Uvres Completes De Lord Byron Tome 03 Avec Notes Et Commentaire
Chapter 2
Che 'l gran sepolero liberò di Christo. Molto egli oprò col senno e colla mano; Molto soffri nel glorioso acquisto; E in van l' inferno a lui s'oppose, e in vano S' armò d' Asia e di Libia il popol misto; Che il ciel gli diè favore, e sotto ai santi Segni ridusse i suoi compagni erranti.
VÉNITIEN.
L'arme pietose de cantar gho vogia E de Goffredo la immortal braura, Che al fin l' ha libera co strassia, et dogia Del nostro buon Gesù la sepoltura: De mezo mundo unito, e de quel Bogia Missier Pluton no l' ha bu mai paura. Dio l' ha aginta, e i compagni sparpagnai Tutti 'l gh' i ha messi insieme i di del dai.
Cependant quelques-uns des plus anciens gondoliers commencent encore parfois et continuent une stance du barde qui leur était autrefois si familier.
Le 7 janvier dernier, l'auteur de _Childe Harold_ et un autre Anglais, celui qui a écrit cette notice[A], se promenèrent au Lido avec deux chanteurs, dont l'un était un charpentier et l'autre un gondolier. Le premier se plaça à la proue, et le second à la poupe du bateau. Peu de tems après avoir quitté le quai de la Piazzetta, ils commencèrent à chanter, et continuèrent leur exercice jusqu'à ce que nous fûmes arrivés à l'île. Ils nous donnèrent, entre autres essais de chant, la Mort de Clorinde, et le Palais d'Armide; ils ne chantèrent pas les vers vénitiens, mais les vers toscans. Le charpentier, cependant, qui était le plus habile des deux, et qui était souvent obligé d'aider son compagnon, nous dit qu'il pouvait _traduire_ l'original. Il ajouta qu'il pourrait chanter près de trois cents stances; mais je n'ai pas la force (_morbin_ fut le mot qu'il employa) d'en apprendre davantage, ou de chanter celles que je sais déjà; un homme doit avoir du tems de reste à sa disposition pour apprendre ou répéter; et, ajouta le pauvre charpentier, voyez mes habits et moi, je meurs de faim. Ces paroles nous touchèrent plus que son chant, que l'habitude seule peut rendre attrayant. Le récitatif était aigu, criard et monotone, et le second gondolier l'accompagnait de la voix, en tenant sa main sur un côté de sa bouche. Le charpentier mettait peu d'action dans son chant, et on voyait qu'il s'efforçait de se contenir; mais il était trop rempli de son sujet pour la comprimer entièrement. Nous apprîmes de ces hommes, que le chant n'était pas exclusivement réservé aux gondoliers, et qu'il y a un grand nombre d'individus de la basse classe du peuple qui sont familiarisés avec quelques stances; mais rarement, ou plutôt jamais, on ne les entend chanter volontairement.
[Note A: M. Hobhouse.]
Il ne paraît pas que ce soit l'usage pour les gondoliers de ramer et de chanter en même tems. Quoique les vers de la _Jérusalem_ ne soient plus guère entendus, on fait encore beaucoup de musique sur les canaux de Venise; et les jours de fête, les étrangers qui sont trop éloignés, ou qui ne sont pas assez familiarisés avec la langue pour distinguer les mots, peuvent s'imaginer que la plupart des gondoles résonnent encore des chants du Tasse. L'auteur de quelques remarques qui apparurent dans les _Curiosités de la Littérature_, m'excusera de lui emprunter deux citations; car, à l'exception de quelques phrases un peu trop ambitieuses et trop extravagantes, il a donné une description aussi exacte qu'agréable.
«À Venise, les gondoliers savent par cœur de longs passages de l'Arioste et du Tasse, et ils les chantent souvent avec une mélodie particulière; mais ce talent paraît aujourd'hui se perdre. Au moins, après avoir pris beaucoup de peine, je ne pus trouver que deux personnes qui pussent me réciter, de cette manière, un passage du Tasse. Je dois ajouter que feu M. Berry me chanta une fois un de ces passages du Tasse, à la manière, m'assura-t-il, des gondoliers.
«Ils sont toujours deux réunis pour chanter alternativement les strophes. Nous en connaissons accidentellement les airs par Rousseau, qui les a fait imprimer: ils n'ont pas proprement de mouvement harmonique; c'est une espèce de milieu entre le _canto fermo_ et le _canto figurato_, qui se rapproche du premier par une déclamation de récitatif, et du dernier par des passages et des roulades qui prolongent et embellissent une syllabe.
«J'entrai dans une gondole à minuit. Un chanteur se plaça sur le devant, et l'autre sur le derrière, et nous nous dirigeâmes vers _San Giorgio_. Un d'eux commença le chant; quand il eut fini sa strophe, l'autre continua le chant par la strophe suivante, et ainsi de suite alternativement. Pendant tout le chant, les mêmes notes revenaient invariablement; mais selon le sujet et la matière de la strophe, ils mettaient plus ou moins d'emphase, quelquefois sur une note, quelquefois sur une autre; et par là, ils changeaient même le ton de la strophe entière, comme l'objet du poème leur semblait l'exiger.
«En toute cependant, les sons étaient rudes et déchirans pour l'oreille. Les gondoliers semblaient, à la manière des hommes grossiers et sauvages, faire consister l'excellence de leur chant dans la force de leur voix. L'un paraissait désireux de surpasser l'autre par la puissance de ses poumons; et bien loin de trouver du plaisir dans ce spectacle (placé comme j'étais dans le pavillon de la gondole), je me trouvais dans une désagréable situation.
«Mon compagnon, à qui je communiquai mes impressions, désirant vivement rétablir l'honneur de ses compatriotes, m'assura que ces chants étaient très-harmonieux, entendus de loin. En conséquence, nous descendîmes sur le rivage, laissant un des chanteurs dans la gondole, tandis que l'autre se retira à la distance de quelques centaines de pas. Ils commencèrent alors à chanter alternativement, et je me mis à me promener de l'un à l'autre, en m'éloignant toujours de celui qui commençait sa partie. Je m'arrêtai aussi fréquemment pour les écouter tous deux.
«Ici commença proprement, pour moi, le plaisir de cette scène. La déclamation forte, le son perçant du chant, arrivaient de loin à mon oreille, et appelaient toute mon attention; les transitions rapides, qui exigeaient nécessairement d'être chantées sur un ton plus bas, ressemblaient à des accens plaintifs succédant aux vociférations de l'émotion et de la peine. Le second chanteur, qui écoutait attentivement, recommençait aussitôt où l'autre avait cessé, en lui répondant par des notes plus douces et plus retentissantes, selon que l'exigeait le sens de la strophe. Les canaux plongés dans une espèce de sommeil, les bâtimens élevés, la splendeur de la lune, les ombres épaisses de quelques gondoles qui se mouvaient çà et là comme des esprits, accroissaient la particularité frappante de la scène; et au milieu de toutes ces circonstances, il était facile de proclamer le caractère de cette étonnante harmonie.
«Cette harmonie convient parfaitement au marinier oisif et solitaire, étendu dans sa barque, sur un de ces canaux, attendant des passagers. L'ennui de cette situation est, en quelque sorte, allégé par les chants et histoires poétiques qu'il a dans sa mémoire. Il élève souvent, aussi haut qu'il peut, sa voix forte, qui s'étend à une vaste distance sur le tranquille miroir; et, tout étant calme autour de lui, il est comme dans une solitude, au milieu de cette ville grande et populeuse. Là, il n'y a point de roulemens de voitures, point de bruit de piétons; une gondole silencieuse glisse parfois près de lui, et le balancement des rames est à peine entendu.
«À une certaine distance de lui, le gondolier en entend un autre, dont la voix lui est peut-être inconnue. La mélodie et les vers mettent aussitôt en rapport les deux étrangers. Il devient un écho qui répond à cette voix; et il s'efforce de se faire entendre comme il a entendu la voix éloignée. Par une convention tacite, ils alternent vers pour vers; et, quoique le chant se prolonge pendant toute la nuit, ils s'entretiennent ainsi sans fatigue; les auditeurs qui passent entre les deux, prennent part à cet amusement.
«Cette exécution vocale plaît surtout à une grande distance; et alors elle a un charme inexprimable, comme si elle n'atteignait son but que saisie dans l'éloignement. Elle est plaintive, mais elle n'a rien de sombre dans ses intonations; et quelquefois il est impossible de retenir ses larmes. Mon compagnon, qui n'était pas autrement d'une organisation bien délicate, se prit à me dire tout-à-coup: «_È singolare come quel canto intenerisce, e molto più quando lo cantano meglio_.»
«On m'a dit que les femmes de Libo[A], longue rangée d'îles qui séparent l'Adriatique des Lagunes, particulièrement les femmes des districts éloignés de Malamocca et de Palestrina, chantent de cette manière les poèmes du Tasse, en donnant à leurs chants les mêmes modulations.
[Note A: L'auteur veut dire _Lido_, qui n'est pas une longue rangée d'îles, mais une seule et longue île:--_littus_, le rivage.]
«Elles ont l'habitude, lorsque leurs maris sont à la pêche en mer, de s'asseoir le long du rivage à l'arrivée de la nuit, et de _crier_ (_vociferare_) ces chants jusqu'à ce que chacune d'elles puisse distinguer les réponses de son mari dans l'éloignement[A].»
[Note A: _Curiosités de la Littérature_, vol. 2, page 156, édit. 1807, et Appendix 29, à la vie du Tasse par Blake.]
L'amour de la musique et de la poésie distingue toutes les classes des Vénitiens, même parmi les fils harmonieux de l'Italie. La ville, elle-même, peut fournir occasionnellement des auditoires assez nombreux pour deux ou trois salles d'opéra; et il y a peu d'événemens, dans la vie privée, qui ne fassent naître un sonnet imprimé et circulant dans les salons. Un médecin ou un avocat prend-il ses degrés, un abbé prèche-t-il son premier sermon, un chirurgien fait-il une opération, un arlequin annonce-t-il son départ ou sa représentation à bénéfice, recevez-vous des félicitations sur votre mariage, pour une naissance, ou pour le gain d'un procès? les Muses sont invoquées pour fournir le même nombre de syllabes; et les triomphes individuels brillent sur un papier d'une blancheur virginale, ou sur des placards coloriés en partie, collés à tous les carrefours de la capitale. La dernière révérence d'une favorite (_prima donna_) fait arriver une pluie de poétiques tributs de ces dernières et hautes régions, d'où, sur nos théâtres, on ne voit descendre ordinairement que des cupidons et des flocons de neige artificielle. Il y a une vraie poésie dans la vie d'un Vénitien; cette vie, dans sa course commune, est variée par ces surprises et ces changemens si recherchés dans la fiction, mais si différens de la sobre monotonie de l'existence septentrionale. Les amusemens sont érigés en devoirs; les devoirs sont changés en amusemens; et chaque objet, étant considéré comme faisant également partie de l'affaire de la vie, est annoncé et exécuté avec la même indifférence et la même gaîté assidue. La Gazette Vénitienne termine constamment ses colonnes par le triple avertissement qui suit:
CHARADE.....
_Exposition du très-saint Sacrement dans l'église de_...
THÉATRES.
Saint-Moïse:--_opéra_.
Saint-Benoît:--_comédie de caractère_.
Saint-Luke:--_relâche_.
Si on réfléchit à ce que les catholiques croient qu'est leur hostie consacrée, on pourra penser, peut-être, qu'elle mériterait une niche plus respectable que celle qui la place entre une charade et un opéra.
NOTE 4, STANCE 10.
Sparte eut plus d'un fils meilleur que lui.
Réponse de la mère de Brasidas aux étrangers qui faisaient l'éloge de son fils.
NOTE 5, STANCE 11.
Le lion n'a rien perdu dans son voyage aux _Invalides_, que l'évangile qui supportait une de ses pattes, maintenant au même niveau que les autres. Les chevaux, aussi, sont venus reprendre la place mal choisie d'où ils avaient été arrachés; et ils sont, comme avant, à moitié cachés sous le porche de l'église Saint-Marc.
Leur histoire, après de longues et infructueuses discussions, a été éclaircie d'une manière satisfaisante. Les décisions et les doutes d'Érizzo et de Zanetti, et récemment du comte Léopold Cicognara, leur donnaient une origine romaine, et une ancienneté qui ne remontait pas plus loin que le règne de Néron. Mais M. de Schlégel se présenta pour apprendre aux Vénitiens la valeur de leur propre trésor; et un Grec prouva définitivement les prétentions de ses compatriotes à cette noble production de l'art[A]. M. Mustoxidi n'a pas été sans réplique; mais, cependant, il n'a pas reçu de réponse. Il paraîtrait que les chevaux sont irrévocablement de l'île de Chio, et qu'ils furent transportés à Constantinople par Théodose. La science lapidaire est un amusement favori des Italiens; elle a donné de la réputation à plus d'un littérateur. Un des plus beaux spécimens de la typographie de Bodoni, est un volume considérable d'inscriptions, toutes écrites par son ami Pacciaudi. Un grand nombre d'entre elles avaient été préparées pour le retour des chevaux. Il est à croire que la meilleure ne fut pas choisie quand les mots qui suivent furent rangés en lettres d'or au-dessus du porche de la cathédrale:
[Note A: _Sui quattro cavalli della Basilica di S.-Marco in Venezia. Lettera di' Andrea Mustoxidi Corcirese. Padova, per Bettoni e compagni_, 1816.]
_Quatuor, equorum. signa. a. Venetis. Byzantio. capta. ad. temp. D. mar. a. s. MCCIV. posita. quæ. hostilis. cupiditas. a. MDCCCIII. abstulerat. Franc. I. imp. pacis. orbi. datæ. trophæum. a. MDCCCXV. victor, reduxit_.
Je ne dirai rien du latin; mais il doit être permis de faire observer que l'injustice des Vénitiens, en enlevant ces chevaux de Constantinople, fut au moins égale à celle des Français, en les transportant à Paris; et qu'il eût été plus prudent d'éviter toutes allusions à l'une et l'autre spoliation. Un prince apostolique se serait peut-être opposé à ce que l'on plaçât, sur la principale entrée d'une église métropolitaine, une inscription ayant rapport à d'autres triomphes qu'à ceux de la religion. Rien moins que la pacification du monde ne pourrait excuser un pareil solécisme.
NOTE 6, STANCE 12.
Après beaucoup de vains efforts, de la part des Italiens; pour secouer le joug de Frédéric Barberousse, et les tentatives infructueuses de cet empereur, pour se rendre maître absolu de toute l'étendue de ses dominations cisalpines, les luttes sanglantes de vingt-quatre ans furent heureusement terminées dans la ville de Venise. Les articles du traité furent préalablement arrêtés entre le pape Alexandre III et Barberousse; et le premier, ayant reçu un sauf-conduit, était déjà arrivé à Venise, de Ferrare, avec les ambassadeurs du roi de Sicile et les consuls de la ligue lombarde. Cependant, il était resté plusieurs points à décider; et pendant plusieurs jours la paix fut crue impraticable. Dans cette conjoncture, on apprit tout-à-coup que l'empereur était arrivé à Chioza, ville située à quinze milles de la capitale. Les Vénitiens se levèrent tumultueusement, et insistèrent pour qu'on l'amenât immédiatement à la ville. Les Lombards prirent l'alarme, et se retirèrent du côté de Trévise. Le pape, lui-même, craignit quelque désastre, si Frédéric marchait tout-à-coup contre lui; mais il fut rassuré par la prudence et l'adresse du doge Sébastien Ziani. Plusieurs ambassades eurent lieu entre Chioza et Venise; jusqu'à ce qu'à la fin l'empereur, se relâchant de quelques-unes de ses prétentions, _déposa sa férocité de lion, et prit la douceur de l'agneau_[A].
[Note A: _Quibus auditis, imperator, operante eo, qui corda principum sicut vult et quando vult humiliter inclinat, leoninâ feritate depositâ, ovinam mansuetudinem induit_. Romualdi Salernitani Chronicon. Apud script. Rer. ital., tome VII, page 229.]
Le samedi 23 juillet de l'année 1177, six galères vénitiennes transportèrent Frédéric, en grande pompe, de Chioza à l'île du Lido, éloignée d'un mille de Venise. Le lendemain matin, le pape, accompagné des ambassadeurs siciliens, et des envoyés de la Lombardie qu'il avait appelés de plusieurs contrées, au milieu d'un grand concours de peuple, se rendit, en procession, du palais patriarchal à l'église Saint-Marc, et releva solennellement l'empereur et ses partisans de l'excommunication prononcée contre eux. Le chancelier de l'empire, de la part de son maître, renonça aux anti-papes et à leurs schismatiques adhérens. Le doge, avec une suite nombreuse composée de membres du clergé et de laïques, se rendit immédiatement à bord des galères, pour accompagner, avec toute sa pompe, l'empereur Frédéric, du Lido à Venise. Celui-ci descendit de sa galère au quai de la Piazzetta. Le doge, le patriarche, les évêques et le clergé, ainsi que le peuple de Venise, avec leurs croix et leurs bannières, marchèrent solennellement en procession devant lui pour se rendre à l'église Saint-Marc. Alexandre était assis devant le vestibule de la basilique, environné de ses évêques et de ses cardinaux, du patriarche d'Aquilée, des archevêques et des évêques de la Lombardie, tous en grande pompe, et revêtus de leurs ornemens pontificaux. Frédéric s'approcha, conduit par l'esprit saint, et révérant le Tout-Puissant dans la personne d'Alexandre, déposant sa dignité impériale et se dépouillant de son manteau, il se prosterna, la face contre terre, aux pieds du pape. Alexandre, les larmes aux yeux, le releva avec bonté, l'embrassa, lui donna sa bénédiction; et aussitôt les Allemands du cortége chantèrent à haute voix: «Nous te louons, ô Dieu!» Alors l'Empereur prenant le Pape par la main droite, le conduisit à l'église, et ayant reçu sa bénédiction, il retourna au palais ducal[A]. La cérémonie d'humiliation fut répétée le jour suivant. Le pape, lui-même, à la demande de Frédéric, dit une messe à l'église Saint-Marc. L'empereur se dépouilla de nouveau de son manteau impérial; et prenant un cierge à la main, officia comme un lévite, marchant en tête des laïques, et précédant le pontife à l'autel. Alexandre, après avoir récité l'évangile, fit un sermon au peuple. L'empereur se tint près de la chaire, dans l'attitude d'un homme qui écoute avec attention; et le pontife, touché de cette marque de déférence, car il savait que Frédéric ne comprenait pas un mot de ce qu'il disait, ordonna au patriarche d'Aquilée de traduire en allemand son discours latin. Le _credo_ fut ensuite chanté. Frédéric fit son offrande, baisa les pieds du pape, et comme la foule était grande, il le conduisit par la main jusqu'à son cheval blanc: il tint l'étrier; et il aurait conduit le cheval par les rênes jusqu'au rivage, si le pape ne l'eût remercié par politesse, et ne l'eût renvoyé avec bonté en lui donnant sa bénédiction. Tel est, en substance, le récit laissé par l'archevêque de Salerne, qui fut présent à la cérémonie, et dont l'histoire est confirmée par les relations postérieures. Il ne mériterait pas d'être rapporté si minutieusement, s'il ne montrait le triomphe de la liberté aussi bien que celui de la superstition. Les états de la Lombardie durent à cet événement la confirmation de leurs priviléges; et Alexandre eut raison de remercier le Tout-Puissant qui avait rendu fort un infirme, un vieillard désarmé, pour subjuguer un terrible et puissant monarque[B].
[Note A: _Romualdi Salernitani Chronicon_, tome VII, page 231.]
[Note B: Voyez Romuald de Salerne, cité ci-dessus. Dans un second sermon que prêcha le pape Alexandre, le premier jour du mois d'août, devant l'empereur, il compara Frédéric à l'enfant prodigue, et lui-même au père qui pardonne à son fils.]
NOTE 7, STANCE 12.
Le lecteur se souviendra de l'exclamation de ce montagnard: _Oh! pour une heure de Dundy!_ Lorsque Henri Dandolo fut élu doge, en 1192, il était âgé de quatre-vingt-cinq ans. Quand il commandait les Vénitiens, à la prise de Constantinople, il était âgé, par conséquent, de quatre-vingt-dix-sept ans. À cet âge, il se rendit maître du quart et demi de l'empire entier de la Romanie[A], car c'est ainsi que l'on appelait l'empire romain, compris dans le titre et dans les domaines du doge de Venise. Les trois huitièmes de cet empire furent conservés dans les diplômes, jusqu'à ce que Giovanni Dolfino, qui fit usage de la dénomination ci-dessus dans l'année 1357[B], parvint à la dignité ducale.
[Note A: Gibbon a omis la diphthongue importante _æ_; et il a écrit _Romani_, au lieu de _Romaniæ. Décadence et Chute_, etc., ch. 41, note 9. Mais le titre acquis par Dandolo se trouve ainsi dans la chronique de son homonyme, le doge André Dandolo. _Ducali titulo addidit_: «_Quartæ partis et dimidiæ totius imperii Romaniæ_.» And. Dandolo, _Chronicon_, cap. 3, pars 37, _ap. script. Rer. ital._, tome XII, page 331. Et le nom de _Romaniæ_ est conservé dans les actes subséquens des doges. De là, les possessions continentales de l'empire grec en Europe furent généralement connues sous le nom de _Romania_, et cette appellation est encore remarquée sur les cartes de la Turquie comme appliquée à la Thrace.]
[Note B: Voyez la continuation de la chronique de Dandolo, _ibid._, page 498. Gibbon ne paraît pas y comprendre Dolfino, en suivant Sanudo, qui dit: «_Il qual titolo si usò fin al doge Giovanni Dolfino_.» Voyez _Vite dei Duchi di Venezia_, apud script. Rer. ital., tome XXII, 530-641.]
Dandolo conduisit le siége de Constantinople en personne. Deux navires, le _Paradis_ et le _Pélerin_, furent attachés l'un à l'autre, et un pont-levis, ou une échelle de siége, descendait de la hauteur des vergues jusqu'aux remparts. Le doge fut un des premiers qui se précipitèrent dans la ville. Alors fut accomplie, disent les Vénitiens; la prophétie de la Sibylle d'Érythrée: «Un traité d'union, entre des forts, sera fait sur les vagues de l'Adriatique, sous la conduite d'un chef aveugle; ils assiégeront un bouc,--ils profaneront Byzance,--ils dépouilleront les édifices,--ils en partageront le butin; un nouveau bouc bêlera jusqu'à ce qu'ils aient mesuré et parcouru une étendue de cinquante-quatre pieds neuf pouces et demi[A].»
[Note A: «_Fiet potentium in aquis adriaticis congregatio, cæco præduce, hircum ambigent, Byzantium prophanabunt, ædificia denigrabunt, spolia dispergentur, hircus novus balabit usque dum LIV pedes et IX pollices, et semis præmensurati discurrant._» Chronicon, _ibid._, _pars_ XXXIV.]
Dandolo mourut le premier jour de juin 1205, ayant régné treize ans, six mois et cinq jours; et il fut enseveli dans l'église Sainte-Sophie, à Constantinople. Il paraîtra étrange que le nom du traître apothicaire qui reçut l'épée du doge, et anéantit l'ancien gouvernement en 1796-7, fût _Dandolo_.
NOTE 8, STANCE 13.
Après la perte de la bataille de Pola, et la prise de Chioza, le 16 août 1379, par les flottes réunies des Génois et de François de Carrara, seigneur de Padoue, les Vénitiens furent réduits au dernier désespoir. Une ambassade fut envoyée aux vainqueurs avec une feuille de papier blanc, pour les prier d'imposer quelles conditions ils voudraient, et de laisser à Venise seulement son indépendance. Le prince de Padoue était porté à écouter les propositions; mais les Génois qui, après la victoire de Pola, s'étaient écriés: _À Venise! à Venise! et vive Saint-Georges!_ étaient déterminés à anéantir leurs rivaux; et Pierre Doria, leur commandant en chef, fit cette réponse aux supplians: «Sur la foi de Dieu, gentilshommes de Venise, vous n'aurez point de paix du seigneur de Padoue, ni de notre commune de Gênes, jusqu'à ce que nous ayons donné un mors à vos chevaux non-bridés qui sont sous le porche de votre évangéliste Saint-Marc. Quand nous les aurons bridés, vous aurez la paix: c'est là notre plaisir et celui de notre commune. Pour ces Génois, mes frères, que vous avez amenés avec vous pour nous les rendre, je ne veux pas les recevoir; remmenez-les, car, dans peu de jours, j'irai, moi-même, les délivrer de prison, ainsi que tous les autres[A].»
[Note A: «_Alla fe di Dio, signori Veneziani, non havrete mai pace dal Signore di Padova, nè dal nostro commune di Genova, se pri mieramente non mettemo le briglie a quelli vostri cavalli sfrenati, che sono su la Reza del vostro evangelista S.-Marco. Infrenati che gli havremo, vi faremo stare in buona pace. E questa è la intenzione nostra, et del nostro commune. Questi misi fratelli Genovesi che avete menati con voi per donarci, non li voglio; rimanetegli in dietro, perche io intendo da qui a pochi giorni venirgli a riscuoter, dalle vostre prigioni, e loro e gli altri_.»]
Dans le fait, les Génois avancèrent jusqu'à Malamocco, à cinq milles de la capitale; mais leur propre danger et l'orgueil de leurs ennemis donnèrent du courage aux Vénitiens, qui firent de prodigieux efforts et de grands sacrifices individuels, soigneusement rapportés par leurs historiens. Victor Pisani fut placé à la tête de trente-quatre galères. Les Génois furent repoussés de Malamocco, et se retirèrent à Chioza, en octobre. Mais ils menacèrent de nouveau Venise, qui fut réduite à l'extrémité. Dans ces circonstances, 1er janvier 1380, arriva Carlo Zeno qui avait été en croisière sur les côtes de Gênes avec quatorze galères. Alors les Vénitiens furent assez forts pour assiéger les Génois. Doria fut tué le 22 janvier par un boulet de pierre du poids de cent quatre-vingt-quinze livres, lancé par une bombarde nommée la Trévisane. Alors Chioza fut étroitement bloquée. Cinq mille auxiliaires, parmi lesquels se trouvaient quelques _Condottieri_ anglais, commandés par un capitaine nommé Ceccho, joignirent les Vénitiens. Les Génois à leur tour sollicitèrent des conditions; mais aucune ne fut accordée, jusqu'à la fin: ils se rendirent à discrétion; et le 24 juin 1380, le doge Contarini fit son entrée triomphale dans Chioza. Quatre mille prisonniers, dix-neuf galères, plusieurs petits navires et des barques, avec toutes leurs armes et leurs munitions, tombèrent dans les mains des vainqueurs qui, sans la réponse inexorable de Doria, auraient tristement réduit leur domination à la ville de Venise. Le détail de ces transactions se trouve dans un ouvrage intitulé: _la guerre de Chioza_, écrit par Daniel Chinazzo, qui était à Venise à cette époque[A].
[Note A: _Chronica della guerra di Chioza_, etc., script. Rer. ital., tome XV, page 699 à 804.]
NOTE 9, STANCE 14.
«_Plante le Lion_.»--C'est-à-dire le lion de Saint-Marc, étendard de la république, qui est l'origine du mot _Pantalon_--_pianta-leone_, Pantaléon--pantalon.
NOTE 10, STANCE 15.
La population de Venise, à la fin du dix-septième siècle, s'élevait à près de deux cent mille ames. Au dernier recensement, fait il y a deux ans, elle ne s'élevait à guère plus de cent trois mille, et elle diminue de jour en jour. Le commerce et les emplois du gouvernement, qui étaient la source inépuisable de la grandeur vénitienne, ont disparu.[A] Beaucoup de maisons patriciennes sont désertes, et elles disparaîtraient graduellement, si le gouvernement, alarmé par la démolition de soixante et douze d'entre elles, pendant ces dernières années, n'eût défendu expressément cette triste ressource de la pauvreté. Beaucoup de débris de la noblesse vénitienne sont maintenant dispersés et confondus avec les juifs les plus riches sur les bords de la Brenta, dont les palais sont tombés, ou tombent journellement en ruines. On connaît encore le nom de _gentil-uomo veneto_, et voilà tout. Cette noblesse n'est plus que l'ombre d'elle-même, mais elle est encore polie et aimable. On peut sûrement lui pardonner si elle regrette sa puissance, quels qu'aient été les vices de la république, et quoique le terme naturel de son existence soit regardé par les étrangers comme étant arrivé à son dernier période; un seul sentiment doit être attendu des Vénitiens. À aucune époque les sujets de la république ne furent si unanimes dans leurs résolutions de se rallier autour de l'étendard de Saint-Marc, comme lorsqu'il fut déployé dans ses derniers tems, et que la lâcheté et la trahison d'un petit nombre de patriciens qui recommandaient une neutralité fatale, furent bornées aux personnes des traîtres eux-mêmes.
[Note A: «_Nonnullorum è nobilitate immensæ sunt opes, adeo ut vix æstimari possint: id quod tribus e rebus oritur, parcimonia, commercio, atque iis emolumentis, quæ e repub. percipiunt, quæ hanc ob causam diuturna fore creditur_.» Voyez _De Principatibus Italiæ Tractatus_, édit. 1631.]
La génération actuelle ne peut penser à regretter la perte de ses anciennes formes aristocratiques, et son gouvernement trop despotique; elle ne pense qu'à son indépendance évanouie. Les Vénitiens se désolent à ce souvenir, qui leur fait suspendre pour un moment leur gaie bonne humeur. On peut dire, en se servant des paroles de l'Écriture: que Venise _meurt tous les jours_; et sa décadence est si générale et si visible qu'elle attriste même l'étranger, inaccoutumé à voir une nation tout entière expirant comme si elle était devant ses yeux. Une création si artificielle, ayant perdu le principe qui lui avait donné la vie et qui soutenait son existence, devait tomber pièces par pièces et s'évanouir plus promptement qu'elle ne s'était élevée. L'horreur de l'esclavage qui entraîna les Vénitiens sur les mers, les a forcés, depuis leur malheur, à chercher une autre patrie, où ils se trouvent au moins confondus dans la foule d'êtres dépendans; et ils ne présentent pas le spectacle humiliant d'une nation entière chargée de chaînes récentes. Leur vivacité, leur affabilité, et cette heureuse indifférence, que peut seule donner la constitution du tempérament, car la philosophie y aspire en vain, n'ont point succombé sous les événemens. Mais beaucoup de particularités de costumes et de manières se sont perdues par degrés, et les nobles, avec cet orgueil commun à tous les Italiens qui ont été maîtres, n'ont pas pensé à parer leur insuffisance. Cette splendeur qui était une preuve et une partie de leur pouvoir, ils n'ont pas voulu la dégrader sous les chaînes de leur servitude. Ils se sont retirés des palais qu'ils occupaient sous les yeux de leurs concitoyens; leur continuation d'y séjourner aurait été une marque d'adhésion et une insulte à ceux qui ont souffert pour les malheurs communs. Ceux-là qui sont restés dans la capitale dégradée peuvent être plutôt regardés comme fréquentant les lieux de leur puissance évanouie que vivant parmi eux. La pensée: _qui opprime et qui est opprimé_? fera naître difficilement un commentaire dans l'esprit de celui qui est nationalement l'ami et l'allié du vainqueur. On peut cependant accorder qu'à ceux qui désirent recouvrer leur indépendance, quelques-uns de leurs maîtres doivent être un objet de haine, et on peut prédire avec certitude que cette aversion sans profit ne cessera pas avant que Venise ait disparu sous le limon de ses canaux comblés.
NOTE 11, STANCE 16.
L'histoire est racontée dans la vie de Nicias par Plutarque.
NOTE 12, STANCE 18.
_Venise sauvée_, les _Mystères d'Udolphe_, l'_Ombre du Devin_, l'_Arménien_, _le Marchand de Venise_, _Othello_.
NOTE 13, STANCE 20.
_Tannen_, est le pluriel de _tanne_, espèce de sapin particulier aux Alpes, qui ne croît seulement que sur des rochers, où se trouve à peine assez de terre pour alimenter ses racines. Il s'élève dans ces lieux à une plus grande hauteur qu'aucun autre arbre de montagne.
NOTE 14, STANCE 28.
La description ci-dessus pourra sembler fantastique ou exagérée à ceux qui n'ont jamais vu un ciel oriental ou italien. Cependant ce n'est qu'une peinture exacte et à peine suffisante d'une soirée du mois d'août (dix-huitième jour), telle que je l'ai contemplée sur les bords de la Brenta, près de la Mira, dans une de mes nombreuses courses à cheval.
NOTE 15, STANCE 30.
