Uvres Completes De Lord Byron Tome 04 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 2

Chapter 23,890 wordsPublic domain

1. Cette image de tes charmes, imparfaite il est vrai, mais aussi ressemblante que l'art des mortels pouvait la faire, délivre de la crainte mon coeur fidèle, réveille mes espérances, et m'ordonne de vivre.

2. Je puis retrouver ici ces boucles d'or qui flottent sur ton front de neige, ces joues qui sortirent du moule de la beauté elle-même, ces lèvres qui me firent esclave de la beauté.

3. Ici, je puis retrouver..., mais non! cet oeil dont l'azur nage dans un feu liquide, doit défier le peintre et le forcer d'abandonner sa tâche.

4. J'y vois bien ce beau bleu qui le colore: mais où donc le rayon si pur qui s'en échappait, qui donnait un nouveau lustre à son azur, comme fait à l'océan la tremblante lumière de la lune?

5. Douce copie! tout inanimée, tout insensible que tu es, tu m'es cent fois plus chère que ne le pourraient être toutes les beautés vivantes, hors celle qui te plaça sur mon coeur.

6. Elle l'y plaça, mais avec tristesse, avec la vaine crainte que le tems pourrait ébranler mon ame inconstante, sans savoir que son image retient et enchaîne à jamais tous mes sens.

7. Cette image embellira pour moi les heures, les années, le cours entier du tems; elle relèvera mon espoir dans les momens de sombre inquiétude, m'apparaîtra dans la dernière lutte de la vie, et rencontrera l'amour dans mon regard expirant.

XIV.

DAMÈTE.

Enfant[14] par la loi, adolescent par son âge, et, par son ame, esclave de toute joie vicieuse; sevré de tout sentiment de honte et de vertu, adepte en fait de mensonge, démon en fait de ruse; versé dans l'hypocrisie, lorsqu'il n'est encore qu'un enfant; capricieux comme le vent, plein d'inclinations sauvages; faisant de la femme sa dupe, de son imprudent ami un instrument; vieux dans le monde, quoique à peine échappé des bancs, Damète a parcouru tout le labyrinthe du péché; et il est arrivé au bout, à l'âge où les autres commencent; encore aujourd'hui des passions tumultueuses ébranlent son ame, et lui commandent de vider jusqu'à la lie la coupe du plaisir; mais, dégoûté du vice, il rompt sa chaîne, et ce qui était jadis ambroisie céleste, ne lui semble plus qu'infernal poison.

[Note 14: C'est-à-dire, mineur.

(_N. du Tr._)]

XV.

A MARION.

Marion! pourquoi ce front pensif? quel dégoût as-tu pour la vie? Change cette mine mécontente; ces traits froncés ne conviennent pas à une personne si belle. Ce n'est pas l'amour qui trouble ton repos; l'amour est étranger à ton ame; il paraît dans la bouche qui s'entr'ouvre au sourire, il répand sa douleur en larmes douces et timides, ou abaisse une paupière languissante; mais il évite cet air sombre et repoussant. Reprends donc le feu qui animait ton regard: quelques-uns t'aimeront, tous t'admireront; tant que ce froid aspect nous glace, nous ne pouvons que rester dans la froideur de l'indifférence. Si tu veux surprendre les coeurs errans, souris au moins, ou feins de sourire; des yeux comme les tiens ne furent pas faits pour cacher leur éclat sous de sombres nuages; en dépit de tout ce que tu voudrais dire, ils se jouent en regards fripons. Tes lèvres,--mais ici ma modeste et chaste muse refuse d'obéir à mon impulsion; elle rougit, fait la révérence et fronce le sourcil,--bref, elle craint que le sujet ne me transporte; et, s'enfuyant pour chercher la raison, elle ramène à tems la prudence.--Tout ce que je dirai (car ce que je pense n'est exprimé ni plus haut, ni plus bas), c'est que de telles lèvres, dont la vue nous enchante, étaient formées pour quelque chose de mieux qu'un sourire moqueur; cet avis, dépouillé de complimens qui l'adoucissent, est au moins désintéressé; tels sont les vers que je t'adresse, naïfs et libres de tout mélange de flatterie; un conseil comme le mien est le conseil d'un frère; mon coeur est donné à d'autres, c'est-à-dire qu'inhabile à tromper il se partage entre une douzaine de maîtresses. Marion! adieu! oh! je t'en prie, ne méprise pas cet avertissement, quelque désagréable qu'il puisse être; et afin que mes préceptes ne déplaisent point à ceux qui regardent la remontrance comme chose importune, je te donnerai enfin notre opinion concernant le doux empire de la femme; quoique nous contemplions avec admiration des yeux d'azur, ou des lèvres brillantes de vie, quoique les tresses ondoyantes nous attirent, quoique ces beautés puissent nous distraire; papillons légers, nous sommes toujours prêts à voltiger; tout cela ne peut encore fixer nos ames à l'amour. Ce n'est point une censure trop sévère que de dire que cela forme un joli portrait; mais si tu veux savoir la chaîne secrète qui nous attache humbles esclaves à votre suite, et vous fait saluer reines de la création, apprends-le en un mot, c'est l'animation.

