes, et conduites à l'école de charité de Coolgreny: leur oncle, à la nouvelle de ce fait, qui avait eu lieu pendant son absence, réclama la restitution de ses nièces, et offrit de transférer une partie de ses biens sur la tête de ses deux parentes. Sa demande fut rejetée, et ce n'est qu'après une lutte de cinq années, et grâce à l'intervention d'une haute autorité, que ce gentleman catholique obtint que deux jeunes filles, qui lui étaient si étroitement liées par les droits du sang, sortissent de l'école de charité, et lui fussent rendues. Voilà de quelle façon l'on se procure des prosélytes que l'on mêle aux enfans de tous les protestans qui peuvent avoir recours au bénéfice de cette institution. Et quelle instruction leur est donnée? On leur met entre les mains un catéchisme, qui est composé, je crois, de quarante-cinq pages, et dans lequel il y a trois questions relatives à la religion protestante. L'une de ces demandes est celle-ci: «Où était la religion protestante avant Luther?» Réponse: «Dans l'Évangile.» Il reste quarante-quatre pages et demie qui concernent la damnable idolâtrie des papistes.

[Note 292: _Farthings_: liards, deniers.]

[Note 293: _Protestant charter schools_.]

[Note 294: 1,025,000 fr.]

Permettez-moi de le demander à nos pasteurs et maîtres spirituels: est-ce là la manière d'instruire un enfant dans la voie qu'il doit suivre? Est-ce là la religion de l'Évangile avant le tems de Luther? cette religion qui proclame tout haut: _paix sur la terre, et gloire à Dieu_! Est-ce là élever des enfans, pour les rendre hommes ou démons? Mieux vaudrait les envoyer n'importe où,--que de leur enseigner de telles doctrines: mieux vaudrait les envoyer dans ces îles des mers australes, où, par une éducation plus humaine, ils apprendraient à devenir cannibales: il serait moins odieux qu'ils fussent instruits à dévorer les morts qu'à persécuter les vivans. Donnez-vous le nom d'écoles à de tels établissemens? Nommez-les plutôt des fumiers où la vipère de l'intolérance dépose ses petits, afin que plus tard leurs dents étant devenues tranchantes, et leur venin s'étant mûri, ils en sortent, chargés d'ordure et de poison, pour blesser les catholiques. Mais sont-ce là les doctrines de l'église d'Angleterre, ou celles des gens d'église? Non, les ecclésiastiques les plus éclairés sont d'une opinion différente. Que dit Paley: «Je n'aperçois aucune raison pour laquelle des hommes de diverses croyances religieuses ne doivent pas siéger sur le même banc, délibérer dans le même conseil, ou combattre dans les mêmes rangs, tout aussi bien que des hommes d'opinions religieuses différentes discutent ensemble sur une controverse d'histoire naturelle, de philosophie ou de morale.» On peut répondre que Paley n'était pas rigoureusement orthodoxe; je ne saurais rien décider sur son orthodoxie, mais qui niera qu'il n'ait été un des ornemens de l'église, de la nature humaine, et de la chrétienté? Je n'appuierai point sur le fardeau des dîmes, fardeau si durement senti par les paysans, mais il est peut-être à propos de remarquer qu'il y a encore une charge additionnelle, un droit de _tant pour cent_ pour le collecteur, qui, par conséquent, est intéressé à porter les dîmes au plus haut taux possible, et nous savons que dans plusieurs bénéfices considérables d'Irlande, les protestans résidens sont les seuls qui soient procureurs de la dîme.

Parmi tant de causes d'irritation, trop nombreuses pour être récapitulées, il y en a une dans la milice, qu'on ne doit point passer sous silence: je veux parler de l'existence des loges orangistes parmi les particuliers. Les officiers peuvent-ils dénier ce fait? Et si ces loges existent, tendent-elles, peuvent-elles tendre à établir l'harmonie parmi les hommes, qui sont ainsi individuellement séparés de la société, quoique confondus dans les rangs de l'ordre social? Et doit-on permettre ce système général de persécution, ou est-il à croire qu'avec un tel système les catholiques puissent ou doivent être contens? S'ils le sont, ils manquent à l'humaine nature; alors, en vérité, ils sont indignes d'être autre chose que ce que vous les avez faits,--autre chose que des esclaves. Les faits que j'ai cités ont pour appui les plus respectables autorités: sans quoi, je n'aurais point osé en ce lieu, ni en quelque lieu que ce soit, me hasarder à les avancer. Si l'on m'objecte que je n'ai jamais été en Irlande, je vous prierai de remarquer qu'il est aisé de connaître un peu l'Irlande, sans jamais y avoir été, comme il paraît possible que quelques personnes y soient nées, y aient été nourries et élevées, et pourtant demeurent dans l'ignorance des véritables intérêts de cette contrée.

