Uvres Completes De Lord Byron Tome 04 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 19

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14. Hélas! pauvre contrée[242]! comment la langue ou la plume déplorera-t-elle tes _country-gentlemen_, aujourd'hui pris au dépourvu, les derniers à imposer silence au cri de guerre, les premiers à faire de la paix une maladie? Pourquoi sont nés tous ces patriotes de campagne[243]? pour chasser, voter, et hausser le prix du grain? Mais le grain, comme toute chose mortelle, doit tomber: oui, tout tombe, rois, conquérans, et principalement le cours des marchés. Devez-vous donc tomber avec chaque épi de blé? Pourquoi troubliez-vous Bonaparte dans son empire? Il était votre grand Triptolème: ses vices ne détruisaient que des royaumes, mais maintenaient vos prix: il agrandissait, au profit et au contentement de tous les lords, le grand oeuvre d'alchimie agraire que l'on appelle _rente_[244]. Pourquoi le tyran trébucha-t-il chez les Tartares, et fit-il baisser le froment à un taux si désespérant? cet homme valait beaucoup plus sur son trône. A dire vrai, le sang et l'argent étaient répandus sans mesure; mais qu'est-ce que cela? le crime peut en retomber sur la Gaule. Mais le pain était cher, le fermier payait exactement, et les arpens de terre acquittaient leur dette au jour fixé. Maintenant, qu'est devenu le compte clair et net de l'ale? le métayer, fier de sa bourse bien arrondie, et connu pour n'avoir jamais manqué à un paiement? la ferme qui jusqu'ici ne resta jamais sur les bras du propriétaire? le marais converti en champ fertile? l'espoir impatient de l'expiration du bail? les fermages portés au double? Ah! que la paix est un grand mal! En vain l'on propose des prix pour exciter le génie du cultivateur, en vain la chambre des communes vote son bill patriotique, l'_intérêt foncier_,--(peut-être comprendrez-vous mieux la phrase en supprimant l'épithète)[245]--l'intérêt frappe tous les échos de ses gémissemens, dans la crainte que l'aisance ne descende jusqu'au pauvre. Vite! vite! rentes foncières[246], hâtez-vous de hausser: sinon le ministère perdra ses votes; le patriotisme, si délicat et si pur, baissera ses pains au prix courant, car, hélas! _les pains et les poissons_, naguère cotés si haut, aujourd'hui ne sont plus;--les fours sont fermés, les pêcheries à sec, et après tant de millions dépensés, il ne reste plus qu'à devenir modérés et contens. Ceux qui ne le sont pas _ont eu_ leur tour,--et toujours tour à tour l'urne de la fortune verse le bien et le mal. Qu'ils trouvent aujourd'hui leur récompense dans leur vertu, et qu'ils partagent les heureuses destinées qu'eux-mêmes ont préparées. Voyez donc cet essaim de Cincinnatus sans gloire, fermiers de la guerre et dictateurs des fermes! _Leur_ soc fut le glaive remis entre des mains mercenaires, _leurs_ champs s'engraissèrent du sang des autres contrées. Sains et saufs dans leurs granges, ces laboureurs sabins envoyèrent leurs frères aux combats,--et pourquoi? pour la rente[247]! Chaque année ils votèrent par immenses budgets le sang, les sueurs, les millions de la nation en larmes,--et pourquoi? pour la rente! Ils beuglaient, dînaient, buvaient, et juraient qu'ils étaient prêts à mourir pour l'Angleterre; pourquoi donc vivre? pour la rente! La paix a produit le mécontentement général de ces patriotes à grand marché[248]; la guerre était pour eux la rente! Comment rétablir leur amour de la patrie, rétablir les millions follement dépensés?--en rétablissant la rente. Ne rendront-ils donc pas les trésors prêtés? non sans doute: il faut tout sacrifier à la hausse de la rente. Leur bien, leur mal, leur santé, leur richesse[249], leur joie ou leur chagrin, leur être, leur fin, leur but, leur religion, c'est la rente! la rente! rien que la rente! O Ésaü, tu vendis ton droit d'aînesse pour un plat de lentilles: tu aurais dû gagner plus, ou manger moins; maintenant tu as avalé goulument ton potage, tes réclamations sont vaines; Jacob dit que le marché tient. Tel fut, seigneurs terriens[250], votre appétit pour la guerre; et, gorgés de sang, vous grognez pour une blessure! Quoi donc? voudrait-on étendre ce tremblement du sol jusqu'à la caisse publique, et, quand la terre s'écroule, ébranler le papier consolidé? pourvu que la rente foncière se relève, faire tomber la banque et la nation, et fonder sur la bourse un _fundling_ hôpital? puis, tandis que la religion se débat dans les convulsions de l'agonie, notre sainte mère l'église ne pleure que sur ses dîmes, comme Niobé sur ses enfans: les prélats sont condamnés au sort des saints, et l'orgueilleux _pluralist_[251] se voit réduit à un seul bénéfice. L'église, l'état et la faction luttent au milieu des ténèbres, dans l'arche commune où le déluge les ballotte. Sans évêques, sans banques, sans dividendes, une autre Babel s'élève,--mais la Bretagne finit. Et pourquoi? pour choyer les besoins de l'égoïsme, et étayer le tertre de ces fourmis, maîtresses des champs. _Regarde ces fourmis, paresseux, et sois sage_[252]: admire leur patience dans chaque sacrifice, jusqu'à ce que tu aies appris à sentir la leçon de leur orgueil, la valeur des taxes et de l'homicide; admire leur justice qui renierait volontiers la dette des nations:--et pourtant cette dette, répondez, je vous prie, _qui l'a faite si haute_?

