Uvres Completes De Lord Byron Tome 04 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 20
21. Diziendo assi al hacen Alfaqui, Le cortaron la cabeça, Y la elevan al Alhambra, Assi come el rey lo manda. Ay de mi, Alhama!
22. Hombres, ninos y mugeres, Lloran tan grande perdida, Lloravan todas las damas Quantas en Granada avia. Ay de mi, Alhama!
23. Por las calles y ventanas Mucho luto parecia; Llora el rey como fembra, Qu' es mucho lo que perdia. Ay de mi, Alhama.
FIN DE LA TRÈS-PLAINTIVE BALLADE.
PREMIER CHANT DU MORGANTE MAGGIORE,
TRADUIT DE L'ITALIEN DE PULCI.
AVERTISSEMENT DU TRADUCTEUR.
Le lecteur peut-être s'étonnera que nous ayons _traduit_ une _traduction_, d'autant plus que nous-même, dans les _Heures de loisir_, avons omis toutes les traductions, paraphrases ou imitations; mais il y a une grande différence entre les faibles essais de la jeunesse de notre poète, et une traduction que fit Lord Byron dans toute la force de son talent. Lord Byron a, en général, rendu Pulci avec une fidélité dont on aurait été tenté de croire incapable un génie aussi vif et aussi indépendant que le sien. On ne peut dire de lui _traduttore, traditore_: quand il n'est pas fidèle (et cela est rare), il embellit.
AVERTISSEMENT DE LORD BYRON.
Le _Morgante Maggiore_, dont je publie le premier chant traduit en anglais, partage, avec l'_Orlando innamorato_, l'honneur d'avoir formé et inspiré le style et la fable de l'Arioste. Les grands défauts du Boïardo furent sa manière trop sérieuse de traiter les récits de chevalerie, et son âpre style. L'Arioste, en continuant l'histoire de l'_Orlando_, a évité le premier défaut par un judicieux emploi de l'esprit de saillie du Pulci; et Berni a fait disparaître le second, en retouchant le poème du Boïardo. Pulci peut être considéré comme précurseur et modèle unique de Berni, comme il l'a été en partie à l'égard de l'Arioste, quelque inférieur qu'il soit, néanmoins, à ses deux imitateurs. Il n'en est pas moins le fondateur d'un nouveau genre de poésie récemment éclos en Angleterre: je veux parler de la poésie de l'ingénieux Whistlecraft. Les poèmes sérieux sur Roncevaux en même style, et plus particulièrement celui de M. Mérivale; vrai chef-d'oeuvre du genre, doivent être rapportés à la même source. Il n'a pas encore été entièrement décidé si Pulci eut ou n'eut pas l'intention de ridiculiser la religion, qui est un de ses thèmes favoris. Il me semble qu'une telle intention eût été non moins périlleuse pour le poète que pour le prêtre, en égard surtout au siècle et au pays. D'ailleurs, la publication du poème a toujours été permise; il a été admis au nombre des classiques italiens: ce qui prouve qu'il n'a jamais été et qu'il n'est pas non plus maintenant interprété en mauvaise part. Que l'auteur ait eu l'intention de tourner en dérision la vie monastique, et qu'il ait laissé son imagination se jouer de la niaise simplicité de son géant converti, cela paraît assez évident. Mais, certes, il serait aussi injuste de l'accuser d'irréligion là-dessus, que de dénoncer Fielding pour son ministre _Adams, Barnabas, Thwackun, Supple_, et _the Ordinary_ dans _Jonathan Wild_,--ou Walter-Scott, pour l'heureux parti qu'il a tiré de ses covenantaires, dans les _Tales of my Landlord_.
