Œuvres complètes de lord Byron, Tome 02 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore

Part 24

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Infortuné White[505]! quand ta vie était encore dans son printems, et que ta jeune muse commençait à peine à agiter ses ailes joyeuses, la mort, qui détruit tout, est venue; toutes tes belles espérances sont descendues dans la tombe, pour y demeurer à jamais ensevelies! Oh! quel noble coeur a été anéanti, quand la science a détruit elle-même son fils bien aimé! Oui! elle a répondu avec trop d'indulgence à ton amour passionné; elle a semé la semence, mais c'est la mort qui a fait la moisson. C'est ton propre génie qui t'a donné le coup fatal, c'est lui qui a aidé les progrès de cette plaie à laquelle tu as succombé! Ainsi, quand l'aigle blessé demeure étendu sur la plaine, pour ne prendre plus désormais son essor au milieu des nuages, il a vu ses propres plumes, attachées au trait fatal, donner des ailes à la flèche qui tremble et s'agite dans son coeur. Ses angoisses sont pénibles; mais il lui est bien plus pénible encore de sentir qu'il a nourri lui-même cette plume à laquelle l'acier doit sa vitesse meurtrière, et que le même plumage qui avait réchauffé son aire boit maintenant le dernier souffle de sa vie dans sa poitrine sanglante.

[Note 505: Henri Kirke White mourut à Cambridge, en octobre 1806, par suite de sa trop grande application à des études qui auraient mûri en lui ce génie que la maladie et la pauvreté ne purent altérer, et que la mort elle-même détruisit sans l'abattre. Ses poésies sont pleines de beautés, bien propres à faire vivement regretter au lecteur qu'il n'ait eu que si peu de tems à déployer des talens qui eussent fait honneur même aux fonctions sacrées auxquelles il se destinait.]

Il y en a qui disent que, de nos jours éclairés, de magnifiques mensonges font seuls la gloire d'un barde; qu'une invention forcée, mais toujours prête, peut seule pousser le poète à chanter. Il est vrai que tous ceux qui écrivent en vers, bien plus que tous ceux qui écrivent de quelque manière que ce soit, reculent devant ce mot fatal au génie..... usé, déjà fait. Quelquefois, cependant, la vérité communique ses feux les plus nobles, et orne elle-même les vers qu'elle a inspirés. C'est un fait qu'au nom de la vertu Crabbe peut attester, lui qui, le peintre le plus sombre de la nature, en est encore cependant le plus fidèle[506].

Que Shee[507] et le génie qui l'inspire trouvent ici une place, lui qui manie également bien la plume et le pinceau, dont les arts réunis dirigent la main pour tracer le chemin que doivent suivre le poète et le peintre; lui dont la touche magique fait parler la toile, et dont les vers coulent faciles et harmonieux. De doubles honneurs lui sont dus, heureux rival des poètes et ardent ami des artistes.

[Note 506: Crabbe a peint la nature avec beaucoup de vérité, mais il l'a choisie sous ses aspects les plus sombres; il a décrit les passions les plus hideuses, les vices les plus dégradans, les positions sociales les plus infâmes, les prisons, les hôpitaux, les charniers, etc. Ses ouvrages les plus célèbres sont ceux intitulés: _Contes du château_ et _Contes du village_.]

[Note 507: M. Shee est auteur de _Vers sur l'art_ et des _Élémens de l'art_.]

Heureux celui qui a osé s'approcher du bosquet qu'ont habité les muses dans leur enfance, dont les pas ont foulé, dont les yeux ont observé cette terre qui a enfanté les premiers guerriers et les premiers poètes, ce berceau de la gloire, cette Ionie, sur laquelle elle se plaît à planer encore! Mais doublement heureux est celui dont le coeur se sent ému d'une noble sympathie pour cette terre classique, qui déchire le voile des siècles, depuis long-tems écoulés, et parcourt avec l'oeil d'un poète les restes de la Grèce antique. Wright[508]! ce fut ton lot heureux de voir ces rivages chers à la gloire et de les chanter! Certes, ce n'est pas une muse ordinaire qui guida ta plume, pour saluer dignement cette terre des dieux et des hommes divins.

