Uvres Completes De Lord Byron Tome 04 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 14

Chapter 144,009 wordsPublic domain

Tems! dont l'aile capricieuse entraîne, d'un vol lent ou rapide, les heures inconstantes, dont le tardif crépuscule ou l'aurore passagère ne fait que nous mener plus ou moins vîte à la mort,--salut! toi qui répandis sur mon berceau ces dons connus, hélas! de tous les êtres qui te connaissent! Toutefois, je soutiens mieux ton fardeau; car aujourd'hui je suis seul à en supporter le poids. Je ne voudrais pas qu'un coeur trop tendre partageât les momens amers que tu m'as départis: je te pardonne; depuis que tu laissas tout ce que j'aimai jouir de la paix ou du ciel. Joie ou repos à ces êtres chéris! les maux que tu m'apporteras pèseront en vain sur moi. Je n'ai reçu de toi que des années; c'est là tout ce que je te dois, dette déjà payée en douleur. Mais la douleur elle-même nous porte secours contre toi; elle s'empare du coeur, mais lui fait oublier ta puissance: la vive agonie du désespoir retarde, mais ne compte jamais les heures. Dans la joie, j'ai souvent gémi de penser que ta fuite rapide allait bientôt se changer en une lente marche. Tes nuages purent éclipser la lumière, mais non pas ajouter une nuit de plus à ma misère: quelque odieux et sombre que fût ton horizon, il convenait à mon ame: d'une seule étoile partait une étincelle qui prouvait que tu n'étais point--l'éternité. Ce rayon s'est éteint, et tu n'es plus qu'un vide pour moi,--un mouvement monotone dont l'on compte et l'on maudit la mesure dans ce vain et stupide rôle que tout mortel gémit de jouer ici-bas. Enfin, il y a une scène que tu ne peux altérer, terme de ta course paresseuse ou diligente, alors que l'homme, parvenu au bout de la carrière, dort d'un sommeil trop profond pour entendre l'orage qui gronde sur sa tête. Oui, je puis sourire de songer quelle sera bientôt la faiblesse de tes efforts, quand toute la vengeance que tu peux déployer tombera sur une pierre sans nom.

XL.

LE DÉPART.

Vierge chérie! le baiser que ta lèvre a imprimé sur la mienne y laissera une trace fidèle, jusqu'à ce qu'en des jours plus heureux je puisse te le rendre aussi pur que tu me le donnas. Ton oeil, en répandant sur moi si doux regards d'adieu, peut lire dans le mien une tendresse égale: les larmes qui coulent de ta paupière ne peuvent pleurer mon inconstance[154]. Je ne demande aucun gage d'amour dont la vue seule me rende heureux dans l'absence, aucun souvenir pour ce sein dont toutes les pensées sont à toi. Ai-je besoin d'écrire?--Non:--pour conter mon ardeur, ma plume serait deux fois trop faible. Oh! à quoi bon de vains mots, si le coeur ne peut parler? Jour et nuit, dans la bonne ou mauvaise fortune, ce coeur, qui n'est plus libre, nourrira l'amour qu'il ne peut montrer, et souffrira en silence pour toi.

[Note 154: M.A.P. traduit: «La larme qui mouille ta paupière ne saurait rien effacer de mon coeur,» ce qui est à coup sûr un contre-sens, et me semble même un non-sens.]

XLI.

VERS COMPOSÉS A ATHÈNES,

le 16 janvier 1810.

Le charme est brisé, l'enchantement n'est plus! Telle est la vie avec ses accès de fièvre: nous sourions en délire alors que nous devrions soupirer; la folie est la meilleure de nos illusions. Chaque intervalle lucide, laissé à la pensée, rappelle les misères à nous imposées par la charte de la nature; et celui qui agit en homme sage, vit comme sont morts les saints,--en martyr.

XLII.

VERS ÉCRITS SUR UN FEUILLET BLANC DES «PLAISIRS DE LA MÉMOIRE[155].»