Dans la traduction suivante, j'ai usé de la liberté de l'original envers les noms propres: de même que Pulci dit _Gan_, _Ganellon_ ou _Ganellone_; _Carlo_, _Carlomagno_ ou _Carlomano_; _Rondel_ ou _Rondello_, etc., selon que telle ou telle forme se trouve à sa convenance: ainsi en use le traducteur. Sous d'autres rapports, la version est fidèle, ou du moins le traducteur a fait de son mieux pour combiner l'interprétation d'une langue étrangère avec la difficile tâche de la réduire au même mode de versification dans sa langue. Le lecteur est prié de se souvenir que le style vieilli de Pulci, malgré sa pureté, n'est pas d'une intelligence aisée, pour la plupart des Italiens eux-mêmes, en raison de l'emploi fréquent des proverbes toscans; et il en sera peut-être plus indulgent à l'égard de l'essai que je lui offre. Jusqu'à quel point le traducteur a-t-il réussi? Continuera-t-il ou non son ouvrage? Ce sont questions que le public décidera. Ce qui m'a engagé en partie à faire cette expérience, c'est mon amour, mon étude partiale de la langue italienne, dont il est si aisé d'acquérir une légère teinture, et si difficile, pour ne pas dire impossible, à un étranger d'obtenir une connaissance complète et approfondie. La langue italienne est comme une beauté capricieuse, qui accorde ses sourires à tous les cavaliers, ses faveurs à un petit nombre d'élus, et quelquefois récompense le moins ceux qui l'ont courtisée le plus long-tems. Le traducteur désirait aussi présenter sous un vêtement anglais une partie au moins d'un poème qui n'a jamais encore été transporté dans une langue du Nord, d'autant plus que ce poème a été le modèle original des plus célèbres ouvrages produits en deçà des Alpes, ainsi que de ces poétiques essais récemment tentés en Angleterre, desquels j'ai déjà fait mention.
Chant Premier.
1. Au commencement était le verbe immédiatement après Dieu; Dieu était le verbe, le verbe n'était rien moins que Dieu. Il était au commencement des choses, selon ma manière de voir, et rien ne put se faire sans lui. Ainsi; ô Seigneur plein de justice! du haut de ton céleste séjour, envoie-moi, dans ta bienveillante sagesse, un ange, un ange seul, qui soit mon compagnon et mon appui durant le cours de la fameuse, noble et ancienne histoire que je m'en vais chanter.
2. Et toi, ô vierge, fille, mère, épouse de ce même Seigneur, qui te donna les clefs du ciel, de l'enfer et de l'univers entier, dès ce jour où ton ange Gabriel te dit: «Salut, Marie!» Ah! puisque tu ne refusas jamais ta pitié à tes serviteurs, daigne, dans ta bonté, prodiguer à mes vers les rimes coulantes, les fleurs d'un style aisé, et jusques à la fin illumine mon esprit.
3. C'était dans la saison où la triste Philomèle pleure avec sa soeur, qui se rappelle et déplore les antiques malheurs que toutes deux ont soufferts, et où ses chants inspirent l'amour aux nymphes: à la main de Phaéton, fils trop aimé, Phébus avait livré les rênes de son char, sans cesser néanmoins cette fois d'en modérer le cours par ses ordres: l'astre venait de poindre à l'horizon, et d'obliger Tithon à se gratter le front;
4. Lorsque je préparai ma barque à obéir incontinent, comme elle le doit toujours faire, à mon esprit, son vrai gouvernail, à porter prose ou vers, et ce mien poème sur l'empereur Charles, que mainte plume, comme bien pouvez le voir, a déjà célébré; mais ceux qui désirèrent répandre sa gloire, à en juger par tout ce que j'ai lu de rimes ou de prose, ont mal compris l'histoire de Charles--et l'ont écrite encore plus mal.
5. Léonard Arétin a déjà dit que si, comme Pepin, Charles avait eu un historien d'une imagination vive et d'un zèle scrupuleux, aucun héros n'aurait une place plus brillante dans les annales des siècles. Politique infatigable dans le cabinet, et sur le champ d'honneur invincible guerrier, ce prince a, pour l'église et pour la foi chrétienne, fait certainement beaucoup plus qu'on ne dit ou qu'on ne pense.
6. Vous pouvez encore voir, à San-Liberatore, l'abbaye élevée à sa gloire, dans les Abruzzes, non loin de Manopello, à cause de la grande bataille où, si l'on en croit la renommée, tombèrent--un roi payen et son peuple félon, que Charles envoya aux enfers: et là gisent tant d'ossemens, tant d'ossemens, qu'auprès d'eux la vallée de Josaphat semblerait peu de chose, sinon rien.
7. Mais le monde, aveugle et ignorant, ne prise pas les vertus du héros autant que je voudrais le voir. Toi, Florence, c'est par sa grande bonté que tu t'élèves, que tu as et peux avoir, si tu veux bien l'avouer, les coutumes les plus louables, et les grâces les plus vraies: tout ce que tu as acquis depuis lors jusqu'à ce jour par ton chevaleresque courage, par tes trésors ou par tes lances, tu en dois la source première au noble sang de France.