XVI.

OSCAR D'ALVA.

BALLADE.

1. Comme, à travers la voûte azurée, le flambeau nocturne des cieux brille d'un doux éclat sur le rivage de Lora, où s'élèvent les blanches tourelles d'Alva qui n'entendent plus le fracas des armes!

2. Et cependant la lune qui parcourt cet horizon fit souvent jouer ses rayons sur les casques d'argent, et aperçut, au milieu de la nuit silencieuse, les guerriers d'Alva revêtus de leurs étincelantes cottes de mailles.

3. Et sur les rocs ensanglantés que le château domine, et qui semblent menacer les sombres flots de l'Océan, elle vit, jetant sa pâle lueur parmi les rangs clair-semés de la mort, maint brave étendu par terre dans le râle de l'agonie.

4. Plus d'un regard, qui ne devait pas revoir le lever de l'astre des jours, se détourna languissamment de la plaine sanglante, et se fixa, mourant, sur la lumière mourante de l'astre des nuits.

5. Pour ces yeux défaillans, c'était naguère un flambeau d'amour, dont ils bénissaient la propice lueur; mais maintenant elle flamboyait d'en haut, comme une torche sombre et funèbre.

6. La noble race d'Alva s'est éteinte, et l'on voit encore au loin ses tours grises; ses héros ne pressent plus la chasse, ne soulèvent plus les rouges vagues de la guerre.

7. Mais quel fut le dernier rejeton du clan d'Alva? pourquoi la mousse croît-elle sur la pierre d'Alva? ces tours ne retentissent plus du pas des hommes, l'écho n'y répond qu'au bruit du vent.

8. Et lorsque ce vent est violent et fort, on entend dans ce château un murmure qui surgit sourdement dans les airs, et vibre sur les murailles vermoulues.

9. Oui, lorsque gémit l'ouragan, il ébranle le bouclier du brave Oscar; mais on ne voit plus s'élever ses bannières, ni flotter son panache noir.

10. Le soleil éclaira des feux brillans de son lever la naissance d'Oscar; Angus bénit son premier-né; et les vassaux accoururent en foule autour du foyer de leur chef, pour applaudir à cette heureuse matinée.

11. Ils savourent, sur la montagne, la chair du daim sauvage; le pibroch perce l'air de ses accens aigus; pour égayer davantage ce festin de highlanders, les sons de l'instrument se succèdent en mélodie martiale.

12. Et ceux qui entendirent cette musique âpre et guerrière espérèrent qu'un jour les accords du pibroch précéderaient cet enfant du héros, lorsqu'il guiderait les braves qui se revêtent du tartan.

13. Une autre année a passé vite; déjà Angus bénit un autre fils; cette naissance est célébrée comme la première, et cette fête joyeuse ne fut pas courte.

14. Instruits par leur père à bander l'arc sur les sombres et orageuses montagnes d'Alva, les deux frères, dans leur enfance, chassaient le chevreuil agile, et dépassaient leurs lévriers dans leur course.

15. Puis, avant que les années de la jeunesse soient passées, ils se mêlent aux rangs des guerriers; ils manient, avec légèreté la brillante claymore, et envoient au loin la flèche sifflante.

16. Les cheveux d'Oscar étaient noirs; c'était avec une majesté sauvage qu'ils flottaient au gré de la brise. Mais la chevelure d'Allan était brillante et blonde; sa joue était pensive et pâle.