Et vous, poètes associés[509], qui avez rappelé à la lumière ces pierres précieuses, trop long-tems cachées à la vue des modernes; vous dont le goût s'est combiné pour moissonner dans ce vaste champ où les fleurs de l'Attique répandent leur doux parfum, et pour embellir de leur douce haleine votre belle langue maternelle. Quoique ce soit une noble tâche que de répéter les chants de la muse grecque; quoique vous en offriez un digne écho, méprisez dorénavant des accens empruntés, laissez-là la lyre achaïenne, faites-en vibrer une qui vous appartienne en propre.

[Note 508: M. Wright, ex-consul-général des îles Ioniennes, est auteur d'un très-beau poème intitulé: _Horæ Ionicæ_; c'est une description des îles Ioniennes et des côtes adjacentes de la Grèce.]

[Note 509: Les traducteurs de l'_Anthologie_ ont depuis publié séparément des poésies qui montrent un talent naturel, auquel il ne manque que des occasions pour arriver au plus haut point de perfection.]

Que ces poètes-là, ou ceux qui leur ressemblent, rétablissent les lois violées des muses; mais cela n'a pas été donné au fracas sonore du mou Darwin, ce puissant maître dans l'art de faire des vers dépourvus de sens. Ces cymbales dorées sont chargées d'ornemens, mais elles ne rendent pas un son clair; elles ont plu à l'oeil, mais elles ont fatigué l'oreille; elles surpassaient d'abord pour la montre la simple lyre, mais à l'usé elles ont bientôt fait voir qu'elles n'étaient que de cuivre. Qu'il fuie loin des muses, avec tout son cortège de sylphes qui s'évaporent en similitudes et en vains sons! puisse le clinquant disparaître pour toujours avec lui! le faux brillant attire d'abord, mais blesse bientôt les regards[510].

Que ces poètes ne descendent pas jusqu'à imiter Wordsworth, le plus minime individu de cette tourbe d'écrivains vulgaires, dont les vers n'offrent tout au plus qu'un bavardage d'enfans, quoiqu'ils paraissent à Lambe et à Lloyd[511] harmonieux et divins. Que ces poètes..... mais, ô ma muse, ne t'avise pas de vouloir enseigner ce qui est au-dessus, bien au-dessus de ta faible portée. Leur génie naturel leur marquera la voie qu'ils doivent suivre, et portera leurs chants jusque dans les cieux.

[Note 510: L'oubli dans lequel est tombé _le Jardin botanique_ (de Darwin) semble indiquer le retour du goût; il n'y avait à louer dans ce poème que quelques détails descriptifs.]

[Note 511: MM. Lambe et Lloyd sont les plus ignobles disciples de l'école de Southey et compagnie. (_Note de Lord Byron_.)

M. Southey et quelques auteurs de ses amis habitèrent long-tems certaines parties du Cumberland couvertes de lacs; leur école est généralement appelée en Angleterre _the Lake poets, les poètes des Lacs_.]

Et toi aussi, Scott[512], laisse à des ménestrels sans art le sauvage cri de guerre de quelques maraudeurs des frontières; laisse-les filer péniblement des vers qui leur sont payés à l'avance: le génie ne doit point connaître d'autres inspirations que celles qu'il trouve en lui-même. Laisse Southey chanter, quoique sa muse féconde, enflant chaque corde, soit toujours trop prolixe. Laisse le simple Wordsworth faire ronfler ses vers bons pour les enfans; laisse son confrère Coleridge endormir les nourrissons entre les bras de leur nourrice. Laisse le grand faiseur de spectre, Lewis, se proposer pour tout but d'exciter les ravissemens de la galerie, ou de faire sortir une ombre du tombeau. Laisse Moore se livrer à ses compositions libertines; laisse Strangford voler Moore, et jurer que Camoëns a autrefois composé de tels chants. Laisse Haley continuer ses vers boiteux, Montgomery s'abandonner à sa folie furieuse, le pieux Grahame psalmodier ses stupides versets, Bowles polir ses sonnets trop nombreux, s'attendrir et se pâmer au quatorzième vers; laisse enfin Carlisle[513], Matilda, le reste des poètes de Grub-street, et les meilleurs de Grosvenor-square, écrivailler jusqu'à ce que la mort nous en délivre, ou que le sens commun outragé reprenne ses droits. Mais toi, dont les talens n'ont pas besoin d'être encouragés par des éloges, tu devrais laisser à des poètes inférieurs d'ignobles lais; la voix de ton pays, la voix des neuf Muses demandent une harpe sacrée... cette harpe c'est la tienne. Dis-moi, les annales de la Calédonie ne t'offriront-elles pas les glorieux souvenirs de quelques combats plus nobles que les viles incursions de quelques clans de maraudeurs, dont les exploits les plus magnifiques sont une disgrâce pour le nom d'homme, ou que les obscurs faits d'armes de Marmion, qui figureraient plus convenablement dans des contes, comme ceux de Robin Hood? Écosse, sois encore fière du poète à qui tu as donné le jour: que tes éloges soient sa première, sa plus belle récompense! Que sa gloire toutefois ne soit pas confinée dans sa patrie, que le monde entier soit plein de sa renommée: que ses ouvrages soient connus quand Albion aura cessé d'exister, qu'ils soient là pour dire ce qu'elle était; qu'ils perpétuent le souvenir de sa gloire chez les races futures; qu'ils fassent survivre le nom de sa patrie, même quand sa patrie ne sera plus.