8. Charles avait à sa cour douze paladins, dont le plus sage et le plus fameux était Roland, que le traître Ganellon précipita dans la tombe à Roncevaux. Ainsi le scélérat accomplit-il son noir dessein, pendant que le cor retentissait si haut, et sonnait l'heure de cette douloureuse rencontre, où le noble preux fit tout ce qu'un chevalier peut faire. Dante, dans sa _Divine Comédie_, a donné à Roland et à Charles une place dans le ciel parmi les bienheureux.
9. C'était le jour de Noël; Charles avait assemblé à Paris toute sa cour; Roland, comme je viens de le dire, en était le chef; le preux Danois[274], Astolphe y accoururent, ainsi qu'Ansuigi, pour passer le tems en joyeuses fêtes, et en gais triomphes, et cela en l'honneur du très-renommé saint Denis: vinrent aussi Angiolin de Bayonne, Olivier, et le gracieux Berlinghieri.
[Note 274: Ogier le Danois.
(_N. du Tr._)]
10. Avolio, Arino, Othon de Normandie, le paladin Richard, le sage Hamon, le vieux Salomon, Gaultier de Montlion, et Baudoin, fils du farouche Ganellon, étaient là réunis, ce qui transportait d'une trop vive allégresse le fils de Pépin:--quand ses chevaliers s'avancèrent, il soupira de joie de les voir tous ensemble.
11. Mais la fortune, qui se tient aux aguets, prend toujours grand soin d'élever une barrière contre nos desseins. Tandis que Charles se reposait, Roland, de nom et de fait, gouvernait la cour, Charles, et toutes choses. Le maudit Ganellon, crevant d'envie, eut un tel besoin d'évaporer son dépit, qu'un jour il se mit à dire ouvertement au roi Charlemagne: «Devons-nous donc toujours obéir à Roland?
12. «Mille fois j'ai été sur le point de le dire, Roland se conduit avec trop de présomption: tous tant que nous sommes ici, comtes, rois, marquis, nous reconnaissons ton autorité; Hamon, Othon, Ogier, Salomon, nous tous, enfin, nous ne songeons qu'à t'honorer, et à t'obéir: mais Roland a trop de crédit auprès du trône, c'est ce que nous ne pouvons souffrir, et nous sommes entièrement résolus à ne plus nous laisser régir par un tel jouvenceau.
13. «C'est à Aspremont même que tu commenças à lui faire entendre qu'il était un brave chevalier, et qu'il avait, près de la fontaine, contribué de beaucoup au gain de la journée. Mais je sais _qui_ aurait remporté ce jour-là la victoire, si ce n'eût pas été le vaillant Gérard; oui, Aumont eût été le vainqueur; c'est lui qui eut toujours l'oeil sur l'étendard; en vérité, et de bonne foi, c'est lui qui a mérité les lauriers, roi Charlemagne.
14. «Et en Gascogne, s'il t'en souvient encore, lorsque les hordes d'Espagne s'y précipitèrent, la cause de la chrétienté eût souffert un honteux échec, si la vaillance d'Aumont n'eût repoussé les ennemis. Ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de dire la vérité, quand il y a motif pour cela: connais-la donc, ô empereur; sache que tout le monde se plaint. Quant à moi, je repasserai les monts que j'ai franchis avec ma suite de soixante-deux comtes.
15. «Il convient que ta grandeur dispense les grâces, de manière à donner à chacun la part qui lui est due. Tous tes courtisans s'affligent, les uns plus, les autres moins. Crois-tu peut-être que ce damoiseau soit un Mars en fait de bravoure?» Roland entendit en partie ces discours, un jour qu'il se trouvait par hasard assis à l'écart près du lieu de l'entretien. Il lui déplut que Ganellon tînt un pareil langage, mais plus encore que Charles y ajoutât foi.
16. Il voulut percer de son épée Ganellon, mais Olivier se jeta entre eux deux, et lui arracha des mains sa Durandal[275]; enfin l'on parvint à séparer les deux ennemis. Roland n'était pas moins irrité contre Charlemagne, et même peu s'en fallut qu'il ne le tuât sur-le-champ. Le noble preux s'enfuit de Paris, sans aucun compagnon de voyage, le coeur gros de soupirs, et la raison égarée par la colère et par la douleur.