Grâce au génie critique d'un Écossais, nous connaissons aussi peu Laure que jamais[A]. Les découvertes de l'abbé de Sade, ses triomphes, ses plaisanteries ne peuvent instruire ou amuser plus long-tems[B]. Nous ne devons pas croire cependant que ces mémoires sont autant un roman que _Bélisaire_ ou _les Incas_, quoiqu'un grand nom, le docteur Beattie, nous l'assure positivement, mais c'est une faible autorité[C]. Le _travail_ de l'abbé de Sade n'a pas été infructueux: toutefois son _amour_, comme beaucoup d'autres passions, l'a rendu ridicule[D]. L'hypothèse qui renversait les querelles italiennes élevées à ce sujet, et entraînait des critiques moins intéressés dans son mouvement, est détruite elle-même. Nous avons une autre preuve que nous ne pouvons jamais être sûrs que le paradoxe le plus bizarre, et par conséquent ayant l'air le plus agréable et le plus authentique, ne cédera pas la place à l'ancien préjugé rétabli.
[Note A: Voyez un _Essai historique et critique sur la vie et le caractère de Pétrarque_, et une _Dissertation sur une hypothèse historique de l'abbé de Sade_. Le premier parut vers l'année 1784; l'autre est insérée dans le quatrième volume des _Transactions_ de la Société royale d'Édimbourg, et ces deux ouvrages ont été réunis dans un volume publié sous le premier titre, par Ballantyne, en 1810.]
[Note B: _Mémoires pour la vie de Pétrarque_.]
[Note C: _Vie de Beattie_, par sir W. Forbes, tome II, page 106.]
[Note D: Gibbon appelait ces Mémoires _un travail d'amour_ (Voyez _Décadence et chute_, etc., chap. 70, note 1).]
Il semble d'abord que Laure naquit, vécut, mourut et fut ensevelie, non à Avignon, mais dans la campagne. Les sources de la Sorgue, les buissons de Cabrières peuvent ressaisir leurs prétentions; et _de la Bastie_ si conspué peut être consulté avec complaisance. L'hypothèse de l'abbé n'a pas de meilleurs soutiens que le sonnet en parchemin et la médaille trouvée sur le squelette de la femme de Hugues de Sade, et la note manuscrite du Virgile de Pétrarque maintenant dans la bibliothèque ambroisienne. Si ces preuves étaient incontestables, la poésie eût été écrite, la médaille composée, fondue et déposée dans l'espace de douze heures, et ces devoirs délibérés auraient été remplis auprès du cadavre d'une personne morte de la peste, et qui fut enterrée le jour même de sa mort. C'est pourquoi ces documens sont trop décisifs: ils prouvent, non le fait, mais la supercherie. Le sonnet ou la note du Virgile ne peuvent être qu'une falsification. L'abbé les cite tous les deux comme incontestablement authentiques et vrais; la conséquence est inévitable,--ils sont tous deux évidemment faux[A].
[Note A: Le sonnet avait déjà éveillé les soupçons de M. Horace Valpole. Voyez sa lettre à Wharton, en 1763.]
Secondement, Laure ne fut jamais mariée; elle fut plutôt une fière et hautaine pucelle que cette _tendre et sage_ épouse qui honora Avignon en faisant de cette ville le théâtre d'une honnête passion à la française, et qui joua, pendant vingt et un ans, par son _petit manége_ de faveurs alternatives et de refus ménagés[A], le premier poète de son siècle. Il eût été trop injuste, il est vrai, de rendre une femme responsable de onze enfans, sur la foi d'une abréviation mal interprétée et par la décision d'un libraire[B]. Il est toutefois satisfaisant de penser que l'amour de Pétrarque ne fut pas platonique. Le bonheur qu'il désirait si vivement de posséder une seule fois, pendant un seul moment, n'était sûrement pas une jouissance de l'ame[C], et on pourrait peut-être découvrir dans six endroits au moins de ses sonnets quelque chose de vraiment réel comme un projet de mariage avec une personne qu'il nomme une nymphe aérienne[D]. L'amour de Pétrarque n'était ni platonique, ni poétique, et si dans un passage de ses œuvres il le nomme _amore veementissimo ma unico ed onesto_, il avoue, dans une lettre à un ami, que cet amour était criminel et pervers, qu'il l'absorbait entièrement, et que son cœur en était déchiré[E].
[Note A: «Par ce petit manége, cette alternative de faveurs et de rigueurs bien ménagée, une femme tendre et sage amuse, pendant vingt et un ans, le plus grand poète de son siècle, sans faire la moindre brèche à son honneur.» _Mémoires pour la vie de Pétrarque_, Préface aux Français. L'éditeur italien de l'édition de Londres de Pétrarque, qui a traduit lord Woodhouselee, rend la _femme tendre et sage_, par: _raffinata civetta. Riflessioni intorno a madonna Laura_, page 234, vol. III, édit. 1811.]
[Note B: Dans un dialogue avec saint Augustin, Pétrarque a peint Laure comme ayant un corps épuisé par de nombreuses _ptubs_. Les anciens éditeurs lisaient et imprimaient _perturbationibus_; mais M. Caperonier, libraire du roi de France en 1762, qui vit le MS. dans la bibliothèque de Paris, affirme que: _on lit et qu'on doit lire_, partubus exhaustum. De Sade joignit les noms de MM. Boudot et Béjot à celui de M. Caperonier, et dans tout le cours de cette discussion sur le _ptubs_ il se montra lui-même un pied-plat littéraire. Voyez _Riflessioni_, etc., p. 267. Thomas d'Aquin est appelé en témoignage pour savoir si la maîtresse de Pétrarque fut une _chaste_ vierge, ou une _continente_ épouse.]
[Note C:
_Pigmalion, quanto lodar ti dei Dell' imagine tua, se mille volte N' avesti quel ch' i' sol una vorrei!_
_Sonetto_ 58. _Quando giunse a Simon l' alto concetto_. _Le Rime_, etc., part. I, page 189, éd. Ven. 1756.]
[Note D: Voyez _Riflessioni_, etc., page 291.]
[Note E: _Quella rea e perversa passione chesolo tutto mi occupava e mi regnava nel cuore_.]
Cependant, dans cette circonstance, il fut, peut-être, alarmé de la criminalité de ses désirs; car l'abbé de Sade, lui-même, qui certainement n'aurait pas été si scrupuleux, ni si délicat, s'il avait pu prouver sa descendance de Pétrarque et de Laure, est forcé à défendre courageusement sa vertueuse aïeule. Pour tout ce qui concerne le poète, nous n'avons aucun garant de son innocence, excepté, peut-être, la constance de sa passion. Il nous assure, dans son Épître à la Postérité, que, arrivé à sa quarantième année, il avait non-seulement en horreur toute _irrégularité_[A], mais qu'il ne s'en rappelait aucune. Et cependant la naissance de sa fille naturelle ne peut être assignée à un terme au-delà de sa trente-neuvième année. La mémoire ou la moralité du poète ont dû faillir quand il oublie cette chute (_slip_[B]). Le plus faible argument en faveur de la pureté de cet amour a été tiré de sa durée, parce qu'il a survécu à l'objet de sa passion. La réflexion de M. de La Bastie: _Que la vertu seule est capable de produire des impressions que la mort ne peut effacer_, est une de celles que tout le monde applaudit, et que chacun trouve fausse, du moment où il examine son propre cœur, ou les souvenirs des sentimens humains[C]. De tels apophthegmes ne peuvent rien pour Pétrarque, ou pour la cause de la morale, excepté auprès des esprits faibles ou jeunes. Celui qui a fait le moindre chemin au-delà de l'ignorance et de sa minorité, ne peut être édifié que de la seule vérité. Ce que l'on appelle venger l'honneur d'un individu ou d'une nation, est ce qu'il y a de plus futile, de plus ennuyeux, et de moins instructif parmi tous les écrits, quoique ce genre d'ouvrage rencontre toujours plus d'applaudissemens qu'une critique sage et éclairée, attribuée au malin désir de réduire un grand homme aux proportions communes de l'humanité. Après tout, il n'est pas invraisemblable que notre historien ait eu de bonnes raisons pour soutenir son hypothèse favorite, qui rassure l'auteur, bien qu'elle sauve difficilement l'honneur de la maîtresse encore inconnue de Pétrarque[D].
[Note A: _Azion disonesta_ sont ses propres termes.]
[Note B: _A questa confessionne cosi sincera diede forse occasione una nuova_ caduta _ch' ei fece_. Tiraboschi, _Storia_, etc., tome V, lib. IV, part. II, page 492.]
[Note C: «Il n'y a que la vertu seule qui soit capable de produire des impressions que la mort n'efface pas.» M. de Bimard, baron de La Bastie, dans les _Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres_, pour 1740 et 1751. Voyez aussi _Riflessioni_, etc., page 295.]
[Note D: «Et si la vertu ou la sagesse de Laure fut inexorable, il jouit, et il put s'enorgueillir de la jouissance de la nymphe de la poésie.» Gibbon, _Décadence et chute_, etc., ch. 70, page 327, vol. XII, in-8º. Peut-être le _si_ (_if_) doit ici s'entendre par _quoique_ (_although_).]
NOTE 16, STANCE 31.
Pétrarque se retira à Arquà immédiatement après son retour de Rome, où il ne put parvenir à voir Urbain V, l'année 1370; et, à l'exception du célèbre voyage qu'il fit à Venise, accompagné de Francesco Novello da Carrara, il paraît avoir passé les quatre dernières années de sa vie dans cette charmante solitude et à Padoue: car, pendant les quatre mois qui précédèrent sa mort, il fut dans un état continuel de langueur, et le matin du 19 juillet de l'année 1374, il fut trouvé mort sur sa chaise de bibliothèque, la tête appuyée sur un livre. On montre encore la chaise parmi les monumens précieux d'Arquà; et, d'après la vénération non interrompue qui a été attachée aux choses relatives à ce grand homme depuis le moment de sa mort jusqu'à nos jours, on peut croire qu'elles possèdent un plus haut degré d'authenticité que les monumens shakspeariens de Stratford sur l'Arvon.
Arquà (car la dernière syllabe est accentuée dans la prononciation) est à douze milles de Padoue, et à environ trois milles sur la droite de la grande route de Rovigo, au sein des collines Euganéennes. Après une marche de vingt minutes, à travers une prairie unie et boisée, vous arrivez à un petit lac bleu, limpide, mais très-profond, et au pied d'une succession de monticules et de collines couverts de vignes et de vergers, ornés de sapins et de grenadiers, et de toutes sortes d'arbres à fruits. Des bords du lac la route serpente entre les collines, et l'église d'Arquà se découvre bientôt à travers un défilé que forment deux rochers élevés vis-à-vis l'un de l'autre, et qui ceignent presque entièrement le village. Les maisons sont dispersées à quelque distance sur les penchans de ces sommités, et celle du poète est située sur une petite élévation qui domine deux descentes, et d'où l'on a la vue non-seulement des jardins verdoyans qui couvrent les vallons immédiatement au-dessous, mais encore des vastes plaines au-dessus desquelles de petits bois de mûriers et de saules forment une masse sombre épaissie par des festons de vignes, des cyprès; et, dans le lointain, on aperçoit les clochers de plusieurs villes. Ces plaines s'étendent jusqu'aux embouchures du Pô et aux rivages de l'Adriatique. Le climat de ces collines volcaniques est très-chaud, et les vendanges commencent plus tôt que dans les plaines de Padoue. Pétrarque est déposé, on ne pas dire enseveli dans un sarcophage de marbre rouge soutenu par quatre pilastres portés sur une base élevée qui empêche de confondre cette tombe avec les autres. Ce sarcophage isolé est très-apparent, mais il sera bientôt caché par quatre lauriers plantés récemment. La fontaine de Pétrarque, car ici tout porte son nom, jaillit et coule sous une voûte artificielle, un peu au-dessous de l'église; elle est très-abondante, même dans la plus aride saison, de cette eau salutaire qui faisait l'ancienne richesse des collines Euganéennes. Elle serait plus attrayante, si elle n'était pas, dans quelques saisons, couverte de frelons et de guêpes. Aucune autre analogie ne pourrait assimiler les tombes de Pétrarque et d'Archiloque. Les révolutions des siècles ont épargné ces vallées solitaires, et la seule violation qu'aient soufferte les cendres de Pétrarque fut occasionée, non par la haine, mais par la vénération. Une tentative a été faite pour dérober le trésor du sarcophage, et un Florentin parvint à en enlever un bras à travers une fente qui se voit encore aujourd'hui. L'outrage n'a pas été oublié, il a servi à identifier le poète avec le pays qui le vit naître, mais où il ne voulut pas vivre. Un jeune paysan d'Aquila, à qui on demandait ce qu'était Pétrarque, répondit que tous les habitans du village connaissaient tout ce qui le concernait, mais que lui savait seulement que c'était un Florentin.
M. Forsyth[A] n'a pas été tout-à-fait exact quand il a dit que Pétrarque n'était jamais retourné en Toscane depuis qu'il l'avait quittée étant encore enfant. Il paraît qu'il passa par Florence dans son voyage de Parme à Rome, et à son retour, l'année 1350, et qu'il y séjourna assez long-tems pour faire connaissance avec les habitans les plus distingués. Un gentilhomme florentin, honteux de l'aversion du poète pour sa terre natale, s'empressa de détruire cette impression commune et défavorable, dans l'esprit de notre illustre voyageur, qu'il connaissait et qu'il respectait pour sa capacité extraordinaire, son érudition étendue, et son goût raffiné, réunis à cette simplicité de manières engageante qui a été si souvent reconnue comme la marque la plus sûre (quoiqu'elle ne soit certainement pas indispensable) d'un génie supérieur.
[Note A: _Remarques_, etc., _sûr l'Italie_, page 95, note, 2e édit.]
Chaque pas de l'amant de Laure a été recherché et rappelé avec beaucoup de soins. On montre à Venise la maison dans laquelle il demeura. Les habitans d'Arezzo, afin de décider l'ancienne controverse entre leur ville et leurs voisins d'Ancise où Pétrarque fut porté à l'âge de sept mois, et où il resta jusqu'à sa septième année, ont indiqué par une longue inscription le lieu où naquit leur célèbre concitoyen. Une table de marbre lui a été érigée à Parme, dans la chapelle de Sainte-Agathe, à la cathédrale[A], parce qu'il était archidiacre de ce chapitre, et il ne fut pas enterré dans leur église à cause seulement de sa mort _étrangère_. Une autre table qui porte son buste lui a été érigée à Pavie, parce qu'il avait passé l'automne de 1368 dans cette cité, avec son gendre Brossano. La condition politique qui a pour long-tems éloigné les Italiens de la critique des vivans, a concentré leur attention sur l'illustration des morts.
[Note A: Voici l'épigraphe qu'elle porte:
D. O. M. francisco Petrarchæ, Parmensi archidiacono, parentibus præclaris, genere perantiquo, ethices christianæ scriptori eximio, romanæ linguæ restitutori, etruscæ principi, Africæ ob carmen hac in urbe peractum regibus accito. S. P. Q. R. laurea donato; tanti viri juvenilium juvenis, senilium senex studiosissimus comes Nicolaus canonicus Cicognarus, marmorea proxima ara excitata, ibique condito divæ Januariæ cruento corpore, H. M. P. suffectum sed infra meritum Francisci sepulcro, summa hac in æde efferri mandantis, si Parmæ occumberet, extera morte heu nobis erepti. ]
NOTE 17, STANCE 34.
La lutte est aussi vraisemblable avec les démons qu'avec nos meilleures pensées. Satan choisit le désert pour tenter notre Sauveur. Et notre pur Jean Locke préférait la présence d'un enfant à une complète solitude.
NOTE 18, STANCE 38.
Peut-être le passage dans lequel Boileau déprécie le Tasse pourrait servir comme beaucoup d'autres à justifier l'opinion émise sur l'harmonie des vers français.
À Malherbe, à Racan, préférer Théophile, Et le clinquant du Tasse à tout l'or de Virgile.
(_Satire IX_, vers 176-7.)
Le biographe Sérassi[A], plein de tendresse pour le poète italien et pour le poète français, s'empresse d'observer que le satirique rétracta ou désavoua sa censure, et qu'il reconnut ensuite l'auteur de la _Jérusalem_ comme un _génie sublime, vaste, et heureusement né pour les plus grands élans de poésie_. Nous ajouterons que la rétractation est bien loin d'être satisfaisante, si nous en croyons l'anecdote rapportée par d'Olivet[B]. La sentence prononcée contre lui par le père Bouhours[C], n'est rappelée que pour confondre le critique, dont l'Italien Sérassi ne cherche point à découvrir la _palinodie_, qu'il n'aurait peut-être pas admise. Quant à l'opposition que la _Jérusalem_ rencontra dans l'académie de la Crusca, qui déclara le Tasse incapable de toute concurrence avec l'Arioste, en le plaçant au-dessous de Boïardo et de Pulci, la honte de cette opposition doit rester, en quelque sorte, à Alphonse et à la cour de Ferrare. Car Léonard Salviati, qui fut la principale et presque la seule cause de cette attaque, fut, sans aucun doute[D], influencé par l'espoir d'acquérir la faveur de la maison d'Est; but qu'il croyait atteindre en exaltant la réputation d'un jeune poète, aux dépens d'un rival, alors _prisonnier d'état_. Les espérances et les efforts de Salviati doivent servir à nous faire connaître l'opinion contemporaine comme la nature de l'emprisonnement du poète, et à combler la mesure de notre indignation envers le tyran geolier[E]. Dans le fait, l'antagoniste du Tasse ne fut point désappointé dans le succès qu'eut sa critique; il fut appelé à la cour de Ferrare, où, après s'être efforcé d'augmenter ses titres à la faveur, par des panégyriques de la famille de son souverain[F], il fut, à son tour, abandonné, et il mourut dans la misère. L'opposition des académiciens de la Crusca cessa six ans après le commencement de la controverse; et si l'académie dut son premier renom à son début, par un semblable paradoxe[G], il est probable que, d'un autre côté, le soin de sa réputation adoucit plutôt qu'il n'aggrava l'emprisonnement du poète outragé. La défense de son père et la sienne, car ils étaient tous les deux compris dans la censure de Salviati, employa un grand nombre de ses heures solitaires; et le prisonnier aurait été peu embarrassé de réfuter des accusations où, parmi d'autres délits, il était accusé d'avoir, par une jalouse envie, négligé de faire mention de la coupole de Sainte-Marie-del-Fiore, à Florence, dans sa comparaison entre la France et l'Italie[H]. Le dernier biographe de l'Arioste semble vouloir renouveler la controverse, en mettant en doute le jugement que le Tasse avait porté sur lui-même[I], cité dans sa vie, par Sérassi. Mais Tiraboschi avait déjà fait justice de cette rivalité[J], en montrant qu'entre le Tasse et l'Arioste il n'était pas question de similitude, mais de préférence.
[Note A: _La Vita del Tasso_, lib. 3, page 284, édit. Bergamo, 1790.]
[Note B: _Histoire de l'Académie Françoise_, depuis 1652 jusqu'à 1700, par l'abbé d'Olivet, page 181, édition d'Amsterdam, 1730. «Mais ensuite, venant à l'usage qu'il a fait de ses talens, j'aurais montré que le bon sens n'est pas toujours ce qui domine chez lui.» Page 182. Boileau disait qu'il n'avait pas changé d'opinion: «J'en ai si peu changé, dit-il, etc.,» page 181.]
[Note C: _La manière de bien penser dans les ouvrages d'esprit_, second dialogue, page 189, édit. 1692. Philanthes est pour le Tasse, et il dit: «De tous les beaux esprits que l'Italie a portés, le Tasse est peut-être celui qui pense le plus noblement.» Mais Bouhours semble parler dans Eudoxe, qui finit par cette absurde comparaison: «Faites valoir le Tasse tant qu'il vous plaira, je m'en tiens pour moi à Virgile, etc.» _Ibid._, page 102.]
[Note D: _La Vita_, etc., lib. 3, page 90, tome 2.]
[Note E: Pour avoir une preuve plus convaincante et plus décisive que le Tasse ne fut rien moins qu'un _prisonnier d'état_, le lecteur est renvoyé aux _Historical illustrations_ of the _IV canto_ of _Childe Harold_, page 5 et suivantes.]
[Note F: _Orazioni funebri... Delle lodi di Don Luigi cardinal d' Este, delle Lodi di Donno Alfonso d' Este_. Voyez _la Vita_, lib. 3, page 117.]
[Note G: Il fut posé en 1582, et la réponse de la Crusca au _Caraffa_, ou à l'_Epica poesia_ de Pellegrino, fut publiée en 1584.]
[Note H: _Cotanto potè sempre in lui il veleno della sua pessima volontà contro alla nazione fiorentina. La Vita_, lib. 3, pages 96-98, tome 2.]
[Note I: _La Vita di M. L. Ariosto, scritta dall' Abate Girolamo Baruffaldi giuniore_, etc., Ferrara, 1807, lib. 3, page 262. Voyez les _Historical illustrations_, page 26.]
[Note J: _Storia della lett._, etc., lib. 3, tome 7.]
NOTE 19, STANCE 41.
Avant que les restes de l'Arioste eussent été transportés de l'église des Bénédictins à la bibliothèque de Ferrare, son buste, qui surmontait la tombe, fut frappé par la foudre, et une couronne de bronze fut fondue. L'événement a été rapporté par un écrivain du dernier siècle[A]. La translation de ces cendres sacrées, le 6 juin 1801, fut un des plus brillans spectacles de l'éphémère république italienne; et pour consacrer le souvenir de cette cérémonie, on ressuscita les _Intrepidi_, si fameux autrefois, et ils furent réorganisés en académie ariostéenne. La grande place publique, à travers laquelle passa la procession, fut alors pour la première fois appelée Place de l'Arioste. L'auteur d'_Orlando_ est jalousement nommé l'Homère, non de l'Italie, mais de Ferrare[B]. La mère d'Arioste était de Reggio, et la maison dans laquelle il naquit est soigneusement distinguée par une plaque de marbre avec cette inscription: _Qui nacque Ludovico Ariosto il giorno 8 di settembre dell' anno_ 1474. Mais les Ferrarais font peu de cas du hasard qui fit naître leur poète loin d'eux et ils le réclament comme leur appartenant exclusivement. Ils possèdent ses ossemens; ils montrent son fauteuil, son écritoire et ses autographes.
[Note A: _Mi raccontarono que' monaci, ch' essendo cadulo un fulmine nella loro chiesa, schiantò esso dalle tempie la corona di lauro a quell' immortale poeta_. Op. di Bianconi, vol. 3, page 176, édit. Milano, 1802; _Lettera al signor Guido Savini Arcifisio critico, sull' indole di un fulmine caduto in Dresda l' anno_ 1759.]
[Note B: _Appassionato ammiratòre ed invitto apologista dell' Omero Ferrarese_. Ce titre fut d'abord donné par le Tasse, et il est cité dans la confusion des _Tassisti_, lib. 3, pages 262-265. _La Vita di M. L. Ariosto_, etc.]
..........Hic illius arma, Hic currus fuit...........
La maison où il vécut, la chambre où il mourut, sont désignées par son propre monument que l'on y a replacé[A] et par une inscription récente. Les Ferrarais sont très-jaloux de leurs droits depuis que l'animosité de Denina, née d'une cause que leurs apologistes font entendre mystérieusement ne leur être pas inconnue, s'est hasardée à rabaisser leur sol et leur climat jusqu'à l'incapacité béotienne, pour toutes les productions de l'esprit. Un volume in-4º a été mis au jour pour repousser l'injure, et ce supplément aux _Mémoires de Barotti sur les illustres Ferrarais_ a été considéré comme une réponse triomphante au _quadro storico statistico dell' alta ltalia_.
[Note A:
_Parva, sed apta mihi, sed nulli obnoxia, sed non Sordida, parta meo sed tamenæ ære domus_.
NOTE 20, STANCE 41.
L'aigle, le veau marin, le laurier[A] et la vigne blanche[B] étaient comptés au nombre des plus sûrs préservatifs contre la foudre: Jupiter choisit le premier, Auguste César le second[C], et Tibère ne manquait jamais de porter une couronne du troisième quand le ciel menaçait d'un orage[D]. Ces superstitions ne doivent pas exciter le rire dans un pays où les propriétés magiques de la baguette de coudrier n'ont pas encore perdu tout leur crédit; et peut-être le lecteur ne sera pas beaucoup surpris de trouver qu'un commentateur de Suétone ait pris gravement sur lui de désapprouver les vertus imputées à la couronne de Tibère, en rappelant que, peu d'années avant la rédaction de son commentaire, un laurier fut frappé à Rome par la foudre[E].
[Note A: _Aquila, vitutus marinus, et laurus, fulmine non ferinatur_. Pline, _Nat. Hist._, lib. 2, cap. 55.]
[Note B: _Columella_, lib. 10.]
[Note C: Suétone, _in Vit. August._, cap. 90.]
[Note D: _Id., in Vit. Tiberii_, cap. 69.]
[Note E: Note 2, page 409, édit. Lugd. Batav., 1667.]
NOTE 21, STANCE 41.
Le lac Curtien et le figuier Ruminal du forum, ayant été frappés par la foudre, furent regardés comme sacrés, et le souvenir de cet événement fut conservé par un _puteal_ ou autel ressemblant à la bouche d'un puits, avec une petite chapelle couvrant la cavité supposée faite par le tonnerre. Les corps endommagés et les personnes frappées à mort étaient regardés comme incorruptibles[A]; et une fulguration qui ne causait point la mort conférait une dignité perpétuelle à la personne ainsi distinguée par le ciel[B].
[Note A: _Vide_ J.C. Bullenger, _de Terræ motu et fulminibus_, lib. 5, cap. 11.]
[Note B: Οὺδεἰς κεραυνωθεὶς ἄτιμος ἔστὶ, οθεν καὶ ὡς θεὸς τιμᾶται. _Plut. Symp. Vide_ J.C. Bullenger, _ut suprà_.]
Ceux qui étaient tués par la foudre étaient enveloppés dans un linceul blanc, et ensevelis où ils avaient été frappés. Cette superstition n'était point bornée aux adorateurs de Jupiter; les Lombards croyaient aux augures fournis par la foudre, et un prêtre chrétien avoue que, par une science diabolique pour interpréter le tonnerre, un devin prédit à Agilulf, duc de Turin, un événement qui arriva et lui donna une reine et une couronne[A]. Il y avait cependant quelque chose d'équivoque dans ce signe, que les anciens habitans de Rome ne regardaient pas toujours comme propice; et comme les terreurs durent vraisemblablement plus que les consolations de la superstition, il n'est pas étonnant que les Romains du siècle de Léon X aient été si effrayés de quelques orages mal interprétés, au point d'implorer les exhortations d'un savant qui étala toute sa science sur le tonnerre et la foudre pour prouver que ce présage était favorable; en commençant par le coup qui frappa les murs de Velitra, et finissant par celui qui serpenta sur une porte de Florence, et qui prédit le pontificat d'un de ses citoyens[B].
[Note A: _Pauli Diaconi, de gestis Longobard._, lib. 3, cap. 14, fº 15, édit. Taurin., 1527.]
[Note B: J.P. Valeriani, _de fulminum significationibus declamatio, ap. Grœv. Ant. Rom._, tome 5, page 593. La déclamation est adressée à Julien de Médicis.]
NOTE 22, STANCE 42.
Les deux stances 42 et 43 sont, à l'exception d'une ligne ou deux, la traduction du fameux sonnet de Filicaïa:
_Italia! Italia! o tu cui feo la sorte_, etc.
NOTE 23, STANCE 44.
La célèbre lettre de Servius Sulpicius à Cicéron sur la mort de sa fille, contient la description aussi exacte encore aujourd'hui qu'elle l'était alors, d'une route que j'ai souvent suivie en Grèce, par mer et par terre, dans différens voyages.
«En revenant d'Asie, comme je voguais d'Égine vers Mégare, je commençai à contempler l'aspect des contrées qui m'environnaient: Égine était derrière, et Mégare devant moi; le Pirée à ma droite, Corinthe à ma gauche: toutes villes autrefois fameuses et florissantes, maintenant renversées et ensevelies dans leurs ruines. À cette vue je ne pus m'empêcher de réfléchir sur moi-même. Hélas! comment, pauvres mortels que nous sommes, nous affligeons-nous si vivement lorsqu'il arrive qu'un de nos amis vient à mourir; nous, dont la vie est cependant si courte, tandis que les squelettes de tant de nobles cités frappent ici en même tems mes regards[A]?»
[Note A: Docteur Middleton: _History of the life of M. Tullius Cicero_, section 7, page 371, vol. 2.]
NOTE 24, STANCE 46.
C'est le Poggio qui, contemplant la dégradation de Rome du haut du Capitole, laissa échapper cette exclamation: _Ut nunc omni decore nudata, prostrata jacet, instar gigantei cadaveris corrupti atque undique exesi_[A].
[Note A: _De fortunœ varietate urbis Romœ et de ruinis ejusdem descriptio, ap._ Sulengre, _Thesaur._, tome I, page 501.]
NOTE 25, STANCE 49.
La vue de la Vénus de Médicis rappelle spontanément les vers des _Saisons_, et la comparaison de l'objet avec la description prouve, non-seulement l'exactitude du portrait, mais encore la tournure particulière de pensée, et, si on peut parler ainsi, l'imagination sexuelle du poète descriptif. On peut déduire la même conséquence d'une autre pensée dans le même épisode de Médora; car les notions qu'avait Thompson des priviléges de l'amour favorisé devaient être tout-à-fait primitives, ou plutôt elles manquaient de délicatesse quand il fait dire par la nymphe reconnaissante, à son discret Damon, que dans un moment plus heureux il pourra peut-être devenir son compagnon de bain:
_The time may come you need not fly_.
Le tems pourra arriver où vous ne serez pas obligé de fuir.
Le lecteur se rappellera l'anecdote rapportée dans la vie du Dr. Johnson. Nous ne quitterons pas la galerie florentine sans parler du _Rémouleur_. Il paraît étrange que le caractère de cette statue, objet de tant de disputes, n'ait pas encore été décidé, au moins dans l'esprit de quiconque a vu un sarcophage dans le vestibule de la basilique de Saint-Paul, en dehors des murs de Rome, où tout le groupe de la fable de Marsyas se voit passablement conservé; l'esclave Scythe aiguisant le couteau est représenté exactement dans la même position que ce célèbre chef-d'œuvre. L'esclave n'est pas nu; mais il est plus facile de se débarrasser de cette difficulté que de prendre le couteau tenu dans la main de la statue de Florence, pour un instrument à raser; ce qui pourrait être, si, comme Lanzi le suppose, l'individu n'était autre que le barbier de Jules César. Winkelmann, expliquant un bas-relief du même sujet, suit l'opinion de Léonard Agostini, et son autorité peut avoir été regardée comme concluante, quand même la ressemblance ne frapperait pas l'observateur le moins attentif[A].
[Note A: Voyez Monime, _Ant. ined._, par. 1, cap. 27, page 50, et _Storia dell' arti_, etc., lib. 11, cap. 1, tome 2, page 314.
(_Note de Lord Byron_.)]
Parmi les bronzes de la même collection, on voit encore la tablette qui porte l'inscription copiée et commentée par Gibbon[A]. Notre historien trouva quelques difficultés, mais il n'abandonna pas son explication: il dut être affligé d'apprendre que son savoir critique avait été renversé par une inscription maintenant généralement reconnue pour être une supercherie.
[Note A: _Nomina, gentesgue antiquœ Italiœ_, page 204, édit. in 8º.]
NOTE 26, STANCE 51.
Ὀφθαλμοὐς ἐστιᾶν ..._Atque oculos pascut uterque suos._
Ovid. _Amor. lib._ 2.
NOTE 27, STANCE 54.