[Note 155: Recueil de poésies de _Samuel Rogers_.]

19 avril 1812.

Absent ou présent, ô mon ami, de quel pouvoir magique es-tu doué! Ceux-là peuvent le proclamer, qui, comme moi, jouissent tour à tour de tes entretiens et de tes chants. Mais lorsque viendra l'heure terrible que toujours l'amitié juge trop hâtive; lorsque «la Mémoire»; pleurant sur la tombe de son druide, se plaindra qu'il y ait eu en lui quelque chose de périssable, avec quelle reconnaissance elle paiera les hommages que tu offris à ses autels, et mêlera _son_ nom au _tien_ durant le cours éternel des âges!

XLIII.

SUR UN COEUR DE CORNALINE QUI S'ÉTAIT BRISÉ PAR ACCIDENT.

Malheureux coeur! faut-il donc que tu te sois ainsi rompu en deux moitiés? Tant d'années de soucis pour toi comme pour ton maître ont donc été pareillement employées en vain? Néanmoins, chacune de tes parties me semble précieuse, chaque morceau m'est devenu plus cher; car celui qui te porte sent que tu es aujourd'hui un plus fidèle emblême de _son propre coeur_.

XLIV.

VERS ÉCRITS SOUS UN PORTRAIT.

Cher objet d'une ardeur malheureuse! Quoique je sois aujourd'hui privé d'amour et de toi, il me reste, pour me réconcilier avec le désespoir, ton image et mes larmes. On dit que le chagrin cède au tems: mais cela, je le sens, n'est point vrai; car le coup de mort qui frappa mon espérance a rendu mon souvenir impérissable.

XLV.

RÉPONSE A CETTE QUESTION: «QUELLE EST l'ORIGINE DE L'AMOUR?»

«L'origine de l'amour!»--Ah! pourquoi m'adresser cette question cruelle, quand tu peux lire dans tant de regards que l'amour naît à ton aspect?--Veux-tu savoir aussi quelle est _sa fin_?--Hélas! voici ce que présage mon coeur, ce que mes craintes prévoient: il languira long-tems dans une misère muette; mais vivra--jusqu'à ce que je cesse de vivre.

XLVI.

A UNE PRINCESSE QUI PLEURAIT.

Mars, 1812.

1. Pleure, fille d'une race royale, la disgrâce d'un père et la ruine d'un trône. Heureuse! si tes larmes pouvaient laver la faute de ce prince à qui tu dois le jour.

2. Pleure:--car tes larmes sont celles de la vertu,--propices à ces îles en souffrance; puissent-elles dans les ans à venir être récompensées par les sourires de ton peuple.

XLVII.

VERS ÉCRITS DANS UN ALBUM.

14 septembre 1809.

1. Comme un nom arrête le regard du passant sur la froide pierre d'un sépulcre; ainsi puisse le mien, quand tu verras cette page isolée, attirer ton oeil mélancolique!

2. Peut-être, dans quelques années, liras-tu ce nom: alors songe à moi comme l'on songe aux morts, et pense que mon coeur ici gît enseveli.

XLVIII.

VERS TRADUITS DU PORTUGAIS.

Dans les momens consacrés au plaisir, d'un ton plein de tendresse, vous vous écriez: «ô ma vie!» Douces paroles, dont mon coeur serait fou, si la jeunesse ne devait jamais décliner ou périr! Mais ces heures de délices marchent aussi vers la mort. Ne répète donc jamais ces accens, ou change-les: dis non pas «ma vie», mais «mon ame»! Comme mon amour, mon ame existe pour l'éternité.

XLIX.

IMPROMPTU, EN RÉPONSE A UN AMI.

Lorsque le chagrin, du fond du coeur où il siège, projette trop haut son ombre noire, et vient occuper mon visage altéré, obscurcir mon front ou mouiller mes yeux, ne prends point garde à ce nuage qui bientôt s'évanouira: nos pensées connaissent trop bien leur prison; elles retombent dans mon sein, d'où elles s'échappèrent quelque tems, et languissent, en silence, dans leur étroite demeure.