Mais il y en a qui affirment que les catholiques ont été déjà trop bien traités. Voyez, disent-ils, ce qui a été fait; nous leur avons donné un collége entier, nous leur allouons la nourriture et l'habillement, la pleine et complète jouissance des élémens, et nous les laissons combattre pour nous aussi long-tems qu'ils ont leurs membres et leurs vies à nous offrir, et néanmoins ils ne sont jamais contens! O généreux et justes déclamateurs! C'est à cela, et à cela seul qu'aboutissent tous vos argumens, dépouillés de tout sophisme. Ces personnes me remettent en mémoire l'histoire d'un certain tambour qui, appelé au rigoureux devoir d'administrer la punition ordonnée contre un ami attaché au poteau, fut sommé de fouetter haut; il fouetta bas, il fouetta un peu moins bas, il fouetta haut, puis bas, puis entre deux, et ainsi de suite à plusieurs reprises, mais le tout en vain: le patient continua ses plaintes avec la plus choquante opiniâtreté, jusqu'à ce que le tambour, épuisé de fatigue et bouillant de colère, eût jeté à bas les verges, en s'écriant: «Le diable vous rôtisse; il n'y a aucune manière de fouetter qui vous plaise.» Ainsi vous comportez-vous vous-mêmes: vous avez fouetté le catholique haut et bas, ici et là, et partout, et vous vous étonnez qu'il ne soit pas content! Il est vrai que le tems, l'expérience, et la fatigue qui suit l'exercice même de la barbarie, vous ont appris à fouetter un peu plus doucement; mais vous continuez toujours à sangler votre victime, et continuerez ainsi jusqu'à ce que peut-être le fouet soit arraché de vos mains, et tourné contre vous-mêmes et contre votre postérité.

Il a été dit par un des orateurs précédens (j'ai oublié qui c'était, et ne me soucie guère de m'en souvenir): «_Si les catholiques sont émancipés, pourquoi pas les juifs?_» Si ce propos a été dicté par une sincère compassion pour les juifs, il mérite attention; mais si ce n'est qu'un trait d'ironie contre les catholiques, est-ce autre chose que le langage de Shylock transporté du mariage de sa fille à l'émancipation catholique?--

Je voudrais que quelqu'un de la tribu de Barrabas l'obtint plutôt qu'un chrétien[295].

[Note 295:

_Would any of the tribe of Barrabbas Should have it rather than a christian_.

(SHAKSP., _The Merch. of Ven._)]

Je présume, qu'un catholique est un chrétien, même dans l'opinion de celui dont le goût seul peut être supposé pencher en faveur des juifs.

C'est une remarque, souvent citée, du docteur Johnson (que je prends pour une autorité presque aussi bonne que le doux apôtre de l'intolérance, le docteur Duigenan), que celui qui entretiendrait quelque appréhension sérieuse de danger pour l'église dans les tems actuels, aurait _crié au feu durant le Déluge_. Ceci est plus qu'une métaphore, car un restant de ces personnages antédiluviens semble aujourd'hui s'être retiré chez nous, avec le feu dans la bouche et l'eau dans la cervelle, pour troubler et inquiéter le genre humain de leurs cris bizarres et fantasques. Et comme c'est un symptôme infaillible de la désolante maladie dont je les crois atteints (maladie sur laquelle le premier docteur venu donnera des renseignemens à vos Seigneuries), comme c'est, dis-je, un symptôme infaillible pour ces infortunés malades d'apercevoir sans cesse des éclairs devant leurs yeux; surtout quand leurs yeux sont fermés, il est impossible de convaincre ces pauvres créatures que le feu contre lequel ils nous avertissent nous et eux-mêmes de nous prémunir, n'est rien autre chose qu'un feu follet; produit de leurs imaginations idiotes. Quelle rhubarbe, quel séné; ou quelle autre drogue purgative peut expulser de leur esprit ce vain fantôme?--Cela est impossible; ils sont perdus. C'est à eux que s'applique véritablement ce mot.

_Caput insanabite tribus Anticyris_[296].