Ce nom rappellera le souvenir, non-seulement de ceux-là dont les tombeaux ont fait de _Santa-Croce_ le centre d'un pélerinage, la Mecque de l'Italie, mais encore de celle dont l'éloquence était consacrée à ces cendres illustres, et dont la voix est aussi muette maintenant que ceux qu'elle chanta. Corinne n'est plus, et, avec elle, doivent expirer la crainte, la flatterie et l'envie, qui jetèrent un nuage trop brillant ou trop sombre devant la marche du génie, et l'ont empêché de profiter des avertissement d'une critique désintéressée. Les portraits que l'on a faits d'elle sont flattés ou défigurés, selon que l'amitié ou l'envie tenait le pinceau: il est difficile d'obtenir un portrait fidèle de ses contemporains. Il est probable que la voix de ceux qui lui ont survécu ne pourra pas apprécier à sa juste valeur la singulière capacité de cette femme célèbre. La galanterie, l'amour du merveilleux, et l'espoir d'être associé à une renommée qui émousse le tranchant de la critique, doivent cesser d'exister.--Les morts n'ont pas de sexe; ils ne peuvent nous étonner par aucun miracle nouveau, ils ne peuvent conférer aucun privilége; Corinne a cessé d'être une femme:--elle est simplement auteur; et l'on peut prévoir que bien des critiques se soulageront de leur complaisance passée, par une sévérité à laquelle l'extravagance de leurs premiers éloges pourrait peut-être donner la couleur de la vérité. La postérité la plus reculée (car elle parviendra à cette postérité-là) aura à prononcer sur ses différentes productions; et plus l'horizon à travers lequel on verra ses ouvrages sera éloigné, plus l'examen sera minutieux, et plus la justice de la décision sera certaine. Elle commencera cette existence dans laquelle les grands écrivains de tous les âges et de toutes les nations sont, comme ils le furent autrefois, associés dans un monde qui leur est propre, et, de cette sphère supérieure, répandent leur éternelle influence pour servir de guide et de consolation à l'humanité. Mais l'individu disparaîtra graduellement à mesure que l'auteur se fera mieux distinguer: c'est pourquoi quelques-unes des personnes que les charmes d'un esprit naturel, d'une agréable hospitalité, attiraient dans les cercles privilégiés de Coppet, soustrairont à l'oubli ces vertus qui, bien que l'on dise qu'elles aiment l'ombre, sont, dans le fait, plus souvent refroidies qu'excitées par les soins domestiques de la vie privée. Il se trouvera quelqu'un pour peindre ces grâces inaffectées dont elle ornait ses relations de parenté, devoirs dont l'accomplissement se découvre plutôt dans les secrets intérieurs, qu'il ne se distingue dans ces relations publiques de familles, et il exige par cela même toute la délicatesse d'un attachement véritable pour se qualifier aux yeux d'un spectateur indifférent. Il se trouvera quelqu'un non pas pour célébrer, mais pour décrire l'aimable maîtresse d'une maison toujours ouverte à l'hospitalité, le centre d'une société toujours variée et toujours agréable; et dont celle qui la réunissait, dépouillée de l'ambition et de l'artifice des publiques rivalités, ne brillait que pour animer davantage la société qui l'entourait. La mère tendrement affectionnée et tendrement aimée; l'amie d'une générosité sans bornes, mais toujours éclairée; la patronne charitable de tous les malheureux ne peut être oubliée par ceux qu'elle a aimés, protégés et nourris. Sa perte sera le mieux sentie là où elle était le mieux connue; et qu'il soit permis à un étranger d'unir ses regrets désintéressés à la douleur de ses nombreux amis, et de ceux encore plus nombreux qui reçurent ses bienfaits. Au milieu des scènes sublimes du lac Léman la plus grande satisfaction qu'il éprouva fut de pouvoir admirer les belles et engageantes qualités de l'incomparable Corinne.
NOTE 28, STANCE 54.
Alfieri est le grand nom de ce siècle. Les Italiens, sans attendre des centaines d'années, le considèrent comme un _poète sanctionné par la loi_ (a poet good in law). Sa mémoire leur est encore plus chère parce qu'il est le poète de la liberté, et parce que ses tragédies ne peuvent recevoir de protection d'aucun de leurs souverains. Très-peu d'entre elles sont autorisées à être jouées, et il est très-rare qu'elles soient représentées. Cicéron a observé que nulle part les véritables opinions et les vrais sentimens des Romains ne se montrèrent si clairement qu'au théâtre[A]. Dans l'automne de 1816, un célèbre improvisateur montra ses talens à l'Opéra de Milan. La lecture des thèmes proposés pour sujets de ses improvisations fut reçue par un nombreux auditoire, la plus grande partie avec un silence significatif, ou avec des éclats de rire. Mais quand celui qui faisait la lecture annonça l'_Apothéose de Victor Alfieri_, le théâtre éclata en applaudissemens qui furent longtems prolongés. Le sort ne tomba pas sur Alfieri; et le signor Sgricci eut à épancher ses lieux communs improvisés sur le bombardement d'Alger. Le choix n'en est pas laissé au hasard, comme on peut le penser à la première vue de la cérémonie, et la police ne prend pas seulement soin d'examiner le prospectus avant qu'on le distribue; mais, dans le cas de quelque prudente arrière-pensée, elle est là pour corriger l'aveuglement du sort. Le sujet de l'apothéose fut accueilli avec un enthousiasme spontané, et d'autant plus vif que l'on prévoyait qu'il s'élèverait des obstacles pour empêcher de le traiter.
[Note A: La libre expression de leurs sentimens honnêtes survécut à leurs libertés. Titius, l'ami d'Antoine, les provoqua avec des réjouissances sur le théâtre de Pompée; la pompe du spectacle ne pouvait effacer de leur mémoire que l'homme qui leur donnait de tels divertissemens était le meurtrier du fils de Pompée: ils le chassèrent du théâtre avec des malédictions. Le sentiment moral de la populace, exprimé spontanément, ne se trompe jamais. Les soldats même des Triumvirs se joignirent à l'exécration des citoyens, en accompagnant de leurs acclamations les chars de Lépidus et de Plancus, qui avaient proscrit leurs frères. _De Germanis, non de Gallis, duo triumphant consules_; cette expression ne fut rien autre chose qu'un bon mot. (C. Vell. Patercil. _Hist._, lib. II, cap. 79, page 78. Édit. Elzévir, 1639.)]
NOTE 29, STANCE 54.
L'affectation de la simplicité dans les inscriptions funéraires qui nous laissent si souvent incertains de savoir si le monument que nous avons devant nous renferme les cendres du mort ou si c'est un cénotaphe, ou un simple monument consacré, non à la mort, mais à la vie de l'individu, a ôté à la tombe de Machiavel toutes les informations que nous devions attendre de son inscription, comme le lieu ou l'époque de la naissance ou de la mort, de l'âge ou de la parenté de l'historien.
TANTO NOMINI NULLUM PAR ELOGIUM.
Nicolaus Machiavelli.
On ne voit pas la raison pourquoi le nom n'aurait pas été placé au-dessus de la sentence qui lui fait allusion.
On imaginera facilement que les préjugés qui avaient fait passer en proverbe d'iniquité le nom de Machiavelli, n'existent plus à Florence. Sa mémoire a été persécutée comme sa vie le fut pour son attachement à la liberté, incompatible avec le nouveau système de despotisme qui a succédé à la chute des gouvernemens libres de l'Italie. Il fut mis à la torture comme accusé d'être un _libertin_, c'est-à-dire pour avoir désiré de rétablir la république de Florence; et tels sont les continuels efforts de ces hommes qui sont intéressés à pervertir non-seulement la nature des actions, mais la signification des mots, que ce qui fut autrefois _patriotisme_ est arrivé par degrés à signifier _débauche_. Nous avons nous-mêmes laissé perdre la signification du mot _libéralité_ qui maintenant signifie trahison dans un pays, et infatuation partout. Il semble que l'on s'est étrangement trompé en accusant l'auteur du _Prince_ d'avoir été un suppôt (_a pandar_) de tyrannie, et en pensant que l'inquisition condamnerait son ouvrage pour un tel crime. Le fait est que Machiavelli (comme on en agit avec tous ceux contre lesquels aucun crime ne peut être prouvé) fut suspecté et accusé d'athéisme; et les premiers comme les plus violens ennemis du _Prince_ furent deux jésuites, dont l'un persuada à l'inquisition, _benchè forse tardo_, de proscrire le Traité, et dont l'autre ne qualifiait pas autrement le secrétaire de la république florentine que d'être un fou. Le père Possevin (la chose a été prouvée) n'avait jamais lu le livre, et le père Lucchesini ne l'avait point compris. Il est bien évident que de telles critiques ne s'adressaient point à la servitude des doctrines, mais à la tendance supposée d'une morale qui faisait voir combien les intérêts d'un monarque étaient distincts du bonheur de l'humanité. Les jésuites sont rétablis en Italie, et le dernier chapitre du _Prince_ pourra appeler une nouvelle réfutation de la part de ceux qui sont employés de nouveau pour façonner les esprits de la génération naissante, comme pour recevoir les impressions du despotisme. Le chapitre porte pour titre: _Esortatione a liberare la Italia dai Barbari_, et il se termine par un encouragement _libertin_ à la future rédemption de l'Italie: _Non si deve adunque lusciar passare questa occasione, acciocchè la Italia vegga dopo tanto tempo apparire un suo redentore. Nè posso esprimere con qual amore ei fusse ricevuto in tutte quelle provincic, che hanno patito per queste illuvioni esterne, con qual sete di vendetta, con che ostinata fede, con che lacrime. Quali porte se li serrcrebbeno? Quali popoli li negherebbena la obedienza? Quale Italiano li negherebbe l'ossequio?_
Ad ognuno puzza questo barbaro dominio[A].
[Note A: _Il Principe_, etc.]
NOTE 30, STANCE 57.
Dante naquit à Florence, dans l'année 1261. Il prit part à deux batailles, fut quatorze fois ambassadeur, et une fois prieur de la république. Quand le parti de Charles d'Anjou triompha des Bianchi (Blancs), il était en ambassade près du pape Boniface VIII; il fut condamné à deux ans de bannissement et à une amende de 8,000 livres, sur le non-paiement desquelles il fut de nouveau puni par la confiscation de toutes ses propriétés. La république, cependant, ne fut point contente de cette satisfaction, car, en 1772, on découvrit, dans les archives de Florence, une sentence dans laquelle Dante est le onzième d'une liste de quinze personnes condamnées, en 1302, à être brûlées vives; _talis perveniens igne comburatur sic quod moriatur_. Ce jugement avait pour prétexte des échanges iniques, des concessions et des gains illicites; _baracteriarum iniquarum, extorsionum, et illicitorum lucrorum_[A]; et avec une telle accusation, il n'est pas étrange que Dante ait toujours protesté de son innocence et de l'injustice de ses concitoyens. Son appel à Florence fut accompagné d'un autre à l'empereur Henri; et la mort de ce souverain, en 1313, fut le signal d'une sentence de bannissement irrévocable. Il avait, auparavant, traîné une vie languissante sur la frontière de la Toscane, avec l'espérance de son rappel. Alors, il voyagea dans le nord de l'Italie, où Vérone eut la gloire de le posséder long-tems dans ses murs; et il se fixa enfin à Ravenne, qui fut son séjour ordinaire, mais non unique, jusqu'à sa mort. Le refus des Vénitiens de lui accorder une audience publique, sur la demande de Guido Novello da Polenta, son protecteur, fut, dit-on, la principale cause de cet événement, qui arriva en 1321. Il fut enterré (_in sacro minorum œde_) à Ravenne, dans un beau tombeau qui lui fut érigé par Guido, et qui fut restauré par Bernard Bembo, en 1483, magistrat de la république qui avait refusé de l'entendre; restauré de nouveau par le cardinal Corsi, en 1692, et remplacé par un monument plus somptueux, élevé en 1780, aux frais du cardinal Luigi Valenti Gonzaga.
[Note A: _Storia della Lett. Ital._, tome V, lib. III, part. II, page 448. Tiraboschi est incorrect. Les dates des trois décrets contre Dante sont: A. D. 1302, 1314 et 1316.]
Le tort, ou l'infortune de Dante, fut son attachement à un parti abattu, et, comme ses biographes les moins indulgens le lui reprochent, un trop grand franc-parler et une trop grande hauteur dans ses manières. Mais le siècle suivant rendit des honneurs presque divins à l'exilé. Les Florentins ayant essayé fréquemment, mais toujours vainement, de recouvrer ses restes, couronnèrent son portrait dans une église[A]; et cette peinture est encore une des idoles de leur cathédrale.
[Note A: Ainsi le rapporte Ficino; mais quelques personnes pensent que son couronnement est une allégorie. Voyez _Storia_, etc., page 453.]
Ils lui frappèrent des médailles, et lui élevèrent des statues. Les villes d'Italie ne pouvant prétendre à être le lieu de sa naissance, se disputent pour réclamer celle de son grand poème, et les Florentins pensent qu'il est de leur honneur de prouver qu'il en avait déjà terminé le septième chant, avant qu'ils l'eussent banni de sa ville natale. Cinquante et un ans après sa mort, ils fondèrent une chaire publique dont le professeur devait expliquer exclusivement les vers de Dante, et Boccace fut nommé à ce patriotique emploi. Cet exemple fut imité par Bologne et Pise, et les commentateurs, s'ils rendirent peu de services à la littérature, augmentèrent la vénération qui voyait une allégorie morale ou sacrée dans toutes les images de sa muse mystique. On découvrit que sa naissance et son enfance avaient été distinguées d'une manière extraordinaire. L'auteur du _Décaméron_, son premier biographe, rapporte que sa mère fut avertie dans un songe de l'importance de sa grossesse, et d'autres ont trouvé qu'à l'âge de dix ans il avait manifesté sa passion précoce pour cette sagesse ou théologie qui, sous le nom de Béatrix, a été prise à tort pour une maîtresse substantielle.
Quand on eut reconnu que la _Divine Comédie_ n'était simplement qu'une production mortelle, et qu'à la distance de deux siècles, lorsque la critique et la rivalité eurent modéré le jugement des Italiens, Dante fut déclaré sérieusement supérieur à Homère[A], et, quoique la préférence ait paru à quelques casuistes _un blasphème hérétique digne des flammes_, la querelle fut vigoureusement soutenue pendant près de cinquante années. Dans ces derniers tems, on a agité la question de savoir quels étaient les seigneurs de Vérone qui pouvaient se vanter de l'avoir protégé[B], et le jaloux scepticisme d'un écrivain ne voudrait pas accorder à Ravenne la possession indubitable de ses restes. Le critique Tiraboschi même penchait à croire que le poète avait prévu et prédit une des découvertes de Galilée.
[Note A: Par Varchi, dans son _Ercolano_. La controverse continua de 1570 à 1616. Voyez _Storia_, etc., tome VII, lib. III, part. III, page 1280.]
[Note B: _Gio Jacopo Dionisi canonico di Verona. Serie di aneddoti, Nº_ 2.]
Comme celle des grands écrivains des autres nations, la popularité de Dante ne s'est pas toujours soutenue au même niveau. Le dernier siècle semblait incliner à le ravaler comme modèle et comme étude; et Betinelli, un jour, gourmanda son élève Monti, parce qu'il lisait les extravagances barbares et surannées de la _Divine Comédie_. La génération actuelle, ayant abandonné les idolâtries galliques (françaises) de Césarotti, est retournée à son ancien culte, et le _Danteggiare_ des Italiens du Nord est regardé comme indiscret par les Toscans les plus modérés.
Il y a encore plusieurs renseignemens curieux relatifs à la vie et aux écrits de ce grand poète, qui n'ont pas été encore recueillis par les Italiens; mais le célèbre Ugo Foscolo pense à suppléer à ce défaut, et on ne doit pas regretter que cet ouvrage national ait été réservé à un écrivain si dévoué à son pays et à la cause de la liberté.
NOTE 31, STANCE 57.
Scipion l'Africain a son tombeau, si toutefois il n'y fut pas enseveli, à Liternum, où il s'était retiré dans un exil volontaire. Ce tombeau était près du rivage de la mer, et l'histoire de l'inscription qui le couvrait, _ingrata patria_, ayant donné ce nom à une tour moderne, est une agréable fiction, si elle n'est pas véritable. Si le Romain ne fut pas enterré à Liternum, il y vécut certainement[A].
[Note A: _Vitam Literni egit sine desiderio urbis._ Voyez Tit. Liv. _Hist._ lib. 38. Tite-Live rapporte que quelques personnes disaient qu'il était enterré à Literne, d'autres à Rome. _Ibid._ cap. 60.]
_In così angusta e solitaria villa Era 'l grand' uom che d' Africa s' appella, Perchè primo col ferro al vivo aprilla_[A].
[Note A: _Trionfo della castità_.]
L'ingratitude est généralement regardée comme le vice capital des républiques; et l'on paraît oublier que, pour un exemple d'inconstance populaire, nous en avons cent de la disgrâce des courtisans. En outre, les peuples se sont souvent repentis, un monarque rarement ou jamais. Laissant de côté beaucoup de preuves de ce fait, une courte histoire pourra montrer la différence qui existe entre une aristocratie et la multitude.
Victor Pisani, ayant été défait en 1354 à Porto-Longo, et plusieurs années plus tard, par les Génois dans la bataille décisive de Pola, fut rappelé par le gouvernement vénitien, et jeté dans les fers. Les avocats (_avvogadori_) proposèrent de le faire décapiter; mais le tribunal suprême se contenta de la sentence d'emprisonnement. Tandis que Pisani supportait cette disgrâce imméritée, Chioza, dans le voisinage de la capitale[A], fut, par l'assistance du seigneur de Padoue, livrée à Pierre Doria. À la nouvelle de ce désastre, la grande cloche de la tour de Saint-Marc appela aux armes; le peuple et les soldats des galères reçurent l'ordre d'aller s'opposer à l'approche de l'ennemi; mais ils déclarèrent qu'ils n'avanceraient pas d'un seul pas, si Pisani n'était délivré et placé à leur tête. Le grand conseil fut immédiatement assemblé; le prisonnier fut appelé devant lui, et le doge, André Contarini, l'informa de la demande du peuple et des dangers de l'État, dont tout l'espoir de salut reposait sur ses efforts, et qui implorait de lui l'oubli des indignités qu'il avait endurées pour son service. «Je me suis soumis, répondit le magnanime républicain, je me suis soumis à vos jugemens sans me plaindre; j'ai supporté patiemment les peines de l'emprisonnement, parce qu'elles m'étaient infligées par vos ordres; ce n'est pas le moment de rechercher si je les avais méritées,--le bien de la république peut avoir semblé l'exiger, et ce que la république décide est toujours sagement décidé. Vous me verrez bientôt sacrifier ma vie pour le salut de mon pays.» Pisani fut nommé généralissime, et, par ses efforts, réunis à ceux de Carlo Zeno, les Vénitiens recouvrèrent bientôt leur prépondérance sur leurs rivaux maritimes.
[Note A: Voyez la note de la stance 13.]
Les communautés italiennes ne furent pas moins injustes envers leurs citoyens que les républiques grecques. La liberté, chez les unes et chez les autres, semble avoir été une chose nationale et non individuelle; et, malgré la pompeuse _égalité devant les lois_, qu'un ancien écrivain grec[A] a regardée comme la grande marque distinctive entre ses compatriotes et les barbares, les droits mutuels des concitoyens semblent n'avoir jamais été le but des anciennes démocraties. On ne connaît peut-être pas dans le monde un _Essai_ de l'auteur des _Républiques italiennes_, dans lequel la distinction entre la liberté des premiers états, et la signification attachée à ce mot par la constitution plus heureuse de l'Angleterre, est ingénieusement développée. Les Italiens, cependant, lorsqu'ils ont cessé d'être libres, se rappellent en soupirant ces tems de turbulence, où chaque citoyen pouvait être appelé à partager le souverain pouvoir, et où l'on ne lui enseignait point à apprécier le repos d'une monarchie. Sperone Speroni, quand Francis Maria II, duc de Rovère, lui proposa la question suivante: «Quel est le gouvernement préférable ou de la république, ou de la principauté, du parfait qui n'est pas durable, ou du moins parfait et moins sujet aux changemens?»--répondit: «Notre bonheur doit se mesurer par sa qualité, non par sa durée; je préfère vivre un jour comme un homme, que cent ans comme une brute, une souche, ou une pierre.» Cette réponse fut jugée et nommée _admirable_, jusqu'aux derniers jours de la servitude italienne[B].
[Note A: Le Grec se vantait d'être ἰσονόρος. Voyez le dernier chapitre du premier livre de Denys d'Halicarnasse.]
[Note B: _E intorno alla magnifica risposta_, etc. _Scrassi, Vita del Tasso_, lib. III, page 149, tome II, édition 2e, Bergamo.]
NOTE 32, STANCE 57.
Les Florentins ne profitèrent pas de la courte visite que Pétrarque fit à leur ville en 1350, pour révoquer le décret qui avait confisqué la propriété de son père, banni peu de tems après l'exil de Dante. Sa couronne de lauriers ne les éblouit point; mais lorsque l'année suivante ils eurent besoin de son assistance pour organiser leur université, ils se repentirent de leur injustice, et Boccace fut envoyé à Padoue pour engager le lauréat à revenir se fixer dans le sein de sa patrie, où il pourrait finir son _immortelle Africa_, et jouir, en rentrant dans tous ses biens, de l'estime de toutes les classes de ses concitoyens. Ils lui donnaient le choix du livre, ou de la science qu'il voudrait expliquer; ils le nommaient la gloire de son pays: on lui disait qu'il leur était cher, et qu'il le serait encore davantage; ils ajoutaient que s'il y avait quelque chose de désagréable dans leur lettre, il devait retourner parmi eux, ne fût-ce que pour corriger leur style[A]. Pétrarque parut d'abord accueillir la flatterie et les propositions de ses amis, mais il ne retourna pas à Florence, et il préféra un pélerinage à la tombe de Laure et aux ombrages de Vaucluse.
[Note A: _Accingiti innoltre, se ci è lecito ancor l' esortarti a compire l'immortal tua Africa... Se ti aviene d' incontrare nel nostro stile cosa che ti dispiaccia, ciò debb' essere un altro motivo ad esaudire i desideri della tua patria._
_Storia della Lett. Ital._, tome V, par. I, lib. page 76.]
NOTE 33, STANCE 58.
Boccace fut enterré dans l'église de Saint-Michel et Saint-Jacques à Certaldo, petite ville dans le _Valdelsa_, que quelques écrivains ont supposé être le lieu de sa naissance. Il y passa la dernière partie de sa vie dans des études laborieuses, qui abrégèrent son existence; là ses cendres devaient trouver sinon des honneurs, au moins du repos; mais les _hyènes bigotes_ de Certaldo brisèrent la tombe de Boccace et la rejetèrent loin de l'enceinte sacrée de Saint-Michel et de Saint-Jacques. L'occasion et, on peut le désirer, l'excuse de cette violation, fut de refaire un nouveau pavé à l'église; mais le fait est que la pierre de la tombe de Boccace fut enlevée et mise de côté au fond de l'édifice[A].--L'ignorance peut en partager la honte avec la bigoterie. Il serait pénible de rapporter une telle exception à la vénération que les Italiens portent à leurs grands noms, si elle n'était pas accompagnée d'un trait plus honorablement conforme au caractère général de la nation. Le personnage principal du pays, le dernier rejeton de la famille de Médicis, couvrit de sa protection la mémoire du défunt outragé que ses plus honorables ancêtres avaient distingué de tous ses contemporains. La marquise Lenzoni vengea la tombe de Boccace de l'obscurité dans laquelle elle était restée quelque tems, et lui donna une place honorable dans sa propre demeure. Elle a fait plus: la maison dans laquelle le poète avait passé sa vie n'avait pas été plus respectée que sa tombe, et cette maison tombait en ruines dans les mains d'un propriétaire indifférent au nom de son ancien locataire. Cette maison consiste en deux ou trois petites chambres, une tour basse, sur laquelle Cosmo II a placé une inscription. La marquise a pris ses mesures pour acheter cette maison; et elle se propose de lui consacrer ces soins et cette considération qui sont attachés au berceau et au toit du génie.
[Note A: Il en est arrivé autant aux cendres de Voltaire et de Rousseau, à Paris, en 1822.]
Ce n'est pas ici le lieu de prendre la défense de Boccace; mais l'homme qui épuisa son petit patrimoine dans l'acquisition de la science, qui fut un des premiers, sinon le premier savant à faire connaître la science et la poésie des Grecs à l'Italie;--qui n'inventa pas seulement un nouveau style, mais qui fonda ou du moins fixa un nouveau langage;--qui jouit de l'estime de toutes les cours polies de l'Europe, et fut jugé digne d'être employé par la république de son pays, la première de l'Italie, et qui plus est, de l'amitié de Pétrarque;--qui vécut en philosophe et en homme libre, et qui mourut dans la recherche de la science;--un tel homme mérite plus de considération qu'il n'en a trouvé dans le prêtre de Certaldo, et de la part d'un voyageur anglais qui l'a peint comme un écrivain odieux, méprisable et licencieux, dont les restes impurs devaient être laissés à la pourriture sans mériter aucun souvenir[A]. Ce voyageur anglais (malheureusement pour ceux qui ont à déplorer la perte d'une personne vraiment aimable) est au-dessus de toute critique; mais la mort qui n'a pas protégé Boccace contre les attaques de M. Eustace, ne doit pas défendre M. Eustace du jugement impartial de ses successeurs. La mort peut canoniser ses vertus, non ses erreurs; et on peut avancer modestement qu'il a outre-passé, non-seulement comme auteur, mais comme homme, les bornes de la modération, lorsqu'il a évoqué l'ombre de Boccace en compagnie de l'Arétin, au milieu des tombeaux de Santa-Croce, pour la repousser ensuite indignement. Quant à ce qui concerne
_Il flagella de' principi, Il divin Pietro Aretino_,
il est de peu d'importance que la censure se soit exercée sur un pédant (_a coxcomb_) qui doit sa célébrité présente à ce caractère burlesque qui lui fut donné par le poète dont l'ambre a conservé beaucoup d'autres lubies et d'autres insectes; mais classer Boccace avec un tel personnage, et excommunier ses cendres, est un travers qui, par lui-même, doit nous faire douter des qualités du _Touriste_ pour écrire sur les Italiens, ou même sur toute autre littérature que la leur; car l'ignorance, sur un tel point, peut rendre incapable un auteur pour prononcer en pareil cas; mais d'être sujet à un préjugé de profession doit faire, de l'écrivain, un guide peu sûr dans toutes les occasions. La perversité et l'injustice peuvent bien prendre le titre de ce que l'on appelle vulgairement _cas de conscience_; et cette pauvre excuse est tout ce que l'on peut alléguer en faveur du prêtre de Certaldo, ou de l'auteur du _Classical Tour_. On aurait pu répondre à celui-ci de borner ses censures aux _Nouvelles_ de Boccace; et la reconnaissance due à cette source qui alimenta la muse de Dryden de ses derniers et de ses plus harmonieux accords aurait peut-être pu restreindre ces censures aux qualités répréhensibles des _Cent Nouvelles_. Dans tous les cas, le repentir de Boccace aurait pu arrêter cette exhumation; et on eût dû se rappeler que, dans sa vieillesse, il écrivit une lettre qui engageait un de ses amis à ne pas lire le _Décaméron_, par modestie, et pour l'auteur qui ne pourrait avoir partout un apologiste pour le justifier d'avoir écrit cet ouvrage dans sa jeunesse, et par l'ordre de ses supérieurs[B]. Ce n'est ni la licence de l'écrivain, ni les mauvais penchans du lecteur, qui ont donné au _Décaméron_, seul de tous les ouvrages de Boccace, une éternelle popularité. La formation d'un dialecte nouveau et harmonieux a donné l'immortalité aux ouvrages dans lesquels il fut primitivement fixé. Les sonnets de Pétrarque, pour la même raison, ont été destinés à survivre à son _Africa_, qu'il leur préférait lui-même, et qui était _le poème favori des rois_. Les traits invariables de nature et de sentimens, dont abondent les _Nouvelles_, ainsi que les vers des deux auteurs, ont été, sans aucun doute, la source de leur grande célébrité à l'étranger; mais Boccace, comme homme, ne doit pas plus être jugé par cet ouvrage, que Pétrarque ne doit être considéré autrement que comme l'amant de Laure. Cependant, quand même le père de la prose toscane ne serait connu que comme auteur du _Décaméron_, un écrivain qui se respecte aurait eu soin de ne pas porter une sentence inconciliable avec l'infaillible jugement des siècles et des nations. Une valeur irrévocable n'a jamais été attachée à un ouvrage recommandable seulement par la licence.
[Note A: _Classical Tour_, cap. IX, vol. II, page 355, 3e édit. «Nous ne dirons rien de Boccace, le moderne Pétrone: l'abus du génie est plus odieux et plus méprisable que son absence, et il importe peu où les restes impurs d'un auteur licencieux soient confondus avec leur poussière native (_kindred dust_). Pour la même raison, le voyageur peut passer sous silence la tombe du malicieux Arétin.»
Cette phrase ambiguë peut difficilement sauver l'auteur (le Touriste, _the Tourist_) du soupçon d'avoir commis une autre bévue, concernant le lieu de sépulture de l'Arétin, dont le tombeau était dans l'église de Saint-Luc à Venise, et donna lieu à la fameuse querelle dont il est parlé dans Bayle. Maintenant les paroles de M. Eustace nous conduiraient à penser que cette tombe est à Florence, ou au moins que l'on peut la reconnaître quelque part. On ne peut décider maintenant si l'inscription tant controversée a été placée sur la tombe de l'Arétin; car tout souvenir monumental de cet auteur a disparu de l'église de Saint-Luc, qui est maintenant changée en un magasin de lampes.]
[Note B: _Non enim ubique est, qui in excusationem meam consurgens dicat, juvenis scripsit, et majoris couctus imperio_. La lettre était adressée à Maghinard de Cavalcanti, maréchal du royaume de Sicile. Voyez Tiraboschi. _Storia_, etc., tome V, page 2; lib. III, page 525, édit. Ven. 1795.]
La véritable cause de ce soulèvement de haine suscité depuis long-tems contre Boccace fut le choix qu'il a fait de ses scandaleux personnages dans les cloîtres comme dans les cours; mais les princes n'ont fait que rire des aventures galantes si injustement attribuées à la reine Theodelinda, tandis que le clergé cria infamie sur les débauches empruntées aux couvens et aux ermitages; et probablement pour la raison opposée, savoir, l'exactitude et la vérité des tableaux. Deux des nouvelles sont attribuées à des faits déguisés en contes, pour tourner en ridicule la canonisation de fripons et de laïques (_rogues and laymen_). Ser Ciappelletto et Marcellinus sont cités avec éloge, même par le décent Muratori[A]. Le grand Arnaud, comme le nomme Bayle, assure qu'une nouvelle édition de ses _Nouvelles_ fut proposée avec des retranchemens (expurgations) qui consistaient dans les mots _moines_ et _nonnes_, en attribuant l'immoralité à d'autres noms. L'histoire littéraire de l'Italie ne fait pas mention d'une semblable édition; mais cela se proposait un peu avant que toute l'Europe eût la même opinion sur le _Décaméron_; et l'absolution de l'auteur semble avoir été un point établi depuis une centaine d'années. «On se ferait siffler si l'on prétendait convaincre Boccace de n'avoir pas été honnête homme puisqu'il a fait le _Décaméron_.» C'est ainsi que s'exprimait un des meilleurs hommes, et peut-être le meilleur critique qui ait jamais vécu,--le vrai martyr de l'impartialité[B]. Mais comme cette assertion pourrait sembler venir d'un de ces ennemis sujets à être suspectés, même lorsqu'ils nous font présent d'une vérité, on peut trouver un raisonnement bien plus fort contre la proscription du corps, de l'ame et de la muse de Boccace, dans quelques paroles de son vertueux et patriotique contemporain, qui jugea un des contes de cet impur écrivain, digne d'une version latine de sa main. «J'ai remarqué quelque part, dit Pétrarque, écrivant à Boccace, que le livre lui-même a été attaqué par certains dogues, mais vigoureusement défendu par votre bâton et votre voix. Je n'en ai pas été surpris, car j'ai eu des preuves de la vigueur de votre esprit, et je sais que vous êtes tombé sur cette race incapable et insolente d'hommes qui blâment toujours dans les autres ce qu'ils ne veulent pas, ne connaissent pas, ou ne peuvent faire: c'est dans ce cas seulement qu'ils sont doctes et habiles; mais pour tout le reste, ils sont muets[C].»
[Note A: _Dissertationi sopra te antichita Italiane_. Diss. 58, tome III, édit. Milan, 1751.]
[Note B: _Éclaircissement_, etc., etc., page 638, édit. Basle, 1741, dans le supplément au dictionnaire de Bayle.]
[Note C: _Animadverti alicubi librum ipsum canum dentibus lacessitum, tuo tamen baculo egregiè tuâque voce defensum. Nec miratus sum: nam vires ingenii tui novi, et scio expertus esses hominum genus insolens et ignavum, qui, quidquid ipsi vel nolunt, vel nesciunt vel non possunt, in aliis reprehendunt; ad hoc unum docti et arguti, sed elingues ad reliqua_. Epist. Joan. Boccatio, opp. tome I, page 540, édit. Basil.]
Il est satisfaisant de penser que tous les prêtres ne ressemblent pas à ceux de Certaldo, et qu'un d'entre eux, n'ayant pu obtenir les restes de Boccace, ne voulut pas perdre la faculté d'élever un cénotaphe à sa mémoire. Bevius, chanoine de Padoue, au commencement du seizième siècle, érigea à Arquà, vis-à-vis le tombeau de ce poète, une table dans l'inscription de laquelle il associait Boccace aux mêmes honneurs que Dante et Pétrarque.
NOTE 34, STANCE 60.
