Uvres Completes De Lord Byron Tome 04 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 16

Chapter 163,802 wordsPublic domain

1. Nous nous sommes assis auprès des ondes de Babylone, et, nous avons pleuré en songeant à ce jour où notre ennemi, teint du sang qu'il répandit à flots, fit des hauts lieux de Jérusalem sa misérable proie, où vous-mêmes, hélas! filles désolées de Sion, fûtes dispersées et fondîtes en larmes.

2. Tandis que nous contemplions tristement la rivière qui roulait ses libres flots sous nos regards; les tyrans nous demandèrent un cantique: mais l'étranger n'obtiendra jamais ce triomphe. Oh! puisse ma main droite se flétrir pour toujours, avant qu'elle n'ébranle pour l'ennemi les cordes de notre noble harpe.

3. Cette harpe est suspendue aux rameaux du saule: pour résonner, elle a besoin de liberté, ô Jérusalem! L'heure où périt ta gloire ne m'a laissé de toi que ce gage unique: jamais je n'en mêlerai la douce mélodie à la voix de ton désolateur.

XXII.

LA DESTRUCTION DE SENNACHÉRIB.

1. L'Assyrien fondit sur nous comme le loup sur la bergerie: ses cohortes étaient resplendissantes de pourpre et d'or; leurs lances brillaient, comme les étoiles de la nuit brillent sur la mer qui frappe de ses vagues bleues les rivages de la Galilée.

2. Comme les feuilles de la forêt, lorsque règne la verdure d'été, ainsi parut un soir cette armée avec ses bannières déployées: comme les feuilles de la forêt lorsque la bise d'automne a soufflé, ainsi le lendemain cette armée joncha-t-elle le sol, toute flétrie et dispersée.

3. Car l'ange de la mort étendit ses ailes sur le vent, et dans son rapide passage frappa de son haleine la face de l'ennemi. Les yeux des guerriers endormis s'éteignirent et se glacèrent: leurs coeurs ne battirent qu'une fois, et se reposèrent pour toujours.

4. Là gisait le coursier dont les naseaux, largement ouverts, avaient cessé d'aspirer l'air avec orgueil: l'écume de sa bouche agonisante blanchissait le gazon, froide comme les bouillons de la vague qui se brise contre le roc.

5. Là gisait le cavalier roide et pâle, le front humide de rosée, la cuirasse rongée de rouille. Les tentes étaient muettes, les étendards abandonnés, les lances immobiles, la trompette silencieuse.

6. Les veuves d'Assur poussent mille cris de douleur; les idoles sont brisées dans le temple de Baal: la puissance des Gentils, sans être atteinte par le glaive, s'est fondue comme la neige devant le regard du Seigneur.

XXIII.

EXTRAIT DE JOB.

1. Un esprit a passé devant moi: j'ai vu face à face l'immortalité dévoilée;--un profond sommeil ferma tous les yeux, hormis les miens:--il m'apparut--l'esprit immatériel,--mais divin: la chair qui entoure mes os frissonna d'une sainte terreur; mes cheveux inondés de sueur se dressèrent sur ma tête, et voici ce que j'entendis:

2. «L'homme est-il plus juste que Dieu? L'homme est-il plus pur que celui qui ne croit pas les séraphins eux-mêmes exempts de péril? Créatures d'argile!--êtres vains qui habitez dans la poussière! les vers vous survivent;--êtes-vous donc plus justes! Choses d'un jour, vous vous flétrissez avant la nuit! Race insouciante et aveugle, à laquelle la sagesse prodigue en vain sa lumière!»

FIN DES MÉLODIES HÉBRAIQUES.

LA MALÉDICTION DE MINERVE.

.........._Pallas te hoc vulnere, Pallas Immolat, et pænam scelerato ex sanguine sumit_.

Londres, 1812.

Ce petit poème est une satire contre lord Elgin, qui avait dépouillé la Grèce d'un grand nombre de monumens antiques pour en enrichir le muséum de Londres. Voir la vie de Lord Byron.

(_N. du Tr._)

LA MALÉDICTION DE MINERVE[174].

[Note 174: Le début de ce poème a été transporté au 3e chant du _Corsaire_.