[Note 512: J'espère, pour le dire en passant, que dans le premier poème de M. Scott son héros ou son héroïne seront plus fidèles à la grammaire que la dame de son _dernier Lay_ et son spadassin Guillaume de Lorraine.]

[Note 513: L'on pourra me demander, peut-être, pourquoi je me permets de censurer le comte de Carlisle, mon tuteur et mon parent, à qui j'ai dédié, il y a quelques années, le recueil de mes poésies de collège. Il n'a jamais été mon tuteur que de nom, autant que je l'ai pu connaître; pour mon parent, il l'est, je ne saurais l'empêcher, et j'en suis bien fâché; mais puisque sa seigneurie a paru l'oublier dans une occasion fort importante pour moi, c'est une circonstance dont je ne chargerai pas ma mémoire plus long-tems. Je ne crois pas que quelques mésintelligences personnelles puissent excuser un jugement injuste porté sur un autre écrivain; mais je ne vois pas non plus pourquoi elles empêcheraient d'en porter aucun, surtout quand l'auteur, noble ou roturier, a, pendant une suite d'années, dupé le public, en lui vendant Dieu sait combien de rames de papier couvertes d'absurdités les plus franches et les plus complètes. En outre, je ne me suis pas détourné de mon chemin pour aller jeter du blâme sur M. le comte; non..... ses ouvrages sont venus naturellement à la revue avec ceux de nos autres patriciens lettrés. Si donc, avant d'avoir atteint l'âge de vingt ans, j'ai donné des éloges aux productions de sa seigneurie, cela a été dans une dédicace respectueuse, plutôt d'après des avis étrangers que d'après mon propre mouvement, et je saisis avec empressement cette occasion qui s'offre pour la première fois de démentir mes paroles à ce sujet. J'ai appris que plusieurs personnes me regardent comme ayant de grandes obligations à lord Carlisle; je serais, dans ce cas, ravi de savoir ce qu'elles sont et quand elles m'ont été conférées, afin de les apprécier comme je le dois et de les reconnaître en public. Ce que j'ai humblement avancé comme mon opinion sur tout ce qu'il a fait imprimer, je suis prêt à le soutenir s'il le faut, en citant ses élégies, ses panégyriques, ses odes, ses épisodes, et certaines tragédies facétieuses et grotesques, portant son nom et son cachet:

«Qui peut ennoblir des coquins, des sots et des poltrons? Hélas, rien! non pas même tout le sang des Howards!»

Ainsi dit Pope. Ainsi-soit-il.]

Mais cependant à quoi aboutissent ces nobles espérances du poète de vaincre les siècles et de lutter contre le tems? De nouveaux âges s'avancent avec rapidité, de nouvelles nations s'élèvent, d'autres vainqueurs[514] portent leurs noms jusque dans les cieux: quelques générations de courte durée passent, et déjà leurs enfans ont oublié le poète et ses ouvrages. Aujourd'hui même combien de bardes autrefois chéris de leurs contemporains, dont le nom douteux obtient à peine l'honneur d'une mention passagère. Quand la trompette de la renommée a fait entendre ses plus nobles fanfares, quoiqu'elles retentissent long-tems, l'écho se lasse à la fin de les répéter et s'endort: la gloire, comme le phénix au milieu des flammes, exhale ses doux parfums, brille et n'est plus.

