Œuvres complètes de lord Byron, Tome 02 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore

Part 21

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[Note 422: Cid Hamet Benengeli promet le repos à sa plume dans le dernier chapitre de _Don Quichotte_. Oh! plût à Dieu que tant de _gentlemen_ qui multiplient aujourd'hui les volumes suivissent l'exemple de Cid Hamet Benengeli! (_Note de Lord Byron_.)]

Quand le vice triomphant exerce un empire souverain, qu'esclaves volontaires les hommes lui obéissent pendant toute leur vie; quand le plaisir[423], si souvent l'avant-coureur du crime, déploie ses magasins variés pour flatter les goûts du jour; quand les fripons et les sots s'unissent pour dominer; quand la justice boite et que le bon droit commence à chanceler; même alors les plus hardis redoutent les rires moqueurs du public; craignant la honte, et ne connaissant point d'autres craintes; pâlissant devant le ridicule et non devant les lois, ils évitent du moins le scandale du crime, sinon le crime lui-même.

[Note 423: On a peine à concevoir le singulier contresens qui se trouve dans la première traduction, d'autant plus que le mot _faith_ substitué dans le texte au mot _folly_, détruirait la mesure, et que par conséquent il n'y aurait plus de vers.]

Telle est la puissance de la satire! Mais il ne m'appartient point d'en lancer les traits; les vices de notre siècle demandent un glaive mieux aiguisé, une main plus vigoureuse. Cependant il est des folies auxquelles je puis donner la chasse et trouver encore du plaisir à la poursuite. Riez quand je ris, je n'ambitionne pas d'autre gloire. La partie commence, les mauvais écrivains sont mon gibier; en avant Pégase! Et vous, auteurs épiques, lyriques, élégiaques, à vous; je vous attaque tous, grands et petits! Et moi aussi je puis barbouiller du papier; une bonne fois j'inondai la ville d'un déluge de rimes; j'imprimai des folies d'écolier, également indignes d'éloges et de censures.... de plus vieux enfans que moi en font autant. Il est flatteur de voir son nom imprimé; un livre est toujours un livre, quand bien même il n'y aurait rien dedans. Non que je pense que le son charmant d'un titre puisse sauver du tombeau un méchant ouvrage ou un méchant écrivain; Georges Lambe en sait quelque chose, puisque son rang patricien n'a pu dérober au mépris ses farces méprisables[424]. Qu'importe, Georges continue toujours d'écrire[425], quoiqu'à la vérité son nom soit aujourd'hui caché aux regards du public.

[Note 424: On trouvera ailleurs plus de détails sur cet _intéressant_ jeune homme et sur ses ouvrages. (_Note de Lord Byron_.)]

[Note 425: Dans la _Revue d'Édimbourg_. (_Note de Lord Byron_.)]

Encouragé par ce grand exemple, je veux suivre la même route, mais je ferai ma propre revue; je n'irai point chercher celle du grand Jeffrey.... Cependant, comme lui, je me constituerai moi-même juge expert en poésies.

Tous les états exigent un apprentissage, excepté celui de censeur.... Les critiques naissent critiques. Prenez dans Joe Miller quelques anecdotes usées, apprenez-les par coeur; joignez-y assez d'érudition pour faire une citation à faux; ayez un esprit assez pénétrant pour découvrir ou inventer des défauts; une disposition à la pointe et au calembourg, que vous appellerez sel attique; allez trouver Jeffrey; soyez silencieux et discret; il donne exactement dix livres sterling la feuille. Ne craignez pas de mentir, cela sera pris pour un tour heureux; ne reculez point devant un blasphème, cela passera pour de l'esprit. N'allez pas vous piquer de sentimens d'honneur..... sacrifiez tout pour placer vos bons mots, et devenez un de ces critiques que l'on abhorre et que l'on caresse.

Et nous nous soumettrons aux jugemens de tels hommes? Non... cherchez des roses en décembre, de la glace en juin; espérez trouver de la constance dans le vent, du froment dans la paille déjà battue; croyez-en sur parole une femme, une épitaphe, ou quelque autre chose mensongère de soi, plutôt que de vous en rapporter à des critiques; si dignes eux-mêmes d'être critiqués, plutôt qu'une seule de vos pensées ne vous soit dictée par le coeur de Jeffrey, ou la tête béotienne de Lambe[426].