(_N. du Tr._)]

Brillant d'une plus aimable splendeur sur la fin de sa carrière, le soleil couchant s'abaisse avec lenteur le long des collines de la Morée; il n'offre point, comme dans les climats du Nord; un disque de lumière obscure, mais un foyer de vives flammes que ne voile aucun nuage. Il épand ses rayons jaunes sur la mer silencieuse, et dore la vague verdâtre, étincelante de tremblans reflets. Sur le vieux rocher d'Égine, et sur l'île d'Hydra, le dieu qui guide l'astre de joie jette en partant un dernier sourire; il aime à prolonger l'éclat de ses feux sur cette contrée de prédilection, quoique ses autels n'y reçoivent plus un culte divin. Cependant les montagnes étendent leur ombre rapide, et la projettent sur ton golfe glorieux, ô Salamine invaincue! Leurs cimes bleues, qui se dessinent à travers l'azur plus sombre de l'espace, revêtent sous le doux regard du dieu les teintes délicates et vraiment célestes qui marquent sa riante course, jusqu'à ce qu'enfin, dérobé par une ombre profonde à la terre et à l'Océan, il aille sommeiller derrière sa colline sacrée; la colline de Delphes. Ainsi, en un soir pareil, il jetait sur toi sa pâle lumière, ô Athènes!--lorsque le plus sage de tes sages le vit pour la dernière fois. Avec quelle sollicitude les meilleurs de tes enfans épiaient ce rayon d'adieu qui devait clore le dernier jour de leur maître assassiné[175]! Pas encore!--pas encore!--l'astre s'arrête sur la colline:--l'heure précieuse des adieux dure encore. Mais triste est la lumière aux yeux de l'agonisant; sombres sont les couleurs de la montagne, naguère contemplées avec délices. Phébus semblait répandre les ténèbres sur ce beau pays, ce pays où il n'avait jamais encore assombri son front: avant qu'il ne disparût au-dessous du sommet du Cithéron, la coupe fatale fut vidée,--et l'ame s'envola; l'ame de celui qui dédaigna de craindre ou de fuir, qui vécut et mourut comme nul mortel ne peut vivre ou mourir. Mais voici la reine de la nuit! elle étend son silencieux empire depuis la cime du mont Hymette jusque dans la plaine[176]. Nulles sombres vapeurs, messagères de la tempête, ne cachent son riant visage ni n'entourent sa forme brillante. Sous le jeu de ses rayons resplendit le chapiteau de la blanche colonne, qui salue l'astre d'aimable lumière; et le croissant, son emblême, environné d'une vacillante auréole, étincelle sur le faîte du minaret. Les bosquets d'oliviers, épars de loin en loin dans la vallée où le modeste Céphise répand ses humbles flots, le cyprès attristant qui s'élève près de la sainte mosquée, la rayonnante tourelle du joyeux kiosque[177], et là-bas, triste et sombre au milieu de ce calme solennel, auprès du temple de Thésée, un palmier solitaire: voilà les objets divers qui, peints de nuances variées, appellent et fixent les regards,--et insensible serait le mortel qui passerait sans y jeter un coup d'oeil. La mer Égée, dont le bruit ne se fait plus entendre au loin, repose son sein fatigué de la guerre des élémens: ses vagues, qui ont repris leurs douces teintes, déploient une immense surface de saphir et d'or, entremêlée des ombres des maintes îles lointaines, dont l'aspect semble menaçant,--là, où l'Océan aime à sourire avec grâce. Ainsi, dans l'enceinte du temple de Pallas, je contemplais les admirables scènes que m'offraient, alentour, la terre et l'onde,--à moi, seul et sans ami sur cette contrée magique, dont les arts et les exploits[178] ne vivent que dans les chants du poète; toutes les fois que je me retournais pour admirer cet incomparable monument, sacré pour les dieux, mais non pour la fureur impie des hommes, soudain le passé renaissait, le présent semblait s'anéantir, et la gloire ne connaissait pas d'autre séjour que la Grèce.--Les heures s'écoulaient; l'astre de Diane avait atteint le centre de sa route à travers la voûte azurée, et je promenais encore mes pas infatigables dans les vains sanctuaires de maintes divinités évanouies[179], mais surtout dans le tien, ô Pallas! tandis que la lumière d'Hécate, interrompue par tes colonnes, tombait avec un éclat plus mélancolique sur les froids pavés de marbre, où le bruit de la marche saisit l'ame solitaire comme feraient les échos d'une tombe. Je m'étais abandonné à une longue rêverie; j'avais mesuré toutes les traces que la Grèce, dans son naufrage, a laissées après elle; tout-à-coup un fantôme géant s'avance vers moi, et Pallas me salua dans sa propre demeure. Oui, c'était Minerve elle-même; mais hélas! combien elle était changée[180]! combien elle différait de la déesse qui, jadis, errait en armes dans la plaine de Troie! Elle ne m'apparaissait point telle qu'autrefois, à son ordre, son image apparut sous le ciseau de Phidias; elle avait perdu la majesté terrible de son front; sa vaine égide ne portait plus la tête de la Gorgone; son heaume était sillonné de brèches profondes, et sa lance semblait faible et émoussée, même aux regards d'un mortel; la branche d'olivier, qu'elle daignait tenir encore, s'était flétrie en sa main comme sous un contact odieux; son grand oeil bleu, encore le plus beau de l'empire céleste, s'obscurcissait de larmes divines; autour du casque brisé, la chouette se promenait lentement, et poussait des cris de deuil comme pour plaindre sa maîtresse.