17. Oscar avait l'ame d'un héros; les rayons de la vérité étincelaient dans son oeil noir. Allan avait de bonne heure appris à se maîtriser, et ses paroles avaient été douces dès sa jeunesse.

18. Tous deux, oui, tous deux étaient vaillans: la lance du Saxon se brisa plus d'une fois sous leur acier. Le coeur d'Oscar méprisait la crainte, mais le coeur d'Oscar savait sentir.

19. L'ame d'Allan, au contraire, ne répondait pas à ses traits, indigne qu'elle était d'une aussi belle enveloppe: rapide comme l'éclair de la tempête, sa vengeance mortelle frappait ses ennemis.

20. De la tour lointaine du haut Southannon, vint une jeune et noble dame; avec les terres de Kenneth pour dot, vint une vierge aux yeux bleus, la fille de Glenalvon.

21. Oscar réclama cette belle épouse, et Angus sourit à son Oscar: l'orgueil féodal du père était flatté d'obtenir ainsi la fille de Glenalvon.

22. Écoutez! les accords du pibroch sont gais. Écoutez! l'hymne nuptial s'élève: les voix se répandent en accens joyeux, et prolongent encore le choeur bruyant.

23. Voyez comme les plumes couleur de sang des héros assemblés flottent dans le château d'Alva. Les jeunes montagnards prennent leurs plaids bariolés, et attendent l'appel de leurs chefs.

24. Ce n'est pas la guerre que leurs regards demandent; le pibroch joue le chant de la paix; les clans se pressent aux noces d'Oscar, et les sons du plaisir ne cessent pas.

25. Mais où est Oscar? certes, il est tard; est-ce bien là l'ardente flamme d'un fiancé? tandis que les hôtes en foule, que les dames attendent, ni Oscar ni son frère n'arrivent.

26. Enfin Allan joignit la fiancée. «Pourquoi Oscar ne vient-il pas? dit Angus.--Est-ce qu'il n'est pas ici? répliqua le jeune homme. Il n'était pas venu se promener avec moi dans la clairière.

27. «Peut-être, dans l'oubli de ce jour solennel, il chasse le chevreuil bondissant, ou les flots de l'Océan prolongent son absence; cependant la barque d'Oscar est rarement retardée par les flots.

28.--Oh! non, non! répliqua le père, alarmé, ni la chasse, ni les flots ne retiennent mon enfant; voudrait-il faire un tel affront à Mora? quel obstacle l'empêcherait d'accourir auprès d'elle?

29. «Oh! cherchez, vous tous, amis! oh! cherchez tout à l'entour! Allan, vole avec eux et parcours les domaines d'Alva! Trouvez Oscar, trouvez mon fils; faites hâte, et n'osez pas répliquer.»

30. Tout est confusion... Le nom d'Oscar résonne en cris sourds dans la vallée; il s'élève sur la brise qui murmure, jusqu'à l'heure où la nuit étend ses ailes noires.

31. Ce nom interrompt le calme de la nuit; mais c'est en vain que les échos le répètent à travers les ténèbres. Il retentit dans le brouillard du matin; mais Oscar ne vient pas dans la plaine.

32. Durant trois jours, durant trois nuits sans sommeil, le chef du clan d'Alva parcourut, à la recherche d'Oscar, toutes les cavernes de la montagne: donc l'espoir est perdu. Abîmé dans la douleur, ce malheureux père déchire les boucles flottantes de ses cheveux gris.

33. «Oscar! mon fils!... Toi, Dieu du ciel! rends-moi l'appui de mes années chancelantes, ou, si cet espoir m'est désormais refusé, livre son assassin à ma rage.

34. «Oui, sur quelque rivage désert et hérissé de rocs, les os de mon Oscar doivent blanchir. Accorde-moi donc, ô grand Dieu! une seule grâce; qu'auprès de lui périsse son père égaré par la fureur.

35. «Mais peut-être il vit encore..... Arrière, désespoir! Ah! sois calme, mon ame, peut-être il vit encore... Cesse, ô ma voix, d'accuser mon destin. Grand Dieu! pardonne-moi une prière impie.

36. «Quoi! si je l'ai perdu, je tombe oublié dans la poussière de la mort; l'espoir des vieux jours d'Alva n'est plus. Hélas! de pareils coups sont-ils justes?»