[Note 296: Citation d'Horace. «Tête incurable, même par l'ellébore qu'on recueillerait dans trois Anticyres.» Anticyre, île de l'Archipel, célèbre dans l'antiquité, parce qu'elle fournissait l'ellébore, qui passait, bien à tort, pour un spécifique contre la folie.

(_N. du Tr._)]

Tels sont vos vrais protestans. Comme Bayle, qui protestait contre toutes les sectes, ainsi protestent-ils contre les pétitions catholiques, contre les pétitions protestantes, contre toute réparation, et tout ce que la raison, l'humanité, la politique, la justice et le bon sens peuvent opposer aux illusions de leur absurde délire. Ces gens-là présentent le cas inverse de la montagne qui enfanta une souris: ce sont des souris qui s'imaginent être dans le travail d'enfantement d'une ou plusieurs montagnes.

Pour revenir aux catholiques, supposez que les Irlandais fussent actuellement contens, malgré toutes les incapacités dont la loi les frappe,--supposez-les capables d'une stupidité telle qu'ils ne désirent aucunement être délivrés,--ne devons-nous pas désirer leur délivrance, dans notre propre intérêt? N'avons-nous rien à gagner par leur émancipation? Quelles ressources nous ont été fermées? quels talens ont été perdus à cause de cet égoïste système d'exclusion? Vous connaissez déjà la valeur des secours irlandais: en ce moment, la défense de l'Angleterre est confiée à la milice irlandaise; en ce moment, tandis que le peuple mourant de faim se soulève dans la fureur du désespoir, les Irlandais sont fidèles au devoir confié en leurs mains. Mais tant qu'une égale énergie n'aura pas été communiquée partout, par l'extension de la liberté, vous ne pourrez avoir la pleine et entière jouissance de la force que vous êtes heureux d'interposer entre vous et la destruction. L'Irlande a beaucoup fait, mais fera plus encore. En ce moment, le seul triomphe que nous ayons obtenu durant les longues années d'une guerre continentale, a été remporté par un général irlandais[297]. Il est vrai qu'il n'est pas catholique; s'il l'eût été, nous eussions été privés de ses talens. Toutefois, je ne présume pas que personne veuille prétendre que sa religion eût affaibli son génie militaire ou diminué son patriotisme; quoique, dans le cas supposé, il eût été obligé de combattre dans les rangs; car, à coup sûr, il n'eût jamais commandé une armée.

[Note 297: Arthur Wellesley, depuis lord Wellington.

(_N. du Tr._)]

Mais tandis qu'il gagne au dehors des batailles en faveur des catholiques, son noble frère s'est fait dans cette séance le défenseur de leurs intérêts avec une éloquence que je ne déprécierai point par l'humble tribut de mon panégyrique, pendant le tems même qu'un de leurs parens, qui leur est aussi peu semblable qu'il leur est inférieur en talent, a combattu à Dublin contre ses frères catholiques avec des circulaires, des édits, des proclamations, des arrestations et des dispersions de rassemblemens,--avec tous les moyens vexatoires de la chétive guerre qui pouvait être entretenue par les guérillas mercenaires du gouvernement, vêtues de l'armure rouillée de leurs statuts surannés. Il est, en vérité, singulier d'observer la différence de notre politique étrangère et de notre politique intérieure. Si la catholique Espagne, le fidèle[298] Portugal, ou le non moins fidèle et non moins catholique ex-roi des Deux-Siciles (à qui, soit dit en passant, il ne restait plus que la Sicile, dont vous l'avez récemment dépouillé), si, dis-je, ces peuples et ces rois catholiques ont besoin de secours, vite nous faisons partir une flotte et une armée, un ambassadeur et un subside, quelquefois pour soutenir de rudes combats, généralement pour faire de mauvaises négociations, et toujours pour payer beaucoup d'argent pour nos alliés papistes. Mais si quatre millions de nos concitoyens, qui combattent, paient, et travaillent pour nous, s'avisent de nous adresser des prières pour obtenir quelque soulagement, nous les traitons comme des étrangers, et, quoique _la maison de leur père offre plusieurs logemens_, il n'y a pour eux aucune place de repos. Permettez-moi de vous le demander, ne vous battez-vous pas pour l'émancipation de Ferdinand VII, qui certainement est un sot, et par conséquent, suivant toute probabilité, un bigot?

[Note 298: Allusion aux dénominations des rois d'Espagne et de Portugal: le premier se nommant Sa Majesté Catholique (S. M. C.), le second, Sa Majesté Très-Fidèle (S. M. T. F.).