[Note 426: MM. Jeffrey et Lambe sont l'alpha et l'oméga, le premier et le dernier des rédacteurs de la _Revue d'Édimbourg_, les autres sont cités plus bas. (_Note de Lord Byron_.)]

Quand nos auteurs plient humblement le genou devant ces jeunes tyrans[427], qui se sont conjurés pour usurper le trône du goût, où ils sont si déplacés; quand ils écoutent leur voix comme celle de la vérité, leurs arrêts comme ceux de la loi; quand de tels hommes font les censeurs, ce serait un péché que de les épargner; quand je vois de tels critiques, comment pourrais-je me retenir? Et cependant toutes nos excellences littéraires sont si près l'une de l'autre aujourd'hui, qu'on ne sait laquelle chercher, laquelle éviter: nos poètes, nos critiques se ressemblent tant, qu'on ne sait quand on doit frapper, quand on doit épargner.

[Note 427:

« ..... _Stulta est clementia, cum tot ubique. ..... Occurras, perituroe parcere chantoe_.» (JUVENAL, sat. I.)]

Peut-être vous me demanderez, lecteur, pourquoi je me hasarde dans le sentier que Pope et Gifford ont parcouru avant moi[428]. Si l'ennui ne vous a pas encore rendus malades, si vous vous sentez la force d'aller plus avant, continuez de lire; mes vers vous l'apprendront.

[Note 428:

«Cur tamen hoc potiùs libeat decurrere campo Per quem magnus equos Auruncoe flexit alumnus: Si vacat, et placidi rationem admittitis, edam.»

(JUVÉNAL, sat. I.)]

Avant que de nos jours dégénérés d'ignobles compositions reçussent un tribut non mérité d'éloges, il fut un tems où le bon sens, l'esprit et la poésie marchaient toujours ensemble; grâces plus réelles que celles de la mythologie, qui, puisant leurs inspirations aux mêmes sources, florissaient en commun, et, s'appuyant sur le goût, devenaient chaque jour plus belles à mesure qu'elles grandissaient. C'est alors que, dans cette île fortunée, Pope essaya de charmer les ames ravies, et qu'il ne s'essaya pas en vain. Les éloges d'un peuple policé étaient le prix qu'il ambitionnait; en cherchant sa propre gloire, il augmenta celle de son pays. Comme lui, Dryden fit entendre un déluge de chants, moins doux, il est vrai, mais deux fois plus mâles. Alors, sur la scène, Congrève pouvait exciter le rire, Otway faire couler les larmes; car alors un parterre anglais sentait le naturel et savait l'applaudir. Mais pourquoi rappeler tous ces noms et de plus grands encore, quand tous ont cédé leurs places à des poètes plus faibles? Et cependant comment détourner nos yeux et nos regrets de ces tems, avec lesquels ont passé le goût et la raison. Regardons maintenant autour de nous; parcourons tous ces ouvrages indifférens, toutes ces productions misérables qui plaisent au public aujourd'hui. Il est une vérité que la satire elle-même ne peut contester; nous ne saurions nous plaindre d'une disette de poètes; la presse accablée gémit sous le poids de leurs productions; les garçons imprimeurs sont rendus de fatigue; les poèmes épiques de Southey font plier tous les rayons, et les chants lyriques de Little[429] brillent partout en in-12 élégamment reliés.

[Note 429: _Little_, nom sous lequel Thomas Moore a publié un grand nombre de poésies libres.]

Le livre saint l'a dit: «Rien de nouveau sous le soleil[430];» et nous courons sans cesse de changemens en changemens. Que de merveilles différentes viennent nous tenter en passant! La vaccine...., le galvanisme et le gaz paraissent tour à tour et font l'étonnement du vulgaire, jusqu'à ce que la bulle de savon crève.... et tout n'est que du vent. Combien aussi de nouvelles écoles de poésie ne voit-on pas s'élever, quand de stupides prétendans se disputent le prix? quand ces pseudo-poètes font taire le bon goût, chaque club littéraire de campagne plie le genou devant Baal, et, détrônant le vrai génie, élève en la place qui lui appartenait un autel, une idole à lui; quelque veau en plomb doré... Qui? N'importe, depuis Southey, qui se perd dans les nues, jusqu'au rampant Stott[431].