[Note 242: Il reste dans la traduction une inévitable obscurité, parce que Byron joue sur le double sens de _country_, patrie et campagne.

(_N. du Tr._)]

[Note 243: _Country patriots_.]

[Note 244: En anglais, _rent_ est une expression technique, spéciale pour designer exclusivement le revenu d'une propriété terrienne.

(_N. du Tr._)]

[Note 245:

_The_ landed interest--(_you may understand The phrase much better leaving out the land_).]

[Note 246: C'est ainsi que nous traduisons et devons traduire _rents_, qui, dans le texte, n'est accompagné d'aucun adjectif.

(_N. du Tr._)]

[Note 247: Comme en français le mot _rente_ employé seul indique spécialement le revenu de l'argent, et non pas le revenu des terres, nous prévenons nos lecteurs qu'ici il faut l'entendre dans le sens anglais (rente foncière): ce mot se répétant neuf fois, on sent pourquoi nous avons préféré à un anglicisme une périphrase lourde.

(_N. du Tr._)]

[Note 248: _These high market patriots_.--Pour rendre cette expression énergique et concise, nous avons employé une locution ancienne.

(_N. du Tr._)]

[Note 249: Il y a un jeu de mots: _Health, wealth_.

(_N. du Tr._)]

[Note 250: _Landlords_.

(_N. du Tr._)]

[Note 251: _And proud pluralities subside to one_.

Nous avons hasardé de franciser le mot _pluralist_, qui désigne spécialement l'individu cumulant plusieurs bénéfices ecclésiastiques. Si cela déplaît, qu'on mette à la place le mot _cumulard_, moins étrange, mais plus général et plus vague.

(_N. du Tr._)]

[Note 252: Citation.]

15. [253]Ou bien guide tes voiles entre ces roches trompeuses, nouvelles symplégades[254],--écueils féconds en naufrages, où Midas pourrait voir de nouveau ses souhaits accomplis en papier réel ou en or imaginaire: ce magique palais d'Alcine montre plus de richesses que la Bretagne n'en eut jamais à perdre, fût-elle tout entière une mine pure d'atomes étrangers, fussent tous ses cailloux sortis du Pactole.

