Uvres Completes De Lord Byron Tome 04 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 11

Chapter 113,929 wordsPublic domain

Adieu! et si c'est pour toujours, encore une fois, adieu! Quoique tu sois inexorable, mon coeur ne se révoltera pas contre toi. Plût au Ciel qu'à tes regards s'ouvrît ce sein où ta tête a si souvent reposé, lorsque tes sens cédaient à ce paisible sommeil que tu ne connaîtras plus! Que ne peux-tu lire en ce sein les pensées les plus secrètes? tu connaîtrais enfin que ce ne fut pas bien de le blesser ainsi. Il est vrai que le monde t'en loue,--qu'il sourit au coup que tu me portas; mais ces éloges doivent te choquer, ils sont fondés sur le malheur d'autrui. Certes, plus d'une faute me souilla: mais n'y avait-il, pour m'infliger une incurable blessure, d'autres bras que ceux qui venaient de m'embrasser? Oh! ne t'abuse pas toi-même: l'amour peut s'évanouir par un lent dépérissement; mais ne crois pas qu'une violence soudaine puisse séparer ainsi les coeurs. Le tien conserve encore sa vie: le mien, quoique saignant, palpite encore, et l'éternelle pensée qui le tourmente, c'est--que nous ne devons peut-être plus nous revoir. Ce sont paroles de douleur plus profonde que les lamentations sur la tombe des morts. Nous vivrons tous les deux; mais chaque matin nous éveillera dans une couche veuve; et, lorsque tu pourrais goûter quelque consolation, lorsque notre fille balbutiera ses premiers mots, lui apprendras-tu à dire «mon père!» quoique les caresses de son père doivent lui être inconnues? Quand ses petites mains te caresseront, quand sa lèvre se pressera contre la tienne, souviens-toi de l'homme dont la prière te bénira; souviens-toi de l'homme que ton amour a béni! Si les traits de l'enfant ressemblent à ceux que tu ne verras peut-être plus, alors un doux tremblement agitera ton coeur, encore fidèle à ton époux. Tu connais peut-être toutes mes fautes: personne ne connaît tout mon délire; toutes mes espérances, partout où tu vas, s'en vont se flétrir, et pourtant elles s'en vont toujours avec toi. Pas un de mes sentimens qui n'ait été ébranlé: mon orgueil, qu'un monde n'aurait pu plier, plie devant toi;--par toi délaissée, mon ame me délaisse moi-même. Mais c'en est fait;--toutes paroles sont vaines, les miennes surtout sont stériles: mais nous ne pouvons retenir nos pensées, qui se font jour malgré nous:--Adieu!--Ainsi séparé de toi, arraché à tout lien de tendresse, le coeur consumé, solitaire, malade,--pour comble de maux, je puis à peine mourir.

XVII.

ESQUISSE[134].

[Note 134: Cette pièce fut faite par Lord Byron contre une ancienne domestique de la mère de sa femme.

(_N. du Tr._)]

«_Honest--honest Iago! If that thou be'st a devil, I cannot kill thee_.»

(SHAKSPEARE.)

Honnête--honnête Iago! Si tu es un diable, je ne puis te tuer.