Notre vénération pour les Médicis commence avec Cosme, et finit avec son petit-fils. Ce ruisseau n'est pur qu'à sa source; c'est pour rechercher quelques monumens des vertueux républicains de cette famille, que nous visitons l'église de Saint-Lorenzo à Florence. La chapelle brillante et inachevée que l'on voit dans cette église, désignée pour les mausolées des ducs de Toscane, et entourée de tombeaux et de couronnes, ne fait naître aucun sentiment que celui du mépris pour la vanité prodigue d'une race de despotes, tandis qu'une dalle du pavé simplement consacrée au père de son pays, nous réconcilie avec le nom de Médici[A]. Il était bien naturel que Corinne[B] supposât que la statue élevée au duc d'Urbain, dans la _capella de' despoti_, l'eût été à son grand homonyme; mais Laurent le Magnifique n'occupe qu'un petit tombeau placé dans une niche de la sacristie. La décadence de la Toscane date de la souveraineté des Médicis. Notre Sidney nous a tracé une peinture brillante, mais fidèle, du calme sépulcral qui a succédé à l'établissement des familles régnantes en Italie. «Malgré toutes les séditions de Florence et des autres villes de la Toscane, les horribles factions des Guelfes et des Gibelins, des Noirs et des Blancs, des nobles et des communes, ces villes continuèrent à être populeuses, fortes et très-riches; mais dans l'espace de moins de cent cinquante années, le paisible règne des Médicis est supposé avoir réduit à un dixième la population de cette province. Il est remarquable, entre autres indices, que lorsque Philippe II d'Espagne donna Sienne au duc de Florence, son ambassadeur, alors à Rome, lui écrivit qu'il venait d'abandonner plus de six cent cinquante mille sujets; et on ne croit pas qu'il y ait maintenant plus de vingt mille ames dans cette ville et dans son territoire. Pise, Pistoie, Arezzo, Cortone et d'autres villes, qui étaient alors riches et populeuses, sont réduites à une semblable proportion, et Florence plus qu'aucune d'elles. Lorsque cette cité était troublée par des séditions, des soulèvemens et des guerres, pour la plupart malheureuses, elle conservait cependant une telle force que lorsque Charles VIII, roi de France, reçu comme ami avec toute son armée, qui bientôt après conquit le royaume de Naples, essaya de s'en rendre maître, le peuple, prenant les armes, lui inspira une telle frayeur qu'il se trouva heureux de s'éloigner aux conditions qu'il prétendait imposer. Machiavelli rapporte qu'à cette époque Florence seule, avec le _Val d'Arno_, petit territoire appartenant à cette ville, aurait pu, en peu d'heures, au son d'une cloche, rassembler cent trente-cinq mille hommes armés; au lieu que maintenant Florence et toutes les autres villes de la province sont tombées dans un tel état de faiblesse, de misère, de pauvreté et d'avilissement, qu'elles ne peuvent ni résister à l'oppression de leur propre souverain, ni se défendre, ainsi que lui, contre les attaques d'un ennemi étranger. Les citoyens sont dispersés à Venise, à Gênes, Rome, Naples et Lucques. Ce n'est point l'effet de la guerre ou de la peste; ils jouissent d'une parfaite paix, et ne souffrent pas d'autres plaies que le gouvernement qui pèse sur eux[C].» Depuis l'usurpateur Cosme jusqu'à l'imbécille Gaston, nous cherchons vainement à trouver quelques-unes de ces qualités sans mélange qui pourraient élever un patriote au commandement de ses concitoyens. Les grands ducs, et particulièrement Cosme III, ont opéré un changement si complet dans le caractère toscan, que les naïfs Florentins, pour excuser quelques imperfections du système philanthropique de Léopold, sont obligés d'avouer que le souverain était le seul homme libéral de ses états. Cependant cet excellent prince lui-même, n'a pas d'autre notion d'une assemblée nationale, que d'être un corps destiné à représenter les besoins et les désirs, mais non la volonté du peuple.
[Note A: _Cosmus Medices, Decreto Publico, Pater Patriœ_.]
[Note B: _Corinne_, livre XVIII, chap. 3, vol. III, page 248.]
[Note C: _Sur le gouvernement_, chap. II, sect. XXVI, page 208, édit. 1751. Sidney est avec Locke et Hoadley, un des _méprisables_ écrivains de Hume.]
NOTE 35, STANCE 63.
«Et tel fut leur mutuel acharnement, telle fut leur application au combat, que le tremblement de terre, qui renversa en grande partie plusieurs villes d'Italie, qui changea le cours de rivières rapides, porta les flots de la mer dans les fleuves, et fit ébouler les montagnes elles-mêmes, ne fut senti par aucun des combattans[A].» Tel est le récit de Tite-Live. Il est douteux que les tacticiens modernes admettent une pareille abstraction.
[Note A: _Tantusque fuit ardor animorum, adeò intentus pugnœ animus, ut eum terrœ motum qui multarum urbium Italiœ magnas partes prostravit, avertitque cursu rapido amnes, mare fluminibus invexit, montes lapsu ingenti proruit, nemo pugnantium senserit_. Tit. Liv. lib. XXII, cap. 12.]
On ne peut se méprendre sur le lieu de la bataille de Trasimène. En se rendant du village de Cortona à Casa di Piano, qui en est le plus prochain relais sur la route de Rome, on a pendant les deux ou trois premiers milles, autour de soi, mais plus particulièrement à sa droite, ces plaines qu'Annibal ravagea afin d'engager le consul Flaminius à sortir d'Arezzo. À gauche et en face, se trouve une chaîne de collines, se dirigeant en pente vers le lac de Trasimène, nommées par Tite-Live _Montes Cortonenses_, et appelées aujourd'hui _La Gualandra_. Le voyageur s'approche de ces collines à Ossaja, village que les itinéraires prétendent avoir été ainsi dénommé à cause des os qu'on y a trouvés: mais il n'y a point eu d'os trouvés en ce lieu; et la bataille s'est livrée de l'autre côté de la colline. À partir d'Ossaja, la route commence à monter un peu, mais elle ne s'engage dans les montagnes qu'à la soixante-septième pierre milliaire depuis Florence. Cette montée n'est pas rude, mais elle continue sans interruption durant vingt minutes. On aperçoit bientôt le lac en bas sur la droite, ainsi que Borghetto, tour ronde au milieu des eaux; et les collines en partie couvertes de bois, à travers lesquelles tourne la route, descendent peu à peu et comme par ondulations successives jusque dans les marais qui avoisinent la tour. C'est au-dessous de la route, et sur la droite, au milieu de ces éminences boisées, qu'Annibal plaça sa cavalerie[A], dans les gorges ou plutôt au-dessus du défilé qui était entre le lac et la route actuelle, et très-probablement près de Borghetto, au pied même du plus bas de ces _tumuli_[B]. Au sommet d'une colline, sur la gauche, au-dessus de la route, est un édifice ruiné de forme circulaire, que les paysans appellent _la tour d'Annibal le Carthaginois_. Arrivé au plus haut point de la route, le voyageur découvre en partie la plaine fatale, qui s'ouvre tout entière à ses regards lorsqu'il descend la Gualandra. Il se trouve bientôt dans une vallée renfermée, à droite, en face et par derrière, entre les collines de la Gualandra, qui forment un segment plus que semi-circulaire et aboutissent à chaque extrémité au lac qui se dirige obliquement à droite, et constitue la corde de cet arc de montagnes. La position ne peut être devinée, à la considérer des plaines de Cortona, et elle ne paraît aussi complètement fermée qu'à celui qui est au beau milieu de ces collines. Elle semble donc «un emplacement fait exprès pour un piége,» _locus insidiis natus_. Borghetto se trouve dans un défilé étroit et marécageux entre la colline et le lac, tandis que du côté opposé il n'y a d'issue que par la petite ville de Passignano, qui baigne pour ainsi dire dans l'eau, au pied d'un coteau élevé et hérissé de rocs[C]. Il y a une éminence boisée s'étendant des montagnes à la plus haute extrémité de la plaine du côté de Passignano, et sur cette éminence est un village tout blanc, nommé Torre. Polybe semble désigner cette hauteur comme celle où Annibal campa et mit en évidence ses Africains et ses Espagnols pesamment armés[D]. De là le général carthaginois dépêcha ses frondeurs des îles baléares et ses troupes légères sur toute l'étendue de sa droite au milieu de la Gualandra, en sorte que ce détachement arrivât, sans être aperçu, se mît en embuscade dans les fonds que la route actuelle traverse, et fût prêt à manœuvrer sur le flanc gauche de l'ennemi qu'il dominerait, tandis que la cavalerie fermerait le passage par derrière. Flaminius atteignit le lac près de Borghetto au coucher du soleil; et, sans envoyer quelques espions au devant de lui, il s'engagea dans le défilé le lendemain matin avant que le jour fût complètement levé, de sorte qu'il n'aperçut point la cavalerie et les troupes légères qui le dominaient et l'environnaient, et ne vit que les Carthaginois pesamment armés en face de lui sur la hauteur de Torre[E]. Le consul commença à étendre son armée dans la plaine, et en même tems la cavalerie qui était en embuscade occupa derrière lui le passage de Borghetto. Ainsi les Romains furent complètement cernés, ayant à droite le lac, en front le gros de l'armée ennemie sur la hauteur de Torre, sur leur flanc gauche les collines de la Gualandra pleines de troupes légères, et sur leurs derrières la cavalerie qui à mesure qu'ils avançaient s'emparait de toutes les issues et barrait la retraite. Un brouillard qui s'éleva du lac couvrit alors toute l'armée du consul: les hauteurs au contraire étaient éclairées par le soleil levant, et les différens corps placés en embuscade regardaient la hauteur de Torre pour concerter leurs attaques. Annibal donna le signal, et descendit de sa position élevée. Au même moment toutes ses troupes, du haut des éminences qui dominaient les derrières et le flanc gauche de Flaminius, se précipitèrent, comme d'un commun accord, dans la plaine. Les Romains, qui formaient leurs rangs au milieu du brouillard, entendirent tout-à-coup les cris de l'ennemi retentir au milieu d'eux de l'un et l'autre côté, et avant qu'ils pussent se mettre en ordre de bataille, tirer leurs épées et voir par qui ils étaient attaqués, ils sentirent qu'ils étaient environnés et perdus.
[Note A: _Equites ad ipsas fauces saltils tumulis aptè tegentibus locat_. Tit. Liv., liv. XXII, cap. 4.]
[Note B: _Ubi maximè montes Cortonenses Thrasimenus subit_. Ibid.]
[Note C: _Indè colles assurgunt_. Ibid.]
[Note D: Τὸν μὲν πρόσωπον τῆς πορείας λόφον αὐτὸς κατέλαϐετο καὶ τοὺς Λὶϐυας καὶ τοὺς Ἲϐηρας ἒχων ἐᾠ αὐτοῦ πατεστρατοπέδευσε. Hist. lib. III, cap. LXXXIII. Le récit de Polybe ne s'accorde pas aussi aisément que celui de Tite-Live avec l'état actuel des lieux. Il parle de collines à la droite et à la gauche du défilé et de la vallée; mais quand Flaminius fut entré, il n'eut que le lac à la droite.]
[Note E: _A tergo et super caput decepere insidiæ_. Tit. Liv., etc.]
Il y a deux petits ruisseaux qui coulent de la Gualandra dans le lac. Le voyageur traverse le premier de ces ruisseaux environ un mille après être descendu dans la plaine, et c'est même la limite du territoire toscan et des États du Saint-Siége. Le second ruisseau, environ un quart de mille plus loin, est appelé _le ruisseau sanglant_, et les paysans montrent, sur la gauche, entre le _Sanguinetto_ et les collines, une place découverte qui fut, disent-ils, le théâtre principal du carnage. L'autre partie de la plaine est couverte d'oliviers plantés fort près les uns des autres au milieu de champs de blé, et n'est nulle part d'un niveau uniforme, excepté sur le bord du lac. Il est, à la vérité, fort probable que la bataille se livra à cette extrémité de la vallée; car les six mille Romains qui, au commencement de l'action, enfoncèrent l'ennemi, parvinrent au sommet d'une éminence qui a dû se trouver dans ces environs: autrement ils auraient eu à traverser toute la plaine et à percer le gros de l'armée d'Annibal.
Les Romains combattirent en désespérés pendant trois heures: mais la mort de Flaminius fut le signal d'une déroute générale. La cavalerie carthaginoise fondit alors sur les fuyards, et le lac, le marais de Borghetto, mais surtout la plaine du Sanguinetto et les défilés de la Gualandra, furent jonchés de morts. Près de quelques vieux murs, sur une éminence à la gauche du ruisseau, on a souvent trouvé des os humains, et ceci a confirmé les droits et le nom du ruisseau de _sang_.
Chaque district de l'Italie a son héros. Dans le nord, c'est un peintre qui est le génie ordinaire du lieu, et l'étranger Julio Romano fait plus que partager les honneurs de Mantoue avec Virgile, l'enfant de cette ville. Dans le sud, nous entendons des noms romains. Près du lac Trasimène, la tradition est encore fidèle à la renommée d'un ennemi, et Annibal le Carthaginois est le seul nom ancien dont on ait gardé le souvenir sur les bords du lac de Pérouse. Flaminius est inconnu; mais les postillons de cette route ont été instruits à montrer le lieu même où _il console romano_ fut tué. De tous ceux qui combattirent et succombèrent à la bataille de Trasimène, l'histoire elle-même n'a conservé qu'un seul nom, après ceux des généraux, celui de Maharbal. Vous rencontrez encore le Carthaginois sur cette route en allant à Rome. L'antiquaire, c'est-à-dire le valet d'écurie de la poste de Spolette, vous raconte que sa ville repoussa l'ennemi victorieux, et vous montre la porte qu'on nomme encore _Porta di Annibale_. Il est à peine digne de remarque qu'un voyageur français, bien connu sous le nom du président Dupaty, a vu le lac de Trasimène dans celui de Bolsena, qui se trouva fort à propos sur sa route de Sienne à Rome.
NOTE 36, STANCE 66.
Aucun livre de voyages n'a omis de s'étendre sur le temple de Clitumnus, entre Foligno et Spolette: aucun site, aucune scène, même en Italie, n'est plus digne d'une longue description. Quant au récit du pillage de ce temple, le lecteur est renvoyé aux _Historical Illustrations of the fourth Canto of Childe Harold_.
NOTE 37, STANCE 71.
J'ai vu la _Cascata del marmore_ de Terni deux fois, à différentes époques: une fois du sommet du précipice, une autre fois du fond de la vallée. La vue d'en bas est de beaucoup préférable, si le voyageur n'a pas le tems de la voir dans ses deux sens: mais, dans l'un ou dans l'autre, vue d'en haut ou d'en bas, ce spectacle vaut toutes les cascades et tous les torrens de la Suisse: le Staubach, le Reichenbach, le Pisse-Vache, la chute d'Arpena, etc., sont des ruisseaux en comparaison. Quant à la chute du Rhin à Schaffouse, je ne puis en parler, ne l'ayant pas encore vue.
NOTE 38, STANCE 72.
Le lecteur peut avoir vu, dans une note de _Manfred_, une courte description du tems, du lieu et des qualités de cette sorte d'Iris. La cascade ressemble si fort à _un enfer d'eau_, qu'Addisson croyait que le lac sans fond par où Alecto plonge dans les régions infernales, y fait allusion. Il est assez extraordinaire que deux des plus belles cascades d'Europe soient artificielles,--celle du Vélino et celle de Tivoli. Je recommande fort au voyageur de suivre le Vélino jusqu'au petit lac nommé _Piè di Lupo_. Le territoire Réatin était la vallée de Tempé de l'Italie[A], et Pline le naturaliste a remarqué, entre autres beautés, les arcs-en-ciel quotidiens du lac Vélinus[B]. Un savant célèbre a consacré un traité à ce seul district[C].
[Note A: _Reatini me ad sua Tempe duxerunt_. Cicer. ep. ad Att. XV, liv. IV.]
[Note B: _In eodem lacu nullo non die apparere arcus_. Pl. Hist. Nat. II, 62.]
[Note C: _Ald. Manut. de Reatina urbe agroque, ap. Sallengre Thesaur_. Tome I, page 773.]
NOTE 39, STANCE 73.
Dans la plus grande partie de la Suisse, les avalanches sont connues sous le nom de _lauwine_.
NOTE 40, STANCE 75.
Ces stances rappelleront probablement au souvenir du lecteur les remarques de l'_Enseigne Northerton_: «D--n homo etc.» Mais les motifs de notre dégoût ne sont pas exactement les mêmes. Je désire faire entendre que nous sommes las de l'auteur dont l'étude nous est imposée comme une tâche avant que nous puissions en comprendre la beauté; que nous apprenons par routine avant que nous puissions apprendre par sentiment; que le charme de la nouveauté est détruit, que le plaisir et l'avantage à venir sont tués et anéantis par cette anticipation didactique à un âge où nous ne pouvons ni sentir ni comprendre des ouvrages qui, pour plaire ou faire réfléchir, demandent une certaine expérience de la vie tout aussi bien que du latin et du grec. Par la même raison nous ne pouvons jamais sentir toute la beauté de quelques-uns des plus sublimes endroits de Shakspeare (_to be or not to be_ par exemple), attendu qu'on nous en a martelé la cervelle à l'âge de huit ans; que ça été un exercice, non d'intelligence, mais de mémoire; de telle sorte que parvenus à l'âge où nous serions capables d'en jouir, notre goût est perdu et notre appétit est blasé. En certains pays du continent, les jeunes gens s'instruisent dans les auteurs les plus ordinaires, et ne lisent les classiques qu'à un âge plus mûr. Je ne parle pas de cela par quelque sentiment de dépit ou d'aversion contre le lieu de ma première éducation. Je fus un enfant paresseux, mais non pas imbécile: et je crois que personne n'a pu ou ne peut être plus attaché à l'école de Harrow que je ne l'ai été moi-même, et ce n'est pas sans raison;--une partie du tems que j'y ai passé a été la plus heureuse partie de ma vie; et mon maître (le révérend docteur Joseph Drury) fut le meilleur et le plus digne ami que j'aie jamais eu. Je ne me suis que trop bien souvenu de ses avertissemens, quoique trop tard,--après que j'eus failli: et ce sont ses conseils que j'ai suivis toutes les fois que j'ai été bon et sage. Si jamais cet imparfait témoignage de mes sentimens parvient jusques à ses yeux, puisse-t-il lui rappeler celui qui ne pense jamais à lui qu'avec reconnaissance et vénération,--celui qui serait encore plus heureux de se dire son élève, si en suivant plus exactement les sages injonctions de son maître, il eût pu réfléchir sur lui, quelque honneur.
NOTE 41, STANCE 79.
Pour commentaire de cette stance et des deux suivantes, le lecteur peut consulter les _Historical Illustrations of the fourth canto of Childe Harold_.
NOTE 42, STANCE 82.
Orose porte les triomphes au nombre de trois cent vingt. Il est suivi par Pauvinius, et Pauvinius l'est par Gibbon et les écrivains modernes.
NOTE 43, STANCE 83.
Certes, sans ces deux traits de la vie de Sylla, auxquels je fais allusion dans cette stance, nous devrions le regarder comme un monstre sans aucune admirable qualité qui rachetât ses crimes. L'_Expiation_ à laquelle il se soumit en résignant volontairement le pouvoir, doit peut-être nous satisfaire comme elle semble avoir satisfait les Romains, qui, s'ils n'eussent eu aucun respect pour Sylla, l'auraient sans doute fait périr. Il ne put y avoir division d'opinions, il ne put y avoir de milieu: tous durent penser comme Eucrate, que ce qui avait paru ambition était amour de la gloire, et que ce qui avait été pris à tort pour orgueil était réelle grandeur d'ame[A].
[Note A: Seigneur, vous changez toutes mes idées, de la façon dont je vous vois agir. Je croyais que vous aviez de l'ambition, mais aucun amour pour la gloire: je voyais bien que votre ame était haute; mais je ne soupçonnais pas qu'elle fût grande.
(_Dialogue de Sylla et d'Eucrate_.)]
NOTE 44, STANCE 86.
Le 3 septembre, Cromwell gagna la victoire de Dunbar; un an après il obtint son _crowning mercy_ de Worcester; et peu d'années après, le même jour, il lui advint ce qu'il avait toujours regardé comme la plus heureuse chose pour lui, il mourut.
NOTE 45, STANCE 87.
Le projet de diviser la _statua di Pompeio_ a déjà été mentionné par l'historien de la décadence et de la chute de l'empire romain. Gibbon l'a trouvé dans les Mémoires de Flaminius Vacca[A]; et l'on peut encore ajouter à son récit, que le pape Jules III donna cinq cents écus à ceux qui se disputaient la statue, et la céda au cardinal Capo di Ferro, qui avait empêché qu'on n'exécutât sur elle le jugement de Salomon. Dans un âge plus civilisé, cette statue fut exposée à une mutilation réelle: car les Français qui jouaient le Brutus de Voltaire dans le Colisée, décidèrent que leur César tomberait aux pieds de ce Pompée, qui était supposé avoir été arrosé du sang du véritable dictateur. Le héros de neuf pieds fut donc transporté dans l'arène de l'amphithéâtre, et, pour la plus grande facilité du transport, souffrit l'amputation temporaire de son bras droit. Les tragédiens républicains dirent, pour leur défense, que le bras était une pièce rapportée; mais leurs accusateurs ne croient pas que l'intégrité de la statue l'eût protégée contre la mutilation. Le désir de trouver des coïncidences a signalé le vrai sang de César dans une tache qui est près du genou droit; mais une critique plus froide a renié, non-seulement le sang, mais l'image elle-même, et a considéré le globe que tient la statue dans la main, comme appartenant plutôt au premier des empereurs qu'au dernier chef républicain de Rome. Winkelmann[B] accorde à regret que ce soit la statue héroïque d'un citoyen romain; mais l'Agrippa Grimani, presque contemporain, est héroïque; et les figures romaines toutes nues sont à la vérité rares, mais pas complètement proscrites. Le visage s'accorde beaucoup mieux avec le _hominem integrum, et castum et gravem_[C], qu'avec aucun des bustes d'Auguste; et il est trop sévère pour celui qui fut beau, dit Suétone, à toutes les époques de sa vie. La ressemblance prétendue avec Alexandre-le-Grand ne peut être distinguée; mais les traits se rapportent à ceux de la médaille de Pompée[D]. Le globe si objecté peut avoir été une flatterie assez bien adressée à celui qui trouva l'Asie-Mineure frontière de l'empire, et l'en laissa le centre. Il semble que Winkelmann a commis une erreur, en disant qu'on ne peut fonder aucune preuve de l'identité de cette statue avec celle qui reçut le sanglant sacrifice, sur la considération du lieu où elle fut découverte[E]. Flaminius Vacca dit, _sotto una cantina_, et cette _cantina_ est connue pour avoir été dans le _Vicolo de' Lentari_, près la _Cancellaria_, position exactement correspondante à celle du Janus devant la basilique du théâtre de Pompée, où Auguste fit transférer la statue après que la _Curia_ eut été brûlée ou abattue[F]. Une partie du portique, _ombrage de Pompée_[G], existait au commencement du quinzième siècle; et l'_atrium_ était encore nommé _satrum_. Ainsi dit Blondus[H]. Quoi qu'il en soit, si imposante est la majesté sévère de la statue, si mémorable est l'histoire, que le jeu de l'imagination ne laisse pas de place à l'exercice du jugement, et que la fiction, si fiction il y a, opère sur le spectateur avec un effet non moins puissant que ne le ferait la vérité elle-même.
[Note A: _Memorie_, num. LVII, page 9, _ap._ Montfaucon, _Diarium italicum_.]
[Note B: _Storia delle arti_, etc., lib. IX, cap. I, pages 321, 322, tome II.]
[Note C: Cicero, _Epist. ad Atticum_, XI, 6.]
[Note D: Publiée par Causéus dans son _Museum romanum_.]
[Note E: _Storia delle arti_, etc., lib. IX, cap. I, pages 321, 322, tome II.]
[Note F: _Sueton. in Vit. Augusti_, cap 31, et _in Vit. C.J. Cæsar._, cap. 38. Appien dit qu'elle fut brûlée. Voir une note de Pitiscus à Suétone, page 224.]
[Note G: _Tu modò Pompeiá lenta spatiare sub umbrá_.
Ovid. _Ars amandi_.]
[Note H: _Roma instaurata_, lib. II, fº 31.]
NOTE 46, STANCE 88.
L'ancienne Rome, comme la moderne Sienne, abondait très-probablement en images de la nourrice de son fondateur: mais il y a deux louves dont l'histoire fait particulièrement mention. L'une, _en airain et de travail antique_[A], a été vue par Denys d'Halicarnasse dans le temple de Romulus, au pied du Palatin, et on croit généralement que c'est celle mentionnée par l'historien Latin comme ayant été faite avec la monnaie provenant d'une amende sur les usuriers, et comme ayant été placée sous le figuier Ruminal[B]. La seconde est celle que Cicéron[C] a célébrée en prose et en vers, et que l'historien Dion mentionne aussi comme ayant souffert l'accident auquel l'orateur fait allusion[D]. La question agitée par les antiquaires est celle de savoir si la louve qui est aujourd'hui dans le palais du conservateur est celle de Tite-Live et de Denys d'Halicarnasse ou celle de Cicéron, ou si elle n'est ni l'une ni l'autre. Les anciens écrivains diffèrent autant que les modernes: Lucius Faunus[E] dit que c'est celle que mentionnent Tite-Live et Cicéron, ce qui est impossible, et dont parle aussi Virgile, ce qui peut être. Fulvius Ursinus[F] l'appelle la leuve de Denys d'Halicarnasse, et Marlianus[G] en parle comme de celle mentionnée par Cicéron. Rycquius donne à celui-ci son assentiment en tremblant[H]. Nardini incline à croire que c'est une des nombreuses louves conservées dans l'ancienne Rome: mais à choisir entre les deux ci-dessus mentionnées, il penche pour celle de Cicéron[I]. Montfaucon tient cela pour un point hors de doute[J]. Parmi les écrivains plus modernes, le tranchant Winkelmann[K] déclare que cette louve a été trouvée dans l'église de Saint-Théodore, dans l'emplacement de laquelle ou près de laquelle était le temple de Romulus, et par conséquent il en fait la louve de Denys d'Halicarnasse. Il se fonde sur l'autorité de Lucius Faunus, qui, pourtant, dit seulement que la louve _fut placée_, non pas _trouvée_ auprès du _ficus Ruminalis_ vers le Comitium: par quoi il ne semble pas du tout faire entendre l'église de Saint-Théodore. Rycquius a le premier fait la méprise, et Winkelmann a suivi Rycquius. Flaminius Vacca conte une histoire toute différente, et dit qu'il a entendu raconter que la _louve aux deux jumeaux_ fut trouvée près l'arc de triomphe de Septime Sévère[L]. Le commentateur de Winkelmann est de la même opinion que ce savant, et s'emporte contre Nardini qui, dit-il, n'a pas remarqué que Cicéron, en parlant de la louve foudroyée au capitole, se sert du tems prétérit. Mais, j'en demande pardon à l'Abbé, Nardini n'affirme pas positivement que la statue soit celle de Cicéron, et, l'eût-il affirmé, l'assertion n'aurait peut-être pas été si présomptueuse. L'Abbé lui-même est obligé d'avouer qu'il y a des traces fort semblables à celles que la foudre aurait pu laisser sur les jambes de derrière de la louve actuelle, et, pour couper court à l'objection, ajoute que la louve vue par Denys d'Halicarnasse peut aussi avoir été frappée par la foudre, ou avoir souffert quelque autre dommage analogue.
[Note A: Χάλχεα ποιήματα παλαιᾶς ἐργασἰας. _Antiq. rom._ lib. I.]
[Note B: _Ad ficum Ruminalem simulacra infantium conditorum urbis sub uberibus lupæ posuerunt. Liv. Hist._ lib. X, cap. 69. C'était dans l'an de Rome 455 ou 457.]
[Note C: _Tum statua Nattæ, tum simulacra deorum, Romulusque et Remus cum altrice belluâ vi fulminis icti conciderunt_. De Divinat., II, 20. _Tactus est ille etiam qui hanc urbem condidit Romulus, quem inauratum in Capitolio parvum atque lactantem, uberibus lupinis inhiantem fuisse meministis._ In Catilin. III, 8.
_Hic silvestris erat Romani nominis altix Martia, quæ parvos Mavortis semine natos Uberibus gravidis vitali rore rigabat, Quæ tum cum pueris flammato fulminis ictu Concidit, atque avulsa pedum vestigia liquit._
_De Consulata_, lib. II (lib. I _de Divin._ cap. II).]
[Note D: Ἐν γὰρ τῷ καϖητωλίῳ ἀνδριάντες τε ϖολλοὶ ύϖό κεραυνῶν συνεχωνεύθησαν, καὶ ἀγἅλματα ἄλλα τε καὶ Διὸς ἐϖὶ κίνος ἱδρυμένον, εἰκὼν τέ τις λυκαίνης σύν τε τῷ Ῥώμῳ καὶ σὺν τῷ Ῥωμύλῳ ἱδρυμένη ἔπεσε. Dion, Hist. lib. XXXVII, page 37, édit. Rob. Stephan. 1548. Il continue en disant que les lettres des colonnes sur lesquelles les lois étaient écrites furent liquéfiées et devinrent ἀμυδρἀ. Tout ce que firent les Romains fut d'élever une grande statue à Jupiter, statue qui regardait l'Orient: il n'est plus du tout question de la louve. Ceci arriva l'an de Rome 689. L'abbé Fea, en citant ce passage de Dion (_Storia delle arti_, etc., tome I, page 202, note 10), dit: _Non ostane, aggiunge Dione, che fosse ben fermata_ (la louve); par quoi il appert que l'abbé a traduit la version Xylandro-Leuclavienne, qui met _quamvis stabilita_ pour l'original ἑδρυμένη, mot qui ne signifie pas _ben fermata_, mais seulement _élevée_, comme on peut le voir dans un autre passage de Dion: Ἠζουλήθη μὲν οὖν ὁ Ἀγρίππας καὶ Αὔγουστον ἐνταῦθα ἱδρῦσαι. Hist. lib. LXVI. Dion dit qu'Agrippa voulut _élever une statue à Auguste_ dans le Panthéon.]
[Note E: _In eâdem porticu ænea lupa, cujus uberibus Romulus ac Remus lactantes inhiant, conspicitur: de hâc Cicero et Virgilius semper intellexêre. Livius hoc signum ab ædilibus ex pecuniis quibus mulctati essent fæneratores positum innuit. Anteà in comitiis ad ficum Ruminalem, quo loco pueri fuerant expositi locatum pro certo est._ Luc. Fauni, _de Antiq. urb. Rom._ lib. II, cap. 17, ap. Sallengre, tome I, page 217. Dans ce dix-septième chapitre il répète que les statues étaient là, mais non qu'elles y furent trouvées.]
[Note F: Ap. Nardini, _Roma vetus_, lib. V, cap. 4.]
[Note G: Marliani, _Urb. Rom. Topogr._ lib. II, cap. 9. Il mentionne une autre louve et les deux jumeaux dans le Vatican, lib. V, cap. 21.]
[Note H: _Non desunt qui hanc ipsam esse putent, quam adpinximus, quœ è comitio in Basilicam Lateranam, cum nonnullis aliis antiquitatum reliquiis, atque hinc in Capitolium posteà relata sit, quamvis Marlianus antiquam Capitolinam esse maluit à Tullio descriptam, eui ut in re nimis dubiâ, trepidè adsentimur_. Just. Rycguii, _de Capit. Rom. Comm._, cap. 34, page 250. Lugd. Batav. 1696.]
[Note I: Nardini, _Roma vetus_, lib. V, cap. 4.]
[Note J: _Lupa hodièque in capitolinis prostat ædibus, cum vestigiis fulminis quo ictam narrat Cicero_. Diarium Ital. tome I, page 174.]
[Note K: _Storia delle arti_, etc., lib. III, cap. 3, § 2, note 10. Winkelmann a fait une étrange bévue dans la note, en disant que la louve de Cicéron n'était pas dans le Capitole, et que Dion a eu tort de le dire.]
[Note L: _Intesi dire, che l' Ercole di bronzo, che oggi si trova nella sala di Campidoglio fu trovato nel fero Romano appresso l'arco di Settimio; e vi fu trovata anche la lupa di bronzo che allatta Romulo e Remo, e stà nella loggia de' conservatori_. Flam. Vacc. _Memorie_, num. III, page I, ap. Montfaucon, _Diarium ital._, tome I.]