[Note 253: La Bourse.]

[Note 254: Ce sont deux rochers, situés à l'embouchure du Bosphore, dans le Pont-Euxin. Les poètes anciens en ont parlé comme de deux masses mobiles qui s'entrechoquaient pour abîmer les navires engagés dans ce passage.

(_N. du Tr._)]

Là s'ouvre le tripot de la fortune, tandis qu'une vaine rumeur tient l'enjeu, et que le monde tremble de forcer les banquiers à la banqueroute[255]. Combien la Bretagne est riche, non pas, il est vrai, en mines, en paix, en aisance, en blé, en huile ni en vins. Ce n'est pas une terre de Chanaan, pleine de lait et de miel, ni d'autre monnaie courante que ses siclés de papier[256]. Mais ne refusons pas d'avouer la vérité: jamais terre chrétienne fut-elle si riche en juifs? Le bon roi Jean[257] ne leur laissa que les dents: mais aujourd'hui, ô rois, tous tant que vous êtes, ce sont les juifs qui vous tirent poliment les vôtres, ce sont eux qui régissent tous les états, tous les événemens, tous les souverains, et qui font voyager un emprunt _de l'Indus jusqu'au pôle_. Les trois frères[258],--le banquier, le _broker_[259],--et le baron--se hâtent de porter secours à nos tyrans banqueroutiers,--et non pas aux nôtres seulement; la Colombie voit aussi les heureuses spéculations se succéder les unes aux autres, et les philanthropiques enfans d'Israël daignent soutirer goutte à goutte leur gentil droit de courtage aux veines épuisées de l'Espagne[260]. Sans l'aide d'Abraham, la Russie ne peut marcher: c'est l'or, non pas l'acier, qui élève les arcs de triomphe. Deux juifs, race choisie, peuvent trouver en tout royaume leur _terre promise_: deux juifs humilient les Romains, et haussent le Hun maudit, plus brutal que dans les anciens jours: deux juifs,--vrais juifs, et non pas samaritains,--gouvernent le monde avec tout l'esprit de leur secte. Que leur importe le bonheur de la terre? Un congrès forme leur _nouvelle Jérusalem_, où les appellent les baronies et les cordons.--O saint Abraham! vois-tu ce spectacle? tes sectateurs se mêlent à ces royaux pourceaux[261], qui ne crachent pas sur leur juive souquenille[262], mais qui les honorent comme personnages de conséquence.--(Qu'est devenu, ô Pope, ton vigoureux jarret? ne pourrait-il accorder à Juda la faveur de quelques coups de pied? ou bien a-t-il donc cessé de _ruer contre l'aiguillon_[263]?) Vois dans le pays de Shylock[264] les juifs prêts de nouveau à retrancher du coeur des nations une livre de chair[265].

[Note 255: _And the world trembles to bid_ brokers break.

--_Broker_ indique plus particulièrement ce que nous entendons par _agent de change_. Nous y avons substitué le mot _banquier_, pour conserver la paronomase par dérivation.

(_N. du Tr._)]

[Note 256: _Paper shekels_.--Le sicle est une monnaie dont il est question dans la Bible.

(_N. du Tr._)]

[Note 257: Jean-sans-Terre, sous le règne duquel les Juifs souffrirent les plus cruelles exactions.

(N. du Tr.)]

[Note 258: Byron désigne les trois Rothschild, celui de Paris, celui de Londres et celui de Vienne.

(_N. du Tr._)]

[Note 259: _Courtier, agent-de-change_ ne rendent qu'à peu près, et d'une manière fausse, ce que les Anglais nomment _broker_.

(_N. du Tr._)]

[Note 260:

_And philanthropic Israel deign us to drain Her mild_ per centage (littéralement: son _tant pour cent_) _from exhausted Spain_.

(_N. du Tr._)]

[Note 261: _These royal_ swine.]