L.

SONNETS A GENÉVRA.

1. Le tendre azur de tes yeux, ta longue chevelure blonde, et le pâle éclat de tes traits,--qu'a formés la méditation,--et où semble siéger une douce et paisible douleur dont le tems a désarmé le désespoir,--tout, enfin, dans ton air, respire la mélancolie: et--si je ne savais que ton ame heureuse est un fertile trésor de pensées chastes et pures,--je croirais que tu gémis condamnée aux terrestres soucis. Telle naquit sous le pinceau dont la touche créatrice donnait la beauté et la vie aux couleurs; telle (hormis le repentir qui n'est pas ton partage) la Madeleine du Guide vit le jour:--telle tu nous apparais;--mais, ô précieux avantage! en toi le remords n'a rien à saisir;--ni la vertu à mépriser.

2. Ta joue est pâle de méditation, mais non d'infortune, et toutefois possède un tel charme, que, si le vermillon de la joie cachait cette blanche rose sous ses teintes les plus éblouissantes, je soupirerais après l'instant où dut s'évanouir un trop vif éclat:--le sombre azur de tes yeux ne lance pas d'étincelantes flammes;--mais, hélas! en le contemplant, les yeux les plus sévères fondent en pleurs, et les miens, aussi faibles que le coeur de ma mère, laissent échapper une rosée douce comme les dernières gouttes qui entourent l'arc aérien d'Iris; car, à travers tes cils noirs et longs qui se penchent à terre, ton ame mélancolique et tendre brille comme un séraphin descendu d'en haut: elle plane au-dessus de la douleur, et pourtant accorde sa pitié à toute misère; elle unit à la fois tant de majesté et de douceur, que je t'en vénère davantage, sans pouvoir te moins aimer.

LI.

SUR UNE JEUNE RELIGIEUSE. SONNET TRADUIT DE VITTORELLI.

Ce sonnet fut composé au nom d'un père qui venait de perdre sa fille, peu de tems après l'avoir mariée, et adressé au père d'une jeune personne qui avait tout récemment pris le voile.

Deux filles, don du ciel,--deux filles, aussi modestes que belles au milieu des hommages, faisaient notre bonheur: et maintenant, misérables pères que nous sommes! le ciel appelle leur vertu à de plus nobles destinées, et en les voyant _l'une et l'autre_, il les a réclamées _toutes deux ensemble_. La mienne, parmi les flambeaux de l'hymen, qui à peine allumés s'éteignent, expire--hélas!--trop tôt. La tienne, enfermée dans les grilles du cloître, éternelle captive, n'aspire qu'à son Dieu. Mais _toi_, du moins, à travers la porte jalouse qui interdit à jamais à vos yeux de se rencontrer, tu peux entendre encore la voix douce et pieuse de cette vierge. _Moi_, je me jette sur le marbre où repose _ma fille_,--je verse un torrent de larmes amères; je frappe, frappe, frappe--et n'obtiens point de réponse.

LII.

VERS COMPOSÉS A WINDSOR[156] (1813).

[Note 156: M.A.P. n'a pas traduit cette épigramme amère et peut-être injuste contre le feu roi Georges.

(_Note du Tr._)]

Je composai ces vers pour avoir vu par hasard H.R.H. Pr--ce R--nt, entre les tombeaux de Henri VIII et de Charles Ier, sous les royales voûtes de Windsor.

Voyez! ici reposent, célèbres contempteurs des droits les plus sacrés, l'un près de l'autre, Charles sans tête et Henri sans coeur[157]. Entre eux, voilà un autre possesseur du sceptre: il gouverne, il commande, en tout hors le nom--il est roi; nouveau Charles pour son peuple, nouveau Henri pour son épouse,--en lui les deux tyrans renaissent à la vie; c'est en vain que le glaive de la justice et le dard de la mort ont mêlé ces deux cendres; ces vampires couronnés ressuscitent. Ah! à quoi bon les tombes,--puisqu'elles vomissent le sang et la poussière de deux monstres--pour former un George.