[Note 175: Socrate but la ciguë un peu avant le coucher du soleil (heure fixée pour l'exécution), malgré ses disciples, qui le supplièrent instamment d'attendre jusqu'à l'entière disparition de l'astre.]

[Note 176: Le crépuscule en Grèce est beaucoup plus court que dans notre pays; les jours, en hiver, sont plus longs, mais de moindre durée en été.]

[Note 177: Le kiosque est une espèce de pavillon qui se trouve dans les jardins turcs. Le palmier est situé hors des murs actuels d'Athènes, non loin du temple de Thésée: c'est entre ce temple et l'arbre que passe le mur. Le Céphise est réellement un fort petit ruisseau, et l'Ilissus est tout-à-fait à sec.]

[Note 178: Il y a dans le texte une paronomase intraduisible:

_Whose_ arts _and_ arms _but live in poet's lore_.

(_N. du Tr._)]

[Note 179: Encore une paronomase:

_O'er the_ vain _shrine of many a_ vanished _god_.

Au reste, on peut douter que les paronomases, et surtout cette dernière, aient été faites à dessein.

(_N. du Tr._)]

[Note 180:

........ _Quantum mutatus ab illo Hectore, qui redit exuvias indutus Achillei_.

(Virg. _Æn._ II.)

(_N. du Tr._)]

«Mortel (c'était Minerve qui parlait ainsi)! cette rougeur de honte te déclare Breton;--ce fut naguère un noble nom,--le premier parmi les peuples forts, le plus glorieux parmi les peuples libres; mais aujourd'hui il est méprisé par tout le monde, et surtout par moi[181]. On trouvera toujours Pallas à la tête de tes ennemis;--en cherches-tu la cause? O mortel! regarde autour de toi! Ici même, en dépit de la guerre et des flammes dévastatrices, je vis expirer toutes les tyrannies qui se sont succédé durant le cours des âges. J'échappai aux ravages du Turc et du Goth[182]; mais ta patrie m'envoie un désolateur pire que ces barbares. Examine ce temple désert et profané; compte les débris sacrés qui subsistent encore. Ces monumens-_ci_, Cécrops les a fondés;--_celui-ci_ dut sa beauté à Périclès[183]; _celui-là_, Adrien l'éleva quand la science s'abandonnait au deuil. Ma reconnaissance aime à proclamer ce que je dois. Alaric et Elgin firent le reste. Afin qu'on pût toujours savoir d'où le pillage fondit sur la Grèce, le mur outragé porte son nom odieux[184]. Voici comment Pallas, reconnaissante, plaide pour la gloire d'Elgin: sur ce mur est son nom;--mais, avant tout, contemple ses exploits!

[Note 181: _Now honoured_ less _by all_--_and_ least _by me_.

Littéralement:--maintenant honoré _moins_ par tous, et _le moins possible_ par moi.

(_N. du Tr._)]

[Note 182: M.A.P. traduit: «_Du Musulman et du Vandale_.» Ce changement fait peu d'honneur à son savoir historique: les Vandales ne sont jamais venus en Attique.

(_N. du Tr._)]

[Note 183: Il est ici question de la ville en général, et non de l'Acropolis en particulier. Le temple de Jupiter Olympien, que quelques antiquaires supposent être le Panthéon, fut achevé par Adrien: il en reste encore seize colonnes debout, du plus beau marbre et du plus beau style.]