[Note 262: Citation: _On their jewish gabardine_.

(_N. du Tr._)]

[Note 263: Citation: _Kick against the pricks_.

(_N. du Tr._)]

[Note 264: Le Juif du _Marchand de Venise_.

(_N. du Tr._)]

[Note 265: Citation: _Pound of flesh_.

(N. du Tr.)]

16. Étrange spectacle! ce congrès fut destiné à unir ce qui ne peut être uni, ce qui est incompatible. Je ne parle pas des souverains;--ils sont tous semblables, monnaie commune, telle qu'elle fut toujours frappée. Mais ceux qui régissent les marionnettes, qui en remuent les fils, offrent plus de bigarrure que leurs lourds monarques: ce sont juifs, auteurs, généraux, charlatans, qui s'assemblent, tandis que l'Europe s'émerveille d'un si vaste dessein. Là, Metternich, premier parasite du pouvoir, prodigue ses cajoleries: là, Wellington oublie de combattre; là, Châteaubriand compose de nouveaux livres des _Martyrs_[266]; les rusés Grecs intriguent pour les stupides Tartares; Montmorency, ennemi juré des chartes, devient un diplomate de grand _éclat_[267] pour fournir des articles aux _Débats_; pour lui, la guerre est chose sûre,--et cependant pas aussi certaine que son congé signifié par le _Moniteur_. Hélas! comment son cabinet put-il errer ainsi? la paix vaut-elle un ministre-ultra? Il tombe, en vérité, mais peut-être pour se relever _presque aussi vite qu'il a conquis l'Espagne_.

[Note 266: M. Châteaubriand, qui n'a pas oublié l'auteur dans le ministre, reçut à Vérone un joli compliment d'un souverain lettré: «Ah! monsieur C--; êtes-vous parent de ce Châteaubriand qui--qui--qui a _écrit quelque chose_?» On dit que l'auteur d'_Atala_ se repentit pour un instant d'être un _légitime lui-même_.]

[Note 267: En français dans le texte, pour rimer avec _Débats_, qui est également en français.

(_N. du Tr._)]

17. Assez de cela!--un spectacle plus triste détourne et fixe les regards de ma muse, qui s'en défend en vain. L'impériale archiduchesse, l'impériale fiancée, l'impériale victime--sacrifiée à l'orgueil! cette mère de l'enfant, espoir du héros, du jeune Astyanax de la moderne Troie: cette femme, maintenant ombre pâle de la plus grande reine que la terre ait encore à voir, ou ait jamais vue; elle s'éclipse parmi les fantômes du moment! Objet de pitié, débris de puissance! oh! raillerie cruelle! L'Autriche ne peut-elle donc épargner une fille? Qu'est-ce que la veuve de la France a fait là? Sa véritable place était sur les rivages de Sainte-Hélène; son seul trône, sur le tombeau de Napoléon. Mais non:--elle doit encore conserver un petit royaume sous la garde assidue de son formidable chambellan; martial argus qui, sans avoir cinquante paires d'yeux, doit veiller sur elle au milieu de ces pompes chétives. Elle ne partage plus l'empire qu'elle partagea en vain, l'empire qui, surpassant celui de Charlemagne, s'étendit depuis Moscou jusques aux mers du sud; mais elle gouverne encore le pastoral duché du fromage[268], où Parme voit le voyageur accourir pour noter les affiquets de cette cour de contrefaçon. Mais la voilà qui paraît, cette femme! Elle se montre en spectacle à Vérone, mais privée de toute splendeur: elle se montre,--tandis que les nations regardent et demeurent en deuil,--avant même que les cendres de son époux aient eu le tems de se glacer sous le ciel inhospitalier de l'exil: (si toutefois ces cendres augustes peuvent jamais devenir froides;--mais non,--elles cachent encore des feux qui s'échapperont de la terre.) La voilà qui s'avance, la nouvelle Andromaque!--(non l'Andromaque de Racine ou d'Homère.) Voyez, elle marche, appuyée sur le bras de Pyrrhus. Oui, cette main, rouge encore du sang de Waterloo, cette main, qui trancha le sceptre à demi brisé d'un premier époux, est offerte et acceptée! L'impudeur d'une esclave serait-elle montée plus haut ou descendue plus bas?--_Lui_, cependant, il gît dans sa tombe encore fraîche! Quant à elle, ni ses yeux, ni ses joues ne trahissent aucune lutte intérieure, et l'_ex_-impératrice devient aussi bien _ex_-épouse. Tant les ames royales ont d'égard pour les noeuds humains! Pourquoi donc respecteraient-elles les sentimens des hommes, quand les leurs ne sont pour elles-mêmes qu'un jeu?