[Note 430: _Ecclésiaste_, ch. I.]

[Note 431: Stott, plus connu dans le _Morning Post_ sous le nom de Hafiz. Ce personnage est maintenant le plus acharné à la recherche du pathos. Je me rappelle une ode de maître Stott à la famille régnante de Portugal, qui commence ainsi:

(_Stott loquitur quoad hibernia_.)

«Royal enfant de Bragance, Erin vient te complimenter dans cette stance, etc., etc.»

De plus un sonnet _aux rats_, bien digne du sujet, ainsi qu'une ode des plus ronflantes qui commence ainsi:

«Oh! maintenant un lai sonore comme la vague qui fouette le rivage retentissant de Laponie.»

Que le Seigneur ait pitié de nous! Le _Lai du dernier Ménestrel_ n'était rien en comparaison de celui-ci. (_Note de Lord Byron_.)]

Attention! la tourbe des écrivassiers va défiler devant nous! chaque escadron divers cherche à se faire remarquer; chaque poète se hâte et presse de l'éperon son Pégase éreinté. Les vers rimés et les vers blancs s'avancent de front; les sonnets se pressent sur les sonnets, les odes sur les odes; les contes effroyables se coudoient et se heurtent dans la route, et l'on voit courir en avant des vers d'une mesure que l'on ne saurait mesurer; car la folie au sourire hébété aime des chants variés. La sottise, toujours amateur de l'étrange et du mystérieux, admire surtout ce qu'elle ne peut comprendre. Aussi admire-t-elle les lais des ménestrels[432] (puissent-ils être les _derniers_!) chantés tristement sur les cordes d'une harpe à demi tendue, et se perdant dans les airs; tandis que les esprits des montagnes bavardent avec les esprits des rivières, tout exprès pour que des vieilles femmes puissent avoir le plaisir d'écouter ce qu'ils disent pendant la nuit; tandis que des lutins de la famille de Gilpin Horner[433] attirent dans les bois la jeune noblesse des frontières; sautent à chaque pas Dieu sait combien haut! et effraient de stupides enfans, Dieu sait pourquoi! tandis que des dames de haut parage, dans leur cellule magique, défendent la lecture à des chevaliers qui ne savent pas lire, dépêchent un courrier au tombeau d'un sorcier, et combattent contre des hommes honnêtes pour protéger un coquin.

[Note 432: Ouvrez le _Lai du dernier Ménestrel_ au hasard. Se peut-il rien imaginer de plus absurde et de plus ridicule que l'idée première de cette production? L'entrée du tonnerre et de l'éclair qui sert de prologue à la tragédie de Bayes enlève malheureusement le mérite de l'originalité au dialogue de messieurs les esprits des montagnes et des eaux dans le premier chant. Nous avons ensuite l'aimable Guillaume de Lorraine, heureux composé du maraudeur, du voleur de bétail et du voleur de grand chemin. La convenance de l'injonction que lui fait son amante, la magicienne, de ne point lire le livre qu'elle lui envoie chercher, ne peut se comparer qu'à l'aveu ingénu du chevalier, qui répond qu'il n'a jamais pris la peine d'apprendre à épeler, et que, pour employer ses expressions élégantes, il ne pourrait pas même lire le premier verset de son _psaume de pendu_ (_neck-verse_), c'est-à-dire le _miserere mei_, etc.]

[Note 433: La biographie de Gilpin Horner, et le page merveilleux qui voyageait deux fois plus vite à pied que le cheval de son maître, et cela sans le secours de bottes de sept lieues, sont des chefs-d'oeuvre de perfectionnement et de goût. En fait d'incidens, nous avons le coup de poing invisible, mais très-sensible, que reçoit le page au moment où le chevalier et son page entrent dans le château, sous le déguisement bien naturel d'une charretée de foin. Marmion, le héros du second poème, est exactement ce qu'eût été Guillaume de Lorraine, s'il eût su lire et écrire. Cet ouvrage a été fabriqué pour MM. Constable, Murray et Miller, valeur reçue en une certaine somme de monnaie, et en vérité, ayant égard au motif qui l'a inspirée, c'est une production très-recommandable. Si M. Scott veut écrire aux gages des libraires, qu'il fasse de son mieux pour satisfaire ceux qui le paient, mais qu'il ne déshonore plus son génie, qui sans contredit est très-grand, par de nouvelles imitations de nos vieilles ballades.]