37. Ainsi pleura ce père infortuné, jusqu'à ce que le tems, qui adoucit le plus cruel malheur, eût ramené le calme dans son esprit et tari la source des larmes.

38. Car toujours survivait en son coeur un secret espoir qu'Oscar pouvait un jour reparaître. Son espoir tour-à-tour s'affaiblit ou se réveilla, tandis que le tems compta les heures d'une année allongée par l'ennui.

39. Les jours se suivirent; l'astre de lumière avait déjà terminé une seconde fois sa course accoutumée; Oscar n'était point venu réjouir la vue de son père, et le chagrin laissait une plus faible trace.

40. Car il restait encore le jeune Allan, maintenant unique joie de son père; et le coeur de Mora fut vite gagné, car la beauté couronnait le front de ce jeune homme à la blonde chevelure.

41. Mora songeait qu'Oscar était descendu dans la tombe, et que le visage d'Allan était d'une merveilleuse beauté; que si Oscar vivait encore, quelque autre femme avait subjugué son coeur infidèle.

42. Et Angus leur disait que si une année encore s'écoulait dans une vaine espérance, ses plus tendres scrupules cesseraient, et qu'il fixerait le jour de leur hyménée.

43. Les mois se succédèrent à pas lents; mais enfin, mille fois bénie, arriva la matinée au bonheur consacrée; cette année d'anxiété et de crainte une fois passée, quels sourires embellissent le visage des amans!

44. Écoutez! les accords du pibroch sont gais. Écoutez! l'hymne nuptial s'élève: les voix se répandent en accens joyeux et prolongent encore le choeur bruyant.

45. De nouveau le clan, foule vive et gaie, se presse à la porte du château d'Alva; des bruits de fête frappent au loin les échos et rappellent la joie d'autrefois.

46. Mais quel est celui dont le noir sourcil reste sombre au milieu de la gaîté générale? Devant les farouches éclairs de ses yeux languissent les flammes bleues du foyer.

47. Noir est le manteau qui l'enveloppe; son haut panache est d'un rouge de sang; sa voix est comme l'ouragan qui s'élève; mais sa marche est légère et ne laisse aucune trace.

48. Il est minuit: on porte les toasts à la ronde; on boit à grands traits à la santé du fiancé; les voûtes retentissent de mille cris, et tous les convives unissent leurs voix pour célébrer cette heureuse journée.

49. Tout-à-coup l'étranger se leva, et la foule bruyante fit silence, et le front d'Angus exprima la surprise, et la joue délicate de Mora rougit soudainement.

50. «Vieillard, s'écria-t-il, ce toast est fini; tu m'as vu boire moi-même et célébrer les noces de ton fils: maintenant je réclamerai de toi un autre toast.

51. «Tout ici n'est que fête et que joie pour bénir le destin fortuné de ton Allan; mais, dis-moi, n'as-tu jamais eu d'autre enfant? Dis, pourquoi donc Oscar serait-il oublié?

52.--Hélas! répondit le malheureux père, laissant échapper de grosses larmes à mesure qu'il parlait, quand Oscar quitta mon château ou mourut, ce coeur vieilli fut presque brisé.

53. «Trois fois la terre a renouvelé sa course, sans que l'aspect d'Oscar vînt réjouir mes yeux: Allan est ma dernière espérance, depuis la mort ou la fuite du vaillant Oscar.

54.--C'est bien, répliqua le grave étranger, et son oeil, roulant dans son orbite, lançait de farouches éclairs; j'apprendrais volontiers le destin de ton Oscar; peut-être le héros n'a pas péri.

55. «Peut-être, si ceux qu'il a tant aimés l'appelaient, ton Oscar reviendrait: peut-être le guerrier n'a fait qu'errer au loin; et pour lui ton _beltane_[15] peut encore brûler.

[Note 15: _Beltane tree_: arbre qu'on plante au premier mai (jour de fête dans les _Highlands_), et autour duquel on allume des feux brillans.]

56. «Remplis le bowl tout entier, et qu'il fasse le tour de la table. Nous ne réclamerons pas ce toast par surprise: que chacun ait sa coupe pleine de vin. Bois avec moi à la santé d'Oscar absent.