[Note 268: Tout le monde sait ce que c'est que le Parmesan.

(_N. du Tr._)]

18. Mais, fatigué des folies étrangères, je retourne dans ma patrie, et j'esquisse le groupe,--le tableau encore à venir. Ma muse allait pleurer, mais, avant de laisser couler ses larmes, elle surprit sir William Curtis en jupon retroussé. Tandis que les chefs de tous les clans highlandais accouraient en foule pour saluer leur frère, Vich Ian Alderman!--tandis que l'hôtel-de-ville devient tout-à-fait gaélique, et répète les rugissemens erses, tandis que le conseil s'écrie d'une commune voix: «Claymore!»--à voir les tartans de la fière Calédonie environner comme une ceinture le gros _sirloin_[269] d'une cité celtique, ma muse éclata en rires si bruyans, que je m'éveillai, et ce n'était plus un rêve!

Ici, lecteur, nous nous arrêterons:--s'il n'y a pas de mal dans ce premier essai,--vous aurez peut-être un second _carmen_[270].

[Note 269: _Sirloin_, vieux mot qui signifie littéralement _seigneur longe de veau_, et se dit des rois anglais faits chevaliers dans un accès de bonne humeur.

(_N. du Tr._)]

[Note 270: Le mot est en latin dans le texte anglais.

(_N. du Tr._)]

FIN DE L'AGE DE BRONZE.

ROMANCE MUY DOLOROSO DEL SITIO Y TOMA DE ALHAMA.

La ballade originale, soit en espagnol, soit en arabe (car elle existait dans l'une et l'autre langue), produisait une telle impression, qu'il était défendu aux Maures de la chanter dans Grenade, sous peine de la vie.

Nous avons cru devoir, à l'exemple des meilleures éditions anglaises, donner le texte espagnol, que les amateurs ne pourraient se procurer qu'avec grande peine. Au reste, c'est le texte anglais que nous traduisons avec la fidélité la plus rigoureuse. Ainsi, l'on pourra juger de l'exactitude de Lord Byron comme traducteur.

(_N. du Tr._)

TRÈS-PLAINTIVE BALLADE SUR LE SIÉGE ET LA CONQUÊTE D'ALHAMA[271]; LAQUELIE, EN LANGUE ARABE, A LE SENS SUIVANT.

[Note 271: Jolie et assez grande ville d'Espagne, dans le royaume de Grenade.

(_N. du. Tr._)]

1. Le roi Maure traverse à la hâte la royale ville de Grenade; il va des portes d'Elvira à celles de Bivarambla.

Malheur à moi, Alhama!

2. Une dépêche annonce au monarque, que la cité d'Alhama a succombé. Il jeta le papier dans le feu, et tua le messager.

Malheur à moi, Alhama!

_TEXTE_.

ROMANCE MUY DOLOROSO DEL SITIO Y TOMA DE ALHAMA, EL QUAL DEZIA EN ABAVIGO ASSI.

1. Passeavase el rey Moro Por la ciudad de Granada, Desde las puertas de Elvira Hasta las de Bivarambla.

Ay de mi, Alhama!