Née dans le grenier, élevée dans la cuisine, promue de là au maniement de la chevelure de sa maîtresse, enfin,--pour quelque gracieux service dont on n'a jamais parlé, et que le salaire seul fait deviner,--elle parvint du cabinet de toilette à la salle à manger,--où les laquais qui valent mieux qu'elle s'étonnent d'attendre ses ordres derrière sa chaise. D'un oeil ferme et d'un front éhonté, elle prend son dîner dans le plat qu'elle lavait naguère. Alerte pour la médisance, prête au mensonge, _confidente_ favorite, espionne de la maison,--qui pourrait, grands dieux! deviner ses dernières fonctions? Elle fut la gouvernante d'une fille unique, dès l'âge le plus tendre. Elle enseigna la lecture à l'enfant, et l'enseigna si bien, qu'elle-même, en enseignant apprit à épeler. Puis elle devient adepte dans l'art de l'écriture, comme le prouve mainte calomnie anonyme. Personne ne sait ce que fût devenue sa pupille,--sans cet esprit élevé qui conserva la pureté du coeur, qui soupira toujours après la vérité qu'on lui cachait, et qui ferma l'oreille à l'erreur. La perversité échoua devant cette ame jeune, qui ne fut ni dupée par la flatterie,--ni aveuglée par la bassesse,--ni infectée par la fraude,--ni corrompue par un voisinage contagieux,--ni amollie par l'indulgence,--ni gâtée par l'exemple,--ni tentée de regarder en pitié les talens inférieurs à son haut savoir,--ni enorgueillie par le génie,--ni rendue vaine par la beauté,--ni poussée par l'envie à rendre le mal pour le mal,--ni changée par la fortune,--ni haussée par la fierté ou courbée par la passion:--ame à qui la vertu n'inspira une inflexible sévérité,--que dans ces jours derniers! Oh! c'était la plus pure, la plus parfaite des créatures vivantes de son sexe; mais il lui manquait une douce faiblesse,--il lui manquait de savoir pardonner. Trop choquée des fautes que son ame ne peut connaître, elle croit que tout ici-bas pourrait être comme elle. Ennemie du vice, est-elle vraiment l'amie de la vertu? car la vertu pardonne ceux qu'elle veut amender. Mais je reviens à mon sujet,--que j'ai laissé trop long-tems de côté,--à l'héroïne infâme qui fatigue mon honnête plume. Or, quoiqu'elle n'ait plus ses anciennes fonctions, elle régit le cercle qu'elle servait auparavant. Si les mères,--on ne sait pourquoi,--tremblent devant elle; si les filles la craignent à cause de leurs mères; si l'habitude,--chaîne perfide, qui finit par enlacer les plus forts esprits comme les plus faibles,--lui a donné le pouvoir d'instiller au fond des ames l'essence empoisonnée de ses désirs cruels; si, comme une couleuvre, elle se glisse inaperçue dans votre maison, jusqu'à ce qu'elle soit trahie par la ligne noire et glaireuse qu'elle trace en rampant; si, comme une vipère, elle enlace le coeur et y laisse le venin qu'elle n'y trouva pas, pourquoi s'étonner que cette méchante sorcière guette sans cesse l'occasion d'accomplir ses oeuvres de haine, afin de faire du lieu qu'elle habite un vrai Pandemonium[135], et de devenir elle-même la souveraine, l'Hécate[136] de l'enfer domestique? Qu'elle est habile à charger, d'un seul coup de pinceau, les teintes du scandale, avec toute l'honnête perfidie des demi-mots! Comme elle sait alors mêler le vrai au faux,--le ris moqueur au franc sourire,--un fil de candeur à un tissu de fraudes! Combien elle affecte de réticences apparentes, afin de cacher les inhumains projets de son ame endurcie! Lèvres de mensonges!--visage né pour dissimuler, pour être insensible et se railler de quiconque sait sentir! Masque vil que la Gorgone[137] même désavouerait!--Joue de parchemin et oeil de pierre! Voyez quel sang jaunâtre coule dans les veines de sa peau, et y demeure stagnant comme une eau bourbeuse! Tel s'offre à nos regards le cloporte, dans sa cuirasse couleur de safran: tel le vert encore plus sombre des écailles du scorpion;--(car ce n'est qu'aux teintes des reptiles que nous pouvons comparer cette ame ou ce visage.)--Regardez la physionomie de cette femme, et voyez ses sentimens s'y peindre comme dans un miroir. Regardez le portrait; ne pensez pas qu'il soit chargé; il n'y a aucun trait qui ne pût encore être grossi. En vérité, ce sont «les journaliers de la nature», qui, durant le repos de leur maîtresse, firent ce monstre, cette étoile caniculaire d'un petit ciel, où, sous son influence, tout se flétrit ou meurt.

[Note 135: Le _Pandemonium_ est l'édifice construit par les démons pour y tenir conseil. Voir _Paradis perdu_, chant Ier.

(_N. du Tr._)]

[Note 136: Nom de Proserpine, suivant quelques mythologues.

(_N. du Tr._)]

[Note 137: Les Gorgones, filles de Phoreus, dieu marin, étaient au nombre de trois: elles étaient si hideuses qu'elles changeaient en pierre ceux qui les regardaient.