[Note 157: «_By headless Charles, see, heartless Henry lies_.

(_N. du Tr._)]

LIII.

SONNET.

Rousseau,--Voltaire,--notre Gibbon,--et madame de Staël:--ô lac Léman[158]! ces noms sont dignes de tes bords; tes bords dignes de noms tels que ceux-ci. Si tu n'étais plus, la mémoire de ces mortels illustres rappellerait ton souvenir. Ton rivage leur fut cher, comme à tous ceux qui en ont joui; mais, par eux, il est encore devenu plus cher au genre humain, car les oeuvres des esprits puissans impriment au fond des coeurs un religieux respect pour les ruines des mûrs, ancien séjour de la sagesse et du génie. Mais près de _toi_, ô lac de beauté! combien plus encore, en glissant doucement sur le cristal de tes flots, sentons-nous ces feux indomptés d'un noble zèle qui s'enorgueillit devant cet héritage d'immortalité, et donne la réalité au souffle de la gloire!

[Note 158: Genève, Ferney, Lausanne, Coppet.]

LIV.

CHANSON

[Grec: Zôê mou, sas agapô]

Athènes, 1810.

1. Vierge d'Athènes, avant mon départ, rends-moi, oh! rends-moi mon coeur; ou bien, puisque ce coeur a quitté mon sein, garde-le maintenant et prends le reste! Entends mon voeu avant que je parte, [Grec: Zôê mou, sas agapô].[159]

[Note 159: _Zoë mou, sas agapo_, est une expression de tendresse en langue romaïque (grec moderne). Si je la traduis, j'offenserai mes lecteurs, en paraissant supposer qu'ils sont incapables de le faire; mais si je ne la traduis pas, j'offense peut-être mes lectrices. De crainte que ces dernières ne donnent quelque mauvais sens à la phrase, je la traduirai, en demandant pardon aux savans. Cela signifie donc: «Ma vie, je vous aime!» paroles fort douces dans tous les idiomes, et aujourd'hui aussi souvent prononcées en Grèce que l'étaient autrefois, au dire de Juvénal, les deux premiers mots parmi les dames romaines, dont toutes les expressions d'amour étaient tirées du grec.]

2. J'en jure par ces tresses flottantes que caressent les brises de la mer Égée; par ces paupières dont les franges de jais baisent les roses de ta joue; par ces yeux aussi vifs que les yeux du chevreuil sauvage, [Grec: Zôê mou, sas agapô].

3. Par cette lèvre que je brûle de savourer; par la ceinture qui entoure ta jolie taille; par tous ces emblêmes de fleurs[160] qui expriment ce que les paroles ne diraient jamais si bien; par les joies et les misères que l'amour tour à tour amène, [Grec: Zôê mou, sas agapô].

[Note 160: Dans l'Orient (où l'on n'apprend pas aux dames à écrire, de peur qu'elles ne fassent des billets-doux), les fleurs, la braise, les cailloux, etc., servent aux amans à se communiquer leurs sentimens, et cela par l'intermède du député cosmopolite de Mercure,--c'est-à-dire d'une vieille femme. Un morceau de braise veut dire: «Je brûle pour toi;» un bouquet de fleurs attaché avec des cheveux: «Enlève-moi et fuis;» mais un caillou exprime ce qu'aucun autre emblème, ne peut dire.]

4. Vierge d'Athènes! je suis parti: pense à moi, douce amie! quand tu seras seule. Quoique je fuie à Istamboul[161], Athènes renferme mon coeur, et mon ame. Puis-je donc cesser de t'aimer? Non! [Grec: Zôê mou, sas agapô].

[Note 161: Constantinople.]

LV.

TRADUCTION DU FAMEUX CHANT DE GUERRE.