[Note 514: _Tollere humo, victorque virum volitare per ora_. (VIRGILE.)]

La gothique Granta appellera-t-elle ses noirs enfans, habiles dans les sciences, plus habiles à faire des pointes et des jeux de mots? Oh! non: elle fuit et dédaigne jusqu'au grand prix fondé par lord Seaton, bien que des imprimeurs condescendent à souiller leurs presses des vers rimés de Hoare et des vers blancs de Hoyle. Je ne veux pas dire ce Hoyle dont les ouvrages, tant que durera chez nous l'amour du whist, seront toujours sûrs de commander l'attention[515]. Vous qui aspirez aux honneurs de Granta, il vous faut monter son Pégase, un âne de la première force, bien digne de sa mère, dont l'Hélicon est plus ennuyeux que son Cambridge. Là Clarke, faisant _pour plaire_ des efforts pitoyables, oubliant que de mauvais vers ne donnent pas les grades universitaires, soi-disant _satiriste_, bouffon à gages, écrivain mensuel de quelques plats pamphlets, condamné à travailler péniblement, le plus vil d'une troupe méprisable, et à forger des mensonges pour un _Magazine_, dévoue à la calomnie son esprit né pour elle, et est lui-même un libelle vivant contre le genre humain[516]. Oh! obscur asile d'une race vandale[517], à la fois l'honneur et la disgrâce des sciences, si plongé dans la routine et l'ennuyeuse inutilité, qu'à peine les noms de Smythe et d'Hodgson[518] seront capables de réhabiliter le tien! Mais la muse aime à se baigner aux lieux où la belle Isis roule des eaux plus pures; sur ses bords verdoyans, une couronne d'une verdure plus durable attend les poètes qui osent pénétrer dans ses classiques bosquets, où Richards s'enflamme du vrai feu poétique et apprend aux Bretons modernes à louer dignement leurs ancêtres[519].

[Note 515: Les _Jeux de Hoyle_, si connus des amateurs de whist, d'échecs, etc., etc., survivront, sans aucun doute, aux rêveries poétiques de son homonyme, dont le poème, comme il est dit expressément dans l'avertissement, comprend _toutes les plaies de l'Égypte_.]

[Note 516: Ce personnage a paru dernièrement décidé à embrasser le métier d'auteurs, il a écrit un poème intitulé: _l'Art de plaire_, comme l'on dit, _Lucus a non lucendo_, où l'on trouve peu de choses plaisantes et pas du tout de poésie. Il est aussi salarié au mois, et chargé de recueillir des calomnies pour _le Satiriste_. Si cet infortuné jeune homme voulait laisser là ses _Magazines_ pour les mathématiques, et s'efforcer de passer ses examens avec quelque honneur, peut-être cela lui serait-il plus avantageux dans la suite que le salaire qu'il reçoit à présent.]

[Note 517: «L'empereur Probus transporta un corps considérable de Vandales dans le comté de Cambridge.» (GIBBON.)

Il n'y a aucune raison de douter de la vérité de cette assertion; la race s'est parfaitement conservée.]

[Note 518: Le nom de ce gentleman n'a pas besoin d'éloges; quand un homme a comme lui donné dans de simples traductions des preuves incontestables de génie, on peut s'attendre qu'il devra exceller dans des compositions originales. Il est à espérer qu'il nous en offrira bientôt quelque brillant échantillon.]

[Note 519: _Les Bretons aborigènes_, excellent poème de Richards.]

Pour moi qui, sans mission, ai osé dire à mon pays ce que ses enfans devraient si bien savoir, c'est le zèle de son honneur qui m'engage à attaquer cette nuée d'idiots qui infeste notre âge. Ton nom honoré a droit à tous les genres de gloire, Albion: tu es la nation la plus libre du monde, tu es aussi la plus chère aux Muses. Oh! si tes bardes étaient les dignes émules de ta renommée, s'il s'en élevait de plus dignes de ton beau nom! Ce qu'Athènes était pour les arts, Rome pour la puissance, Tyr pour la richesse, tu as été tout cela à la fois, belle Albion, dominatrice de la terre, reine puissante de l'Océan. Mais Rome a dégénéré, Athènes n'est plus qu'un village, et les remparts de Tyr sont tombés dans la mer. Ta puissance peut cesser, comme la leur: et la Grande-Bretagne, ce boulevart de l'Europe, peut tomber un jour. Mais arrêtons-nous; je redoute le sort de Cassandre, dont on méprisa les avertissemens jusqu'à ce qu'il fût trop tard: je dois me renfermer dans des sujets moins grands, et me borner à forcer nos poètes à acquérir un renom égal à celui de leur patrie.