Après lui, se pavanant fièrement sur son cheval rouan, s'avance le fier Marmion au casque doré. Tantôt il forge des écritures, tantôt il s'élance le premier au fort du combat; ce n'est tout-à-fait un scélérat, ce n'est non plus qu'un demi-chevalier; également propre à briller sur un gibet et sur un champ de bataille, il offre un mélange étonnant de grandeur et de bassesse. Penses-tu, Scott, dans ton amour-propre, forcer le public à admirer ton roman suranné; quoique Murray se réunisse avec son ami Miller, pour donner à ta muse une demi-couronne de gages par vers? Non! quand les enfans d'Apollon se mettent dans le commerce, leurs couronnes se dessèchent, et leurs lauriers sont flétris. Qu'ils renoncent au nom sacré de poète, ceux qui tourmentent leur cerveau pour l'amour du gain, et non pour celui de la gloire. Puissent-ils tomber bien bas dans une abjection méritée, et que le mépris soit le salaire de leurs travaux sans honneurs! Oui, tel doit être le sort d'une muse prostituée et d'un poète à gage! Le fils d'Apollon, quand sa plume est vénale, ne nous inspire plus que du dégoût; et nous disons et pour long-tems, _bonne nuit, Marmion_[434].

[Note 434: «Bonne nuit, Marmion,» telle est l'exclamation pathétique et prophétique de Henri Blount, écuyer, au moment de la mort de l'honnête Marmion. (_Note de Lord Byron_.)]

Voilà les productions qui appellent aujourd'hui nos éloges; voilà les poètes devant lesquels la muse doit s'incliner respectueusement! Milton, Dryden, Pope, également oubliés, doivent déposer leurs couronnes sacrées sur le front de Walter Scott.

Il fut un tems où la muse était encore jeune, alors qu'Homère tenait la lyre et que Virgile chantait. A peine un siècle sur dix voyait-il naître un poème épique, et ce nom frappait comme un mot magique les oreilles des nations étonnées. Chacun de ces hommes immortels n'a laissé qu'un de ces ouvrages qui ne paraissaient que tous les mille ans[435]. Des empires ont disparu de dessus la face de la terre, des langues sont mortes avec ceux qui leur avaient donné naissance, sans la gloire d'avoir produit une de ces compositions immortelles, qui font qu'un idiome survit à la ruine des états où il était parlé. Il n'en est pas ainsi chez nous; quoique des poètes d'un rang inférieur consacrent leur vie tout entière à la composition d'un seul ouvrage important. Voyez le marchand de ballades, Southey, s'élever dans les airs avec le vol audacieux de l'aigle. Le Camoëns, Milton, le Tasse, ne sont rien en comparaison de ce génie, dont les vers nombreux comme des armées s'arrangent chaque année sous forme d'un nouveau poème épique! La première s'avance, Jeanne d'Arc, le fléau de l'Angleterre, et l'orgueil de la France! Bien qu'elle ait été brûlée, comme sorcière, par ce méchant Bedford, voyez sa statue placée dans une niche glorieuse; ses fers se rompent, et délivrée à l'instant de la prison, vierge phénix, elle renaît de ses cendres.

[Note 435: En effet, la fable de l'Odyssée est si étroitement liée à celle de l'lliade, qu'on peut les regarder comme ne formant ensemble qu'un grand poème historique. En parlant de Milton et du Tasse, nous ne faisons allusion qu'au _Paradis perdu_, et à la _Jérusalem délivrée_; puisque la _Jérusalem conquise_ du poète italien et le _Paradis regagné_ du poète anglais sont loin d'avoir obtenu la même célébrité..... Lequel des poèmes de M. Southey survivra? (_Note de Lord Byron_.)]