[Note 275: Nom de l'épée de Roland.
(_N. du Tr._)]
17. A Ermelline, compagne du preux Danois, il prit Cortane[276], et puis il prit Rondel[277], et pressa le coursier à travers la plaine jusques à Brara. Dès qu'Aldabelle le vit arriver, elle étendit les bras pour embrasser l'époux qu'elle revoit. Mais Roland, dont la cervelle était troublée, pour réponse à l'épouse qui s'écriait: «Mon Roland, sois le bienvenu!» leva son glaive pour la frapper à la tête.
[Note 276: Épée d'Ogier le Danois.
(_N. du Tr._)]
[Note 277: Coursier du même paladin.
(_N. du Tr._)]
18. Comme un homme qu'un délire furieux conseille, il s'imaginait dans son impétueuse colère exercer sa vengeance sur Ganellon, ce qui parut fort étrange à Aldabelle. Mais bientôt Roland se réveilla de son illusion, et, à ce retour de sa raison, sa compagne ayant saisi la bride de son cheval, il mit pied à terre, s'empressa de parler de tout ce qui s'était passé, et puis se reposa quelques jours dans la maison conjugale.
19. Puis, le coeur toujours plein de rage, il abandonna ses foyers; errant à l'aventure, il s'en fut jusque dans les contrées payennes, et, tandis qu'il se laissait emporter par son cheval le long de la route, il ne pouvait bannir l'image du traître Ganellon, sans cesse attachée à ses pas. Enfin, de courses en courses et d'erreurs en erreurs, après avoir franchi un long espace, il trouva dans un désert solitaire une abbaye, qui, parmi d'obscures vallées et de lointains pays, formait une limite entre la terre des chrétiens et celle des payens.
20. L'abbé s'appelait Clermont, et était issu de la race d'Angrant. Une énorme montagne étendait sa cime sombre au-dessus de l'abbaye, et c'était de ce poste élevé, que certains géans sauvages, savoir, en premier rang un nommé Passamont, puis deux autres, Alabastre et Morgant, assaillaient la place à coups de fronde, et la mettaient chaque jour en péril.
21. Les moines ne pouvaient plus franchir le seuil du couvent, ni quitter leurs cellules pour aller chercher de l'eau ou du bois. Roland frappa, mais nul ne voulut ouvrir, avant que le prieur ne l'eût enfin trouvé bon. Une fois entré, le paladin dit qu'il avait été instruit à adorer l'homme-Dieu qui naquit du sang sacré de Marie, et qu'il avait reçu le baptême chrétien, puis il raconta comment il était arrivé jusqu'à l'abbaye.
22. L'abbé lui dit alors: «Vous êtes le bienvenu; tout ce qui appartient à mon couvent, nous vous l'offrons de grand coeur, puisque vous avez foi comme nous au divin fils de la Vierge Marie; et, afin que vous n'alliez pas attribuer à grossièreté le retard que nous avons mis à vous recevoir, vous saurez, noble chevalier: pourquoi notre porte vous fut quelque tems fermée, ainsi doit agir quiconque vit dans le soupçon du danger.
23. «Quand nous vînmes pour la première fois habiter ces montagnes, quelque sombres qu'elles soient comme bien le voyez, néanmoins elles semblaient nous promettre un asile aussi sûr contre la crainte que contre le blâme. Il suffisait de garantir notre paisible demeure contre les brutes sauvages, trop farouches pour être apprivoisées: mais maintenant, si nous voulons rester ici; il faut que nous nous gardions des bêtes domestiques qui veillent et se tiennent aux aguets autour de nous.
24. «En vérité, nous sommes forcés d'être toujours sur le qui vive: dernièrement sont ici survenus trois géans cruels. Quel peuple ou quel royaume nous a envoyé cette troupe ennemie? je ne le sais, mais elle est d'une sauvage étoffe. Quand la force et la malice se joignent à un peu de génie, vous savez que rien n'y résiste;--_nous_ ne sommes pas en nombre suffisant. Nos oraisons sont tellement troublées, que je ne sais plus quoi faire, à moins que la face des choses ne change.