(_N. du Tr._)]

Oh! créature misérable!--sans larmes,--sans autre pensée que la joie du triomphe sur la ruine, qui est ton oeuvre:--un jour viendra, et viendra bientôt, où tu souffriras beaucoup plus que tu ne fais souffrir aujourd'hui; où tu souffriras pour ce vil égoïsme, qui dès-lors te sera chose vaine; où tu te débattras en hurlant au milieu d'angoisses qui n'exciteront point de pitié. Puissent les malédictions échappées à l'affection blessée, redescendre sur ton sein, avec la force de la pierre qui retombe, et rendre la lèpre de ton ame aussi horrible à toi-même qu'au genre humain! jusqu'à ce que toutes tes pensées se condensent en haine de toi-même,--en haine aussi noire que ton désir voudrait la créer pour les autres; jusqu'à ce que ton coeur si dur ait été calciné et réduit en cendres, et que ton ame ait quitté son enveloppe hideuse! Oh! puisse ta tombe n'avoir pas plus de sommeil que ton lit!--puisse-t-elle être une couche de feu, comme la couche veuve que tu nous as préparée! Alors, s'il te vient à l'esprit de fatiguer le ciel de tes prières, tourne ton regard sur les victimes que tu fis ici-bas,--et désespère! Mort à toi!--et quand tu pourriras, les vers eux-mêmes expireront sur ton argile empoisonnée. Ah! sans l'amour que je sentis, et que je dois encore sentir pour celle que ta malice arracha aux liens les plus sacrés,--ton nom,--ton nom humain--serait exposé à tous les yeux comme type de tout vice;--exalté au-dessus de tes pareils moins odieux que toi,--et donné en proie à l'ulcère d'une immortelle infamie.

XVIII.

ADIEUX A L'ANGLETERRE.

1. Angleterre! patrie de mes aïeux et la mienne! ô la plus noble des contrées, la meilleure, la plus féconde en bravoure! Je pars le coeur brisé; je pars délaissé: je résigne toutes les joies et toutes les espérances que tu me donnas.

2. Terre chérie, mère de la liberté, adieu! La liberté elle-même me fatigue. Calme tes battemens, ô mon coeur, et ne te révolte pas contre un arrêt que la raison approuve.

3. Avais-je de l'amour?--Je te prends à témoin, Ciel puissant, qui vis toutes mes faiblesses et mes craintes; j'adorais,--mais le charme est rompu: puissent mes larmes en effacer la mémoire!

4. Combien il est brillant, le moment d'enthousiasme! qu'il est éblouissant; mais que son éclat est passager! c'est une comète flamboyante, et prompte à s'enfuir: c'est le héraut précurseur des ténèbres et des ennuis.

5. Souvenirs des tendresses passées, des plaisirs perdus sans retour, laissez-moi,--moi, proscrit, errant et solitaire,--laissez-moi dans le deuil, sans me torturer l'ame.

6. Où donc--où mon coeur trouvera-t-il le repos? un refuge contre la mémoire et la douleur? La gangrène qui le dévore; en quelque lieu que j'aille, dédaigne un remède trompeur.

7. Si je pouvais découvrir ce fleuve fabuleux qui noie le souvenir dans ses ondes, peut-être de nouveau luirait l'oeil de l'espérance, l'aurore d'un jour plus heureux.

8. Le vin a-t-il la vertu de l'oubli? peut-il ôter de la cervelle le trait qui l'a blessée? La bouteille nous abuse peut-être une heure, mais elle laisse toujours après elle régner le chagrin.

9. L'éloignement ou le tems guérissent-ils le coeur qui saigne d'une blessure si profonde? L'intempérance en diminue-t-elle les douleurs? Peut-on appliquer quelque baume à ce mal?

10. Si je cours aux confins du pôle, j'y verrai l'ombre que j'adore, le fantôme qui tourmente mon ame, et se joue de mon stérile désespoir!

11. Le zephir du soir m'apportera le murmure de _sa_ voix, me semblera humide de _ses_ pleurs et de _ses_ soupirs, et me demandera une larme pour l'autel dé l'amour.

12. Dans les rêves de la journée, dans les visions de la nuit, mon imagination étalera tous les attraits de cette femme à ma vue abusée, égarée!

13. Arrière, vaines et passagères images! Arrière, sombres fantômes qui troublez mon cerveau, pures illusions de l'esprit et des sens, engendrées par la douleur et le délire!

14. N'ai-je pas, sur l'autel de la divinité, juré fidélité à celle que j'adorais? Ne prononça-t-elle pas les sermens que j'avais prononcés, et n'échangea-t-elle pas avec son époux un gage solennel?

15. Si mon amour faillit un instant, je m'empressai de réparer ma faute, de baiser le coeur que j'avais blessé, de tout faire pour l'adoucir avant qu'il ne se prît à soupirer.

16. N'ai-je pas courbé cette tête qui ne s'était jamais courbée? N'ai-je pas prié, moi, qui avais coutume de commander? L'amour me força de pleurer et de supplier, et l'orgueil fut trop faible pour résister.