Après elle, voici venir l'effroyable Thalaba[436], enfant monstrueux, étonnant et sauvage de l'Arabie; destructeur redouté de Domdaniel, qui a renversé plus de magiciens fous que le monde n'en a jamais connu! Héros immortel, tous tes ennemis sont vaincus; règne donc pour toujours..... l'illustre rival du Petit-Poucet! Puisque le mètre effrayé fuyait de devant ton nom, c'était avec grande raison que tu avais été destiné à être le dernier de ta race! Il n'y aurait pas grand mal à ce que les génies triomphans t'emportassent loin d'ici, illustre vainqueur du sens commun.

[Note 436: Thalaba, second poème de M. Southey, a été ouvertement écrit comme une sorte de défi à la poésie et à tout ce que l'on connaissait jusque-là. M. Southey souhaitait produire quelque chose de nouveau, et il y a miraculeusement réussi. Jeanne d'Arc était déjà assez merveilleuse, mais pour Thalaba, c'est un de ces poèmes qui (comme l'a dit Porson, docteur en théologie, professeur à l'université de Cambridge, récemment décédé) seront lus quand on aura oublié Homère et Virgile..... _mais pas avant_!]

Maintenant, le dernier et le plus grand de tous, Madoc, fond sur nous à pleines voiles; Cacique au Mexique, et prince de Galles, il nous raconte d'étranges histoires, comme font tous les voyageurs, des histoires plus vieilles que celles de Mandeville et pas tout-à-fait aussi vraisemblables. Southey[437]! cesse tes chants si variés; un poète peut chanter trop souvent et trop long-tems: puisque tu es si fort en vers, au nom du ciel épargne-nous! Un quatrième poëme épique serait, hélas! plus que nous n'en pourrions supporter. Mais, si en dépit de tout ce que le monde peut dire, tu persistes à vouloir te fatiguer à faire des vers; si, toujours incivil, tu dois, dans de nouvelles ballades de Berkley, dévouer de vieilles femmes au diable[438], que ta menace n'atteigne que les enfans qui ne sont pas encore nés; «que Dieu te soit en aide, Southey, et à tes lecteurs aussi[439].»

[Note 437: Nous en demandons pardon à M. Southey. «Madoc, nous dit-il dans sa Préface, dédaigne le titre avili de poème épique.» Comment et par qui ce titre a-t-il été avili? Certes les derniers romans en vers de MM. Cottle, du lauréat Pye, d'Ogilvy, d'Hoyle, et de la tendre mistress Cowley, n'ont pas beaucoup relevé la muse épique. Mais puisque M. Southey ne veut pas de ce titre, qu'il nous soit permis de lui demander s'il lui a substitué quelque chose de mieux, ou s'il veut se contenter de rivaliser avec sir Richard Blackmore, pour la quantité aussi bien que pour la qualité de ses vers. (_Note de Lord Byron_.)]

[Note 438: Voyez _la Vieille de Berkley_, ballade de M. Southey, dans laquelle une vieille dame de qualité est enlevée par Béelzébut, sur un cheval qui va au grand trot. (_Note de Lord Byron_.)]

[Note 439: Le dernier vers, «Dieu te soit en aide,» est évidemment un plagiat de l'_anti-jacobin_, à M. Southey, sur ses dactyles:

Dieu te soit en aide, imbécille.

(_Poésies anti-jacobines_, page 23.)

(_Note de Lord Byron_.)]

Vient ensuite le lourd disciple de ton école, ce bénin apostat des règles poétiques, le simple Wordsworth, qui à fabriqué un lai plus doux qu'un soir de ce mois de mai qui lui est si cher; lai dans lequel il conseille à son ami de laisser là le travail et la peine, et de quitter ses livres de peur de devenir double[440]; Wordsworth, qui montre, autant par son exemple que par ses préceptes, que la prose est de la poésie, et que les vers ne sont que de la prose. Convainquant tout le monde par une démonstration facile, que les ames poétiques aiment une prose absurde, et que des histoires du tems de Noël[441], abîmées encore pour se plier à un mauvais rhythme, contiennent l'essence du vrai sublime. Aussi quand il raconte l'histoire de Betty Foy, mère idiote d'un fils idiot, enfant imbécile et lunatique, qui a perdu son chemin, et qui, comme le poète, confond le jour avec la nuit[442], il peint d'une manière si pathétique chaque accident, il raconte d'une manière si sublime chaque aventure, que ceux qui voient l'idiot dans sa gloire sont convaincus que le poète est lui-même le héros de l'histoire.