Examinons la chose relativement à ce que dit Cicéron. Cet orateur, en deux passages, semble désigner particulièrement Romulus et Rémus, et surtout le premier, que son auditoire savait bien _avoir été_ dans le Capitole, comme ayant été frappé de la foudre. Dans ses vers, il rappelle que les jumeaux et la louve tombèrent à la fois, et que la louve ne laissa que les traces de ses pattes. Cicéron ne dit pas que la louve ait été consumée; et Dion rapporte seulement qu'elle tomba, sans dire un mot, comme l'Abbé le lui fait dire, ni de la force du coup, ni de la solidité avec laquelle la statue avait été fixée. En conséquence, toute la force de l'argument de l'Abbé réside dans le tems prétérit: ce qui néanmoins peut être quelque peu affaibli en remarquant que la phrase prouve simplement que la statue n'était plus dans sa première place. Winkelmann a observé que les jumeaux actuels sont de main moderne; et il est également clair qu'il y a des traces de dorure sur la louve, qui pourrait, par conséquent, être réputée avoir fait partie de l'ancien groupe. On sait que les idoles du Capitole n'étaient point détruites après avoir été endommagées par le tems ou par quelque accident, mais déposées dans des souterrains nommés _favissœ_[A]. Il est possible que la louve ait été mise dans un de ces endroits, puis replacée en lieu visible, après que Vespasien eut rebâti le Capitole. Rycquius, sans citer ses autorités, dit qu'elle fut transportée du Comitium à la basilique de Latran, et de là au Capitole. Si elle a été trouvée près de l'arc de triomphe de Sévère, elle peut avoir été une des statues qu'Orose dit avoir été renversées dans le Forum, par la foudre, lorsqu'Alaric prit la ville[B]. L'ouvrage même prouve que cette louve est d'une haute antiquité; et voilà pourquoi Winkelmann a supposé que c'était celle de Denys d'Halicarnasse. Toutefois la louve du Capitole peut avoir été d'une date aussi ancienne que celle du temple de Romulus. Lactance[C] affirme que, de son tems, les Romains adoraient une louve; et l'on sait que les Lupercales subsistèrent fort long-tems[D] après que tous les autres rits de l'ancienne superstition furent totalement tombés en désuétude: ce qui peut rendre compte de la conservation de cette antique statue, honorée plus long-tems que tous les autres emblèmes du paganisme.
[Note A: Luc. Fauni, _de Antiq. urb. Rom._, lib. II, cap. 7, ap. Sallengre, tome I, page 217.]
[Note B: Voir la note, pour la stance 80, dans les _Historical illustrations_.]
[Note C: _Romuli nutrix lûpa honoribus est affecta divinis, et ferrem si animal ipsum fuisset cujus figuram gerit_. Lact. de fals, relig. lib. I, cap. 20, page 101, édit. varior. 1660; c'est-à-dire qu'il adorerait plutôt une louve qu'une prostituée. Son commentateur a fait observer que l'opinion de Tite-Live concernant Laurentia, représentée sous la forme de louve, n'a pas été universellement reçue. Strabon pensait de même. Rycquius a tort de dire que Lactance rapporte que la louve était dans le Capitole.]
[Note D: Jusques à l'an 496 de Jésus-Christ. _Quis credere possit_, dit Baronius (_Ann. eccl._ tome VIII, page 602, in ann. 496), _viguisse adhuc Romæ ad Gelasii tempora, quæ fuêre antè exordia urbis allata in Italiam Lupercalia?_ Gélase écrivit une lettre de quatre pages in-folio au sénateur Andromaque et à d'autres, pour leur montrer qu'on devait renoncer à ces cérémonies.]
On peut toutefois se permettre de remarquer que la louve était un emblème romain, et que l'adoration de cet emblème est une induction tirée par le zèle de Lactance. Les premiers écrivains chrétiens ne méritent pas toute confiance dans les accusations qu'ils dirigent contre les païens. Eusèbe accusa en face les Romains d'adorer le magicien Simon, et de lui élever une statue dans l'île du Tibre. Les Romains n'avaient probablement jamais encore entendu parler d'un tel personnage, qui a joué un rôle considérable, quoique scandaleux, dans l'histoire de l'église, et a laissé plusieurs preuves de son combat aérien contre saint Pierre dans la ville de Rome, quoique une inscription trouvée dans cette susdite île du Tibre ait prouvé que le _Simon magus_ d'Eusèbe était un certain dieu indigène nommé _Semo Mangus_ ou _Fidius_[A].
[Note A: Voici le texte d'Eusèbe: Καὶ ἀνδρίαντι παῤ ὑμῖν ὡς θεὸς τετίμηται, ἐν τῷ Τίθερι ποταμῷ μεταξὺ τῶν δύο γεψυρῳν, ἔχων ἐπιγράψην Ρωμαίκην ταύτην Σίμωνι δέω σάγκτῳ. _Ecclesi. Hist._ lib. II, cap. 13, page 40. Justin, martyr, avait dit la même chose auparavant; mais Baronius lui-même fut obligé de dévoiler l'erreur. Voir Nardini, _Roma vetus_, lib. VII, cap. 12.]
Même après que le culte du fondateur de Rome eut été abandonné, on jugea à propos de complaire aux habitudes des bonnes femmes de la ville en les envoyant avec leurs enfans malades à l'église de Saint-Théodore, comme autrefois au temple de Romulus[A]. L'usage s'en est conservé jusqu'à ce jour; et l'emplacement de l'église sus-nommée semble avoir été par là identifié avec celui du temple, si bien que si la louve y eût été réellement trouvée comme le dit Winkelmann, il n'y aurait plus de doute que la statue ne fût celle de Denys d'Halicarnasse[B]. Mais Faunus, en disant qu'elle était près du _ficus Ruminalis_ vers le Comitium, ne parle que de son ancienne position telle qu'elle nous a été transmise par Pline; et même s'il eût remarqué où on l'avait trouvée, il n'aurait point parlé de l'église Saint-Théodore, mais d'une place très-différente, près de laquelle on pensait alors que le _ficus Ruminalis_ et le Comitium avaient été, c'est-à-dire des trois colonnes près l'église de Santa-Maria Liberatrice, à l'extrémité du Palatin tournée vers le Forum.
[Note A: _In essa gli antichi pontefici per toglier la memoria de' giuochi Lupercali istituiti in onore di Romolo, introdussero l' uso di portarvi bambini oppressi da infermità occulte, acciò si liberino per l'intercessione di questo santo, come di continuo si sperimenta_. Rione, XII. Ripa, _accurata e succinta descrizione_, etc., _di Roma moderna dell' Ab. Ridolf. Venuti_, 1766.]
[Note B: Nardini, lib. V, cap. II, convainc Pomponius Lætus _orassi erroris_, vu que celui-ci a mis le figuier Ruminal à l'église Saint-Théodore; mais comme Tite-Live dit que la louve était près du figuier Ruminal, et que Denys d'Halicarnasse la place au temple de Romulus, il est obligé (cap. 4) d'avouer que les deux monumens étaient près l'un de l'autre, ainsi que l'autre Lupercal, ombragé, pour ainsi dire, par le même figuier.]
En vérité, l'on ne peut se livrer qu'à des spéculations purement conjecturales sur la question de savoir où cette louve a été trouvée[A]; et peut-être, après tout, les traces de dorure et de foudre forment en faveur de ceux qui tiennent pour la louve de Cicéron un argument meilleur que tous ceux mis en avant pour l'opinion contraire. À tout prendre, cette louve est citée avec raison dans le texte du poème comme l'un des anciens monumens les plus intéressans de la ville de Rome[B], et c'est, sans aucun doute, de cette statue, sinon de l'animal lui-même, que Virgile parle dans ses beaux vers:
_Geminos huic ubera circùm_ _Ludere pendentes pueros et lambere matrem Impavidos: illam tereti cervice reflexam Mulcere alternos, et corpora fingere lingud_[C].
[Note A: _Ad Comitium ficus olim Ruminalis germinabat, sub qud lupæ rumam, hoc est, mammam, docente Varrone, suxerant olim Romulus et Remus: non procul à templo hodiè D. Mariæ liberatricis appellato ubi_ forsan _inventa nobilis illa ænea statua lupæ germinos puerulos lactantis, quam hodiè in capitolio videmus_. Olai Borrichii, _Antiqua urbis Romanæ facies_, cap. 10. Voir aussi cap. 11. Borrichius écrivit après Nardini, en 1687. Ap. Græv. _Antiq. Rom._, tome IV, page 1552.]
[Note B: Donatus, lib. XI, cap. 18, donne une médaille représentant, d'un côté, la louve dans la même position que celle du Capitole, et, sur le revers, la même louve, mais qui n'a pas la tête tournée en arrière. Cette médaille est du tems d'Antonin-le-Pieux.]
[Note C: Æneid. VIII, 631. Voir le docteur Middleton dans sa lettre de Rome; il penche pour la louve de Cicéron, mais sans examiner la question.]
NOTE 47, STANCE 90.
Il est possible d'être un très-grand homme, en restant encore fort inférieur à Jules César, qui fut, suivant lord Bacon, le caractère le plus complet de toute l'antiquité. La nature semble incapable de combiner tous les talens extraordinaires qui constituèrent son immense capacité applicable à toutes choses, et telle, qu'elle fut un objet de surprise pour les Romains eux-mêmes. Le premier des généraux,--le seul homme d'état dont la politique ait été triomphante,--ne le cédant à personne en éloquence,--comparable à qui que ce soit dans tous les exercices de la sagesse, dans le siècle des plus grands généraux, hommes d'état, orateurs et philosophes qui aient jamais paru dans le monde;--auteur qui composa, dans sa voiture de voyage, un modèle parfait des annales militaires;--tantôt controversant avec Caton, tantôt écrivant un traité sur les calambours et recueillant une collection de bons mots;--combattant et faisant l'amour en même tems[A], et voulant abandonner son empire et sa maîtresse pour aller voir les sources du Nil: tel parut Jules César à ses contemporains et aux hommes des âges suivans qui furent le plus enclins à déplorer et à maudire son fatal génie.
[Note A: Dans son dixième livre, Lucain le montre baigné du sang de Pharsale dans les bras de Cléopâtre:
Sanguine Thessalicæ cladis perfusus adulter Admisit Venerem curis, et miscuit armis.
Après avoir dîné avec sa maîtresse, il passe toute la nuit à converser avec les sages Égyptiens, et dit à Achoréus:
«_Spes sit mihi certa videndi_ _Niliacos fontes: bellum civils relinquam.» Sic velut in tutâ securi pace trahebant Noctis iter medium_.
Immédiatement après, il se bat de nouveau, et défend chaque position:
_Sed adest defensor ubique_ _Cæsar et hos aditus gladiis, hos ignibus arcet._ _ .....Cæcâ nocte carinis Insituit Cæsar semper feliciter usus Præcipiti cursu bellorum et tempore rapto_. ]
Mais nous ne devons pas nous laisser éblouir par sa gloire ou par ses qualités aimables et magnanimes, au point d'oublier la décision de ses concitoyens impartiaux:
IL FUT JUSTEMENT TUÉ[A].
[Note A: _Jure cæsus existimetur_, dit Suétone, après une appréciation honorable de son caractère et de son génie, en faisant usage d'une phrase qui fut une formule du tems de Tite-Live: _Melium jure cæsum pronuntiavit, etiamsi regni crimine insons fuerit_ (lib. IV, cap. 38), et qui continua d'être employée dans les jugemens prononcés en cas d'homicides légitimes, comme meurtres de voleurs. Voyez Suet., _in Vit. J.C. Cœsar._, avec le commentaire de Pitiscus, page 184.]
NOTE 48, STANCE 93.
......._Omnes penè veteres, qui nihil cognosci, nihil percipi, nihil sciri posse dixerunt: angustos sensus, imbecillos animos, brevia curricula vitæ, in profundo veritatem demersam, opinionibus et institutis omnia teneri: nihil veritati relinqui: deinceps omnia tenebris circumfusa esse dixerunt_[A]. Les dix-huit cents ans qui se sont écoulés depuis que Cicéron a écrit cela, n'ont pas diminué une des imperfections de l'humanité; et les plaintes des anciens philosophes peuvent, sans injustice ou affectation, être transcrites dans un poème composé aujourd'hui.
[Note A: Acad. I, 13.]
NOTE 49, STANCE 99.
Allusion à la tombe de Cécilia Métella, nommée _Capo di Bove_, sur la voie Appienne. Voir _Historical Illustrations of the fourth canto of Childe Harold_.
NOTE 50, STANCE 102.
Ὀν οἱ θεοὶ φιλοῦσιν, ἀποθνήσκει νέος. Τὸ γὰρ θανεῖν οὐκ κἰσχρὀν, ἀλλ᾿ αἰσχρῶς θανεῖν.
_Rich. Fr. Phil. Brunck. Poetæ gnomici_, p. 231, édit. 1784.
NOTE 51, STANCE 107.
Le mont Palatin est une masse de ruines, particulièrement du côté du grand Cirque. Le sol lui-même est formé de briques en poussière. On n'a rien dit, on ne peut rien dire pour gagner la foi de toute autre personne qu'un antiquaire romain;--Voir _Historical Illustrations_, p. 206.
NOTE 52, STANCE 108.
L'auteur de la vie de Cicéron, parlant de l'opinion de cet orateur et des Romains ses contemporains sur le compte de la Bretagne, a le passage éloquent qui suit: «Ces railleries sur la barbarie et la misère de notre île, nous obligent à réfléchir sur l'étonnante destinée et sur les révolutions des états: pourquoi Rome, autrefois maîtresse du monde, siége des arts, de la puissance et de la gloire, est aujourd'hui plongée dans l'oisiveté, dans l'ignorance et dans la pauvreté; asservie à la plus cruelle et en même tems la plus méprisable des tyrannies, à celle de la superstition et de l'imposture religieuse: tandis que ce pays éloigné, autrefois sujet de raillerie et de mépris pour la classe éclairée des Romains, est devenu l'heureux séjour de la liberté, de l'abondance, et des lettres; florissant dans tous les arts et dans tous les raffinemens de la civilisation; et toutefois parcourt peut-être la même carrière que Rome a déjà parcourue, va d'une industrie vertueuse à la richesse, de la richesse au luxe, du luxe à l'impatience des règles et à la corruption des mœurs, jusqu'à ce qu'enfin, par une dégénération complète et par la perte de toute vertu, rendu tout-à-fait mûr pour la destruction, il devienne la proie de quelque oppresseur hardi, et qu'avec la perte de sa liberté perdant tout ce qui a quelque prix, il retombe peu à peu dans sa barbarie primitive[A].»
[Note A: _The history of the Life of M. Tullius Cicero_, sect VI, vol. II, page 102. Le contraste a été frappant dans un cas récent vraiment singulier. Une personne est mise en prison à Paris: on fait maints efforts pour obtenir sa délivrance. Le ministre français continua de la détenir, sous prétexte que ce n'était point un Anglais, mais seulement un _Romain_. Voir _Interesting facts relating to Joachim Murat_. Page 139.]
NOTE 53, STANCE 101.
La colonne de Trajan porte à son sommet saint Pierre: celle d'Aurelius, saint Paul. Voir _Historical illustrations of the fourth canto, etc._
NOTE 54, STANCE 111.
Trajan _passa en proverbe_ pour le meilleur des empereurs romains[A]; et il serait plus aisé de trouver un souverain unissant exactement tous les vices opposés aux heureuses qualités attribuées à ce prince, que d'en trouver un qui fût pourvu de toutes ses vertus. «Quand il monta sur le trône, dit l'historien Dion[B], il était robuste de corps, vigoureux d'esprit: la vieillesse n'avait affaibli aucune de ses facultés; il était tout à la fois exempt d'envie et de médisance; il honorait tous les gens de bien, et les avançait; la vertu n'était pas pour lui un objet de crainte ou de haine; il ne prêtait jamais l'oreille aux délateurs, ne s'abandonnait point à sa colère, s'abstenait également d'injustes exactions et de punitions illégitimes, préférait être aimé comme homme qu'être honoré comme souverain; il était affable pour son peuple, plein de respect pour le sénat, et généralement aimé de l'un et de l'autre; il n'inspirait de terreur qu'aux ennemis de sa patrie.»
[Note A: _Hujus tantùm memoriæ delatum est, ut, usque ad nostram ætatem non aliter in senatu principibus acclamatus, nisi_, Felicior. Augusto. melior. Trojano. Eutrop. Brev. Hist. Rom. lib. VIII, c. 5.]
[Note B: Τῷ τε γὰρ σὡματι ἔῤῥωτο... καὶ τῇ φυχῇ ἤκμαζεν, ὡς μήθ᾿ ὑπὰ γήρως ἀμβλύγεσθαι... καὶ ὄὑτ᾿ ἐφθόνει οὔτε καθήρει τινα, ἀλλὰ καὶ πάνυ πάντας τοὺς ἀγάθους ἐτίμα καὶ ἐμεγάλυνε καὶ διὰ τοῦτο οὔτε ἐϕοβεῖτο τινα αὐτῶν, οὔτε ἐμἰσει... διαβολαῖς τε ἢκιστα ἐπίστευε, καὶ ὀργῇ ἤκιστα ἐδουλοῦτο τῶν τε χρημάτων τῶν ἀλλοτρίων καὶ φόνων τῶν ἀδίκων ἀπείχετο... φιλούμενός τε οὖν ἐπ᾿ αὐτοῖς μᾶλλον ἤ τιμώμενος ἔχαιρε, καὶ τῷ τε δήμῳ μετὰ ἐπιεικείας συνεγένετο, καὶ τῇ γερουσίᾳ σεμνοπρεπῶς ὡμίλει᾿ ἀγαπητὸς᾿ μὲν πᾶσι᾿ φοβερὸς δὲ μηδένε, πλὴν πολεμίοις ὤν. Hist. Rom. lb. LXVIII, cap. 6 et 7, t. II. pp. 1123, 1124, édit. Hacub. 1750.]
NOTE 55, STANCE 114.
Le nom et les exploits de Rienzi doivent être familiers au lecteur de Gibbon. Quelques détails et quelques manuscrits inédits relatifs à ce héros seront donnés dans les _Illustrations of the fourth canto_.
NOTE 56, STANCE 115.
La respectable autorité de Flaminius Vacca entraînerait à faire croire aux droits de la grotte d'Égérie[A]. Il nous assure qu'il a vu, sur le pavé, une inscription établissant que la fontaine était celle d'Égérie dédiée aux nymphes. L'inscription n'existe plus aujourd'hui; mais Montfaulcon cite deux vers d'Ovide[B] gravés sur une pierre de la villa Giustiniani, qu'il paraît croire avoir été apportée de la même grotte.
[Note A: _Poco lontano dal detto luogo si scende ad un casaletto, del quale ne sono padroni li Caffarelli, che con questo nome è chiamato il luogo; vi è una fontana sotto una gran volta antica, che al presente si gode, e li Romani vi vanno l' estate a ricrearsi; nel pavimento di essa fonte si legge in un epitaffio essere quella la fonte di Egeria, dedicata alle Ninfe, e questa, dice l' epitaffio, essere la medesima fonte in cui fu convertita_. Memorie, etc., ap. Nardini, page 13. Il ne donne pas l'inscription.]
[Note B: _In villâ Justinianâ exstat ingens lapis quadratus solidus in quo sculpta hæc duo Ovidii carmina sunt:_
_Ægeria est quæ præbet aquas, dea grata Camænis; Illa Numæ conjux consiliumque fuit._
_Qui lapis videtur ex eodem Egeriœ fonte, aut ejus viciniâ istuc comportatus._ Diar. italicum, page 153.]
Cette grotte et cette vallée étaient jadis fréquentées dans l'été, et particulièrement le premier dimanche de mai, par les modernes Romains, qui attachaient une propriété salutaire à la fontaine qui sort d'un orifice situé au fond de la voûte, et, débordant de petits étangs, entraîne des herbes entremêlées dans le ruisseau d'en bas. Le ruisseau est l'Almo d'Ovide, dont le nom et les propriétés se sont perdus dans le moderne Aquataccio. La vallée elle-même est nommée _Valle di Caffarelli_, du nom des ducs Caffarelli, qui cédèrent cette fontaine aux Pallaviccini, avec soixante _rubbia_ des terres adjacentes.
Il ne peut guère y avoir de doute que cette longue vallée ne soit la vallée d'Égérie de Juvénal, et le lieu de repos d'Umbritius, quoique la généralité des commentateurs ait supposé que le poète satirique et son ami sont descendus dans le bosquet Aricien, où la nymphe rencontra Hippolyte, et où elle était plus particulièrement adorée.
Le chemin de la porte Capène à la colline d'Albe (environ quinze milles) serait trop considérable, à moins que nous n'ajoutassions foi à la singulière conjecture de Vossius, qui fait voyager cette porte de sa place actuelle, où il prétend qu'elle fut durant le gouvernement des rois, jusques au bosquet Aricien, et puis la fait revenir à son ancienne place au fur et à mesure que la ville se rétrécit[A]. Le tuf ou pierre ponce, que le poète préfère au marbre, est la substance composant la couche dans laquelle la grotte est creusée.
[Note A: _De Magnit. veter. Rom. Ap. Græv. Ant. roman._, tome IV, page 1507.]
Les topographes modernes[A] trouvent dans la grotte la statue de la nymphe et neuf niches pour les muses, et un voyageur de ces derniers tems[B] a découvert que la grotte a été rendue à cette simplicité que le poète regrettait de voir, remplacée par des ornemens de mauvais goût. Mais la statue sans tête est plutôt un personnage mâle qu'une nymphe, et elle ne laisse apercevoir aujourd'hui aucun des attributs qu'on lui assigne. Les neuf muses auraient eu grand'peine à se tenir en six niches; et Juvénal certainement ne fait pas allusion à quelque grotte particulière[C]. On ne peut tirer aucune induction des paroles du poète satirique, sinon que quelque part, près la porte Capène, il y avait un lieu où l'on supposait que Numa avait tenu ses conférences nocturnes avec la nymphe, et où il y avait un bosquet et une fontaine sacrée, et des chapelles autrefois consacrées aux muses, et que de ce lieu l'on descendait dans la vallée d'Égérie, qui offrait plusieurs grottes artificielles. Il est clair que les statues des muses ne faisaient pas partie de la décoration que le satirique ne jugeait point à sa place dans ces grottes: car il assigne en termes exprès d'autres chapelles (_delubra_) à ces divinités au-dessus de la vallée, et, de plus, il nous dit qu'elles ont été mises à bas pour faire place aux juifs. Dans le fait, le petit temple, aujourd'hui appelé temple de Bacchus, avait, suivant l'opinion commune, appartenu autrefois aux muses, et Nardini[D] les place dans un bosquet de peupliers, qui était, de son tems, au-dessus de la vallée.
[Note A: Échinard, _Descrizione di Roma e dell' agro romano corretto dall' Abbate Venuti in Româ_, 1750. Ils croient à la grotte et à la nymphe: _Simulacro di questo fonte, essendovi sculpite le acque a piè di esso_.]
[Note B: _Classical Tour_, chap. 6, page 217, vol. II.]
[Note C:
_Substitit ad veteres arcus, madidamque Capenam, Hîc ubi nocturnæ Numa constituebat amicæ; Nunc sacri fontis nemus, et delubra locantur Judæis quorum cophinum fœnumque supellex. Omnis enim populo mercedem pendere jussa est Arbor, et ejectis mendicat silva Camænis. In vallem Egeriæ descendimus, et speluncas Dissimiles veris: quantò præstantius esset Numen aquæ, viridi si margine clauderet undas Herba, nec ingenuum violarent marmora lophum._
(Sat. III.)
[Note D: Lib. III, cap. 3.]
Il est probable, d'après l'inscription et la position, que la grotte qu'on montre aujourd'hui peut être une des _cavernes artificielles_ dont une existe encore, à la vérité un peu plus haut, sous un berceau de sureaux; mais une grotte _unique_ d'Égérie est une pure invention moderne, fondée sur l'application de l'épithète _Egeria_ à ces _nymphes_; en général, épithète qui pourrait nous envoyer chercher les bosquets de Numa sur les bords de la Tamise.
Notre Juvénal Anglais a été préservé du contre-sens par sa connaissance de Pope: il conserve avec soin l'exact pluriel.
De là, à pas lents, descendant dans la vallée, nous voyons les grottes égériennes; oh! comme elles ressemblent peu à la véritable!
La vallée abonde en sources[A], et Égérie présidait à ces sources, que les muses pouvaient voir de leurs bocages voisins: elle passait pour leur fournir leurs ondes, et elle était la nymphe des grottes à travers lesquelles elle faisait couler les fontaines.
[Note A: _Undique è solo aguæ scaturiunt_. Nardini, lib. III, cap. 3.]
Tous les monumens dans le voisinage de la vallée d'Égérie ont reçu des noms arbitraires, qui ont été changés arbitrairement. Venuti[A] avoue qu'il ne peut voir aucune trace des temples de Jupiter, de Saturne, de Junon, de Vénus et de Diane, que Nardini trouva ou crut trouver. Le _Mutatorium_ du cirque de Caracalla, le temple de l'Honneur et de la Vertu, le temple de Bacchus, et par-dessus tout, le temple du dieu Rediculus, font le désespoir des antiquaires.
[Note A: Échinard, etc. Cic. cit. pages 297, 298.]
Le cirque de Caracalla se fonde sur une médaille de cet empereur citée par Fulvius Ursinus, médaille dont le revers porte un cirque, supposé d'ailleurs par quelques-uns n'être autre chose que le grand cirque. Cela donne une fort bonne idée de ce lieu d'exercices. Le sol n'a été que peu élevé, si nous pouvons en juger d'après la petite cellule à la fin de la _Spina_, cellule qui était probablement la chapelle du dieu Consus. Cette cellule est à moitié sous le sol, comme elle doit avoir été dans le cirque même: car Denys d'Halicarnasse[A] ne pouvait se persuader que cette divinité fût le Neptune Romain, attendu que son autel était sous terre.
[Note A: _Antiq. rom._, lib. II, cap. 31.]
NOTE 57, STANCE 127.
«À tout hasard, dit l'auteur des _Questions Académiques_, je crois, quelle que soit la destinée de mes propres spéculations, que la philosophie regagnera l'estime qui lui est due. L'esprit libre et philosophique de notre nation a été un sujet d'admiration pour le monde entier. Ce fut l'honneur et l'orgueil des Anglais, la source lumineuse de toute leur gloire. Oublierons-nous donc les sentimens mâles et graves de nos ancêtres, pour jaser dans la langue de notre mère ou de notre nourrice sur nos bons vieux préjugés? Ce n'est pas le moyen de défendre la vérité. Ce n'est pas ainsi que nos pères la soutinrent dans les brillantes époques de notre histoire. Le préjugé peut bien être préposé à la garde des fortifications extérieures pour un court espace de tems pendant que la raison dort dans la citadelle: mais si la raison tombe en léthargie, le préjugé plantera bien vite un étendard pour son propre compte. La philosophie, la sagesse et la liberté se soutiennent mutuellement: qui ne veut raisonner, est un bigot; qui ne peut, un sot; qui n'ose, un esclave.»
(_Préface_. Pages 14, 15. Vol. I. 1805.)
NOTE 58, STANCE 132.
Nous lisons dans Suétone qu'Auguste, d'après un avertissement reçu en songe[A], contrefaisait une fois par an l'état de mendiant, en s'asseyant devant la porte de son palais, et en présentant sa main arrondie pour demander la charité. Une statue qui était autrefois dans la villa Borghèse, et qui doit être maintenant à Paris, représentait l'empereur dans la posture d'un suppliant. L'objet de cette humiliation de soi-même était d'apaiser Némésis, cette persécutrice perpétuelle des heureuses fortunes, et dont la puissance était aussi rappelée aux conquérans romains par certains symboles attachés à leur char de triomphe. Ces emblèmes étaient le fouet et le _crotale_ que l'on a retrouvés dans les Némésis du Vatican. L'attitude de mendiant a fait passer la statue dont j'ai parlé ci-dessus pour celle de Bélisaire; et jusqu'à ce que la critique de Winkelman[B] ait eu rectifié l'erreur, une nouvelle supposition était venue continuellement au secours d'une autre. C'était aussi par la même peur de voir finir soudainement sa prospérité, qu'Amasis, roi d'Égypte, disait à son ami Polycrate de Samos, que les dieux aimaient ceux dont la vie était mêlée de bonheur et d'infortune. Némésis était supposée veiller particulièrement pour surprendre l'homme prudent, c'est-à-dire celui dont la circonspection ne le rendait accessible qu'aux simples accidens. Son premier autel fut élevé sur les bords de l'Æsopus de Phrygie, par Adraste, probablement le prince de ce nom qui tua le fils de Crésus par mégarde. De là la déesse fut nommée _Adrastea_[C].
[Note A: Sueton. _in Vit. Augusti_, cap. 91. Casaubon, dans sa note, renvoie aux vies de Camille et de Paul Emile de Plutarque, ainsi qu'à ses apophthegmes, pour connaître le caractère de cette déité. La main arrondie en forme de _sébile_ était regardée comme le dernier terme de la dégradation; et quand le cadavre du préfet Rufinus fut porté en triomphe par le peuple, l'indignation fut au comble en voyant sa main placée dans cette position.]
[Note B: _Storia delle arti_, etc., lib. XII, cap. 3, tome II, page 422. Visconti appelle cependant la statue une Cybèle. _Museo Pio Clemente_, tome I, page 40. L'abbé Fea (_spiegazione dei Romi. Storia_, etc., tome III, page 513) la nomme Chrysippe.]
[Note C: _Dictionnaire de Bayle_, article _Adrastea_.]
La Némésis romaine était _sacrée_ et _auguste_; elle avait un temple sur le mont Palatin, où elle était adorée sous le nom de Rhamnusia[A]. La propension des anciens pour se confier aux événemens, et pour croire à la déesse de la fortune, fut si grande, que, sur ce même mont Palatin, il y avait un temple consacré à la Fortune du jour[B]. C'est la dernière superstition qui ait conservé son influence sur le cœur humain; et en concentrant sur un seul objet la crédulité si naturelle à l'homme, elle est toujours apparue plus puissante sur les esprits qui n'étaient point enchaînés par d'autres articles de foi. Les antiquaires ont supposé que cette déesse était la même que la Fortune et le Destin[C]; mais c'était en sa qualité de puissance vengeresse qu'elle était adorée sous le nom de Némésis.
[Note A: Il est cité par le _regionary_ Victor.]
[Note B: _Fortunæ hujusce diei_. Cicéron la mentionne, _de Legib._, lib. II.]
[Note C:
deæ Nemesi, sive Fortunæ, Pistorius Rugianus v. c. legat. leg. xiii. g. Cord.
Voyez _Quœstiones romanæ_, etc. _ap. Græv. Antiq. roman._, tome V, page 942. Voyez aussi Muratori, _nov. Thesaur. inscript. vet._, tome I, pages 88, 89, où se trouvent trois inscriptions latines et une grecque sur Némésis, et d'autres sur le Destin.]
NOTE 59, STANCE 140.
Que l'admirable statue qui a suggéré celle-ci, représentât un gladiateur _laquearius_, comme cela a été soutenu opiniâtrement en dépit de Winkelmann[A], ou qu'elle ait été un héraut grec, ainsi que ce grand antiquaire l'a positivement affirmé[B], ou bien que l'on doive la regarder comme un porte-bouclier spartiate, selon l'opinion de son éditeur italien[C], elle paraîtra toujours assurément _une copie_ de ce chef-d'œuvre de Ctésilaüs, qui représentait _un homme blessé mourant, et qui exprimait parfaitement ce qui restait encore de vie en lui_[D]. Montfaucon[E] et Maffei[F] crurent que c'était la même statue; mais la statue antique était en bronze. Le gladiateur était autrefois dans la villa Ludovizi, et il fut acheté par Clément XII. Le bras droit est une entière restauration de Michel-Ange[G].
[Note A: Par l'abbé Bracci, _Dissertazione supra un clipeo votivo_, etc., Préface, page 7, qui se fonde sur la corde qui est autour du cou, mais non sur la corne, dont il ne paraît pas que les gladiateurs se soient eux-mêmes servis. (Note _a, Storia delle arti_, tome II, page 205.)]
[Note B: Soit Polyphonte, héraut de Laïus, tué par Œdipe, ou Cépréas, héraut d'Eurithéus, tué par les Athéniens lorsqu'il s'efforçait d'éloigner les Héraclides de l'autel de la Miséricorde, et en l'honneur duquel ils instituèrent des jeux annuels, continués jusqu'au tems d'Adrien; ou Anthémocritus, le héraut athénien, tué par les Mégariens, qui n'expièrent jamais leur impiété.
Voyez _Storia delle arti_, etc., tome II, pages 203, 204, 205, 206, 207, lib. IX, cap. 2.]
[Note C: _Storia_, etc., tome II, page 207, nota _a_.]
[Note D: _Vulneratum deficientem fecit in quo possit intelligi quantum restat animæ._ Plin. _Nat. Hist._, lib. XXXIV, cap. 8.]
[Note E: _Antiq._, tome III, part. II, tab. 155.]