(_N. du Tr._)]

Et avez-vous donc plus de considération pour un souverain étranger que pour vos concitoyens qui ne sont point des sots (car ils connaissent votre intérêt mieux que vous ne connaissez le vôtre); qui ne sont point des bigots, car ils vous rendent le bien pour le mal; mais qui endurent un sort pire que d'être tenus en prison par un usurpateur, car les chaînes qui asservissent l'ame sont plus pesantes que celles qui entravent le corps.

Je ne m'étendrai point sur les conséquences qui doivent résulter de votre refus d'accéder aux réclamations des pétitionnaires; vous les connaissez, vous les éprouverez, ainsi que les enfans de vos enfans quand vous ne serez plus. Adieu pour jamais à cette union, ainsi nommée par la même raison que _lucus à non lucendo_[299], union qui n'a jamais rien uni, dont le premier effet fut de donner un coup mortel à l'indépendance de l'Irlande, et dont le dernier résultat sera peut-être de séparer à jamais l'Irlande de notre pays. Si l'on peut appeler cela une union, c'est celle du requin avec sa proie; le ravisseur dévore sa victime, et c'est ainsi qu'il ne forme plus avec elle qu'un tout indivisible. Ainsi la Grande-Bretagne a dévoré le parlement, la constitution, l'indépendance de l'Irlande, et elle refuse maintenant de rendre un seul privilège, quoiqu'elle ait par là le moyen de guérir la surcharge indigeste de son corps politique.

[Note 299: _Lucus_ (nom des bois sacrés, impénétrables à la lumière) vient, selon les étymologistes, de _lucere_ (luire), par antiphrase.

(_N. du Tr._)]

Et maintenant, milords, avant de me rasseoir, je demanderai aux ministres de Sa Majesté la permission de dire quelques mots, non pas sur leurs mérites, car cela serait superflu; mais sur le degré d'estime que leur accorde le peuple des trois royaumes. L'estime qu'on leur accorde a été en une récente occasion célébrée d'un ton de triomphe dans cette enceinte, et l'on a établi une comparaison entre leur conduite, et celle des nobles lords qui siégent de ce côté de la Chambre.

Quelle portion de popularité peut-elle être échue en partage à mes nobles amis (si toutefois je ne suis pas indigne de les regarder comme tels); c'est ce que je ne prétends pas déterminer: mais, quant à celle des ministres de Sa Majesté, il serait inutile de la nier. La popularité, c'est un fait sûr, est un peu comme le vent: «_On ne sait pas d'où elle vient ni où elle va_,» mais ils la sentent, ils en jouissent, ils s'en vantent. En vérité, simples et modestes comme ils le sont, à quelle extrémité du royaume peuvent-ils fuir pour éviter le triomphe qui les poursuit? S'ils s'enfoncent dans les provinces méditerranées, ils y seront accueillis par les ouvriers des manufactures, qui tenant à la main leurs pétitions méprisées, et portant autour du cou la corde récemment votée en leur faveur, appelleront les bénédictions du ciel sur les têtes de ceux qui ont imaginé le moyen si simple, mais si ingénieux, de les délivrer de leurs misères, ici-bas, en les envoyant dans un monde meilleur. S'ils voyagent en Écosse, de Glasgow à Johnny Groat, partout ils recevront de pareilles marques d'approbation. S'ils font une tournée de Portpatrick à Donaghadee, ils rencontreront les embrassemens empressés de quatre millions de catholiques, à qui leur vote d'aujourd'hui les a rendus chers pour jamais. Quand ils reviendront dans la capitale,--ils ne peuvent échapper aux acclamations des bourgeois, et aux applaudissemens plus timides mais non moins sincères des marchands en faillite et des capitalistes en péril de banqueroute. S'ils tournent leurs regards sur l'armée, quelles guirlandes, non de lauriers, mais de morelle[300] ne prépare-t-on pas pour les héros de Walcheren! Il est vrai qu'il est resté peu d'hommes en vie pour certifier leurs mérites en cette occasion: mais un _nuage de témoins_ est venu de cette brave armée qu'ils ont si généreusement et si pieusement mise en campagne pour recruter la _noble armée des martyrs_.

[Note 300: La _morelle_, en anglais _night-shade_, mot à mot, ombre de la nuit, est une plante assez commune dans les champs: la couleur sombre de ses feuilles en font un emblème assez naturel de la tristesse.

(_N. du Tr._)]