[Note 184: On lit dans la relation d'un récent voyage en Orient, que lorsque l'entrepreneur en chef de ce commerce de spoliations vint visiter Athènes, il fit inscrire son nom et celui de sa femme sur une colonne d'un des principaux temples. Cette inscription fut exécutée d'une façon très-remarquable, et profondément gravée dans le marbre, à une élévation fort considérable. Malgré ces précautions, il s'est trouvé un individu qui, sans doute inspiré par la déesse protectrice d'Athènes, s'est mis à même de parvenir à la hauteur nécessaire, et a effacé le nom du noble laird, mais sans toucher à celui de lady Elgin. Le voyageur qui rapporte cette anecdote l'accompagne de la remarque suivante: c'est à savoir qu'il a fallu du travail et de l'adresse pour atteindre le but, et que cela n'a pu être exécuté sans un grand zèle et une forte résolution.]

Ici, soit à jamais accueillie, d'un hommage égal, la mémoire du monarque Goth[185], et du pair Écossais, digne descendant des Pictes[186]. Les armes firent le droit de l'un; l'autre n'eut aucun droit, mais il vola bassement ce que des guerriers moins barbares avaient conquis. Ainsi, lorsque le lion quitte son sanglant repas, près de là rôde le loup,--puis, enfin, vient l'ignoble chacal; la chair, les membres, le sang, voilà ce dont les deux premiers font leur proie; le dernier, vil animal, ronge les os sans péril. Toutefois, les dieux sont encore justes, et les crimes sont châtiés; vois ici ce qu'Elgin a gagné et ce qu'il a perdu! Un autre nom souille avec le sien mon sanctuaire; regarde cette place que les rayons de Diane dédaignent d'éclairer! C'est déjà une sorte de réparation qui me fut accordée, quand Vénus eut vengé à demi l'outrage de Minerve[187].»

[Note 185: M.A.P. met ici _le monarque des Huns_. Alaric était Visigoth, et non pas Hun ou Vandale. Pourquoi, d'ailleurs, s'écarter du texte anglais, quand cet écart ne doit amener que bévues?

(_N. du Tr._)]

[Note 186: Les _Pictes_ et les _Scots_ étaient les habitans de l'ancienne Calédonie, aujourd'hui l'Écosse.

(_N. du Tr._)]

[Note 187: Le nom de sa seigneurie et celui d'_une personne qui ne le porte plus_ sont gravés en grandes lettres en haut du Parthénon. Non loin de cette inscription sont les restes mutilés des bas-reliefs qu'on a brisés dans les vaines tentatives faites pour les enlever.]

Elle se tut un instant, et j'osai répondre en ces termes, pour apaiser la vengeance qui enflammait son regard:--«Fille de Jupiter! au nom de la Bretagne outragée, un légitime et vrai Breton peut désavouer le crime! Ne te courrouce pas contre l'Angleterre;--l'Angleterre ne reconnaît pas cet homme,--non, protectrice d'Athènes[188]! Le spoliateur fut un Écossais[189]! Veux-tu savoir la différence? du haut des tours de Phylé, regarde la Béotie: nous avons aussi la nôtre, c'est la Calédonie. Je sais trop que dans cette contrée bâtarde la déesse de la sagesse n'a jamais établi son empire[190]: c'est un sol infertile, où les germes de la nature sont condamnés à une triste stérilité, où l'esprit languit dans d'étroites bornes. Ce pays trahit bien sa pauvreté par ses chardons, emblèmes de tous ceux auxquels il donne la naissance. C'est une terre de bassesses, de sophismes et de brouillards. Chaque brise de la nébuleuse montagne et de la plaine marécageuse imprègne de ses froides pluies la cervelle des habitans, jusqu'à ce qu'enfin, de leurs têtes humides, s'échappe un torrent hideux comme leur sol et froid comme leurs neiges. Mille rêves d'avarice et d'orgueil envoient au loin çà et là tous ces hommes à projets, les uns à l'est, les autres à l'ouest,--partout, hormis au nord! Ils courent à la recherche de gains illégitimes. Ainsi maudits soient l'an et le jour où vint ici un Picte pour déployer sa félonie. Toutefois, la Calédonie s'honore de quelques enfans de mérite, comme l'épaisse Béotie donna le jour à un Pindare; puisse le petit nombre de ses lettrés et de ses braves, supérieurs à l'influence des climats, et vainqueurs de l'oubli des tombeaux, secouer la sordide poussière d'un pareil sol, et rivaliser d'éclat avec les fils d'une terre plus heureuse. Ainsi jadis, dans un pays coupable, dix noms (si on les eût trouvés) auraient sauvé une race perverse[191]!