Adieu donc, malheureuse Angleterre! que ceux qui te gouvernent soient bénis: qu'ils soient les oracles du sénat, et l'objet des railleries du peuple!

Puisses-tu entendre long-tems tes orateurs si divers prodiguer à la tribune plus de rhétorique que de bon sens! Les collègues de Canning le détestent à cause de son esprit, tandis que cette vieille femme de lord Portland[520] occupe la place de Pitt.

[Note 520: Il y a ici, dans une note de Byron, une plaisanterie que l'on ne saurait traduire en français. On demandait à un des amis du noble auteur pourquoi l'on comparaît lord Portland à une vieille femme; je suppose, dit-il, que c'est parce que sa grâce est _past bearing_, c'est-à-dire _insupportable_ ou _hors d'âge d'être enceinte_.

(_Note de Lord Byron_.)]

Encore une fois, adieu! Déjà se tend au souffle du vent la voile qui doit me porter loin d'ici. Il faut que mes yeux se réjouissent à la vue des côtes d'Afrique, des hauteurs escarpées du mont Calpé[521] et des minarets de Stamboul[522]. De là je traverserai le pays de la beauté[523], où le Kaff[524], habillé de rochers, est sans cesse couvert de neiges sublimes. Mais, si je reviens jamais en Angleterre, aucun motif ne pourra me forcer à publier les notes prises dans mon voyage. Que l'orgueilleux Valentia[525] soit le rival du malheureux Carr; qu'il égale, s'il peut, ses ouvrages à la vente desquels il s'est efforcé de nuire; qu'Aberdeen et Elgin[526], poursuivant l'ombre de gloire qu'ils pensent s'acquérir par un prétendu amour des arts, consomment des milliers de livres sterling pour acquérir des soi-disant ouvrages de Phidias, monumens difformes, antiques tronqués, qu'ils fassent de leurs grands salons un bazar général pour tous les blocs de marbre mutilés; que les _dilettante_ dissertent sur des voyages dans la Troade; pour moi, je laisse la topographie à Gell[527], et me tenant pour satisfait, je ne m'aviserai plus d'importuner le monde de ma prose ou de mes vers.

[Note 521: Calpé, ancien nom de Gibraltar.]

[Note 522: Stamboul, nom turc de Constantinople.]

[Note 523: La Géorgie, célèbre pour la beauté de ses habitans.]

[Note 524: Le mont Caucase.]

[Note 525: Lord Valentia (dont les effroyables voyages vont paraître, avec tout le luxe accessoire, graphique, topographique et typographique) dit, lors du malheureux procès de sir John Carr, que la satire de Dubois l'avait empêché d'acheter l'_Étranger en Irlande_. Ah fi! milord, que cela marque peu d'estime pour un confrère voyageur! Mais, comme dit le proverbe, deux personnes du même métier ne sont jamais bien ensemble.]

[Note 526: Lord Elgin veut nous persuader que toutes les statues, avec ou sans nez, qu'il a rassemblées dans sa boutique de maçon, sont l'ouvrage de Phidias! _Credat Judoeus_.

(_Note de Lord Byron_.)]

[Note 527: La topographie de Troie et celle d'Ithaque, par M. Gell, ne peuvent manquer d'attirer les éloges de tous les hommes d'érudition et de goût, non-seulement pour les idées nouvelles qu'il y donne au lecteur, mais encore pour l'habileté et les recherches dont ces deux ouvrages font foi.

(_Note de Lord Byron_.)]