57.--De tout mon coeur, dit le vieil Angus, et il remplit son gobelet jusqu'aux bords: je bois à la mémoire de mon enfant, mort ou en vie; je ne retrouverai jamais un fils comme lui.

58.--Tu as bravement porté ce toast, vieillard; mais pourquoi Allan est-il là tout tremblant? Viens, bois à la mémoire du mort, et lève ta coupe d'une main plus ferme.»

59. La rougeur éclatante du visage d'Allan fit soudain place au teint d'un fantôme; la sueur de la mort tombait en rosée glaciale.

60. Trois fois il éleva son gobelet, et trois fois ses lèvres refusèrent d'y goûter; car trois fois il surprit l'oeil de l'étranger fixé sur le sien avec une mortelle indignation.

61. «Et c'est ainsi qu'un frère célèbre ici la mémoire chérie d'un frère? Si la force de l'amitié a un tel effet, qu'attendrions-nous donc de la crainte?»

62. Excité par l'ironie, il éleva le gobelet: «Plût à Dieu qu'Oscar partageât aujourd'hui notre joie!» Une terreur intime glaça son ame; il dit, et jeta la coupe à terre.

63. «C'est lui, j'entends la voix de mon meurtrier!» s'écrie un sombre spectre de feu. «La voix d'un meurtrier!» répondent les voûtes du château, et l'ouragan qui éclate grossit de plus en plus.

64. Les flambeaux pâlissent, les guerriers frissonnent, l'étranger s'en est allé.--Au milieu de la foule, on voit un spectre en tartan vert, ombre terrible, qui grandit de moment en moment.

65. Un large ceinturon attachait ses vêtemens, son panache noir ondoyait sur sa tête; mais sa poitrine était nue, avec de rouges blessures, et morne était l'éclat de son oeil, comme s'il eût été de verre.

66. Et trois fois, de son sinistre regard, il sourit à Angus, en pliant le genou; et trois fois il lança un sombre coup-d'oeil sur un guerrier tombé à terre, que la foule ne regarde plus qu'en tremblant d'horreur.

67. On entend crier les verroux d'un bout du château à l'autre; les tonnerres mugissent dans les airs, et le fantôme, au milieu des nuages, est emporté en haut sur l'aile de la tempête.

68. La fête fut glacée, le repas interrompu.--Qui est là étendu sur la dalle? L'ame oppressée du vieil Angus avait tout oublié; enfin son pouls bat de nouveau et le rend à la vie.

69. «Arrière, arrière! que l'art essaie de rouvrir les yeux d'Allan à la lumière.» C'en est fait de son argile, sa course est achevée; ah! jamais Allan ne se relèvera!

70. La poitrine d'Oscar est froide comme la poussière; ses cheveux sont soulevés par la brise; la flèche empennée d'Allan est restée dans son sein: il gît dans la noire vallée de Glentanar.

71. Et d'où vient le terrible étranger? Ou qui était-il? Aucun être mortel ne peut le dire; mais on ne peut douter de la forme que revêtit le spectre de feu, car les fils d'Alva connaissaient bien Oscar.

72. L'ambition donna la force au bras d'Allan: son dard vola sur l'aile d'un démon triomphant de joie, quand l'envie agita ses brûlans tisons et répandit son venin dans le coeur du jeune homme.

73. Rapide fut le trait qui, parti de l'arc d'Allan, se souilla d'un sang abominable: le panache noir du brun Oscar est tombé; le dard fatal a tari en lui les sources de la vie.

74. C'est Mora dont le regard rendit Allan coupable; c'est elle qui fit révolter son orgueil blessé. Hélas! ces yeux qui étincelaient des rayons de l'amour devaient pousser une ame à un crime infernal.

75. Regarde, ne vois-tu pas un tombeau solitaire qui s'élève sur la cendre d'un guerrier? il brille d'un éclat sombre à travers le crépuscule: c'est le lit de noces d'Allan.

76. C'est loin, bien loin du noble sépulcre qui renferme les mânes illustres de son clan. Nulle bannière ne flotte au-dessus de ses restes, car elle serait souillée du sang fraternel.

77. Quel ménestrel aux cheveux gris, quel barde aux blancs cheveux célébrera, sur la harpe, les exploits d'Allan? Le chant du poète est la plus belle récompense de la gloire; mais qui peut chanter les louanges d'un meurtrier?