2. Cartas le fueron venidas Que Alhama era ganada. Las cartas echò en el fuego, Y al mensagero matava.

Ay de mi, Alhama!

3. Il quitte sa mule et monte son cheval: puis il presse son coursier à travers la rue de Zacatin, jusques à l'Alhambra.

Malheur à moi, Alhama!

4. Quand il eut atteint les murs de l'Alhambra, soudain il ordonna que la trompette se hâtât de sonner en même tems que le clairon d'argent.

Malheur à moi, Alhama!

5. Et que le bruit sourd des tambours de guerre, battant au loin l'alarme, fit répondre à l'appel de la musique martiale les Maures de la ville et de la plaine.

Malheur à moi, Alhama!

6. Soudain les Maures, avertis par un tel signal que le sanguinaire Mars les rappelait, vinrent, un à un et deux à deux, former un puissant escadron.

Malheur à moi, Alhama!

_TEXTE_.

3. Descavalga de una mula, Y en un cavallo cavalga. Por el Zacatin arriba Subido se avia al Alhambra. Ay de mi, Alhama!

4. Como en el Alhambra estuvo, Al mismo punto mandava Que se toquen las trompetas Con anafiles de plata. Ay de mi, Alhama!

5. Y que atambores de guerra Apriessa toquen alarma; Por que lo oygan sus Moros Los de la vega y Granada. Ay de mi, Alhama!

7. Puis un vieillard maure parla en ces termes au roi: «Pourquoi, nous appeler, ô roi! Que veut dire cette convocation?»

Malheur à moi, Alhama!

8. «Hélas! amis, vous avez à connaître un désastre bien cruel: les chrétiens, par un coup de haute hardiesse, se sont emparés d'Alhama.

Malheur à moi, Alhama!

9. Puis un vieil alfaqui[272], à barbe longue et blanche, s'écria: «Bon roi, tu es justement traité; bon roi, tu l'as bien mérité.»

[Note 272: Nom des prêtres chez les Maures.

(_N. du Tr._)]

Malheur à moi, Alhama!

_TEXTE_.

6. Los Moros que el son oyeron, Que al sangriento Marte llama, Uno a uno, y dos a dos, Un gran esquadron formavan. Ay de mi, Alhama!

7. Alli hablò un Moro viejo; Desta manera hablava: Para que nos llamas, Rey? Para que es este llamada? Ay de mi, Alhama!

8. Aveys de saber, amigos, Una nueva desdichada: Que Cristianos, con braveza, Ya nos han tomado Alhama! Ay de mi, Alhama!

10. «Par toi, en un jour fatal, furent mis à mort les Abencerrages, fleur de Grenade: par toi, les étrangers furent admis dans la chevalerie de Cordoue.»

Malheur à moi, Alhama!

11. «Et pour cela, ô roi! un double châtiment tombe sur ta tête: toi et les tiens, ta couronne et ton royaume, tout périra dans l'abîme d'un dernier naufrage.»

Malheur à moi, Alhama!

12. «Quiconque ne respecte point les lois, la loi veut qu'il périsse. Ainsi, Grenade doit être prise, et toi-même succomber avec elle.»

Malheur à moi, Alhama!

_TEXTE_.

9. Alli hablò un viejo Alfaqui, De barba crecida y cana:-- Bien se te emplea, buen rey, Buen rey; bien se te empleava. Ay de mi, Alhama!

10. Mataste los Abencerrages, Que era la flor de Granada; Cogiste los tornadizos De Cordova la nombrada. Ay de mi, Alhama!

11. Por esso mereces, Rey, Una pena bien doblada; Que te pierdas tu y el regno, Y que se pierda Granada. Ay de mi, Alhama!

13. La flamme étincelait dans les yeux du vieux Maure; le courroux du monarque s'allumait à ce discours d'un sujet rebelle, qui parlait trop bien des lois[273].