[Note F: _Racc. stat._, tab. 64.]
[Note G: _Mus. capitol._, tome III, page 154, édit. 1755.]
NOTE 60, STANCE 141.
Les gladiateurs étaient de deux sortes, forcés et volontaires. Ils étaient tirés de différentes conditions: d'esclaves payés pour cet objet; des criminels; des captifs barbares pris à la guerre, et, lorsqu'ils avaient servi au triomphe, mis à part pour les jeux publics, ou de ceux saisis et condamnés comme rebelles; des citoyens libres; quelques-uns combattant pour un salaire (_auctorati_), d'autres par une ambition dépravée. Enfin, des chevaliers même et des sénateurs furent contraints de paraître dans l'arène; affront dont le premier tyran fut naturellement le premier inventeur[A]. À la fin, on vit aussi combattre des nains et même des femmes; atrocité qui fut défendue par Sévérus. Les plus dignes de pitié furent indubitablement les captifs barbares; et un écrivain chrétien[B] donne précisément à cette espèce l'épithète d'_innocent_, pour les distinguer des gladiateurs de profession. Aurélien et Claudius condamnèrent à ces cruels exercices un grand nombre de ces infortunées victimes; l'un après son triomphe, l'autre sous prétexte de rébellion[C]. Aucune guerre, dit Juste Lipse[D], ne fut jamais si mortelle pour le genre humain, que ces divertissemens sanguinaires. En dépit des lois de Constantin et de Constance, ces spectacles survécurent plus de soixante-dix ans à la vieille religion établie; mais ils durent leur suppression au courage d'un chrétien. En l'an 404, aux kalendes de janvier, les gladiateurs allaient représenter leurs jeux dans l'amphithéâtre Flavien, devant l'immense concours habituel du peuple. Almachius ou Télémaque, moine d'Orient, qui était venu à Rome dans cette sainte intention, se précipita au milieu de l'arène, et s'efforça de séparer les combattans. Le préteur Alypius, personnage incroyablement attaché à ces jeux[E], donna à l'instant l'ordre aux gladiateurs de tuer ce moine; Télémaque obtint la couronne du martyre et le titre de saint, qui, avant cette action et depuis, n'a jamais été mérité par un plus noble exploit. L'histoire est racontée par Théodoret[F] et Cassiodore[G], et elle semble digne de foi malgré la place qu'elle occupe dans le Martyrologe romain[H]. Outre les torrens de sang qui coulaient aux funérailles, dans les amphithéâtres, au cirque, au forum et sur les autres places publiques, les gladiateurs paraissaient aussi dans les fêtes, et se déchiraient entre eux devant les tables des festins, à la grande satisfaction, et aux applaudissemens des convives. Cependant Juste Lipse se permet de supposer que la perte du courage et une dégénération évidente du genre humain furent la conséquence immédiate de l'abolition de ces sanglans spectacles[I].
[Note A: Julius César, qui s'éleva sur les ruines de l'aristocratie, fit paraître Furius Leptinus et A. Calenus dans l'arène du Cirque.]
[Note B: Tertullien: _Certe quidem et innocentes gladiatores in ludum veniunt, ut voluptatis publicæ hostiæ fiant_. Just. Lips., _Saturn. Sermon._, lib. II, cap. 3.]
[Note C: Vopiscus, _in Vit. Aurel. et in Vit. Claud._ Ibid.]
[Note D: _Credo, imò scio nullum bellum tantam cladem vastitiemque generi humano intulisse, quam hos ad voluptatem ludos_. Just. Lips. _Ibid._, lib. I, cap. 12.]
[Note E: Augustinus (lib. VI, _Confess._, cap. 8): _Alypium suo gladiatorii spectaculi inhiatu incredibiliter abreptum_. Scribit. _Ibid._, lib. I, cap. 12.]
[Note F: _Hist. eccles._, cap. 26, lib. V.]
[Note G: Cassiod. Tripartita, lib. X, cap. II. Saturn., _ibid._]
[Note H: _Baronius, ad ann. et in notis ad martyrol. rom. I Jan._ Voyez Marangoni, _delle memorie sacre et profane dell anfiteatro Flavio_, page 25, éd. 1746.]
[Note I: _Quod? Non tu, Lipsi, momentum aliquod habuisse censes ad virtutem? Magnum. Tempora nostra, nosque ipsos videamus. Oppidum ecce unum alterumve captum, direptum est; tumultus circa nos, non in nobis: et tamen concidimus et turbamur. Ubi robur, ubi tot per annos meditata sapientiœ studia? Ubi ille animus qui possit dicere_: Si fractus illubatur orbis? etc., _ibid._, lib. II, cap. 25. C'est le prototype du panégyrique des combats de Taureaux, par M. Windham.]
NOTE 61, STANCE 142.
Quand un gladiateur en blessait un autre, il s'écriait: _il l'a; hoc habet_, ou _habet_. Le combattant blessé laissait tomber son arme, et, s'avançant à l'extrémité de l'arène, il suppliait alors les spectateurs. S'il s'était bien battu, le peuple le sauvait: autrement, ou selon la disposition des spectateurs, ceux-ci baissaient leurs pouces, et il était immolé. Ils furent quelquefois si barbares, qu'ils se montraient impatient si le combat durait plus long-tems que de coutume, sans blessures ou mort. La présence de l'empereur sauvait ordinairement le vaincu; et l'on rapporte comme exemple de la férocité de Caracalla, qu'il renvoya interroger le peuple, ceux qui venaient lui demander la vie dans un spectacle à Nicomédie; en d'autres termes, qu'il les renvoya à la mort. Une cérémonie semblable est observée aux combats de taureaux en Espagne. Le magistrat préside, et, après que les cavaliers et les picadores ont combattu le taureau, le matador s'avance et demande la permission de tuer l'animal. Si le taureau a bien fait son devoir en tuant deux ou trois chevaux, ou un homme, ce dernier cas est rare, le peuple pousse des cris, les dames agitent leurs mouchoirs, et l'animal est sauvé. Les blessures et la mort des chevaux sont accompagnées des plus vives acclamations et de nombreuses marques de satisfaction, principalement de la part des femmes qui sont présentes, y compris les plus élégantes et les plus nobles dames.
Chaque chose dépend de l'habitude. L'auteur de Childe Harold, le rédacteur de cette note et un ou deux autres Anglais qui avaient assurément vu plus d'une fois des batailles rangées, nous nous trouvâmes, pendant l'été de 1809, dans la loge du gouverneur, au grand amphithéâtre de Santa-Maria, vis-à-vis de Cadix. La mort d'un ou deux chevaux satisfit complètement leur curiosité. Un gentilhomme présent, les voyant frémir et pâlir, remarqua les impressions extraordinaires qu'ils recevaient d'un spectacle si délicieux pour tant de jeunes dames qui regardaient en souriant, et continuaient leurs applaudissemens, aussitôt qu'un cheval tombait en ensanglantant l'arène. Un taureau tua trois chevaux _avec ses cornes_. Il fut sauvé par des acclamations qui redoublèrent lorsque l'on sut qu'il appartenait à un prêtre.
Un Anglais, qui peut trouver du plaisir à voir deux hommes se boxer jusqu'à se mettre en pièces, ne peut supporter la vue d'un cheval galopant dans l'arène tandis que ses boyaux traînent sur la terre, et il se détourne du spectacle et du spectateur, plein d'horreur et de dégoût.
NOTE 62, STANCE 144.
Suétone nous informe que Jules César fut particulièrement satisfait de ce décret du sénat, qui l'autorisait à porter une couronne de laurier dans toutes les occasions: il était désireux, non de montrer qu'il était le conquérant du monde, mais de cacher qu'il était chauve. Un étranger à Rome aurait eu de la peine à deviner ce motif, et nous ne l'aurions pu deviner nous-mêmes sans le secours de l'historien.
NOTE 63, STANCE 145.
On trouve cela dans la _Décadence et la chute de l'empire romain_, et on peut voir une notice sur le Colysée dans les _Illustrations historiques_ au quatrième chant de _Childe Harold_, par M. Hobhouse.
NOTE 64, STANCE 146.
«Quoique dépouillée de tous ses cuivres et bronzes, excepté de l'anneau qui était nécessaire pour conserver l'ouverture supérieure; quoique elle ait été exposée à de nombreux incendies, et quelquefois à des inondations; quoique elle soit toujours ouverte à la pluie, aucun monument d'une égale antiquité n'est si bien conservé que la rotonde. Elle a passé avec peu d'altérations du culte païen à sa destination actuelle; et ses niches étaient si convenables pour des autels chrétiens que Michel-Ange, toujours si passionné des beautés antiques, en adopta les formes comme modèle pour son Église catholique.»
(_Forsyth's Remarks_, etc., on _Italy_, p. 137.)
NOTE 65, STANCE 147.
Le Panthéon a été changé en espèce de musée pour recevoir les bustes des modernes grands hommes, ou au moins des hommes distingués. Les flots de lumière qui passent à travers la large ouverture circulaire de la coupole et qui tombaient autrefois sur le cercle entier des divinités, brillent maintenant sur une grande réunion de mortels, dont un ou deux ont été presque déifiés par la vénération de leurs compatriotes.
NOTE 66, STANCE 148.
Cette stance et les trois qui suivent font allusion à l'histoire de la fille romaine, qui est rappelée au voyageur par le lieu ou le prétendu lieu de l'aventure, placé maintenant dans l'église de Saint-Nicolas _in carcere_. Les difficultés qui peuvent empêcher de croire à la vérité de cette histoire sont rapportées dans les _Historical Illustrations_, etc.
NOTE 67, STANCE 152.
Le château de Saint-Ange. Voyez les _Historical Illustrations_.
NOTE 68, STANCE 153.
Cette stance et les six qui suivent ont rapport à l'église de Saint-Pierre. Pour la dimension comparative de cette basilique avec les autres grandes églises de l'Europe, voyez le _Pavé de Saint-Pierre_ et le _Classical Tour_ en Italie, vol. II, p. 125 et suiv. chap. 4.
NOTE 69, STANCE 171.
Marie périt sur l'échafaud, Élisabeth mourut de chagrin, Charles V mourut ermite; Louis XIV, banqueroutier d'argent et de gloire; Cromwell, d'inquiétude; et _le plus grand de tous_, Napoléon vit prisonnier. On pourrait ajouter aux noms de ces souverains une liste longue, mais superflue, de noms également illustres et malheureux.
NOTE 70, STANCE 173.
Le village de Némi était près de la retraite ancienne d'Égérie, et, à cause des arbres qui entouraient et ombrageaient le temple de Diane, il a conservé jusqu'à ce jour sa désignation distinctive de _Bosquet_. Némi n'est éloigné que d'une promenade de soir à cheval de l'auberge _confortable_ d'Albano.
NOTE 71, STANCE 174.
Tout le penchant de la colline d'Albe est d'une beauté incomparable; et du couvent qui est situé sur le point le plus élevé, où était autrefois le temple de Jupiter Latianus, la vue embrasse tous les objets auxquels on fait allusion dans cette stance: la Méditerranée; toute la scène de la dernière moitié de l'_Énéide_, et la côte qui s'étend depuis l'embouchure du Tibre jusqu'au promontoire de Circæum et au cap de Terracine.
Le site de la villa de Cicéron peut se supposer soit à la _Grotta Ferrata_, soit au Tusculum du prince Lucien Bonaparte.
L'opinion générale, il y a quelques années, était pour le premier site (la Grotta Ferrata), comme on peut le voir dans la vie de Cicéron par Middleton. À présent, il a perdu quelque chose de son crédit, excepté pour les _Domenichini_ (Dominicains). Neuf moines, de la religion grecque, habitent ce séjour; et la _villa_ contiguë est la demeure d'été d'un cardinal. L'autre _villa_, appelée _Rufinella_, est située au sommet de la colline qui domine Frascati; et on y a trouvé beaucoup de restes précieux de Tusculum, outre soixante-douze statues, dont le mérite et la conservation varient, ainsi que sept bustes. De la même hauteur on voit les collines Sabines, dans le sein desquelles est renfermée la longue vallée de Rustica. Il y a plusieurs circonstances qui tendent à établir l'identité de cette vallée avec l'_Ustica_ d'Horace; et il paraît vraisemblable que le pavé en mosaïque, que les paysans ont découvert en défonçant un vignoble, pourrait appartenir à cette _villa. Rustica_ est prononcé bref, et non pas selon notre énonciation dans _Usticœ cubantis_. Il est plus rationnel de penser que nous sommes dans l'erreur, que de croire que les habitans de cette vallée solitaire ont changé leur accent dans ce mot. L'addition d'une consonne préfixe n'est rien; cependant, il importe de prendre garde que _Rustica_ peut être un nom moderne que les paysans auraient pu emprunter des antiquaires, en altérant la prononciation.
La _villa_, ou la _mosaïque_, est dans une vigne située sur une élévation couverte de châtaigniers. Un ruisseau descend dans la vallée; et bien qu'il ne soit pas vrai, comme on le dit dans les _Guides de Voyageurs_, que ce ruisseau soit appelé _Licenza_, cependant il y a un village situé sur un rocher au haut de la vallée, qui se nomme ainsi, et qui peut avoir dérivé son nom de _Digentia_. Licenza contient sept cents habitans. Sur un pic, un peu au-delà, se trouve Civitella qui en contient trois cents. Sur les bords de l'Anio, un peu avant de tourner pour entrer dans la vallée _Rustica_, à gauche, environ à une heure de la _villa_, est une ville nommée Vico-Varo, autre coïncidence favorable avec le _varia_ du poète. Au bout de la vallée, du côté de l'Anio, se trouve une colline découverte, couronnée par la petite ville de Bardela. Au pied de cette colline, coule le petit ruisseau de _Licenza_, qui se perd presque entièrement dans un large lit de sable avant qu'il ait atteint l'Anio. Rien n'est plus heureux pour les vers du poète, soit qu'on les prenne dans un sens métaphorique, ou direct:
_Me quotiens reficit gelidus Digentia ricus, Quem Mandela bibit rugosus frigore pagus_.
Le ruisseau est limpide au haut de la vallée; mais avant qu'il atteigne la colline de Bardela, il paraît vert et jaunâtre comme un ruisseau sulfureux.
_Rocca Giovane_, village ruiné sur les collines à une demi-heure de marche de la vigne où l'on voit le pavé en mosaïque, semble être la place du temple de Vacuna; et une inscription, trouvée dans cet endroit, apprend que ce temple de la victoire sabine fut réparé par Vespasien[A]. Avec ces indications, et une position correspondant exactement à chaque chose que le poète nous a racontée de sa retraite, nous pouvons reconnaître presque avec certitude notre site historique.
[Note A:
Imp. Cæsar. Vespasianus. pontifex. maximus. trib. potest. censor. ædem. Victoriæ. vetustate. illapsam. sua. impensa. restituit.
La colline qui pourrait être Lucretile, se nomme Campanile, et en suivant le petit ruisseau jusqu'à la prétendue Blandusia, vous arrivez au pied de la montagne plus élevée de Gennaro. Il est assez singulier que la seule partie de terre labourable de toute la vallée se trouve sur le haut de la colline d'où cette _Blandusia_ prend sa source:
....._Tu frigus amabile Fessis vomere tauris Præbes, et pecori vago_.
Les paysans montrent une autre source, près du pavé en mosaïque, qu'ils appellent _Oradina_, et qui descend entre les collines pour remplir un étang ou écluse de moulin, et de là il s'en échappe pour se perdre dans la Digentia. Mais nous ne pouvons pas espérer
_To trace the Muses upwards to their springs_.
De suivre les traces des Muses jusques à leurs sources.
en explorant les détours de la vallée romantique à la recherche de la fontaine de Blanduse. Il paraît étrange que quelques personnes aient pu penser que Blandusia fût une source de la Digentia. Horace n'a pas laissé échapper un mot de cela; et cette source immortelle a été, dans le fait, reconnue pour être la propriété de possesseurs de bonnes choses en Italie; des Moines: Elle servait à l'église de saint Gervais et de saint Protais, près de Venusia, où il était plus vraisemblable de la trouver[A]. Nous ne serons pas si heureux qu'un récent voyageur, en trouvant le pin occasionnel (_the occasional pine_) encore suspendu sur la _villa_ poétique. Il n'y a pas de pin dans toute la vallée; mais il y a deux cyprès, qu'il a pris évidemment pour l'arbre nommé dans l'ode[B]. La vérité est que le pin est maintenant, comme il l'était du tems de Virgile, un arbre de jardin, et il n'était pas du tout vraisemblable de le trouver dans les pentes escarpées de la vallée de _Rustica_. Horace, probablement, avait un de ces pins dans son verger, au-dessus de sa ferme, et assez près de sa _villa_ pour lui donner son ombre, et non sur les hauteurs rocailleuses qui sont à quelque distance de son habitation. Le _touriste_ (voyageur) pouvait croire aisément qu'il avait vu ce pin, dans la forme des cyprès dont j'ai parlé; et quant aux orangers et aux citronniers qui jettent tant de fleurs sur sa description des jardins royaux de Naples, à moins qu'ils n'aient été déplacés depuis, ils n'étaient assurément que des acacias et d'autres communs arbustes de jardin[C]. L'extrême désappointement éprouvé en choisissant le _Touriste classique_ pour guide en Italie doit être attribué à l'inexactitude des observations qui, je puis l'affirmer sans crainte d'être contredit, sera confirmée par toutes les personnes qui ont choisi le même guide pour la même contrée. Cet auteur est dans le fait un des écrivains les plus inexacts, les moins satisfaisans, qui ont obtenu de nos jours une réputation passagère, et il est très-rare que l'on puisse se fier à lui-même lorsqu'il parle d'objets qu'il est présumé avoir vus. Ses erreurs, depuis la simple exagération jusqu'aux méprises, sont si fréquentes, qu'elles donneraient à penser qu'il n'a jamais visité les lieux qu'il décrit, ou qu'il s'en est rapporté à la fidélité des premiers écrivains. C'est pourquoi le _Classical Tour_ a tous les traits caractéristiques d'une pure compilation de premières notices, liées ensemble par quelques observations personnelles, et enflées par ces embellissemens qu'il est si facile de suppléer par une adoption systématique de tous les lieux communs de l'éloge qui s'appliquent à tout, et qui par conséquent ne signifient rien.
[Note A: Voyez les _Historical illustrations_ du quatrième chant, page 43.]
[Note B: Voyez le _Classical Tour_, etc., page 250, chap. 7, vol. II.]
[Note C: «Sous nos fenêtres, et bordant le rivage de la mer, est le jardin royal, divisé en parterres, dont les allées sont ombragées par des rangs d'orangers.» _Classical Tour_, etc., page 365, chap. II, vol. II.]
Le style qu'une personne pense être lourd, embarrassé, et insupportable, peut être du goût de quelques autres et produire ainsi quelque divertissement salutaire en labourant à travers les périodes du _Classical Tour_. On doit dire, cependant, que le poli et le poids sont propres à faire croire à une certaine valeur. Il est au nombre des peines des damnés un supplice qui consiste à remonter une pente rapide en roulant une _lourde pierre_.
Le _Touriste_ avait le choix des mots, mais il n'avait pas la même latitude pour ses sentimens. L'amour de la vertu et de la liberté, qui doit distinguer le caractère, orne assurément les pages de M. Eustace, et la politesse d'esprit si recommandable dans les productions d'un auteur, est très-sensible dans le _Classical Tour_. Mais ces généreuses qualités sont comme le feuillage d'une telle dimension et étalé avec tant de profusion qu'il embarrasse ceux qui désirent voir et prendre les fruits à la main. L'onction de l'écrivain comme ministre du culte, et les exhortations du moraliste, ont peut-être fait, de cet ouvrage, quelque chose de mieux qu'un livre de voyage, mais elles n'en ont pas fait un livre de voyage; et cette observation s'applique plus spécialement à cette commune méthode d'enseignement, qui consiste à mettre perpétuellement en scène un hilote gaulois (_gallic helot_) pour se déchaîner et tonner contre la génération naissante, et la terrifier dans l'obéissance en déployant devant elle tous les excès de la révolution. L'animosité contre les athées et les régicides en général, et spécialement contre ceux qui sont Français, peut être honorable, et utile comme souvenir; mais cet antidote devrait être administré plutôt dans un autre ouvrage que dans un _tour_, ou, au moins, il devrait être réservé à part, et ne point être mêlé avec toute la masse d'informations et de réflexions, comme pour répandre de l'amertume sur chaque page; car, qui voudrait choisir les antipathies d'un homme, fussent-elles justes, pour ses compagnes de voyage? Un _Touriste_, à moins qu'il n'aspire à la gloire de prophète, n'est point responsable des changemens qui peuvent s'opérer dans la contrée qu'il décrit; mais son lecteur peut vraiment estimer tous ses portraits et ses déductions politiques, comme du papier blanc, du moment qu'elles cessent d'aider le voyageur, et surtout si elles gênent ses propres observations.
On n'entend pas présenter ici ni un éloge, ni une accusation de quelque gouvernement ou gouverneur que ce soit; mais il est établi, comme un fait incontestable, que le changement opéré soit par l'adresse du dernier système de gouvernement impérial, soit par le désappointement causé par ceux qui ont succédé aux trônes italiens, a été si considérable et si apparent, que non-seulement les philippiques anti-gallicanes de M. Eustace sont un pur anachronisme, mais qu'elles jettent quelque doute sur la compétence et la bonne foi de l'auteur lui-même.
Un exemple remarquable de cette disposition des esprits est la ville de Bologne, sur l'affection papale de laquelle le _Touriste_ déploie tous ses trésors de compassion et de vengeance, rendues plus lourdes par les accens de la trompette qu'il a empruntée à M. Burke. Bologne est à ce moment, et a été depuis quelques années remarquable par son attachement aux principes révolutionnaires, et fut presque la seule cité qui fit quelques démonstrations en faveur de l'infortuné Murat. Ce changement peut, cependant, avoir été fait depuis que M. Eustace a visité cette contrée; mais le voyageur qui a frémi d'horreur au projet d'enlever le cuivre de la coupole de Saint-Pierre doit être rassuré en apprenant que ce sacrilége est hors du pouvoir des Français, ou de quelques autres conquérans, la coupole étant couverte d'_étain_[A].
[Note A: «Quel devra être alors l'étonnement, ou plutôt l'horreur de mon lecteur, quand je lui apprendrai..... que le comité français a tourné son attention vers Saint-Pierre, et a employé une compagnie de Juifs pour estimer et acheter l'or, l'argent et le bronze qui ornent l'intérieur de l'édifice, ainsi que le cuivre qui couvre les voûtes et le dôme à l'extérieur.» Chap. 4, page 130, vol. II. L'histoire des Juifs est positivement niée à Rome.]
Si la voix conspiratrice des critiques et leur rivalité n'eussent donné une grande importance au _Classical Tour_, il n'eût pas été nécessaire d'avertir le lecteur que, quoique ce livre puisse orner sa bibliothèque, il lui sera d'un faible et même de nul secours dans son voyage; et si le jugement de ces critiques avait été suspendu jusqu'ici, on n'eût pas pensé à anticiper sur leur décision. Quoi qu'il en soit, il peut être permis aux hommes qui seront un jour la postérité de M. Eustace, d'en appeler des éloges contemporains; et peut-être ils seront vraisemblablement plus justes à mesure que les causes d'amour ou de haine seront plus éloignées. Cet appel avait, en quelque sorte, été fait avant que ces remarques eussent été écrites; car un des plus respectables libraires de Florence, persuadé par les demandes répétées des voyageurs de l'Italie méridionale, de réimprimer, à bon compte, le _Classical Tour_, fut déterminé à abandonner ce dessein par les avis d'autres voyageurs anglais qui revenaient de faire ce voyage, quoiqu'il eût déjà disposé ses caractères et son papier, et qu'il eût déjà imprimé une ou deux des premières feuilles.
L'auteur de ces notes désirerait se séparer (comme Gibbon) en bonne intelligence avec le pape et les cardinaux, mais il ne pense pas qu'il soit nécessaire de s'imposer le même discret silence sur leurs humbles partisans.
NOTE SUPPLÉMENTAIRE.
Nous ajouterons à la liste que lord Byron a donnée des auteurs grecs modernes, à la fin des notes du deuxième chant, les noms des auteurs qui suivent, tirés en partie de l'ouvrage de M. _Rizo Néroulos_, sur la littérature grecque moderne, et l'indication de leurs principaux ouvrages. L'intérêt que l'on porte maintenant à la cause de la Grèce nous a fait penser qu'on trouverait ici cette note supplémentaire avec plaisir.
Daniel Philippide, natif de Mélée, bourgade au pied du mont Pélicon. Il a publié en 1816 une _histoire de la Roumounie et des Nations valaque, moldave et bessarabienne_. Il a traduit en grec moderne la _Logique_ de Condillac, l'_Histoire_ de Justin, la _Physique_ de Brisson; la _Chimie_ de Foureroy, et l'_Astronomie_ de Lalande.
Athanase Psalida, de Janina (dont a parlé Byron), disciple de Kant, est l'auteur d'un ouvrage intitulé: _Fondemens de la religion et de la morale_ d'après le système de Kant.
Étienne Dunkas, professeur de philosophie au collége de Couroutzesmé sur le Bosphore de Thrace, élève des universités de Halle et de Goëttingue, est auteur d'un _Cours de mathématiques_ et _de physique_, et d'un traité d'_Esthétique et de Morale_.
Le prince Nicolas Caradza a publié en grec moderne l'_Essai sur les mœurs et l'esprit des nations_, l'_Histoire du siècle de Louis XIV_, par Voltaire, et l'_Histoire de la conjuration des Espagnols contre Venise_.
Eugène Bulgaris, de Corfou, est auteur d'une _Logique_ et d'une _Physique_, imprimées en Allemagne. Il a aussi publié des _Entretiens théologiques sur le Pentateuque_, publiés à Moscou en 1802, ainsi que des _Pensées des philosophes_, Vienne 1805; et il a traduit les _Confessions de Saint-Augustin_.
Nicéphore Théotoky, de Corfou, a publié une _Défense du Nouveau Testament contre Voltaire_, Vienne 1794; des _Commentaires sur le Pentateuque_, _le livre des Rois et le livre de Job_; et des élémens de _Philosophie naturelle_ ou _Physique expérimentale_, Leipsick 1766.
Le fameux _Riga_, natif de Vélestin, en Thessalic, a composé, outre ses _Hymnes_ ou _Chansons_, imprimées secrètement à Jassy en 1814, une _Physique populaire_, imprimée à Vienne.
Néophite Doukas, d'Épire, a traduit en grec moderne l'_Histoire_ de Thucidide avec des notes et une carte géographique; cette traduction a été imprimée à Vienne avec le texte littéral en regard. Il a publié aussi une _Grammaire du grec ancien_; on dit qu'il traduit en ce moment Homère en vers grecs modernes.
Michel Chrestary, de Janina, a traduit en grec moderne l'_Économie politique_ de M. Say, et plusieurs tragédies françaises et italiennes.
Coustandas a traduit en Grec moderne l'_Histoire générale_ de l'abbé Millot, dont deux volumes seulement ont paru à Venise.
Dionysaky est l'auteur d'une _Histoire de la Valachie_.
Perrévos a composé une _Histoire de Souli et de Parga_ contenant la chronologie et les guerres héroïques des Souliotes contre Ali-Pacha; cette histoire a été imprimée à Venise en 1815.
George Cancellarius a traduit en Grec moderne l'_Histoire ancienne_ de Rollin.
George Emmanuel: _La Grandeur et la décadence des Romains_.
Cavras: les _Élémens d'Euler_.
Koumas: l'_Histoire de la Philosophie_ de Tenneman.
Spyridion Valétas a traduit les meilleures ouvrages de J.J. Rousseau.
Jacovaky Argyropoulo a traduit l'_Esprit des Lois_.
Parmi les dames grecques qui ont traduit des ouvrages en grec moderne on remarque:
Christine Soutzo, qui a traduit les _Entretiens_ de Phocion.
La princesse Ralou Argyropoulo a traduit l'_Histoire de la Grèce_ par Gillies.
Parmi les poètes:
Zambelinos de Saint-Maure, est auteur de quelques tragédies, dont une, qui a pour titre _Timoléon_, a été imprimée à Vienne en 1818.
Nicolas Piccolo a publié une tragédie dont le sujet est _Démosthène_; il a publié aussi un poème dramatique en trois actes, intitulé Νικἠρατος, sur la chute de Missolonghi.
George Servius a traduit en vers plusieurs tragédies françaises, telles que la _Mort de César_, _Mérope_, etc.
Athanase Christopoulo a fait imprimer des poésies anacréontiques rimées, à Vienne, en 1811. Elles sont pleines de grâce et de naïveté.
Calvos de Zante a publié deux petits recueils d'odes, le premier à Genève et le second à Paris en 1826, avec une traduction en regard faite par l'auteur de cette notice; dans le même volume se trouve aussi un choix des poésies de Christopoulo, également avec une traduction.
Salomos a publié un _Dithyrambe à la Liberté_ traduit par M. Stanislas Julien, qui a traduit aussi en français les premières odes de Calvos.
FIN DES NOTES DU QUATRIÈME ET DERNIER CHANT.
MAZEPPA.
AVERTISSEMENT.
«Celui qui remplissait alors cette place était un gentilhomme polonais, nommé Mazeppa, né dans le palatinat de Podolie; il avait été élevé page de Jean Casimir, et avait pris à sa cour quelque teinture des belles-lettres. Une intrigue qu'il eut dans sa jeunesse avec la femme d'un gentilhomme polonais, ayant été découverte, le mari le fit lier sur un cheval farouche, et le laissa aller en cet état. Le cheval qui était du pays de l'Ukraine, y retourna, et y porta Mazeppa, demi-mort de fatigue et de faim. Quelques paysans le secoururent; il resta long-tems parmi eux, et se signala dans plusieurs courses contre les Tartares. La supériorité de ses lumières lui donna une grande considération parmi les Cosaques; sa réputation, s'augmentant de jour en jour, obligea le Czar à le faire prince de l'Ukraine.»
(Voltaire, _Histoire de Charles XII_, page 196.)
«Le roi fuyant et poursuivi eut son cheval tué sous lui; le colonel Gieta, blessé et perdant tout son sang, lui donna le sien. Ainsi on remit deux fois à cheval, dans sa fuite, ce conquérant qui n'avait pu y monter pendant la bataille.»
(Voltaire, _Histoire de Charles XII_, page 216.)
«Le roi alla par un autre chemin avec quelques cavaliers. Le carrosse où il était rompit dans la marche; on le remit à cheval. Pour comble de disgrâce, il s'égara pendant la nuit dans un bois: là son courage ne pouvant plus suppléer à ses forces épuisées, les douleurs de sa blessure devenues plus insupportables par la fatigue, son cheval étant tombé de lassitude, il se coucha quelques heures au pied d'un arbre, en danger d'être surpris à tout moment par les vainqueurs qui le cherchaient de tous côtés.»
(Voltaire, _Histoire de Charles XII_, page 218.)
MAZEPPA.
1. C'était après la terrible journée de Pultawa, lorsque la fortune abandonna le royal Suédois au milieu de son armée massacrée autour de lui, sans qu'il lui restât un soldat pour combattre. Le pouvoir et la gloire des batailles, divinités aussi infidèles que leurs vains adorateurs, passèrent du côté du Czar triomphant, et les remparts de Moscow furent sauvés de nouveau, mais jusqu'à une année plus mémorable, à un jour plus sombre et plus terrible, qui donnera au carnage et à la honte un ennemi plus puissant et un plus grand nom; jour où la désolation sera plus complète, la chute plus grande; choc épouvantable pour un,--coup de foudre terrible pour tous.
2. Tel fut alors le hasard de la bataille: Charles blessé fut obligé d'apprendre à fuir de jour et de nuit à travers les champs et les marais, couverts de son sang et de celui de ses soldats; car des milliers sont tombés pour protéger sa fuite; aucune voix ne s'éleva pour accuser l'ambition dans son heure d'humiliation, lorsque la vérité aurait pu sans crainte se faire entendre au pouvoir.
Le cheval du roi était tué, Gieta lui donna le sien,--et il mourut l'esclave des Russes. Ce cheval, après de vaines fatigues, succomba de lassitude au bout de quelques lieues; et c'est dans la profondeur des forêts, éclairées par les feux nocturnes et étincelans des bivouacs éloignés, signaux des ennemis qui l'entourent, qu'un roi doit reposer ses membres engourdis de fatigue. Sont-ce là les lauriers et le repos pour lesquels les nations épuisent leur sang?
Le roi fut déposé au pied d'un arbre de la forêt, dans l'agonie d'une nature épuisée: ses blessures étaient souffrantes,--ses membres raidis;--l'heure était froide et sombre; la fièvre de son sang le priva du précieux soulagement d'un repos passager: mais, malgré tous les maux qui l'accablaient, le monarque supporta son malheur en roi, et, dans cette extrémité, il rendit ses douleurs vassales de sa volonté; elles étaient toutes silencieuses et subjuguées, comme autour de lui le furent autrefois les nations.