17. Puis, une faiblesse comme la mienne, lavée dans les larmes de mon repentir, devait-elle donc effacer les impressions divines, la foi et l'affection de plusieurs années?

18. A-t-il été bien que l'orgueil, arbitre sévère, se soit interposé entre la colère et l'amour, et qu'un coeur, jusqu'alors si clément, n'ait commencé à prouver son inflexibilité que sur _moi_?

19. Hélas! a-t-il été bien, quand je m'agenouillai, de céler ta tendresse à tel point, qu'en présence de tout ce que je sentais, ta sévérité t'interdît toute expression de sensibilité?

20. Et, lorsque la fille chérie, gage de notre amour, regardait sa mère et souriait, dis, n'y eut-il rien qui te sollicitât à répondre à cet appel de l'enfance?

21. Ce coeur, si dur et si glacé, si traître à l'amour et à moi, ne s'est-il pas senti percer d'un trait déchirant, en repoussant la supplique de cette innocente créature?

22. Cette oreille, qui était ouverte à tout le monde, fut impitoyablement fermée à l'époux, ton seigneur; cette voix, qui asservirait les démons, refusa une douce parole de paix.

23. Et penses-tu, ô ma bien aimée,--car toi seule es toujours la vie de mon coeur, et, en dépit de mon orgueil et de ma volonté, je te bénis, oui, je t'aime, ô mon épouse!

24. Penses-tu que l'absence te verse le baume qui portera remède à tes maux, ou que le tems, en entraînant la vie sur son aile rapide, accorde jamais un antidote à ta douleur.

25. Tes espérances sont frêles comme le rêve qui trompe les longues heures de la nuit, mais se dissipe à la lueur du premier rayon échappé des portes de l'orient.

26. Car lorsque, sur le visage heureux de ta petite fille, l'imagination suivra du doigt mes traits entrelacés aux tiens, un charme irrésistible t'enchaînera.

27. La fossette riante qui siége sur sa joue, les éclairs qui rayonnent de ses yeux, les paroles qu'elle essaiera de bégayer, tout enfin mêlera un soupir à tes sourires.

28. Alors, quoique les mers aient pu mettre entre nous leurs barrières orageuses, c'est moi qui triompherai; loin de toi, hors de ton regard, à mon insu, et sans être appelé, c'est moi, pourtant, qui sera là.

29. Ce n'est pas toi qui lanças contre moi le trait cruel (la cruauté était étrangère et odieuse à ton coeur); ce n'est pas toi qui m'infligeas une incurable blessure.

30. Hélas! oui, ce fut une autre main que la tienne qui troubla mon repos; cette main frappa,--et, par un sort trop funeste, c'est moi qui souffris le coup et toutes les misères qu'il engendra.

31. Ceux-là nous haïssaient tous deux, qui détruisirent les fleurs et les promesses du printems. Qui donc, pour combler notre vide, nous donnera de nouveaux liens, de nouvelles affections?

32. Ah! quels moyens peuvent rendre au coeur déchiré sa force première, ou à l'arc une fois trop tendu le ressort qu'il possédait auparavant?

33. Le coeur déchiré saignera, s'ulcèrera, et se fanera comme la feuille au souffle de la bise; l'if éclaté ne reviendra pas sur lui-même, quoique vigoureux et dur jusqu'à la fin.

34. Je vais errer,--n'importe où; nul climat ne me rendra la paix, ni ne déridera mon front, chargé de désespoir, par quelque lueur de joie passagère.

35. Oh! avec quelle lenteur les heures s'écouleront! de quel ennui sera la marche des années, alors que la vallée, la montagne et le bocage ne feront que changer le théâtre de mes larmes!

36. Les monumens classiques qui sommeillent, le lieu cher à la science et aux arts, le sarcophage, le temple, le gazon sacré, rien enfin ne m'excite ni ne me ravit plus.

37. La cigogne, sur sa muraille en ruines, est cent fois plus heureuse que moi; contente d'habiter au milieu des lierres, elle suspend sa demeure dans les airs.

38. Moi, j'erre sans asile, le sein nu et en proie aux orages; victime de l'orgueil et de l'amour, je cherche,--hélas! ce que je ne puis trouver.

39. Je cherche ce qu'aucune peuplade ne me donnera; je demande ce que nul climat ne m'accordera, un charme qui neutralise ma misère et sèche les larmes de mon coeur.