[Note 188: Il y a dans le texte--_no, Athena_!--c'est le nom grec de Minerve [Grec: Athêna]. On ne l'a pas transporté en français. M.A.P. a pris ce nom pour celui de la ville même.

(_N. du Tr._)]

[Note 189: Le mur de plâtre bâti à la façade occidentale du temple de _Minerva Polias_, porte l'inscription suivante, en caractères taillés à une assez grande profondeur:

Quod non fecerunt Gothi, Hoc fecerunt Scoti.

(_Hobhouse's Travels in Greece_, etc., page 345.)]

[Note 190: Les Écossais sont des Irlandais bâtards; suivant sir Callaghan O'Brallaghan.]

[Note 191: Dieu dit à Abraham que s'il y avait eu dix justes à Sodôme, il n'aurait pas résolu la ruine de cette ville. (_Genèse_, XVIII.)

(_N. du Tr._)]

--Mortel (répliqua la vierge aux yeux bleus[192]), je te le dis encore une fois, porte mes décrets à ta contrée natale. Mes autels sont tombés, hélas! mais je puis encore me venger en retirant mes conseils aux nations comme la tienne. Écoute donc en silence la prophétie sévère de Pallas: écoute et crois, car le tems t'apprendra le reste. D'abord sur la tête de l'homme qui accomplit l'oeuvre coupable, tombera ma malédiction,--oui, sur lui et sur toute sa race. Que sans la moindre étincelle d'intelligence les fils soient à jamais aussi sots que le père! S'il s'en rencontre un seul dont l'esprit dépare la famille, tiens-le pour un bâtard né d'un meilleur sang. Que toujours Elgin babille avec ses artistes à gages, et reçoive les louanges des sots pour prix de la haine des sages[193]! Que les flatteurs célèbrent longuement le goût de leur patron, dont le goût le plus noble et le plus _naturel_--est de vendre;--de vendre, et--le dirai-je? puisse la honte enregistrer ce jour fatal!--de faire de l'état le receleur de ses larcins! Cependant West, imbécile adulateur, tournera chaque modèle dans ses mains paralytiques, et s'avouera lui-même un écolier de quatre-vingts années[194]. Que tous les athlètes de Saint-Gilles soient convoqués, afin que l'art et la nature puissent comparer leurs styles. Tandis que mainte brute bien muselée contemplera dans un ébahissement stupide _le magasin de pierres_ de sa seigneurie[195], ces fats qui battent le pavé de Londres se glisseront autour de la porte qu'encombre la foule, et cela pour tuer le tems et muser, pour babiller et lancer des oeillades. Mainte beauté langoureuse, avec un soupir de convoitise, jettera un regard curieux sur les statues gigantesques, semblera d'un oeil errant effleurer la salle entière[196], et pourtant remarquera ces larges derrières et ces membres de longue dimension[197], réfléchira tristement sur la différence d'_aujourd'hui_ à _autrefois_, s'écriera: «En vérité, ces Grecs étaient de belle taille!» établira de tristes comparaisons entre les _hommes du présent_ et les _hommes du passé_, et enviera à Laïs tous les petits-maîtres de l'Attique. Une belle des tems modernes eut-elle jamais des amans comme ceux-ci? Hélas! sir Harry n'est pas un Hercule! Enfin, au milieu de ces badauds, quelque paisible spectateur, promenant sa vue avec une indignation muette et mêlée de douleur, admirera le butin, mais détestera le voleur. Abhorré durant sa vie,--et à peine pardonné dans la tombe, puisse l'infâme ne rencontrer jamais que la haine pour prix de son avidité sacrilége! Maudit avec le fou qui livra aux flammes le monument d'Éphèse, la vengeance le suivra au-delà du sépulcre. Les noms d'Erostrate et d'Elgin seront à jamais flétris et stigmatisés dans mainte page accusatrice. Condamnés tous deux à une malédiction éternelle, peut-être le second est-il encore plus abject que le premier: ainsi, durant les âges encore à naître, puisse-t-il poser comme une statue fixée sur le piédestal du mépris[198]! Mais la vengeance ne veille pas que pour lui seul; elle prépare les futures destinées de ta patrie. C'est la Bretagne qui apprit à son coupable fils à faire ce que souvent elle a fait elle-même. Regarde la Baltique en flammes: votre ancien allié gémit encore d'une guerre perfide[199]. Pallas ne prêta point son aide à de tels exploits, ne déchira point le contrat qu'elle-même avait dressé; loin de tels conseils, loin de cette scène de trahison, elle s'enfuit--mais laissa en arrière son bouclier à tête de Méduse, don fatal qui changea vos amis en pierre, et laissa la misérable Albion seule et chargée de haine. Regarde l'Orient, où la race basanée du Gange ébranlera les fondemens de votre pouvoir usurpateur: voici venir la rebellion qui lève son horrible tête; voici venir Némésis, vengeresse des victimes que vous avez immolées: l'Indus roule une onde de pourpre, et réclame un long arriéré de sang européen. Puissiez-vous tous périr! Pallas, en vous faisant citoyens d'un état libre, vous défendit de faire des esclaves.