Malheur à moi, Alhama!

[Note 273: On remarquera que ces trois dernières strophes (11, 12, 13) sont loin de rendre fidèlement la noble simplicité de l'original. (_N. du Tr._)]

14. «Aucune loi ne permet de dire ce qui blesse l'oreille des rois»:--ainsi répond le roi moresque, frémissant de colère. Il dit, et condamne à mort le vieillard.

Malheur à moi, Alhama!

_TEXTE_.

12. Si no se respetan leyes, Es ley que todo se pierda, Y que se pierda Granada, Y que te pierdas en ella. Ay de mi, Alhama!

13. Fuego per los oyos vierte, El rey que esto oyera: Y como el otro de leyes De leyes tambien hablaya. Ay de mi, Alhama!

14. Sabe un rey que no ay leyes De darle a reyes disgusto.-- Esso dize el rey Moro Relinchando de colera. Ay de mi, Alhama!

15. Maure alfaqui! Maure alfaqui! sans égard pour ta blanche barbe, le roi ordonne à ses bourreaux de te saisir: car la perte d'Alhama l'irritait.

Malheur à moi, Alhama!

16. Il leur ordonne d'attacher ta tête à la plus haute pierre de l'Alhambra, afin que ton supplice satisfasse à la loi, et que les autres tremblent en le voyant.

Malheur à moi, Alhama!

17. «Cavaliers, hommes de bien, écoutez mes paroles; écoutez-moi dire au monarque maure que je ne lui dois rien.»

Malheur à moi, Alhama!

18. «Mais la chute d'Alhama pèse sur mon coeur et déchire mon ame. Si le roi a perdu son domaine, d'autres peuvent avoir perdu davantage.»

Malheur à moi, Alhama!

_TEXTE_.

15. Moro Alfaqui, Moro Alfaqui, El de la vellida barba, El rey te manda prender, Por la perdida de Alhama! Ay de mi, Alhama!

16. Y cortarte la cabeça, Y ponerla en el Alhambra, Por que a ti castigo sea, Y otros tiemblen en miralla. Ay de mi, Alhama!

17. Cavalleros, hombres buenos, Dezid de mi parte al rey, Al rey Moro de Granada, Como no le devo nada. Ay de mi, Alhama!

19. «Les pères ont perdu leurs enfans, les femmes leurs époux, et maints vaillans hommes leurs vies: l'un a perdu ce qui fut l'objet de son plus vif amour, l'autre sa richesse ou son honneur.»

Malheur à moi, Alhama!

20. «Moi-même j'ai perdu, en cette fatale journée, une fille, la plus aimable fleur de toute la contrée: je donnerais sur l'heure cent doublons pour la racheter, et je ne croirais pas payer trop cher sa rançon.»

Malheur à moi, Alhama!

21. Comme le vieux Maure tenait ces discours, on lui trancha la tête, et on la porta sans délai sur les murs de l'Alhambra, suivant l'ordre du roi.

Malheur à moi, Alhama!

_TEXTE_.

18. De averse Alhama perdido A mi me pesa en alma. Que si el rey perdiò su tierra, Otro mucho mas perdiera. Ay de mi, Alhama!

19. Perdieran hijos padres, Y casados las casadas; Las cosas que mas amara Perdiò l'un y el otro fama. Ay de mi, Alhama!

20. Perdì una hija donzella Que era la flor d' esta tierra, Cien doblas dava per ella, No me las estimo en nada. Ay de mi, Alhama!

22. Hommes et enfans pleurent une perte si dure et si cruelle: toutes les dames que Grenade renferme dans son enceinte, fondent en larmes amères.

Malheur à moi, Alhama!

23. De toutes les fenêtres s'épandent sur les murs les noires tentures de deuil. Le roi pleure comme une femme sur sa perte: car c'était un grand mal, une grande plaie.

Malheur à moi, Alhama!

_TEXTE_.