3. Une troupe de chefs!--Hélas! qu'ils sont peu nombreux, depuis que le désastre d'un jour a éclairci leurs rangs! mais ce désastre fut loyal et chevaleresque; chacun d'eux est étendu triste et muet près du monarque et de son cheval: car le danger nivelle l'homme et la brute, et tous sont compagnons dans leur malheur. Parmi ces chefs, Mazeppa reposait sous un vieux chêne,--lui-même aussi robuste et guère moins vieux: c'est le calme et hardi hetman de l'Ukraine; d'abord, harassé par cette longue course, le prince des cosaques a commencé par panser son cheval, et par lui faire un lit de feuillage; il a essuyé ses reins, démêlé sa crinière et ses fanons, détendu sa sangle, et ôté sa bride. Il se réjouissait de le voir manger avec tant d'appétit; car jusqu'alors il avait craint que son coursier fatigué refusât de brouter sous la rosée de minuit: mais le cheval était aussi robuste que son maître, et il se souciait peu du repos et de la nourriture. Très-intelligent et très-docile, il obéissait à tous les commandemens; velu et léger, vif et fort des membres, il portait son maître aussi bien qu'un cheval tartare: il comprenait sa voix, accourait à son appel, et il le reconnaissait au milieu d'une foule, quand même elle eût été composée de plusieurs milliers d'hommes:--et la nuit, la nuit sans étoiles, il suivait sa marche avec assurance;--ce cheval, depuis le coucher du soleil jusqu'à l'aurore, eût suivi son maître comme un faon apprivoisé.
4. Cela fait, Mazeppa étend son manteau, place sa lance sous son chêne, regarde si ses armes sont en bon état, si la longue marche de la journée ne les a pas dérangées, si la poudre remplit encore leurs bassinets, si les pierres ne sont pas endommagées et occupent encore leurs platines;--si la garde de son sabre et son fourreau ne sont pas perdus, et s'ils n'ont point emporté leur ceinturon.--Ensuite cet homme respectable tire de son havresac et de son bidon de légères provisions préparées d'avance, et il offre au roi et à ses compagnons de les prendre ou de les partager avec lui, bien moins inquiet et empressé que ne le seraient des courtisans à un fastueux banquet.
Charles accepta en souriant une portion de ce repas frugal; il prit un air forcé de gaîté pour paraître plus grand, et au-dessus de ses blessures et de ses malheurs.--Alors il dit: «Parmi toute notre troupe, quoique ferme de cœur, et forte par l'épée, dans les escarmouches, les marches forcées, avec les fourrageurs, personne n'a moins parlé et n'a plus agi que toi, Mazeppa! Jamais la terre n'a produit, depuis le tems d'Alexandre jusqu'à nos jours, un couple[1], cavalier et coursier, aussi bien assorti que toi et ton Bucéphale[2]. Toute la renommée des cavaliers de la Scythie devrait céder à la tienne pour ton intrépidité à piquer de l'éperon à travers les champs et les marais.»
[Note 1: _A pair_.]
[Note 2: On connaît la réponse du poète Benserade à Louis XIV. Benserade s'était engagé à achever impromptu tous les _quatrains_ ou _dixains_, etc., que commencerait _Louis XIV_. Le roi, un jour, en montant à cheval, fit ces vers:
Joli, gentil petit cheval, Bon à monter, bon à descendre;
Benserade répondit:
Tu devrais être un Bucéphal, Puisque tu porte un Alexandre.
Probablement que l'on n'écrivait pas alors _Bucéphale_ comme on l'écrit aujourd'hui, ou Benserade aurait fait une faute de rime, et de plus une faute de quantité dans le dernier vers que les licences de la poésie, même en impromptu, peuvent toutefois justifier.]
Mazeppa répondit: «Maudite soit l'école où j'ai appris à monter à cheval!»
Charles reprit: «Pourquoi donc, vieil hetman, puisque tu as si bien appris cet art?
--Il serait trop long de le raconter, dit Mazeppa, et nous avons encore beaucoup de lieues à faire, et plus d'un coup de sabre à porter contre des ennemis qui sont dix contre un, avant que nos chevaux puissent brouter à leur aise au-delà du rapide Borysthène: Sire, vos membres ont besoin de repos: je serai la sentinelle de votre petite troupe.
--Je te le demande, répondit le monarque de Suède: tu me raconteras ton histoire, et je pourrai peut-être en recevoir le bienfait du sommeil, car, pour le moment, mes yeux en ont perdu même l'espérance.
--Bien, Sire, dans cet espoir, je vais essayer de rappeler des souvenirs de soixante-dix ans. Je pense que j'étais dans mon vingtième printems,--oui,--quand Casimir était Roi,--Jean Casimir,--j'étais son page, il y avait déjà six printems. C'était un savant monarque, par ma foi! et tout-à-fait l'opposé de votre majesté. Il ne faisait pas de guerres, il ne gagnait point de nouveaux royaumes pour les perdre ensuite, et (sauf les débats de la diète de Varsovie) il régna dans le repos le plus inconvenable, non pas qu'il manquât de soucis inquiétans: il aimait les muses et le sexe; et quelquefois ces choses sont si intraitables qu'elles lui faisaient désirer les soucis de la guerre. Mais bientôt, ses ressentimens étant calmés, il prenait une autre maîtresse ou de nouveaux livres. Il donnait alors de prodigieuses fêtes.--Tout Varsovie accourait autour de son palais pour admirer la splendeur de sa cour, et les dames et les chefs, d'une somptuosité de prince. Il était le Salomon polonais; c'est ainsi que le chantaient tous ses poètes, excepté un, qui, n'étant pas pensionné, faisait des satires, et s'enorgueillissait de ne pas savoir flatter. C'était enfin une cour de joûtes et de représentations scéniques où chaque courtisan essayait des rimes. Moi-même je produisis une fois quelques vers, et je signai mes odes, _le malheureux Thyrsis_.
«Il y avait un certain Palatin, comte d'ancienne et haute lignée, riche comme une mine de sel ou d'argent[1]; il était aussi fier, vous le devinez bien, que s'il eût été l'envoyé du ciel. Il avait une si grande richesse de sang et de mines, qu'il était presque l'égal du monarque; il était sans cesse en contemplation sur ses trésors, et avait constamment les yeux attachés sur ses parchemins, à tel point que, égaré par quelques vertiges, il en perdit la tête, jusqu'à croire que leurs mérites étaient les siens. Sa femme n'était pas de son opinion:--plus jeune que lui de trente années, elle devint de plus en plus fatiguée de son autorité sur elle. Et après des vœux, des espérances, des craintes, un petit nombre de larmes d'adieu à la vertu, un ou deux songes inquiets, quelques coups d'œil jetés sur la jeunesse de Varsovie, quelques concerts, quelques bals, elle attendit les chances accoutumées, ces heureux accidens qui rendent si tendres les dames les plus froides, pour décorer son comte de ces titres donnés, dit-on, comme des passeports pour le ciel; mais ce qui est étrange à dire, c'est que ceux à qui ces titres ont le plus souvent été donnés sont ceux qui s'en enorgueillissent le moins.
[Note 1: Cette comparaison de _mine de sel_ est permise peut-être à un Polonais dont le pays est principalement riche en _mines de sel_.
(_Note de Lord Byron_.)]
5. «J'étais alors un jeune et joli garçon; à soixante et dix ans je puis bien parler ainsi; il y avait peu de jeunes gens ou d'hommes plus âgés, vassaux ou chevaliers, qui, dans cette brillante aurore de mes jours, pussent me le disputer en vanités; car j'avais force, jeunesse, gaîté, une mine bien différente de celle que vous me voyez; elle était aussi douce et unie qu'elle est aujourd'hui ridée; car le tems, les soucis, la guerre, ont sillonné mon ame comme mon front, et ceux qui m'ont vu autrefois, mes parens, mes amis, s'ils comparaient les jours passés avec l'heure présente, ne me reconnaîtraient pas aujourd'hui. Ce changement fut opéré en moi, long-tems avant que la vieillesse m'eût enregistré dans ses pages: vous savez que ma force, mon courage, mon ame ne se sont pas affaiblis avec les années, autrement je ne serais pas à cette heure occupé à vous raconter de vieilles histoires sous un chêne, avec un ciel sans étoiles pour mon seul abri.
«Mais poursuivons. La beauté de Thérèse, ses formes,--je crois la voir encore maintenant passer devant mes yeux, entre moi et ce rameau de châtaignier, tant son souvenir est encore vivant et frais. Cependant je ne trouve pas d'expressions pour vous peindre les charmes que j'ai tant aimés. Elle avait un œil asiatique que le voisinage de la Turquie a mêlé à notre sang polonais; noir comme est le ciel maintenant sur nos têtes, mais il s'en échappait une douce lumière, comme celle de la première lune à minuit; ce grand œil noir semblait nager dans ses rayons; tout amour, languissant et enflammé, pareil à ceux des saints expirant sur l'instrument du martyre, et qui élevaient en haut leurs yeux ravis, comme si c'eût été pour eux une joie de mourir. Son front était semblable à un lac transparent au soleil d'été, lorsque les vagues n'osent faire entendre aucun murmure, et que le ciel se réfléchit dans sa surface. Sa joue, sa lèvre,--mais où m'égare-je? Je l'aimais alors,--je l'aime encore; et dans les êtres qui me ressemblent cet amour passe tous les extrêmes--en bien et en mal. Nous aimons même jusque dans notre folie, passionnés que nous sommes dans la vieillesse, de la vaine ombre du passé, comme Mazeppa l'est enfin.
6. «Nous nous rencontrâmes,--nous nous admirâmes;--je la vis et je soupirai; elle ne parla point, et pourtant elle me répondit. Il est dix mille accens, dix mille signes que nous entendons et que nous voyons, mais que l'on ne peut définir;--étincelles involontaires de la pensée, qui s'échappent d'une ame subjuguée, et établissent entre deux êtres une communication étrange aussi mystérieuse qu'intime, qui forme les anneaux de la chaîne brûlante qui lie involontairement de jeunes cœurs, de jeunes intelligences, et transmet, comme le conducteur électrique, nous ne savons comment, le feu qui les consume.--
«Je la vis, et je l'aimai.--Je pleurai en silence, et je restai quelque tems sans oser l'aborder; enfin je lui fus présenté, et nous pûmes alors nous entretenir sans faire naître de soupçons. Alors même, alors je souffrais d'amour, et je m'étais décidé à parler; mais les paroles expirèrent sur mes lèvres; ma voix fut tremblante et faible jusqu'à une heure..... C'était à un jeu, un jeu frivole et folâtre, avec lequel nous passions le tems de la journée; c'était... j'en ai oublié le nom;--nous nous étions livrés à ce jeu par un hasard dont je ne me souviens plus. Je m'inquiétais peu de perdre ou de gagner; c'était assez pour moi d'être si près d'elle, d'entendre, et, ô ciel! de voir l'être que j'aimais tant! Je veillais sur elle comme une sentinelle: (puisse la nôtre veiller aussi bien cette noire nuit!) je vis, et c'était la vérité, qu'elle était pensive, qu'elle oubliait son jeu, qu'elle ne s'affligeait ni ne se réjouissait de perdre ou de gagner; mais elle continua de jouer encore plusieurs heures, comme si une puissance secrète l'eût attachée à sa place, et non le désir du gain. Alors une pensée passa sur mon front comme un éclair, car je crus voir dans son maintien quelque chose qui ne me condamnerait pas à mourir de désespoir: à cette pensée; mes paroles d'amour se précipitèrent de mon cœur, tout incohérentes qu'elles étaient.--Leur éloquence était peu brillante, mais je n'en fus pas moins écouté,--et c'est assez.--Celle qui écoute une fois écoutera deux; son cœur, soyez-en sûr, n'est pas de glace; et un premier refus ne doit pas rebuter.
7. «J'aimais et j'étais aimé en échange de mon amour.--On m'a dit, Sire, que vous n'avez jamais connu ces douces faiblesses; si cela est vrai, j'abrégerai le récit de mes joies et de mes peines: elles vous paraîtraient absurdes et vaines; mais tous les hommes ne sont pas nés pour régner sur leurs passions, ou, comme vous, sur leurs passions et sur des peuples. Je suis,--ou plutôt j'_étais_ un prince, le chef de plusieurs milliers d'hommes, et je pouvais les conduire aux plus grands dangers pour verser leur sang; mais je n'ai jamais pu exercer sur moi-même un pareil empire. Enfin j'aimais, et j'étais aimé en échange de mon amour. C'est une heureuse destinée que celle-là; mais c'est au comble du bonheur qu'elle finit par l'infortune. Nous nous donnions des rendez-vous secrets, et l'heure à laquelle je me rendais auprès de cette dame était la suprême récompense de mon attente. Mes jours et mes nuits n'étaient rien, et je donnerais tout, excepté cette heure qui domine les souvenirs de mes longues années, et qui n'a pas d'égale;--je donnerais l'Ukraine[1] pour vivre, pour jouir encore une fois de cette heure ravissante;--pour être encore le page, l'heureux page qui était le seigneur d'un cœur si tendre, qui n'avait que son épée, qui n'avait d'autre richesse que les dons naturels de la jeunesse et de la santé.--Nous nous réunissions en secret,--circonstance qui en double le charme, dit-on:--je n'en sais rien.--J'aurais donné ma vie pour pouvoir la nommer seulement une fois ma femme à la face du ciel et de la terre; car j'ai souvent et long-tems regretté que nous n'eussions pu nous voir qu'à la dérobée.
[Note 1: Voyez _le Pacha des Orientales_ de M. Hugo.]
8. «Il y a partout des yeux pour les amans, et nous fûmes ainsi l'objet d'une curiosité maligne: le diable, dans de telles occasions, devrait être plus courtois.--Le diable!--j'ai regret de l'accuser; c'est plutôt quelque saint méchant[1] qui n'aura pas eu de repos que sa pieuse bile n'ait été déchargée sur nous.--Mais une belle nuit, des espions aux aguets nous surprirent et nous saisirent tous les deux. Le comte était un peu plus qu'en colère. J'étais sans armes; mais avec une épée, armé de pied en cap, qu'aurais-je pu faire contre le nombre? C'était près de son château; point de secours lointain de la ville, point d'espérance de près, et à peine était-ce le point du jour: je ne pensais pas en voir un autre; mes instans de vie me parurent peu nombreux; et avec une prière à la vierge Marie, et peut-être à un ou deux saints, je me résignai à mon sort, tandis qu'ils me conduisirent à la porte du château. Je n'ai jamais su la destinée de Thérèse; notre existence se trouvait désormais séparée.
[Note 1: En anglais _untoward_; comme la bataille de Navarin.]
«Vous devez penser que le comte Palatin fut irrité de l'aventure, et il avait de bonnes raisons de l'être; mais ce qui le faisait le plus enrager, c'était la peur que cet accident ne souillât la noblesse de sa postérité. Il n'était pas moins étonné qu'une telle souillure eût été faite à son noble écusson, lui qui se croyait le plus noble de sa race! Et parce qu'il s'imaginait être le premier des hommes, il ne pouvait se persuader qu'il dût moins paraître aux yeux des autres, et surtout aux miens. Par la mort! avec un _page_!... Peut-être, si c'eût été avec un _roi_, cette circonstance l'eût-elle réconcilié avec la chose: mais avec un petit garçon de page... J'éprouvai trop sa fureur,--mais je ne puis vous la peindre.
9. _Amenez le cheval!_--Le cheval fut amené; en vérité, c'était un noble coursier tartare de race de l'Ukraine, dont les membres semblaient doués de la vivacité de la pensée; mais il était sauvage, sauvage comme le daim des forêts, et il n'avait jamais connu ni bride, ni éperons.--Il y avait un jour seulement qu'il avait été pris; cet enfant du désert me fut amené hennissant, la crinière hérissée, se cabrant fièrement, mais vainement, dans l'écume de la colère et de l'effroi. Cette troupe de domestiques m'attacha sur le dos du cheval avec plusieurs cordes, la tête tournée en arrière[1]; alors, avec un soudain et vigoureux coup de fouet: Allez!--allez! (_away!_--_away!_)--Et nous volons à travers les broussailles!--Les torrens sont moins rapides et moins impétueux.
[Note 1: Voyez les beaux tableaux de Mazeppa, d'Horace Vernet.]
10. Nous fuyons!--nous fuyons!--ma respiration était supprimée.--Je ne vis point de quel côté m'emportait le cheval fougueux; c'était à peine le point du jour; au loin!--au loin! (_away!_--_away!_)--entends-je encore crier. Ce furent les derniers sons humains qui frappèrent mon oreille, tandis que j'étais lancé dans le désert par mes ennemis; c'était le cri barbare d'un rire sauvage, poussé de tems en tems par cette canaille et dont le mugissement était porté jusqu'à moi par le vent. Dans un accès de fureur, je tordis ma tête et je brisai la corde qui liait mon cou à la crinière du cheval, et relevant mon corps à demi je leur lançai par des cris ma malédiction. Mais au milieu du galop rapide et tonnant de mon coursier, peut-être ne m'entendirent-ils pas, ou ne se soucièrent-ils pas de m'entendre. J'en suis vexé;--car je voudrais leur avoir rendu leur insulte. Je la leur fis bien payer plus tard: il ne reste pas une porte du château de ce comte, pas une pierre de ses fortifications, de ses créneaux, de ses barrières; ses ponts-levis sont renversés; et on ne trouverait pas un brin d'herbe dans ses domaines, excepté ce qui croît sur les débris d'un mur où était la pierre du foyer. Vous y passeriez mainte fois que vous ne vous imagineriez pas qu'il y avait là une forteresse: j'ai vu ses tours enflammées, ses créneaux craquer et se fendre, et le plomb brûlant découler en pluie de feu des toits embrasés et noircis, dont l'épaisseur ne put échapper à ma vengeance. Ceux qui concoururent à mon supplice pensaient peu, lorsqu'ils m'insultaient par leurs railleries, et qu'ils me lançaient dans les bras de la destruction comme sur un trait de foudre, qu'un jour je reviendrais avec dix mille cavaliers, pour remercier ce comte du voyage peu courtois qu'il m'avait fait faire. Ils s'étaient fait une fête cruelle, lorsque, en me donnant le cheval sauvage pour guide, ils m'avaient attaché sur ses flancs écumans. À mon tour je me fis une fête de leur rendre avec prodigalité leurs bons traitemens;--car le tems vient qui met toutes choses à son niveau.--Et si nous attendons seulement l'heure, il n'y a pas de pouvoir humain qui puisse éviter la patience vengeresse et les longues veilles de celui qui conserve comme un trésor les souvenirs vivans d'un outrage.
11. «Mon cheval et moi nous volions sur les ailes des vents; laissant derrière nous toutes les demeures des hommes, nous allions avec la rapidité d'un météore dans les cieux quand avec ses bruits éclatans la nuit en est chassée par l'aurore boréale: ville,--village, rien n'apparaissait sur notre route qu'une plaine immense et sauvage, bornée par une noire forêt, et, excepté sur des hauteurs éloignées quelques rares créneaux de forteresses, bâties anciennement contre l'irruption des Tartares, pas de traces d'hommes. L'année précédente une armée turque l'avait traversée; et partout où le pied des chevaux des Spahis l'avait foulée, la verdure fuyait le gazon ensanglanté.--Le ciel était sombre, obscur et gris, et une légère brise faisait entendre par intervalle ses gémissemens.--Je désirais répondre par un soupir;--mais aussi vite que nous fuyions, je ne pouvais ni soupirer, ni prier. Mes gouttes froides de sueur tombaient comme de la pluie sur la crinière hérissée du cheval. Mais se précipitant avec plus de rage encore et de fureur, les naseaux écumans, il poursuit sa brûlante carrière. Quelquefois je pensais qu'il devait ralentir la vitesse de sa course; mais non:--mon corps léger, attaché sur son dos, n'était rien pour sa vigueur irritée, et ne servait qu'à l'exciter comme un éperon. Chaque mouvement que je faisais pour délivrer de leur torture mes membres enflés, augmentait sa fureur et son épouvante. J'essayai ma voix:--elle était languissante et faible, et pourtant elle faisait sur lui l'effet d'un coup de fouet; et frémissant à chacun de mes accens, il s'élançait comme au son subit de la trompette. Cependant mes liens étaient trempés du sang qui, suintant à travers tous mes pores; s'écoulait sur eux; et la soif devint dans ma bouche desséchée plus dévorante que la flamme.
12. «Nous atteignîmes une forêt sauvage.--Elle était si vaste que d'aucun côté je ne pus en découvrir les bornes. Elle était remplie de vieux arbres robustes, dont la vigueur ne se pliait point sous les vents impétueux qui mugissent des déserts de la Sibérie, et ravagent les forêts dans leur passage.--Mais ces arbres étaient rares, et entre eux croissaient de jeunes arbustes épais et touffus, qui étaient couverts avec abondance de leurs feuilles vertes du printems, car on était loin de ces soirs d'automne qui balaient le feuillage mort des forêts, feuillage coloré d'un rouge sans vie pareil au sang qui couvre, après le combat, le champ de bataille, lorsqu'une longue nuit d'hiver a répandu son givre sur les têtes sans sépulture, et les a tellement glacées et endurcies, que le bec du vautour essaierait en vain de percer leurs visages. C'était une vaste étendue de taillis, où paraissaient çà et là quelques châtaigniers, quelques vieux chênes robustes et le pin pyramidal. Heureusement pour moi que ces arbres étaient ainsi dispersés,--autrement mon sort eût été bien différent.--Les rejetons nouveaux se prêtaient à notre passage, et ne déchiraient pas mes membres; je trouvai assez de force pour supporter mes blessures déjà cicatrisées par le froid.--Mes liens m'empêchaient de tomber. Nous passâmes comme le vent à travers le feuillage, laissant derrière nous les arbustes, les arbres et les loups que j'entendais la nuit accourir sur nos traces. Leur troupe nous suivait de près, avec leur long galop qui fatigue la vivacité des chiens et le zèle du chasseur. Partout où nous fuyions, ils étaient sur nos pas, et ne nous abandonnèrent point, même au lever du soleil. Je les vis derrière nous, à peine à la distance d'une perche, lorsque le jour commença à paraître à travers les arbres de la forêt; et pendant la nuit, j'avais entendu le bruit de leurs pas, de leur marche rapide, régulière et bruyante. Oh! combien je désirai une épée ou une lance, pour mourir au milieu de cette troupe féroce, et, en périssant s'il le fallait, du moins détruire un grand nombre de ces ennemis! Quand d'abord mon coursier commença de prendre sa fuite, je désirais qu'il fût déjà parvenu au terme de sa course: mais maintenant je doutais de sa force et de sa vitesse. Vaine crainte! D'une race sauvage et légère, il avait les nerfs agiles et vigoureux du daim des montagnes. Elle ne tombe pas plus vite la neige qui engloutit la porte du paysan dont il ne pourra plus franchir le seuil, plus épouvanté par le vent éblouissant que par les sentiers jonchés de la forêt où il doit passer. Infatigable, indompté, et de plus en plus irrité, il était aussi furieux qu'un enfant gâté qui éprouve un refus dans ses désirs, et plus courroucé qu'une femme emportée par un violent dépit.
13. «La forêt était traversée, il était plus que midi: mais l'air était froid, quoique au mois de juin; ou peut-être que le sang coulait froid dans mes veines.--La douleur prolongée abat le plus brave. Je n'étais pas alors ce que je parais aujourd'hui; impétueux comme un torrent d'hiver, mes sentimens se répandaient au dehors avant que j'en eusse pu énumérer les causes: la fureur, la terreur, la colère, les tortures qui m'assiégeaient dans ma fuite; le froid, la faim, le chagrin, la honte, la détresse, et l'agonie d'être ainsi lié nu sur un animal sauvage; né d'une race dont le sang se soulève rapidement, lorsqu'on le fait sortir de son état plus calme, et dont la violence ressemble à celle du serpent foulé d'un pied audacieux, doit-on s'étonner si ce corps meurtri et déchiré succomba un instant sous ses douleurs?
«La terre fuyait, les cieux roulaient comme un cercle autour de moi, je croyais tomber; mais je me trompais, car j'étais étroitement lié sur mon cheval. Mon cœur tomba en défaillance, mon cerveau fut le centre d'une douleur aiguë; j'y éprouvai quelque tems des battemens violens; ils cessèrent ensuite; plus de battemens. Les cieux tournaient comme une immense roue; je voyais les arbres chanceler comme des hommes ivres, et un éclair rapide passa devant mes yeux; je ne vis plus rien! Celui qui meurt n'a pas une agonie plus longue et plus cruelle que celle que j'eus alors. Torturé par cette horrible course à cheval, les ténèbres couvrirent mes yeux à plusieurs reprises, et se dissipèrent ensuite; je m'efforçai de conserver le sentiment de mon existence, mais je ne pus soulever mes membres engourdis. Je me sentis comme porté en mer sur une planche, lorsque toutes les vagues se précipitent sur vous, soulevé et replongé en même tems dans l'abîme, et qu'elles vous poussent sur un rivage abandonné. Ma vie ondulante était comme ces clartés imaginaires qui passent sur nos yeux fermés, à l'heure de minuit, lorsque la fièvre commence à échauffer le cerveau; mais ce vertige s'évanouit bientôt. Je n'éprouvai plus qu'une légère douleur; mais je me perdis dans une confusion d'anéantissement plus pénible que cette douleur. J'avoue que je préférerais mourir que d'éprouver de nouveau cet anéantissement. Je suppose, cependant, que nous devons subir de bien plus fortes épreuves avant que nous retournions à la poussière. N'importe: j'ai affronté la mort en face--alors,--et maintenant je l'affronte encore.
14. «Le sentiment me revint. Où étais-je? Froid, engourdi, j'avais une sorte de vertige: battement par battement, la vie ranima un peu mes membres abattus, jusqu'à ce qu'une crise soudaine qui, un moment, paraissait être ma dernière convulsion, fit refluer mon sang, quoique épais et glacé. Mon oreille retentissait de bruits sauvages, mon cœur recommença encore une fois à battre; ma vue revint, quoique obscure, hélas! et épaissie comme si elle eût été rembrunie par des verres sombres. Je crus que le bruissement des vagues était près de moi; il y avait aussi des rayons lumineux dans le ciel parsemé d'étoiles.--Ce n'était point un songe. Le cheval sauvage traversait des flots plus sauvages encore! Les vagues écumeuses d'un large fleuve bondissent, tournent et roulent au loin; nous sommes luttant au milieu de ces vagues, et nous nous dirigeons vers un rivage inconnu et silencieux. Les eaux font cesser mes sourdes angoisses, et mes membres engourdis reçurent de ce nouveau baptême une force passagère. Le large poitrail de mon coursier bravait fièrement et repoussait les vagues soulevées contre lui. Nous avançons vers le bord; nous atteignons enfin le rivage glissant: je me réjouissais peu de ce bonheur, car tout derrière nous était noir et effrayant, et tout devant était ténébreux et redoutable. Combien ai-je passé d'heures de la nuit ou du jour dans ces angoisses suspendues? je ne puis le dire; je savais à peine si je respirais encore.
15. «La peau luisante, la crinière dégouttante, le corps frémissant, les flancs fumans, le cheval sauvage s'efforce, avec ses pieds nerveux, de s'élancer sur le bord qui le repousse. Nous gagnons le dessus: une plaine sans limite se déroule à travers les ombres moins épaisses de la nuit, et loin, loin, loin, semble comme les précipices dans nos rêves, s'étendre au-delà d'un horizon sans bornes. La lune, se levant large à ma droite, me découvrait çà et là des taches blanches, quelques touffes dispersées de noir gazon qui se détachaient en masse, du fond de l'immense plaine. Mais rien de distinct ne s'apercevait dans la sombre étendue, qui indiquât l'apparence d'une chaumière. Aucun flambeau dans le lointain, brillant comme une étoile hospitalière, ni même un feu follet ne s'élevait pour s'amuser de mes douleurs. Cette clarté trompeuse m'eût alors réjoui; au milieu de tous mes maux, elle m'eût au moins rappelé les habitations des hommes.
16. «Nous avançons toujours;--mais plus lentement: la force sauvage du cheval s'épuise enfin; accablé de lassitude, il ne se traînait plus que faiblement couvert d'écume. Un enfant malade aurait pu le conduire partout alors; mais sa faiblesse m'était inutile. Je ne pouvais profiter de sa nouvelle lassitude: mes membres étaient étroitement liés; mes forces auraient défailli peut-être, si j'avais été libre. J'essayai, par quelques faibles efforts, de rompre les liens qui me serraient si fortement;--mais ce fut encore vainement. Mes membres n'en furent que plus gênés par ces efforts, qui, après une vaine et courte lutte, prolongèrent mes douleurs. Le mouvement vertigineux était épuisé, bien qu'aucun but encore ne parût devoir être bientôt atteint. Quelques rayons annonçaient le lever du soleil.--Hélas! qu'il parut lent à paraître! Il me semblait que le brouillard grisâtre de l'aurore ne laisserait jamais pénétrer ses nouveaux rayons. Combien la marche du jour était lourde et lente!--avant que la lumière orientale devînt d'une couleur pourprée, et qu'elle détrônât les étoiles, éclipsât les clartés resplendissantes de leurs chars et de son trône élevé, et inondât la terre de ses seuls rayons, à l'exclusion de tout autre.
17. «Le soleil se leva; les brouillards furent chassés, et me découvrirent le monde solitaire qui s'étendait autour de moi. Que me servait-il d'avoir traversé plaines, forêts, rivières? Ni hommes, ni animaux, ni traces ou empreintes de leur passage ne se distinguaient sur cette plaine désolée; aucun signe ou indice de travaux et de culture: l'air lui-même était muet; je n'entendais pas le plus petit bourdonnement de l'insecte, ni la voix matinale des oiseaux dans la verdure ou les broussailles. Le cheval harassé parcourut encore plusieurs _verstes_, palpitant comme s'il eût été sur le point d'expirer. Nous étions encore seuls, ou nous paraissions du moins tels; enfin, tandis que nous suivions faiblement notre route, je crus entendre le hennissement d'un coursier, qui sortait de touffes de noirs sapins. Est-ce le vent qui agite leurs branches? me disais-je; non, non! Une troupe bondissante s'élance de la forêt; je les vois accourir: ils forment un vaste escadron dans leur course. Je m'efforçai de pousser un cri.--Mes lèvres étaient engourdies. Les chevaux se précipitent vers nous dans une fierté superbe; mais où sont les cavaliers qui doivent guider les rênes? Un millier de chevaux,--et personne ne les monte! Leur guide est flottante ainsi que leur crinière; leurs larges naseaux n'ont pas été déchirés par le mors; les rênes n'ont jamais ensanglanté leur bouche; le fer n'a jamais chaussé leurs pieds; le fouet ni l'éperon n'ont jamais blessé leurs flancs.
«Ce sont mille chevaux sauvages, libres comme les vagues qui bondissent dans l'Océan. Leur marche épaisse vers nous est retentissante comme un tonnerre. Leur vue rend de la vigueur aux pieds nerveux, mais brisés, de celui qui me porte; il se traîne un moment en chancelant, et répond à leurs bruyans appels par un faible hennissement, et puis il tombe. Il frappe encore du pied la terre; mais ses yeux se ternissent, ses membres fumans restent immobiles; sa première et sa dernière course est finie!
«La troupe de chevaux sauvages arrive,--ils l'ont vu tomber; ils m'ont vu avec étonnement lié sur son dos avec des courroies ensanglantées: ils s'arrêtent tout-à-coup,--ils tressaillent,--ils repoussent l'air de leurs naseaux;--galopent un instant çà et là, s'approchent, s'éloignent, et tournent élancés autour de nous. Tout-à-coup, conduits par un puissant cheval noir qui semblait le chef de la troupe, et dont la peau velue ne portait aucune tache de blancheur, ils s'éloignent en bondissant, et se précipitent vers la forêt, redoutant, par instinct, la vue d'un homme.--Ils m'abandonnèrent à mon désespoir, attaché à un cadavre engourdi, glacé, dont les membres roidis et étendus sous moi ne sentaient plus ce poids inaccoutumé dont je ne pouvais pas même maintenant le délivrer.--Nous étions là étendus, le mourant sur le mort! Je ne pensais guère qu'un autre soleil me verrait, moi désormais sans espérance, sans appui qu'un cadavre pour reposer ma tête!