[Note 192: «_The blue-eyed maid_.» Expression homérique, [Grec: Glaukôpis korê.]

(_N. du Tr._)]

[Note 193: Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire.

(BOILEAU.)]

[Note 194: M. West, en voyant _la collection Elgin_ (je suppose que nous entendrons bientôt parler de la collection d'Abershaw et de Jack Shephard[194a]), déclara qu'il n'était dans l'art qu'un vrai novice.]

[Note 194a: Abershaw, célèbre voleur de grands chemins: Jack Shephard, non moins célèbre enfonceur de portes. Tous deux furent pendus, non pour avoir _volé_ les _statues_ étrangères, mais pour avoir _violé_ les _statuts_ nationaux.

(_Edit. anglais_.)]

[Note 195: Le pauvre Crib[195a] fut horriblement embarrassé quand on lui montra la maison Elgin: il demanda si ce n'était pas _un magasin de pierres_. Il avait raison, c'était un magasin.]

[Note 195a: Célèbre boxeur.]

[Note 196: _The room with transient glance appears to skim_.

M.A.P. traduit: «_Elles feindront de parler d'un air d'insouciance_...» Qu'en dire.....

(_N. du Tr._)]

[Note 197: Nous n'avons été ni plus ni moins hardis que le texte:

_Yet marks the mighty back and the length of limb_:

La pudeur de M.A.P. l'a sans doute empêché de traduire ce passage.

(_N. du Tr._)]

[Note 198: Hélas! tous les monumens de la magnificence romaine, tous les restes du génie grec, si chers à l'artiste, à l'historien, à l'antiquaire, ne dépendent que de la volonté d'un souverain absolu; et cette volonté est trop souvent influencée par l'intérêt ou la vanité, par un neveu ou un sycophante. Faut-il un nouveau palais (à Rome) pour une famille parvenue?--on dépouille le Colisée pour avoir des matériaux. Un ministre étranger veut-il orner d'antiques les laides[198a] murailles d'un château du Nord?--les temples de Thésée ou de Minerve seront démantelés, et les ouvrages de Phidias ou de Praxitèle arrachés à la frise brisée. Qu'un oncle caduc, absorbé dans les devoirs religieux de son âge et de sa place, prête l'oreille aux suggestions d'un neveu intéressé, cela est naturel: qu'un despote oriental mette à bas prix les chefs-d'oeuvre des artistes grecs, on doit s'y attendre, quoique néanmoins on ait à déplorer vivement, dans l'un et l'autre cas, les conséquences d'un tel aveuglement;--mais que le ministre d'une nation renommée pour connaître la langue et pour respecter les monumens de l'ancienne Grèce, ait été le promoteur et l'instrument de ces destructions, cela est presque incroyable. Une telle rapacité est un crime contre tous les siècles et toutes les générations: elle enlève aux générations passées les trophées de leur génie et les titres de leur gloire; aux générations présentes, les plus puissans motifs d'activité, les plus nobles spectacles que la curiosité puisse contempler; aux générations futures, les chefs-d'oeuvre de l'art, les plus beaux modèles à imiter. Empêcher le renouvellement de pareilles déprédations est le souhait de tout homme de génie, le devoir de tout homme puissant, et l'intérêt commun de toute nation civilisée.

(_Eustace's Classical tour through Italy_, page 269.)