[Grec: Deute, paides tôn Ellênôn.]

Ce chant fut composé par Riga, qui périt au milieu des premières tentatives faites pour révolutionner la Grèce. La traduction suivante est aussi littérale que l'auteur a pu le faire en vers: elle offre le même rhythme que l'original.

Allons, enfans des Grecs! le jour de gloire est arrivé. Dignes de votre noble origine, montrez qui vous donna le jour.

CHOEUR.

1. Enfans des Grecs! marchons en armes contre l'ennemi, et que son sang odieux coule par torrens sous nos pas. Montrons-nous hommes: secouons le joug du tyran ottoman. Levons-nous, et les fers de la patrie sont tous rompus. Ombres généreuses des guerriers et des sages, contemplez le combat qui va s'engager! Hellènes des âges passés, renaissez à la vie! Au son de ma trompette, rompez votre sommeil, et joignez-vous à moi; et marchant contre la ville aux sept collines[162], combattez, poursuivez vos conquêtes jusqu'à ce que nous soyons libres.

[Note 162: Constantinople--[Grec: Eptalophos].]

Allons, enfans des Grecs! etc.

2. Sparte! ô Sparte! pourquoi demeures-tu plongée dans une léthargie profonde? Eveille-toi, et réunis tes armées aux Athéniens, tes anciens alliés! Rappelle Léonidas, ce héros des chants antiques, guerrier terrible! guerrier fort! qui jadis vous sauva de la ruine; qui fit cette diversion hardie dans les gorges des vieilles Thermopyles; qui, pour la liberté de sa patrie, soutint avec ses trois cents soldats une longue bataille contre le Perse; et, comme un lion furieux, expira dans une mer de sang.

Allons, enfans des Grecs! etc.

LVI.

TRADUCTION DE LA CHANSON ROMAIQUE.

[Grec: Mreno to perizoli, Ôraiotatê, k. t. l.]

La chanson que je traduis est en grande faveur parmi les jeunes Athéniennes de toutes les classes. Elles la chantent en rond, chacune entonnant tour à tour un vers, qui est répété en choeur par la troupe entière. J'ai souvent entendu cela dans nos [Grec: choroi] durant l'hiver de 1810-11. L'air est plaintif et assez joli.

1. J'entre dans ton jardin de roses, Haïdée[163], belle adorée! Tous les matins Flore y repose: c'est bien elle que je vois en toi. Oh! vierge aimable! je t'implore à genoux: reçois mon hommage sincère, reçois-le d'une bouche qui ne chante que pour t'adorer, et qui tremble pourtant de ce qu'elle a chanté. Comme la branche, au gré de la nature, donne à l'arbre, le parfum des fleurs et la richesse des fruits, ainsi brille dans ses yeux, dans tous ses traits, l'ame de la jeune Haïdée.

[Note 163: La vraie prononciation de ce mot [Grec: Chaêdê] c'est _Ha-i-di_.

(_N. du Tr._)]

2. Mais le plus aimable jardin devient odieux, quand l'amour en abandonne les bosquets; donnez-moi de la ciguë,--puisque ma flamme ne peut plaire, cette herbe a plus de parfum que les fleurs. La liqueur exprimée de ce calice empoisonné[164] rendra la coupe bien amère: mais quand je boirai le breuvage mortel pour échapper à ta barbarie, mon ame y trouvera saveur douce. O cruelle, en vain je t'implore pour sauver à mon coeur ces horribles angoisses. Rien ne te rendra donc à mon sein? Hé bien! ouvre-moi les portes du tombeau.

[Note 164: Cela n'est pas exact, scientifiquement parlant: c'est moins de la fleur de la ciguë que de la plante tout entière que l'on retire un suc vénéneux.