25. «Nos antiques aïeux, qui vivaient dans le désert, étaient bien et dûment traités pour leurs oeuvres saintes et justes; ne croyez pas qu'ils ne vécussent que de sauterelles, il est certain qu'une pluie de manne leur tombait du ciel pour nourriture. Mais il nous faut ici monter la garde dans nos murs, ou goûter les pierres qui pleuvent sur nous en guise de pain; grêle rapide qui chaque jour nous vient du haut de cette montagne, et que nous lance Passamont et Alabastre.
26. «Morgant, le troisième, est le plus farouche des trois; il déracine pins, hêtres, peupliers et chênes, et les lance sur notre communauté pour l'ensevelir sous la masse: tout ce que je puis faire ne sert qu'à exciter davantage sa colère.» Tandis qu'ils parlaient devant le cimetière, une pierre, partie de la fronde d'un des géans, faillit écraser Rondel, et vint tomber à terre avec une telle force qu'elle rebondit presque jusques au toit.
27. «Au nom de Dieu, chevalier, s'écria l'abbé, hâtez-vous d'entrer: voici venir la pluie de manne.--Cher abbé, répliqua Roland, ce gaillard-là ne veut pas que mon cheval paisse plus long-tems, il le guérirait d'humeur rétive, si besoin en était; cette pierre me semble avoir été lancée de bon coeur, et cela n'est pas mal visé.» Le révérend père repartit. «Je ne vous trompe point; un jour, je crois, ils lanceront la montagne.»
28. Roland recommanda qu'on prît soin de Rondel, et se mit aussi à déjeuner. «Abbé, dit-il, j'ai besoin d'aller trouver le camarade qui a lancé ce pavé contre mon bon cheval.» L'abbé reprit alors: «Ne méprisez-pas mon avis, je vous parle comme à un frère chéri; baron, je voudrais vous dissuader d'engager un pareil combat, car je suis sûr que vous y perdrez la vie.
29. «Ce Passamont a en main trois dards,--plus frondes, massues, et roches, devant lesquelles il faut céder; vous savez que les géans ont des coeurs plus hardis que les nôtres, et cela par une trop juste raison. Si vous êtes résolu de marcher au combat, méfiez-vous bien d'eux, car ils sont barbares et robustes.» Roland reprit: «Je verrai cela, soyez-en certain, et je vais, pour plus de sûreté, traverser à pied le désert.»
30. L'abbé traça sur le front de Roland un grand signe de croix. «Allez donc, dit-il, avec la bénédiction de Dieu et la mienne.» Roland, après qu'il eut gravi la montagne, se dirigea en droite ligne, suivant les instructions de l'abbé, vers le séjour ordinaire de Passamont, qui, le voyant ainsi tout seul, le regarda par devant et par derrière avec un oeil observateur, puis lui demanda s'il désirait devenir son serviteur.
31. Il lui promit un office propre à lui donner du bon tems. Mais Roland repartit: «Sarrazin insensé! je viens te tuer, s'il plaît à Dieu, et non pas me faire page, et, comme tel, grossir le cortége de tes serviteurs. Vous avez trop souvent ravi la paix aux moines du Très-Haut: oui, vil chien; la patience divine est poussée à bout». Le géant courut saisir ses armes, furieux qu'il était de recevoir une réponse si injurieuse.
32. Revenu au lieu où Roland était resté sans s'écarter d'un seul pas, il fit pirouetter sa corde, et lança une pierre avec une si terrible force, qu'il donna un bel exemple de son adresse dans le maniement de la fronde. La pierre tomba sur le casque de bonne trempe qui couvrait la tête du comte Roland, et elle fit retentir à la fois la tête et le casque, au point que le noble preux s'évanouit de douleur comme s'il fût mort: il semblait même plus que mort, tant le coup l'avait étourdi.
33. Lors Passamont, qui le crut tué sans retour, se dit: «Je m'en vais, maintenant qu'il est par terre, le dépouiller de ses armes; pourquoi me suis-je battu contre un tel poltron?» Mais jamais le Christ n'abandonne pour un long tems ses serviteurs, et surtout Roland; délaisser un tel chevalier, ce serait presque un tort. Tandis que le géant s'apprête à le désarmer, Roland a recouvré sa force et ses sens.
34. Il s'écria d'une voix forte: «Géant, où vas-tu? Tu as sans doute pensé m'avoir mis au linceul, fuis d'un autre côté;--si tu n'as point d'ailes, tu n'es pas assez preste pour échapper à ma vengeance,--chien de renégat! Ce n'est que par un coup de trahison que tu m'as jeté sur le carreau.» Le géant ne put retenir sa surprise, se détourna soudain, arrêta ses pas, puis se baissa pour prendre une grosse pierre.