40. Je le demande,--je le cherche,--mais en vain,--depuis l'Indus jusques au pôle du nord; nulle attention,--nulle pitié--pour les plaintes où s'exhale la douleur de mon ame.

41. Quel sein soupirera quand je sangloterai? quels pleurs répondront à mes pleurs? quelles lamentations feront écho à mes lamentations? quel oeil remarquera les veilles de mes yeux?

42. Toi-même, ô chère enfant, en apprenant à babiller,--tandis que j'erre au loin,--tu compteras au nombre de tes devoirs, de _haïr_ celui que la nature te commande d'_aimer_.

43. La langue impure de la malice va carillonner à ton oreille mes vices et mes fautes, et t'enseigner, avec un zèle diabolique, à craindre l'affection d'un père.

44. Hélas! si, quelque jour; ton oreille est jamais frappée des sons de ma lyre, si la voix sincère de la nature s'écrie jamais: «Ce peut être, ce doit être mon père.»

45. Peut-être, qu'à ton oeil prévenu, mes traits paraîtront odieux; la nature, elle-même, sera sourde à mes soupirs, et le devoir me refusera une larme.

46. Mais certes, dans cette île où mes chants ont retenti de la montagne à la vallée, toutes les bouches ne rediront pas le triste récit de mes torts, sans aucune émotion de reconnaissance.

47. Quelques jeunes ames, qui auront apprécié mes vers et se seront enflammées à mes récits, se hasarderont peut-être à dire: «Ses faiblesses furent celles d'un homme.»

48. Oui, ces _faiblesses_ étaient humaines; mais l'envie, la malice et le mépris les grossirent; alors tous les sentimens naturels se soulevèrent et repoussèrent avec haine le masque sous lequel on les cachait.

49. La faute fut d'un homme:--et pourtant, combien fut sévère, combien fut cruelle la condamnation prononcée! L'orgueil lui-même laissa tomber quelques gouttes de pleurs, en maudissant mon amour.

50. C'est fini: la grande lutte est passée; le combat s'est apaisé dans mon sein; le terrible flux et reflux de la passion n'y précipite plus ses impétueux courans.

51. C'est fini: mes affections s'en vont, les liens de la nature sont brisés pour moi, je n'obéis plus qu'aux inspirations de l'orgueil, et je romps le joug humiliant de l'amour.

52. Je m'envole, comme un oiseau des airs, à la recherche d'une demeure et d'un lieu de repos, d'un baume contre les souffrances de l'inquiétude, d'une consolation pour un coeur désolé.

53. Rapide comme l'hirondelle qui plane, hardi comme l'aigle qui s'élance, et pourtant, sombre comme la chouette, dont les accens font peine au noir démon de la nuit:

54. Je vais où brillent les splendeurs joyeuses de l'Orient, les danses et les riches festins: je m'emmène aux fêtes du luxe pour exiler de mon esprit la beauté que j'adorais.

55. Dans le verre empli jusqu'aux bords, je boirai les douces ondes du Léthé: je m'unirai au rire des bacchanales, et sauterai dans la ronde des fées.

56. Partout où le plaisir m'invitera, je courrai pour étouffer le sombre souvenir de mes ennuis, moi, exilé, sans espérance et sans patrie, moi, fugitif chassé par le désespoir.

57. Adieu donc, terre des braves! Adieu, terre de ma naissance! Quand les tempêtes séviront autour de toi,--puissent-elles toujours respecter tes vertus!

58. Femme, enfant, patrie, amis, vous n'amuserez plus mon imagination: je fuis loin de vos prestiges et je cours pleurer sur quelque rivage meilleur.

59. Le hideux démon de l'orage qui gronde dans ce coeur agonisant, élèvera toujours, devant mon regard, son ombre pestifère, jusqu'à ce que la mort calme ce tumulte à jamais.

XIX.

A MA FILLE,

LE MATIN DE SA NAISSANCE.

1. Salut à cette scène féconde en luttes qui s'ouvre à tes pas! Salut, aimable miniature vivante! pélerine vouée à mille ennuis inconnus! agneau du vaste bercail du monde! source d'espérances, de doutes, et de craintes! douce promesse d'années ravissantes! Comme je fléchirais le genou de plein gré, et deviendrais idolâtre devant toi!