(_N. du Tr._)]

3. Comme le guerrier qui s'avance au combat avec le sûr espoir du triomphe, ainsi toi, sans autres dards que tes yeux, as-tu percé mon coeur d'une blessure profonde. Ah! dis-le moi, chère ame, dois-je succomber aux souffrances qu'un sourire dissiperait? L'espérance que jadis tu m'ordonnas de nourrir serait-elle une trop forte récompense de mes tourmens? Sombre aujourd'hui est le jardin de roses, belle, mais perfide Haïdée[165]! Flore y languit flétrie, et pleure avec moi sur ton absence.

[Note 165: _Beloved but false Haïdee_! M.A.P. traduit: «_Tendre_, mais trompeuse Haïdée.» Contre-sens,--et même _contre bon sens_: car un amant ne dit pas que sa maîtresse est tendre, au moment même où elle est inexorable.

(_N. du Tr._)]

LVII.

CHANSON D'AMOUR.

(Traduite du grec moderne.)

1. Hélas! l'amour n'exista jamais sans ce cortége de peines, d'angoisses et de doutes qui déchire mon coeur, et le condamne à d'éternels soupirs durant la nuit et durant le jour aussi sombre que la nuit même.

2. Sans qu'une oreille amie écoute ma plainte, je languis, je meurs sous le coup qui m'a blessé. Je savais bien que l'amour avait des flèches: mais, hélas! je sens que ces flèches sont empoisonnées.

3. Oiseaux encore en liberté, fuyez les rets que l'amour a tendus autour de vos demeures: sinon, environnés par des flammes fatales, vos coeurs s'embraseront, et vous perdrez toute espérance!

4. Moi aussi, je voltigeais insouciant et libre: ainsi ai-je passé plus d'un heureux printems. Mais enfin je tombai dans le piége trompeur: j'y brûle, maintenant, et trémousse de l'aile sans force et sans essor.

5. Qui n'a jamais aimé,--jamais aimé en vain, ne peut ni comprendre ni plaindre la douleur: il ne connaît ni les froids refus, ni les regards dédaigneux, ni les éclairs dont l'amour arme un oeil irrité.

6. Dans maint rêve flatteur je te croyais à moi: aujourd'hui se meurt l'espérance, se meurt celui qui espérait. Je ressemble à la cire qui se fond, ou à la fleur qui se flétrit; tel est l'effet de ma passion et de ton pouvoir[166]!

[Note 166:

_Like melting wax, or withering flower, I fell my passion, and thy power_.

M.A.P. traduit: «Ma passion et tes charmes me semblent une cire qui se fond ou une fleur qui se flétrit.»

(_N. du Tr._)]

7. Flambeau de ma vie! ah! réponds-moi, pourquoi cette lèvre boudeuse et cet oeil altéré? O ma colombe! ô ma belle compagne! as-tu donc changé, et peux-tu désormais haïr?

8. Mes yeux ruissellent comme deux torrens d'hiver. Quel malheureux voudrait échanger sa misère contre la mienne? Ma colombe! apaise-toi: un seul de tes accens aurait un charme magique pour faire vivre ton amant.

9. Mon sang se fige, mon cerveau se perd dans le délire: voilà le supplice que je souffre en silence. Et cependant ton coeur; insensible à toutes mes angoisses, triomphe,--tandis que le mien se brise.

10. Verse-moi le poison: n'aie point peur! Tu ne peux m'assassiner plus que tu ne fais maintenant. J'ai vécu pour maudire le jour de ma naissance, et l'amour qui fait mourir d'une mort si lente.

11. Mon ame est blessée à mort, mon coeur saigne: la patience peut-elle me donner quelque repos? Hélas! je l'apprends trop tard (et je paie cher la leçon): le plaisir est l'avant-coureur de la misère.

LVIII.

CHANSON.

1. Tu n'es pas fausse, mais volage; tu abandonnes les amans que tu recherchas toi-même avec tant de passion. C'est même cette pensée qui double l'amertume des larmes que tu fais répandre. Voilà ce qui brise le coeur que ta légèreté désole. Tu aimes trop bien,--tu délaisses trop tôt[167].