35. Roland avait en main la tranchante Cortane, fendre en deux la tête du géant, voilà quel fut son dessein, et Cortane coupa ce crâne païen comme doit faire un pur acier. Passamont tomba pour ne plus se relever; mais, hautain et farouche jusque dans sa chute, il adressa dévotement à Mahom ses prières impies. En entendant ces horribles et durs blasphêmes, Roland remercia le Père céleste et le Verbe,--
36. Disant: «Oh quelle grâce tu m'as accordée! et je te dois, Seigneur, une éternelle reconnaissance. Je sais que toi seul, du haut des cieux, as pu me sauver la vie, lorsque le géant m'eut si bien étendu par terre. Toutes choses sont, par toi, réglées dans une juste mesure; notre pouvoir n'est rien sans ton secours. Je te prie de veiller sur moi, jusqu'à ce que je revoie encore Charlemagne.»
37. Ayant ainsi parlé, il s'en fut, et trouva plus bas Alabastre employant tout ce qu'il avait de forces à enlever d'une rive escarpée un rocher ou deux. Lorsqu'il se fut approché de lui, il dit d'une voix haute: «Comment penses-tu, glouton, lancer une telle pierre?» Dès qu'Alabastre eut entendu retentir ces menaçantes paroles, il se saisit soudain de sa fronde,
38. Et jeta un roc de si large dimension, que si l'énorme masse eût en effet rempli sa mission, si Roland n'eût point paré le choc avec son bouclier, certes il n'y aurait pas eu besoin de médecin. Le paladin prit, à son tour, l'offensive, et fit à l'immense poitrine du géant une blessure où il plongea son épée jusqu'à la garde. Le rustre tomba; mais, quoique expirant, il ne renia pas Mahomet.
39. Morgant avait un palais à sa guise, un palais composé de branches, de poutres et de terre; il s'étendait à son aise dans cette demeure, et s'y renfermait dès le soir. Roland frappa,--puis refrappa encore pour réveiller le géant. Celui-ci vint ouvrir la porte, comme un être en démence, car un songe funeste avait troublé son sommeil.
40. Il s'était vu attaquer par un serpent terrible; il invoquait Mahom, mais Mahom ne lui servait à rien, et ne lui donnait pas un instant de secours; alors, adressant sa prière au divin Jésus, il était délivré de toutes les craintes qui le torturaient. Il vînt donc à la porte avec grand regret:--«Qui frappe ici? dit-il tout en grommelant,--Vous le verrez bientôt, dit Roland.
41. «Je viens, envoyé par les malheureux moines, vous prêcher, ainsi qu'à vos frères,--la pénitence; car la divine Providence condamne en vous, comme dans les autres, les outrages faits à vos voisins. Ceci est écrit là-haut;--votre propre malheur doit venger le malheur d'autrui; le ciel même a porté cette sentence. Sachez donc qu'à cette heure j'ai laissé plus froids que des pilastres votre Passamont et votre Alabastre.»
42. Morgant lui dit: «O noble chevalier! au nom de votre Dieu, ne me dites pas d'injures. Faites-moi le plaisir de m'apprendre votre nom; et si vous êtes chrétien, dites-le moi, de grâce.» Roland répondit: «Par ma foi, votre oreille entendra ce que vous désirez savoir: j'adore le Christ, qui est le Dieu véritable; et, si vous le voulez, vous pourrez l'adorer.»
43. Le Sarrazin répliqua d'une voix humble: «J'ai eu une étrange vision: un serpent féroce m'assaillit; j'étais seul, et Mahom n'avait aucune pitié de mon sort. Soudain, j'offris mes voeux à ton Dieu, au Dieu qui expia vos péchés sur la croix; il me secourut à tems, et je fus sauf et libre; aussi suis-je tout disposé à devenir chrétien.»
44. Roland repartit: «Baron juste et pieux, si cette bonne résolution dévoue réellement votre coeur au vrai Dieu qui, seul, nous dispense un immortel honneur, vous irez au céleste séjour; et, si vous voulez, nous vivrons ensemble en amis, et je vous aimerai d'une amitié parfaite. Vos idoles sont les oeuvres du mensonge et de la fraude; le seul vrai Dieu est le Dieu des chrétiens.