2. C'est le culte naturel,--culte senti,--avoué, partout où le feu de la vie anime les êtres. Dans ces forêts sans routes, dans ces plaines sans bornes, où règne une éternelle férocité, le stupide sauvage, image brute de l'humanité, confesse l'émotion paisible,--le secret tressaillement,--le battement caché de son coeur.

3. Chère enfant! avant que les impuretés des vices humains n'envahissent tes années, avant que les passions ne troublent ton visage et ne t'inspirent ce que tu n'oseras dire, avant que ces lèvres ne soient pâlies par les ennuis, ou que ces yeux ne rayonnent d'un désespoir farouche: puissé-je le premier donner l'éveil à ton oreille, et la charmer des accens de la prière paternelle!

4. Mais tu songes peu, ô ma fille! aux travaux, aux dangers, aux misères qui attendent ta marche chancelante à travers les ronces du désert de la vie! Ah! tu songes peu à ce théâtre d'oeuvres si sombres, étendu entre toutes les petites choses que nous pouvons trouver ici-bas, et la noire et mystérieuse sphère, qui se cache derrière.

5. Tu songes peu, ô toi que la première j'aurai nommée mon enfant, aux nuages qui s'amoncellent autour de ton aurore, aux illusions qui pourront égarer ton ame, aux piéges qui entrecoupent ta route, aux secrets ennemis, aux amis faux, aux démons qui poignardent les coeurs en leur souriant:--tu songes peu à ce triste cortége:--puisses-tu n'y jamais songer davantage!

6. Mais tu sortiras de ce passager sommeil, et tu t'éveilleras, mon enfant, pour pleurer. Habitante d'un frêle séjour, tes larmes couleront comme les miennes ont coulé. Abusée, chaque jour, par mille folies, le chagrin seul lavera tes fautes; et peut-être ne t'éveilleras-tu que pour éprouver les angoisses d'un amour non partagé.

7. Enfant, aujourd'hui à toi-même ignorée! quoique la misère ne repose point encore sur ton front ses ailes à demi déplumées, cependant tes lèvres paisibles charmeront à peine d'un sourire la tendresse de ta mère, avant qu'une rosée de larmes n'y ait imprimé ses traces humides; et n'ait prématurément frayé la voie aux chagrins d'un âge plus mûr.

8. Oh! Plût à Dieu que la prière d'un père repoussât de tes yeux la douleur, de ton sein les soupirs! Plût à Dieu qu'un père eût l'espérance de supporter le lot d'ennuis destiné à un enfant chéri! Alors, ô ma fille, tu dormirais tranquille, exempte de tous les maux de l'humanité: le père qui t'aime assurerait ta paix, et demanderait à souffrir pour toi les blessures qu'il a déjà souffertes.

9. Dors, ma fille! ce court sommeil s'évanouira trop tôt pour céder la place au chagrin: trop tôt l'aurore du malheur se lèvera, et la rosée salée[138] ruissellera sur ta joue; trop tôt la tristesse éteindra ces yeux; ce sein se gonflera de soupirs, et le désespoir éclipsera les rayons de ton midi sous le nuage des douleurs,--hélas! beaucoup trop tôt.

[Note 138: «_Briny rills bedew that cheek_.» Rien de plus fréquent chez les poètes latins que, _lacrymæ salsæ, ros salsus_. Pourquoi donc ne pas ajouter en français cette épithète aux larmes?

(_N. du Tr._)]

10. Bientôt tu éprouveras mille soucis ignorés, mille besoins et chagrins, notre partage commun; maintes angoisses, maintes infortunes qui ne sont connues que du sexe que j'adore;--maintes misères qui ne trouveront,--ne peuvent trouver une bouche pour les chanter ou pour les dire; mais qui demeurent cachées au fond de l'ame, hors de tout contrôle, et la rongent comme ferait un horrible cancer.

11. Toutefois, puisse ton destin, mon enfant, être plus heureux! puisse la joie animer toujours ton sein, et, dans tes plus sombres jours, verser sur toi sa riche et inspiratrice lumière! Un père mêlera chaque jour ton nom à sa secrète prière, et, lorsqu'il descendra dans l'éternel repos, ton image adoucira pour lui les tortures de l'agonie.

12. Aussi, je te salue, douce miniature vivante! Salut à cette scène féconde en luttes qui s'ouvre à tes pas[139]! Salut, pélerine vouée à mille ennemis inconnus! agneau de la vaste bergerie du monde! source d'espérance, de doutes et de craintes! douce promesse d'années ravissantes! Comme je fléchirais le genou de plein gré, et deviendrais idolâtre devant toi!