78. La harpe doit rester immobile, insonore: nul ménestrel n'ose réveiller cette histoire; sa main paralysée se glacerait en punition de sa faute, et les cordes de sa harpe se briseraient.

79. Aucune lyre illustre, aucun hymne solennel ne répandra sa gloire dans le monde. Quel en serait l'écho? la malédiction amère d'un père expirant, le gémissement d'un frère assassiné!

XVII.

AU DUC DE DORSET.

AVANT-PROPOS DE L'AUTEUR.

En faisant la revue de mes papiers, afin d'y choisir quelques nouveaux poèmes pour cette seconde édition, je trouvai les vers suivans, que j'avais totalement oublies. Je les avais composés dans l'été de 1805, peu de tems avant mon départ de Harrow-on-the-Hill. C'est une pièce adressée à un jeune condisciple de haut rang, qui m'avait souvent accompagné dans les courses que je faisais dans le voisinage: il n'a cependant jamais vu ces vers, et très-probablement ne les verra jamais. Comme, en les relisant, je ne les ai pas trouvés pires que quelques autres pièces de ce recueil, je les publie aujourd'hui pour la première fois, après de fort légères corrections.

D.r..t! dont le jeune âge unit ses pas aux miens pour explorer les sentiers de la clairière de l'Ida[16]; toi, que l'affection m'apprit à protéger toujours, et te fit de moi un ami plutôt qu'un tyran, quoique les usages sévères de notre école t'eussent prescrit l'obéissance et m'eussent donné le commandement[17]; toi, sur qui vont pleuvoir, dans quelques années, les richesses et les honneurs, aujourd'hui même tu possèdes un nom illustre, placé haut dans le monde et non loin du trône. Cependant, D.r..t, ne laisse pas séduire ton ame, au point de fuir les beautés de la science ou de secouer toute espèce de joug, bien que des maîtres faibles[18], craignant de blâmer l'enfant titré qui, un jour, distribuera des grâces, regardent les erreurs du duc avec trop d'indulgence, et ferment les yeux sur des fautes qu'ils tremblent de châtier.

[Note 16: Le nom d'Ida est donné, par antonomase, à Harrow-on-the-Hill; où Byron s'était trouvé dans la même école que le duc de Dorset.

(_N. du Tr._)]

[Note 17: Dans les écoles publiques, les jeunes gens sont entièrement subordonnés aux classes supérieures, jusqu'à ce qu'ils y aient pris place eux-mêmes: nul rang social n'exempte de cette espèce de noviciat.]

[Note 18: Je déclare n'avoir eu en vue aucune allusion personnelle, même la plus éloignée. Je mentionne simplement, d'une manière générale, ce qui n'est que trop souvent vrai, la faiblesse des précepteurs.]

Quand de jeunes parasites qui fléchissent le genou devant la richesse, leur idole dorée, et non pas devant toi, car un enfant même, à l'aurore de sa grandeur, trouve des esclaves qui le flattent et le cajolent; quand ils te diront «que la pompe devrait seule environner le jeune homme prédestiné par sa naissance à être si grand; que les livres ne sont faits que pour de pauvres diables; que les nobles esprits méprisent les règles communes,» ne les crois point,--ils te marquent le chemin de la honte, et cherchent à ternir l'honneur de ton nom; reviens vers ce petit nombre d'écoliers de l'Ida, dont les ames ne dédaignent pas de condamner ce qui est mal; ou si, parmi les camarades de ta jeunesse, aucun n'ose élever la voix sévère de la vérité, interroge ton propre coeur! il te dira: «Jeune homme, abstiens-toi,» car je sais bien que la vertu y demeure.

Oui, je t'ai observé dans plus d'une journée; mais, aujourd'hui, de nouveaux objets m'appellent ailleurs. Oui, j'ai observé, dans cet esprit généreux, des sentimens qui, mûris avec soin, feront le bonheur de tes semblables. Ah! quoique la nature m'ait fait moi-même altier et sauvage, que l'indiscrétion m'ait nommé son enfant favori; quoique toute erreur me marque de son sceau et me condamne à tomber, cependant je voudrais bien tomber seul: quoique nul précepte ne puisse aujourd'hui dompter mon coeur hautain, j'aime encore les vertus dont je ne puis me faire honneur à moi-même.