[Note 167: Il y a dans le vers qui finit la stance une paronomase que je crois intraduisible:

_Too well thou_ lovest--_too soon thou_ leavest.

(_N. du Tr._)]

2. L'on méprise les coeurs faux: l'on dédaigne la femme perfide et sa perfidie. Mais quand celle qui ne déguise aucune pensée, celle dont l'amour est aussi vrai que doux,--quand celle qui aimait si naïvement vient à changer, alors on éprouve la peine que j'ai tout à l'heure éprouvée.

3. Rêves de joie, veilles de chagrin, c'est le destin de tout amant et de toute ame[168]. Et si le matin, au réveil de nos sens, nous pardonnons à peine à notre imagination de nous avoir abusés en songe pour laisser notre ame après le sommeil dans un plus morne isolement:

[Note 168: Il y a aussi un jeu de mots dans le texte... _all who_ love _or_ live.

(_N. du Tr._)]

4. Que doivent donc ressentir ceux qu'embrasa non pas une vision trompeuse, mais la passion la plus vraie, la plus tendre? passion sincère, mais, hélas! aussi passagère que si elle fût née d'un rêve? Ah! sans doute, une telle douleur est un jeu de l'imagination, et ton changement n'est qu'un rêvé lui-même!

LIX.

ADIEU.

1. Adieu! Si jamais tendre prière pour la félicité d'autrui fut écoutée d'en haut, mes voeux ne se perdront pas tous dans les airs, mais porteront ton nom par-delà les cieux. Il serait vain de parler, de pleurer, de gémir. Oh! les larmes de sang, que le remords arrache des yeux du crime mourant, n'en disent pas tant que ce seul mot:--Adieu!--adieu!

2. Ces lèvres sont muettes, ces yeux arides: mais dans mon sein, dans mon cerveau s'éveillent les angoisses qui ne cesseront pas, une pensée qui ne sommeillera plus. Mon ame ni ne daigne se plaindre ni ne l'ose, malgré la révolte secrète de la douleur et de la passion. Je n'ai qu'une idée: c'est que nous nous sommes aimés en vain. Je n'ai qu'un sentiment:--adieu! adieu!

LX.

STANCES A METTRE EN MUSIQUE.

1. Digne de toi soit la demeure de ton ame! Jamais esprit plus aimable que le tien ne s'échappa de son enveloppe mortelle pour briller dans le monde des bienheureux. Ici-bas il ne te manqua que l'immortalité divine dont ton ame va jouir: notre douleur peut cesser de gémir, lorsque nous savons que ton Dieu est avec toi.

2. Que la terre de la tombe te soit légère! puisse-t-elle se parer de gazons verts comme l'émeraude! Rien de ce qui te rappelle à nous ne devrait offrir une ombre de ténèbres[169]. De jeunes fleurs, un arbre d'éternelle verdure, voilà ce qui convient au sol où ta cendre repose. Mais point d'ifs, point de cyprès! car pourquoi serions-nous en deuil des bienheureux?

[Note 169: «_The shadow of gloom_.»

(_N. du Tr._)]

LXI.

STANCES A METTRE EN MUSIQUE (1815).

_O lacrymarum fons, tenero sacras Ducentium ortus ex animo; quater Félix! in imo qui scatentem Pectore te, pia Nympha, sensit_.

(GRAY.)

1. Il n'est aucune joie que le monde puisse nous donner en récompense de celle qu'il nous ôte, alors que les feux de la pensée du premier âge s'éteignent peu à peu avec la sensibilité. Ce ne sont pas seulement les douces roses du teint qui se flétrissent si vite; mais le coeur lui-même perd sa délicate fraîcheur avant que la jeunesse soit passée.

2. Alors les esprits qui surnagent en petit nombre sur les débris de leur bonheur naufragé sont entraînés sur les récifs du crime ou dans l'océan du libertinage: l'aiguille de leur boussole est perdue, ou c'est en vain qu'elle leur marque le rivage auquel leur navire brisé n'abordera plus.