[Note 440: _Ballades lyriques_, page 4, stance Ire.]

[Note 441: On ne croirait pas que le premier traducteur ait confondu les histoires plus libres, les farces de la quinzaine de Noël (le carnaval des Anglais), avec nos anciens cantiques appelés _des Noëls_.]

[Note 442: M. Wordsworth, dans sa Préface, s'est donné beaucoup de peine pour prouver que la prose et les vers sont la même chose, et certes on trouve dans ses ouvrages des exemples parfaitement d'accord avec ce principe:

«Et ainsi il répondit aux questions de Betty, comme un voyageur hardi, le coq chanta _Tou-hou_! _Tou-hou_! et le soleil brillait d'un éclat si froid, etc., etc.» (_Ballades lyriques_, page 129.)]

Laisserons-nous passer inaperçu le tendre Coleridge, si cher à l'ode emphatique, et aux stances ampoulées? Quoique les petits sujets innocens soient ceux qui lui plaisent le mieux, il ne laisse pas que d'être sensible aux charmes d'une docte obscurité. Quand même l'inspiration refuserait son secours à celui qui a pris une _Pixie_ pour sa muse[443], qui pourrait surpasser pour la sublimité des vers le poète qui s'est élevé jusqu'à prendre un âne pour le héros d'une élégie. Comme un tel sujet convenait bien à son noble esprit! Comme la sympathie nous rend bons et généreux!

[Note 443: Poésies de Coleridge, page II; _Chant des Pixies_, c'est-à-dire des fées du comté de Dévon. Nous trouvons, page 42, _Vers à une jeune dame_, et page 52, _Vers à un jeune âne_.]

Oh! fabricant d'horribles merveilles, Lewis, moine, ou poète, qui ferais volontiers du Parnasse un cimetière! Là, ce sont des cyprès, et non des branches de laurier qui ceignent ton front; ta muse est une sorcière; tu n'es que le fossoyeur d'Apollon! Soit que tu t'asseyes sur d'anciens tombeaux, pour y recevoir les hommages d'une troupe de spectres de tes amis; soit que tu composes ces chastes descriptions, délices des femmes de notre siècle si décent; tous admirent en toi un membre du parlement[444], du cerveau duquel s'échappent, comme d'un enfer, des légions de fantômes, à peine couverts d'un drap de lit presque transparent, dont les ordres font surgir de terre de hideuses sorcières, des riols du feu, de l'eau, des nuages, avec de petits hommes gris, des monstres sauvages, et Dieu sait quoi encore, pour te combler d'honneurs avec Walter Scott. Encore une fois, tous t'admirent; mais si des contes tels que les tiens peuvent plaire, il n'y a que saint Luc[445] qui puisse guérir cette maladie. Satan lui-même redouterait d'habiter avec toi, et de trouver dans ton cerveau un enfer plus profond que le sien!

[Note 444: «Car tout le monde connaît le petit Mathieu, membre du Parlement.» Voyez dans _le Statesman_, un poème à M. Lewis, supposé écrit par M. Jekyll.]

[Note 445: Saint Luc est le patron des médecins, et il était médecin lui-même avant que d'être appelé à l'apostolat.]

Entouré d'un choeur de vierges; animées d'un autre feu que celui de Vesta, dont les yeux brillent, dont les joues sont enflammées par la passion, quel est ce poète si tendre, qui fait résonner les cordes d'une lyre hardie, tandis que les matrones l'écoutent dans un silence empressé? C'est Moore, le Catulle de notre âge, aussi doux mais aussi immoral dans ses chants. Quoiqu'affligée de le condamner, la muse doit cependant être juste; elle ne saurait pardonner les avocats harmonieux du libertinage. La flamme qui brûle sur son autel est pure; elle se détourne avec dégoût d'un encens plus grossier. Cependant, indulgente pour la jeunesse qui se repent, elle te dit: «Moore, corrige tes vers, va et ne pèche plus à l'avenir.»