J'ai jusqu'ici poursuivi la carrière que je m'étais tracée, préparé à la haine que j'allais soulever, couvert d'acier contre toute espèce de craintes personnelles. Je n'ai jamais dédaigné d'avouer ces vers comme miens; je n'avais pas jeté mon nom au public, et cependant je ne m'étais point caché. Ma voix s'est fait entendre une seconde fois, quoiqu'avec des accens moins élevés; quoique mes pages fussent d'abord anonymes, je ne les ai jamais désavouées. Aujourd'hui je déchire entièrement le voile: courage, meute de chiens, votre proie est devant vous! Je ne suis point effrayé de tout le bruit de Melbourne-House, du ressentiment de Lambe, de la femme d'Holland, des pistolets inoffensifs de Jeffrey, de la rage impuissante d'Hallam, des noirs enfans d'Edin et de leurs pages incendiaires. Nos journalistes porteront cette fois les coups et les sentiront, tout cuirassés d'impudence qu'ils soient. Je ne pense pas sortir de cette lutte sans quelque horion; toutefois celui qui me vaincra ne trouvera pas en moi un ennemi facile à dompter. Il fut un tems qu'un mot désagréable ne serait jamais tombé de mes lèvres, qui semblent aujourd'hui pleines de fiel; ni fous ni folies n'auraient pu me forcer à mépriser le plus vil des insectes que je voyais ramper devant mes yeux. Mais aujourd'hui je suis bien endurci, je suis bien changé de ce que j'étais dans ma jeunesse. J'ai appris à penser et à dire sévèrement la vérité; j'ai appris à me moquer des décrets emphatiques de nos critiques, et à les briser eux-mêmes sur la roue qu'ils m'avaient préparée. J'ai appris à repousser du pied la verge que l'on voulait me faire baiser, à ne point m'inquiéter si la cour et la multitude m'applaudissent ou me sifflent. Bien plus, quoique tous mes confrères les rimailleurs froncent le sourcil, et moi aussi je puis terrasser un méchant écrivain. Sûr de mes armes à l'épreuve, je jette à la fois le gant aux maraudeurs écossais et aux sots de toute l'Angleterre.

Voici tout ce que j'ai osé quant à présent: jusqu'à quel point mes vers ont calomnié notre siècle exemplaire, c'est à d'autres de le dire. Je laisse au public le soin de me juger, lui qui, peu porté à l'indulgence, blâme cependant rarement avec injustice.

POST-SCRIPTUM AJOUTÉ LORS DE LA DEUXIÈME ÉDITION.

Depuis que cette seconde édition est sous presse, j'ai appris que mes fidèles et bien aimés cousins de la _Revue d'Édimbourg_ préparent une critique véhémente contre ma faible, ma douce, mon inoffensive muse, qui n'avait déjà que trop à se plaindre de leurs outrages.

_Tanto ene animis cælestibus iræ_?

Je suppose qu'il me faudra dire de Jeffrey ce que sir Andrew Aguecheek dit de son adversaire: «Si j'avais su qu'il fût aussi fort sous les armes, je l'aurais envoyé à tous les diables, plutôt que de me battre avec lui.» Quelle pitié, que je doive être de l'autre côté du Bosphore avant que le prochain numéro n'ait passé la Tweed! Mais j'espère toutefois en allumer ma pipe en Perse.

Mes amis du septentrion m'accusent avec justice de personnalités envers leur grand anthropophage littéraire, Jeffrey; mais quelle autre conduite pouvais-je tenir envers lui et sa meute méprisable, qui se nourrit de mensonges et de calomnies, et étanche sa soif dans des flots de médisances? J'ai cité des faits déjà connus, j'ai exprimé librement ma façon de penser sur l'ame de Jeffrey, et je ne sache pas qu'il lui en soit résulté aucun malheur; a-t-on jamais sali un boueur en le jetant dans la boue? On pourra dire que je quitte l'Angleterre parce que j'y ai insulté des personnes d'honneur et d'esprit; mais je reviendrai, et elles pourront bien entretenir la chaleur de leur ressentiment jusqu'à mon retour. Ceux qui me connaissent peuvent affirmer que rien n'est plus étranger aux motifs qui me font quitter l'Angleterre, que des craintes comme écrivain ou comme homme: ceux qui ne me connaissent pas pourront s'en convaincre. Depuis la publication de cette satire, je n'ai jamais caché mon nom, j'ai presque toujours habité Londres, prêt à répondre à ceux que j'ai attaqués, m'attendant journellement à recevoir quelque petit cartel; mais, hélas! le tems de la chevalerie est passé, ou, pour parler plus vulgairement, il n'y a plus de courage aujourd'hui.