«Je restai là attaché depuis le matin jusqu'au crépuscule du soir; supportant péniblement la lenteur accablante des heures, avec tout juste assez de vie pour voir le dernier de mes soleils se coucher à mes regards dans cette certitude désespérée de l'ame qui nous donne à la fin cette résignation du malheur contre la plus terrible et la dernière des craintes que nous présentent nos longues années évanouies, et qui nous la font regarder, quoique inévitable, comme un bienfait, pas plus pénible, pour nous être accordé plus tôt; cependant ce bienfait est craint et repoussé avec autant de soin que si c'était un piége que la prudence pût faire éviter. Parfois nous le désirons et l'implorons; quelquefois nous le cherchons à la pointe de notre épée; et cependant la mort n'en est pas moins une triste et hideuse fin à d'intolérables douleurs; elle n'est jamais la bienvenue, sous quelques formes qu'elle nous apparaisse.
«Il est étrange de dire que les enfans du plaisir, ceux qui ont joui outre mesure des voluptés, de la bonne chère, du vin et des richesses, sont ceux qui meurent avec le plus de calme, et avec moins de regret souvent que ceux qui n'ont eu que la misère pour héritage. Celui qui a connu tout ce qu'il y avait de beau et de nouveau dans la vie n'a plus rien à espérer, ni à regretter; et, excepté l'avenir (qui n'est pas envisagé par les hommes selon qu'ils sont bons ou méchans, mais selon que leurs nerfs sont plus ou moins irritables), ils n'ont rien à redouter: Le malheureux espère encore que ses maux finiront, et la mort, qu'il devrait regarder comme son amie, lui apparaît comme venant lui dérober les fruits du nouveau paradis qu'il avait sur la terre. Le lendemain allait le combler de tous les biens, il eût récompensé ses souffrances, et l'eût relevé de sa chute; le lendemain eût été le premier de ses jours où il n'eût plus soupiré ou maudit; mais de brillantes, de longues, de favorables années lui apparaissaient déjà à travers ses larmes: compensation de tant d'heures pénibles! le lendemain lui eût donné le pouvoir de gouverner, de briller, de frapper ou de sauver ses ennemis,--et cette prochaine aurore ne doit éclairer que sa tombe!
18. «Le soleil se couchait.--J'étais encore attaché au froid cadavre du cheval; je pensai que nous devions mêler ensemble nos restes poudreux: mes yeux obscurcis avaient besoin de la mort, je n'avais aucun espoir de délivrance; j'élevai mon dernier regard vers le ciel, et entre le soleil et moi je vis passer un corbeau aux aguets, qui pouvait à peine attendre que ses deux proies fussent mortes pour commencer à les dévorer. Il volait, se perchait, volait de nouveau, et chaque fois qu'il se déplaçait, il s'approchait plus près de nous. Je vis ses ailes battre à travers la lueur du crépuscule, et il s'approcha une fois si près de moi que j'aurais pu le frapper si j'en avais eu la force. Mais le faible mouvement de ma main, le léger remuement du sable et les soupirs mourans, à peine semblables à une voix, qui sortirent de ma poitrine, suffirent pour lui faire prendre son vol loin de nous.--
«Je n'en sais pas davantage:--mon dernier rêve est quelque chose d'une aimable étoile qui fixa de loin mes yeux appesantis, et vint à moi entourée de ses rayons voltigeans; c'est aussi quelque chose de froid, de lourd, de confus, de semblable aux mouvemens d'un nageur, d'une sensation obscure du retour de mes sens, et ensuite de leur nouvel anéantissement dans le calme de la mort, et puis une faible respiration, un léger tressaillement, une courte suspension de tout sentiment, une sensation de glace passant sur mon cœur, et des étincelles traversant mon cerveau,--une crispation des membres, un frémissement de souffrance, un soupir, et rien de plus.
19. «Je me réveillai.--Où étais-je?--Est-ce bien un visage humain qui me regarde? est-ce un toit qui me couvre? est-ce sur un lit que mes membres reposent? est-ce bien dans une chambre que je suis? est-ce bien un œil mortel qui veille sur moi avec tant de bienveillance? Je refermai les miens de nouveau, doutant que mes premières angoisses fussent passées et que cette apparition ne fût pas un songe. Une jeune fille, aux longs cheveux, et à la taille svelte, me veillait appuyée contre le mur de la chaumière. Je fus frappé du vif éclat de son regard au premier retour de ma pensée, car ses yeux noirs, sauvages et pleins de vivacité se fixaient sans cesse sur moi avec une expression de prière et de compassion. Je ne cessai de la contempler que lorsque je fus persuadé qu'elle n'était point une vision,--mais que je vivais et que je n'avais pas été laissé pour servir de pâture aux vautours. Et quand la jeune Cosaque me vit soulever enfin mes paupières appesanties, elle sourit.--J'essayai de parler,--mais ce fut vainement. Elle s'approcha de moi, et me fit signe du doigt et des lèvres que je ne devais pas m'efforcer de rompre le silence jusqu'à ce que j'eusse recouvré assez de force pour pouvoir articuler des paroles. Alors elle posa sa main dans la mienne, souleva le coussin qui supportait ma tête, s'éloigna sur la pointe des pieds, ouvrit doucement la porte, et murmura quelques paroles à voix basse.--Jamais voix ne fut si douce! le mouvement même de ses pieds était harmonieux! Mais ceux qu'elle avait appelés n'étaient pas encore réveillés: elle sortit tout-à-fait de ma chambre; mais, avant de me quitter, elle me jeta un autre regard, elle me fit un autre signe pour me dire que je n'avais rien à craindre; que tout, près de moi, était à mes ordres, et qu'elle ne serait pas long-tems sans revenir.--Pendant qu'elle fut absente, je fus affligé de me trouver seul.
20. «Elle revint avec sa mère et son père.--Qu'ai-je besoin de vous en dire davantage?--Je ne veux point vous fatiguer par le long récit de ce qui m'est arrivé depuis que je devins l'hôte des Cosaques. Ils m'avaient trouvé sans connaissance sur la plaine,--ils m'avaient rapporté à la hutte prochaine,--ils m'avaient rappelé à la vie,--moi,--qui devais un jour régner sur eux! Ainsi le vieil insensé qui s'efforça d'assouvir sa rage en raffinant sur mon supplice, m'envoya dans le désert, lié, nu, sanglant, seul, pour passer de là sur un trône.--Quel mortel peut deviner sa propre destinée?--Qu'aucun de nous ne se décourage; qu'aucun de nous ne désespère! Demain le Borysthène pourra voir nos coursiers paître en sûreté sur sa rive ottomane;--et jamais je n'aurai donné un salut de si bon cœur à un fleuve que lorsque nous serons retranchés derrière ses flots. Camarades, bonne nuit!»--
L'hetman s'étendit à l'abri du vieux chêne, sur le lit de feuillage qu'il s'était préparé d'avance, lit ni dur ni nouveau pour lui, qui prenait son repos partout où l'heure du sommeil venait à le surprendre; que lui importait le lieu?--ses yeux se fermaient aussitôt dans le sommeil.
Si vous vous étonnez que Charles ait oublié de le remercier de son histoire, _lui_ ne s'en étonna pas:--il y avait déjà bien une heure que le roi dormait.
LE PRISONNIER
DE CHILLON.
SONNET SUR CHILLON.
Éternel génie de l'ame sur laquelle les chaînes n'ont point d'empire! Liberté! C'est dans les donjons que brille le plus ta lumière, parce que c'est dans le cœur que tu fais ta demeure, dans le cœur que ton amour seul peut enchaîner; et lorsque tes enfans sont jetés dans les fers, au milieu de l'enceinte ténébreuse de l'humide cachot, leur patrie triomphe par leur martyre et la gloire de l'indépendance trouve des ailes dans tous les vents. Ô Chillon! ta prison est un lieu saint, et son triste pavé un autel,--car il a été foulé par Bonnivard[1], et chacun de ses pas y a laissé une trace comme si ton froid pavé eût été sensible à leur empreinte! Qu'aucune de ces traces ne s'efface! car elles en appellent à Dieu de la tyrannie de l'homme!
LE PRISONNIER
DE CHILLON.
1. Mes cheveux sont gris, mais ce n'est point l'effet des années; ils n'ont pas blanchi dans une seule nuit, comme ceux de quelques hommes, frappés par de soudaines terreurs[2]; mes membres sont courbés, non par le travail, mais rouillés et engourdis par un vil repos, car ils ont été la proie d'un cachot, et j'ai eu le sort de ceux à qui la terre et l'air sont refusés--comme un fruit défendu. Mais c'est pour la foi de mon père que j'ai subi les fers et courtisé la mort. Ce père reçut le martyre sur un chevalet, parce qu'il ne voulut pas abandonner ses croyances; ses enfans et ses parens, par la même cause, ont trouvé leur demeure dans l'obscurité de la mort. Nous étions sept; maintenant nous ne sommes plus qu'un: six étaient jeunes, et le septième était avancé en âge; ils sont morts comme ils avaient vécu, fiers de la furieuse persécution dont ils étaient l'objet: l'un expira dans le feu, et deux sur le champ de bataille; leur croyance a été scellée avec leur sang; mourant, comme leur père était mort, pour le Dieu que reniaient leurs ennemis. Trois furent jetés dans un cachot; de ces trois je suis le seul et dernier débris.
2. Il y a sept piliers de forme gothique dans les vieux et profonds cachots de Chillon; il y a sept colonnes épaisses et grisâtres, à peine éclairées par un rayon lourd et emprisonné du jour, par un rayon qui s'est égaré de sa route, et qui est venu tomber à travers les crevasses et les ouvertures de cette voûte épaisse, rampant sur le pavé humide comme la flamme météorique d'un marais. Il y a un anneau à chaque pilier, et à chaque anneau il y a une chaîne; cette chaîne est un fer qui ronge, qui dévore; car ses empreintes sont restées sur mes membres, comme des morsures qui ne s'effaceront pas avant que j'en aie fini avec ce nouveau jour, trop pénible pour mes yeux qui n'ont pas vu se lever le soleil depuis tant d'années,--je ne puis compter leur nombre; je l'oubliai le jour où mon dernier frère s'affaissa, et mourut en me laissant vivant à ses côtés.
3. Nous fûmes enchaînés chacun à une colonne de pierre; nous étions trois,--cependant chacun de nous était seul; nous ne pouvions nous mouvoir pour faire un seul pas, ou pour nous voir l'un l'autre. Une pâle et livide lumière nous rendait étrangers à nos regards. Ainsi nous étions réunis,--quoique séparés, les fers aux mains; mais l'angoisse dans le cœur. C'était pour nous une consolation dans la privation des purs élémens de la terre, d'entendre les paroles l'un de l'autre, et les encouragemens que nous nous adressions, soit par quelque nouvelle espérance, soit en récitant une vieille légende, ou en murmurant un chant héroïque; mais ces choses n'eurent bientôt pour nous plus d'attraits! Nos voix prirent un accent sinistre, comme un écho des sombres voûtes des cachots, un son aigre,--non plein et libre comme il était auparavant: c'était peut-être une illusion,--mais, pour moi, ces sons de voix ne semblaient plus être les nôtres.
4. J'étais le plus âgé des trois; et soutenir et consoler mes frères était un devoir pour moi:--je fis tout ce que je pus;--et chacun de nous en agissait de même. Le plus jeune, que mon père chérissait le plus, parce qu'il avait les traits de notre mère, avec des yeux bleus comme le ciel, attristait fortement mon ame. Et vraiment ne devait-elle pas être affligée de voir un si jeune homme dans une telle prison[A]? car il était beau comme le jour (quand le jour était beau pour moi, ainsi que pour les jeunes aigles, libres sous les cieux), comme un des jours polaires, enfans du soleil, parés de neiges, qui ne voient son coucher qu'après la lumière d'un été, d'un long été sans sommeil. Ce jeune homme était aussi brillant et aussi pur; et dans sa gaîté d'esprit naturelle, il n'avait de larmes que pour les peines des autres; alors elles coulaient de ses yeux comme les torrens des montagnes, à moins qu'il ne pût soulager les maux qu'il souffrait de voir ici bas.
[Note A: _To see such bird in such a nest_.]
5. L'autre avait une ame aussi pure, mais il était né pour combattre avec son espèce. Fortement constitué et d'une trempe à faire la guerre au monde entier, il eût succombé avec joie au premier rang d'une armée en bataille;--mais il n'était point formé pour languir dans les fers. Son esprit indigné se flétrissait à leur retentissement. Je vis son courage décliner en silence, et peut-être le mien déclinait aussi insensiblement; cependant je m'efforçai de ranimer ces restes d'une famille si chère. Il était un chasseur des montagnes, et il avait souvent poursuivi le loup et le daim. Ce cachot était pour lui un gouffre; et ses pieds enchaînés, la suprême torture.
6. Le lac Léman baigne les murs de Chillon. Ses vagues épaisses y sont profondes de mille pieds; c'est ce qu'a fait connaître la sonde jetée du haut des blanches murailles de Chillon[3], autour desquelles les vagues viennent se briser. Les murailles et les flots y forment une double prison,--et comme un tombeau vivant. Au-dessous du niveau de la surface du lac est creusé le cachot où nous étions détenus. Nous entendions nuit et jour le bruissement de ses vagues qui venaient frapper au-dessus de nos têtes. Et quand les vents d'hiver étaient soulevés et se jouaient avec délices dans l'immensité libre des cieux, j'ai senti l'écume des vagues qui se brisait à travers les barreaux. Alors le rocher paraissait ébranlé de leur choc; mais je sentais sans frayeur cet ébranlement, parce que j'aurais souri de voir la mort venant me délivrer de mes chaînes.
7. J'ai dit que mon frère puîné languissait; j'ai dit que son grand cœur était abattu. Il se dégoûta de cette vie de ténèbres et refusa sa nourriture, non pas à cause qu'elle était grossière, car nous étions accoutumés à la vie des chasseurs, et cela nous inquiétait peu. Le lait, que nous recevions autrefois de la chèvre des montagnes, était changé en une eau croupie des fossés; notre pain ressemblait à celui que les larmes des captifs ont mouillé pendant des milliers d'années, depuis que l'homme enferma pour la première fois ses semblables comme des brutes dans une prison de fer, Mais que nous faisaient ces privations? Elles n'avaient point abattu le cœur, ou les forces de mon frère. Son ame était tellement formée, qu'elle se serait rongée et engourdie dans un palais, si on lui avait refusé l'air libre, et la faculté de parcourir les pentes escarpées des montagnes. Mais pourquoi différer la vérité?--Il mourut. Je le vis expirer, et je ne pus soutenir sa tête, ni presser sa main mourante--ou glacée, quoique je fisse mille efforts pour m'approcher de lui, mais ils furent vains; je ne pus rompre ni dégager mes fers.--Il mourut.--Les geôliers lui ôtèrent ses chaînes et creusèrent pour lui une étroite fosse dans la froide terre de notre cachot. Je leur demandai comme une grâce d'enterrer son corps dans un endroit où la lumière du jour pût briller sur sa poussière.--C'était une folle pensée; mais je m'imaginai que même après sa mort l'ame née libre de mon frère ne pourrait reposer dans une telle prison. J'aurais pu m'épargner mon inutile prière.--Ils sourirent froidement--et l'enterrèrent là. Une terre aride et sans gazon recouvrait celui que nous avions tant aimé! Sa chaîne vide resta suspendue sur ses restes, monument digne d'un tel meurtre!
8. Mais lui, le favori et la fleur de notre famille, le plus chéri depuis sa naissance, qui portait dans ses beaux traits l'image de notre mère; l'enfant bien-aimé de toute sa famille; la plus chère pensée de son père martyr, mon dernier souci, pour lequel je cherchais à soutenir ma vie, afin de rendre la sienne moins malheureuse, et peut-être libre un jour; lui, aussi, qui avait conservé jusque-là un esprit naturel ou inspiré,--lui aussi fut frappé, et de jour en jour je le vis se flétrir et s'éteindre. O Dieu! c'est une chose effrayante de voir l'ame humaine déployer ses ailes sous quelque forme, de quelque mode que ce soit.--Je l'ai vue s'échapper par des flots de sang; je l'ai vue sur l'Océan irrité se débattre avec un mouvement puissant et convulsif; j'ai vu le lit effrayant du crime à l'agonie, délirant de ses terreurs: mais c'étaient là des scènes d'effroi;--L'agonie de mon frère n'eut rien de commun avec elles;--elle fut lente et sans remords. Il s'éteignit si calme, et si doucement, avec une langueur et une résignation si tranquilles, si pures, et sans verser de larmes, quoique plein de tendresse et de regret pour ceux qu'il laissait après lui! Avec tout cela cependant, il conserva une joue dont le coloris était comme une moquerie de la tombe, et dont les teintes disparurent doucement comme le rayon d'un arc-en-ciel;--ses yeux étaient si brillans qu'ils donnaient presque de la clarté au cachot. Pas un murmure,--pas une plainte sur sa mort prématurée;--quelques souvenirs de jours plus heureux, quelques espérances pour relever mon courage abattu, car j'étais absorbé dans un douloureux silence,--perdu dans cette dernière perte, la plus cruelle de toutes. Alors il voulut étouffer les soupirs de la nature affaiblie et défaillante; ces soupirs à peine exprimés devinrent de plus en plus rares. Je prêtai l'oreille; mais je ne pus rien entendre.--J'appelai, car j'étais délirant de terreur; je savais qu'il n'y avait plus d'espérance pour lui; mais mon effroi ne pouvait être maîtrisé. J'appelai, et je crus entendre un son.--Je brisai ma chaîne dans un violent transport, et me précipitai vers lui;--je ne le trouvai plus, je me débattais seul dans ce cachot ténébreux; je vivais seul,--seul je respirais encore l'air maudit de l'humide prison; le dernier,--le seul, le plus cher des anneaux de la chaîne qui me séparait de l'éternité, qui m'attachait encore à ma famille près de s'éteindre, était brisé dans ce lieu fatal! Un sur la terre, un dans la terre...; mes frères,--mes deux frères avaient cessé de vivre: je pris cette main qui reposait si tranquille, hélas! la mienne était déjà aussi froide!--Je n'avais pas la force de m'éloigner, mais je sentis que je vivais encore:--sentiment de délire quand nous apprenons que ce que nous aimions tant n'est plus! ne sera plus, jamais!--Je ne sais pourquoi je ne pus mourir,--je n'avais plus d'espérances terrestres.--Mais la foi me défendait de me donner une mort volontaire.
9. J'ignore ce qui m'arriva ensuite;--je ne l'ai jamais su.--La première chose fut la perte de la sensation de la lumière, de l'air, et ensuite de l'obscurité même. Je n'avais point de pensée, point de sentiment, point d'émotion;--j'étais comme une pierre parmi les pierres du cachot, et j'avais à peine la conscience de mon existence; j'étais comme un rocher de glace au milieu du brouillard; car tout était confus, noir, gris;--ce n'était pas la nuit,--ce n'était pas le jour; ce n'était pas même la lumière accoutumée du cachot si odieux à ma vue appesantie, mais un vide étouffant l'espace, une fixité--sans place, où il n'y avait ni astre,--ni terre,--ni tems,--ni contrainte,--ni changement,--ni vertu,--ni crime,--mais le silence! et un souffle imperceptible qui n'appartenait ni à la vie ni à la mort; un océan d'oisiveté stagnante, ténébreux, immense, silencieux et immobile!
10. Un rayon de lumière frappe mon esprit; c'était le chant joyeux d'un oiseau; il l'interrompait, puis le recommençait de nouveau; c'était le chant le plus doux que l'oreille eût jamais entendu, et la mienne en était reconnaissante, et mes yeux se portèrent de côté et d'autre avec une agréable surprise; ils ne s'aperçurent pas pour un moment que j'étais toujours le compagnon abandonné de la misère. Mes sens, par degrés confus, reçurent leurs impressions habituelles; je vis les murs et le pavé du cachot qui m'entouraient étroitement comme auparavant; je vis la lueur du soleil se glissant encore par les mêmes ouvertures; mais à travers ces crevasses s'était perché l'oiseau mélodieux, aussi vif, aussi confiant, et plus apprivoisé que s'il eût été sur un arbre; oiseau charmant aux ailes d'azur, au chant qui disait mille choses au cœur, et semblait les dire toutes pour moi! Je n'en avais jamais vu de son espèce, je ne verrai peut-être jamais son pareil: il semblait, comme moi, privé d'un compagnon; mais il n'était pas la moitié si désolé. Il était venu pour m'aimer lorsque personne ne vivait plus pour m'aimer ainsi, et ses chants de joie au bord de mon cachot m'avaient rappelé au sentiment et à la pensée. Je ne sais s'il était libre depuis peu, et s'il avait brisé les barreaux de sa prison pour venir se percher sur les miens; mais je connaissais trop bien les douleurs de la captivité, aimable oiseau! pour que j'aie pu désirer te ravir ta liberté; je ne sais si c'était un oiseau du paradis, venu pour me visiter; car,--que le ciel me pardonne cette pensée! elle me fit pleurer et sourire; j'imaginais quelquefois que ce pouvait être l'ame de mon frère descendue près de moi; mais enfin l'oiseau s'envola; alors c'était un être mortel,--me disais-je, car autrement il ne se serait pas ainsi envolé, et il ne m'eût pas laissé doublement seul;--seul comme le cadavre dans son linceul;--et seul,--comme un nuage solitaire, un nuage isolé dans un jour de soleil, tandis que tout le reste du ciel est serein; un brouillard dans l'atmosphère, qui ne devrait pas se montrer quand les cieux sont bleus, et que la terre est riante.
11. Une espèce de changement arriva dans ma destinée; mes geôliers prirent compassion de moi: je ne sais ce qui les avait faits ainsi; car ils étaient accoutumés aux soupirs de la douleur; mais ils étaient changés.--Ma chaîne brisée avec ses anneaux dispersés ne me fut pas imposée de nouveau; et j'eus la liberté de parcourir ma prison dans tous les sens; j'en usai largement, mais j'évitais, dans ma marche, de fouler les tombes de mes frères qui n'étaient couvertes que d'un peu de terre sans végétation; car si je me figurais que d'un pas inattentif je profanais leur couche tranquille, ma respiration s'arrêtait et devenait difficile, et mon cœur brisé tombait en défaillance.
12. Je creusai des marches dans la muraille; ce n'était point avec l'intention de m'échapper, car j'avais enseveli tout ce qui m'était cher, tout ce qui m'avait aimé sous une forme humaine, et la terre entière n'eût été dès-lors qu'une prison plus vaste pour moi. Je n'avais ni enfant,--ni père,--ni parent, ni compagnon de ma misère. La pensée de cet abandon, de cet isolement, me consolait; car cette même pensée avait égaré ma raison; mais j'étais curieux de monter aux barreaux de ma fenêtre, et d'attacher encore une fois le regard d'un œil aimant sur les hauteurs des montagnes.
13. Je les vis:--elles étaient les mêmes; elles n'avaient pas changé comme moi dans leurs aspects. Je vis leurs mille années de neige sur leurs sommets, leur grand lac à leur pied, et le Rhône bleu qui fuyait rapide. J'entendis les torrens tomber, se briser sur les rochers creusés par leurs eaux, et sur les buissons déchirés; je vis la ville éloignée aux blanches murailles, et des voiles plus blanches glisser sur les eaux du lac. Il y avait aussi là une petite île[4], qui me souriait en face, la seule que je pusse voir; petite île couverte de verdure, et qui ne me paraissait guère plus grande que le pavé de ma prison; mais il y avait dans cette île trois arbres élevés, et elle était agitée par la brise des montagnes, et les eaux jouaient autour d'elle, et sur sa surface croissaient de jeunes fleurs de couleurs et de parfums les plus agréables. Les poissons nageaient près des murs du château, et ils semblaient joyeux de leurs ébats. L'aigle volait sur l'aile de l'ouragan, et son vol ne m'avait jamais paru si élevé. De nouvelles larmes remplirent mes yeux; je me sentis troublé,--et j'aurais désiré volontiers que je n'eusse pas abandonné ma chaîne. Lorsque je descendis des barreaux, l'obscurité de ma sombre demeure tomba sur moi comme un poids accablant. Ce fut comme un tombeau nouvellement creusé, qui se ferme sur la personne que nous avions cherché à arracher à la mort, et cependant mes yeux, trop fatigués de leur dernière contemplation, avaient besoin d'un tel repos.
14. Les mois, les années, les jours pouvaient s'écouler; je n'en tenais nul compte,--je n'en gardais pas de souvenirs. Je n'avais plus d'espérance d'ouvrir encore mes yeux au grand jour, et d'éclaircir leur voile affreux. Enfin des hommes vinrent pour me rendre libre; je ne leur demandai pas pourquoi, ni où ils devaient me conduire: j'étais devenu, à la longue, indifférent à être enchaîné, ou à être libre. J'avais appris à aimer le désespoir. Ainsi quand ces hommes apparurent pour me délivrer, et que tous mes liens furent enlevés, ces murs sombres et lourds étaient devenus pour moi comme un ermitage,--qui m'appartenait tout entier! J'éprouvai presque autant de regrets à m'en séparer que si l'on m'eût arraché d'un second toit paternel. J'avais formé des liens d'amitié avec des araignées, et je les suivais dans leur obscur voyage; j'avais vu la souris jouer au clair de lune; pourquoi n'aurais-je pas été sensible à leur perte? Nous étions tous habitans du même lieu, et moi, le roi de toutes les races, j'avais le pouvoir de les tuer.--Cependant, chose étrange à dire! nous étions accoutumés à vivre en paix.--Mes chaînes et moi étions devenus amis, tant une longue communauté de rapports influe sur les êtres, et fait de nous ce que nous sommes!--Je recouvrai même ma liberté avec un soupir.
FIN DU PRISONNIER DE CHILLON.
NOTES DU PRISONNIER DE CHILLON.
NOTE 1, SONNET.
François de Bonnivard, fils de Louis de Bonnivard, originaire de Segnel et seigneur de Lunes, naquit en 1496; il fit ses études à Turin: en 1510, Jean-Aimé de Bonnivard, son oncle, lui résigna le prieuré de Saint-Victor, qui aboutissait aux murs de Genève, et qui formait un bénéfice considérable.
Ce grand homme (Bonnivard mérite ce titre par la force de son ame, la droiture de son cœur, la noblesse de ses intentions, la sagesse de ses conseils, le courage de ses démarches, l'étendue de ses connaissances et la vivacité de son esprit); ce grand homme, qui excitera l'admiration de tous ceux qu'une vertu héroïque peut encore émouvoir, inspirera encore la plus vive reconnaissance dans le cœur des Génevois qui aiment Genève. Bonnivard en fut toujours un des plus fermes appuis: pour assurer la liberté de notre république, il ne craignit pas de perdre souvent la sienne, il oublia son repos, il méprisa ses richesses; il ne négligea rien pour affermir le bonheur d'une patrie qu'il honora de son choix: dès ce moment, il la chérit comme le plus zélé de ses citoyens. Il la servit avec l'intrépidité d'un héros, et il écrivit son histoire avec la naïveté d'un philosophe et la chaleur d'un patriote.
Il dit, dans le commencement de son histoire de Genève, que, dès qu'il eut commencé de lire l'histoire des nations, il se sentit entraîné par son goût pour les républiques, dont il épousa toujours les intérêts; c'est ce goût pour la liberté qui lui fit sans doute adopter Genève pour patrie. Bonnivard, encore jeune, s'annonça hautement comme le défenseur de Genève, contre le duc de Savoie et l'évêque.
En 1519, Bonnivard devint le martyr de sa patrie: le duc de Savoie étant entré dans Genève avec cinq cents hommes, Bonnivard craignit le ressentiment du duc; il voulut se retirer à Fribourg pour en éviter les suites; mais il fut trahi par deux hommes qui l'accompagnaient et conduit par ordre du prince à Groler, où il resta prisonnier pendant deux ans. Bonnivard était malheureux dans ses voyages: comme ses malheurs n'avaient point ralenti son zèle pour Genève, il était toujours un ennemi redoutable pour ceux qui la menaçaient; et par conséquent, il devait être exposé à leurs coups. Il fut rencontré en 1530, sur le Jura, par des voleurs qui le dépouillèrent, et qui le mirent entre les mains du duc de Savoie: ce prince le fit enfermer dans le château de Chillon, où il resta sans être interrogé jusqu'en 1536: il fut alors délivré par les Bernois, qui s'emparèrent du pays de Vaud.
Bonnivard, en sortant de sa captivité, eut le plaisir de trouver Genève libre et réformée: la république s'empressa de lui témoigner sa reconnaissance, et de le dédommager des maux qu'il avait soufferts: elle le reçut bourgeois de la ville, au mois de juin 1536; elle lui donna la maison habitée autrefois par le vicaire général, et lui assigna une pension de deux cents écus d'or, tant qu'il séjournerait à Genève. Il fut admis dans le conseil des deux-cents, en 1537.
Bonnivard n'avait pas fini d'être utile: après avoir travaillé à rendre Genève libre, il réussit à la rendre tolérante. Bonnivard engagea le conseil à accorder aux ecclésiastiques et aux paysans un tems suffisant pour examiner les propositions qu'on leur faisait: il réussit par sa douceur: on prêche toujours le christianisme avec succès quand on le prêche avec charité.
Bonnivard fut savant: ses manuscrits qui sont dans la bibliothèque publique, prouvent qu'il avait bien lu les auteurs classiques latins, et qu'il avait approfondi la théologie et l'histoire. Ce grand homme aimait les sciences, et il croyait qu'elles pouvaient faire la gloire de Genève; aussi il ne négligea rien pour les fixer dans cette ville naissante; en 1551, il donna sa bibliothèque au public: elle fut le commencement de notre bibliothèque publique; et ces livres sont en partie les rares et belles éditions du quinzième siècle, qu'on voit dans notre collection. Enfin, pendant la même année, ce bon patriote institua la république son héritière, à condition qu'elle emploierait ses biens à entretenir le collége dont on projetait la fondation.
Il paraît que Bonnivard mourut en 1570; mais on ne peut l'assurer, parce qu'il y a une lacune dans le nécrologue, depuis le mois de juillet 1570 jusqu'en 1571.
NOTE 2, STANCE 1.
Ludovico Sforza, et d'autres. On assure la même chose de Marie-Antoinette, femme de Louis XVI, mais non dans un aussi court espace de tems. Le chagrin, dit-on, a le même effet: c'est à celui-ci, et non pas à la crainte, que le changement de couleur des cheveux de la reine doit être attribué.
NOTE 3, STANCE 6.
Le château de Chillon est situé entre Clarens et Villeneuve; celle-ci est à une extrémité du lac de Genève. Sur la gauche de Chillon sont les embouchures du Rhône, et sur le côté opposé sont les hauteurs de Meillerie et la chaîne des Alpes au-dessus de Boveret et Saint-Gingo.
Près de là est une colline d'où se précipite un torrent. Le château est baigné par le lac, qui, dans cet endroit, a été sondé à la profondeur de 800 pieds. Le château renferme dans son intérieur un rang de donjons ou prisons dans lesquelles les premiers réformateurs, et postérieurement les prisonniers d'état, furent renfermés. À travers une des voûtes on voit encore une poutre noircie par le tems, sur laquelle on nous assura que les criminels étaient originairement exécutés. Dans les cellules ou cachots sont sept piliers, ou plutôt huit, l'un étant à moitié caché dans les murs. À quelques-uns de ces piliers sont fixés des anneaux auxquels étaient attachées des chaînes et les personnes enchaînées. On voit encore sur le pavé la trace des pas de Bonnivard; il y fut enfermé pendant un grand nombre d'années.
C'est près de ce château que Rousseau a placé la catastrophe de son Héloïse. C'est la scène où Julie, voulant retirer du lac un de ses enfans, tomba elle-même dans les flots: le bouleversement causé par cet accident et la maladie qu'il fit naître furent la cause de sa mort.
Le château est vaste, et on l'aperçoit sur le bord du lac, d'une grande distance. Ses murs sont blancs.
NOTE 4, STANCE 13.
Entre les embouchures du Rhône dans le lac, et Villeneuve, non loin de Chillon, est une très-petite île; la seule que j'aie pu apercevoir dans mes fréquentes excursions sur le lac, que j'ai parcouru en tous sens et dans toute sa circonférence. Elle contient un petit nombre d'arbres (je ne crois pas qu'il y en ait plus de trois), et par son isolement comme par son exiguïté, elle produit à la vue un effet tout particulier.
Lorsque je composai le poème précédent, je n'étais pas suffisamment instruit de l'histoire de Bonnivard; autrement je me serais efforcé de rendre mon sujet digne de sa mémoire, en essayant de célébrer son courage et ses vertus. On aura trouvé des détails sur sa vie dans une note[A] ajoutée au _Sonnet sur Chillon_ (qui précède ce poème et que Byron composa plus tard). Je la dois à la complaisance d'un citoyen de la république de Genève, qui est encore fier de la mémoire d'un homme digne des plus beaux siècles de l'antique liberté.
[Note A: Cette note est la première de cette série.]
FIN DES NOTES DU PRISONNIER DE CHILLON.