Œuvres complètes de lord Byron, Tome 02 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
Part 16
[Note 358: M.A.P. se trompe quand il prétend que _la rime seule attire ici Voltaire, qui ressemble peu à W. Scott_. Les caractères dramatiques de Lusignan et de Nérestan, de Tancrède, de Coucy et de Vendôme, offrent les plus frappans rapports avec plusieurs des héros de W. Scott.]
60. Je vais, dis-je, continuer ma course, légère en ne m'arrêtant qu'aux humaines surfaces. J'écris l'histoire du monde sans me soucier que le monde me lise, ou du moins sans chercher, pour cette raison, à ménager sa vanité. Ma muse, en suivant cette route, a soulevé contre elle bien des ennemis; elle va peut-être en soulever encore un plus grand nombre: je m'y attendais en commençant, et l'expérience a _confirmé_ mes prévisions. Mais enfin je n'en suis ou je n'en étais pas moins un assez bon poète[359].
[Note 359: _A pretty poet_. M.A.P. pense que cette expression est ironique. Je ne suis pas de son avis. C'est une sorte de démenti sérieux que Byron adresse encore aux _Réviseurs_ d'Edimbourg. «Critiquez tant que vous voudrez mes vers, semble-t-il leur dire, je n'en ai pas moins prouvé que vous étiez des Midas et des menteurs; car vous ne persuaderez à personne que je ne sois pas un _poète passable_.»]
61. La conférence ou congrès (car elle se termina comme aujourd'hui les congrès) de lady Adeline avec Don Juan jeta un peu d'aigreur dans leur liaison;--car milady était entêtée; et avant d'avoir pu revenir sur leurs pas ou se piquer davantage, la cloche argentine se fit entendre: elle n'annonçait pas encore _le dîner prêt_; mais seulement cette heure, consacrée à la parure et appelée _demi-heure_, bien que les dames puissent se contenter de moins de tems, si l'on en juge d'après la légèreté de leurs robes.
62. Maintenant la table allait devenir le théâtre de grands exploits; les piles d'assiettes allaient tenir lieu d'armures, et les couteaux et les fourchettes, de glaives. Mais quelle muse, depuis celle d'Homère (ses festins ne sont pas la plus méprisable partie de ses poèmes), pourrait jamais chanter la carte d'un seul de nos modernes dîners? dîners dont chaque soupe, chaque sauce ou chaque ragoût exige plus d'art et de précaution que n'en montrèrent jamais médecins ou sorcières[360].
[Note 360: _Than witches, b--ches or physicians brews_.]
63. Il y avait une excellente soupe «à la _bonne_ femme». Où l'avait-on trouvée? je l'ignore. Il y avait aussi, pour les estomacs les plus complaisans, un turbot, soutenu par un dindon à la Périgueux. Il y avait,--mais comment pourrais-je, moi, indigne pécheur, terminer cette stance gastronomique?--une soupe à la Beauveau qui, pour sa plus grande gloire, était flanquée d'un filet de porc.
64. Mais je suis forcé de réunir le tout en un seul mets ou masse; car si ma muse entrait dans les détails, elle risquerait de tomber dans de plus graves excès que ne lui en reprochent déjà les personnes délicates et austères. Cependant, toute _bonne vivante_ qu'elle est, j'avoue que l'estomac n'est pas son côté fragile; mais il faut bien lui offrir, dans ce récit, une légère réfection, ne serait-ce que pour tenir sa verve en haleine.
65. Volailles _à la Condé_, cuisses de venaison, tranches de saumon avec des sauces _genevoises_, vins qui auraient pu donner une seconde fois la mort au fils d'Ammon[361] (dont puissions-nous jamais ne revoir le pareil); puis un jambon glacé de Westphalie[362], auquel Apicius lui-même aurait accordé sa bénédiction; et le Champagne, dont les bulles pétillantes eussent lutté de blancheur avec les perles fondues de Cléopâtre.
[Note 361: _The young Ammon_. Alexandre-le-Grand, mort à la suite d'un festin.]
[Note 362: Préparés à peu près comme les _jambons de Mayence_.]
66. Puis je ne sais quelle chose _à l'allemande_; une _timbale_, une _salpicon_ à l'espagnole,--avec d'autres objets, qu'il m'est impossible de nommer ou de reconnaître, mais auxquels, en général, on faisait honneur de bonne grâce. Puis des entremets vers lesquels on tendait une main discrète, et destinés, à faire plus patiemment attendre le manteau de Lucullus (la robe triomphale et le vrai titre de gloire de ce héros)[363],--c'est-à-dire, les filets de perdreaux sautés dans la truffe.
[Note 363: Un plat _à la Lucullus_. Ce conquérant de l'Orient a dû la plus grande partie de sa gloire aux cerises qu'il transplanta le premier en Europe et au nom de quelques excellens plats. Je ne sais même (en mettant de côté les indigestions) s'il ne faut pas lui savoir plus de gré de sa cuisine que de ses conquêtes. Un cerisier peut bien entrer en balance avec un laurier ensanglanté, et, en tout cas, Lucullus peut se glorifier de l'un et de l'autre.
(_Note de Lord Byron_.)]
67. Et que sont auprès de celles-ci les tresses[364] dont on entoure le front des vainqueurs? des lambeaux souillés. Où est l'arc triomphal, monument des pillages du monde? où sont les fastueux chars de victoire? Hélas! où vont également les victoires et les dîners[365]? Je ne veux pas suivre plus loin cette idée; mais, avec votre fourniture de cartouches, dites-moi, héros modernes, s'il est un seul de vos noms qui pourrait donner un nouveau lustre aux perdrix?
[Note 364: _Filet_ se prend aussi, en anglais, pour _tresse_.]
[Note 365:
Où va la feuille de rose Et la feuille de laurier?]
68. Les truffes ne sont pas non plus de méprisables accessoires, quand ils précèdent _les petits puits d'amour_, plat que l'on peut accommoder de plusieurs manières, et qu'ainsi chacun est libre de varier à la sienne, suivant les préceptes du meilleur des dictionnaires, l'_Encyclopédie_ des viandes et des poissons. Mais, même sans _confitures_, il est certain qu'il n'y a rien de délicat comme ces _petits puits_[366].
[Note 366: _Petits puits d'amour, garnis de confitures_. C'est un plat classique et renommé que l'on place ordinairement à l'un des flancs du second service.
(_Note de Lord Byron_.)]
69. La tête se perd en contemplant l'esprit qui a présidé aux deux services, et le nombre infini des sujets d'indigestion exigerait un calculateur plus habile que moi. Oh! qui jamais, en se reportant aux simples festins d'Adam, ne s'étonnera pas en voyant la cuisine faire assez de progrès pour former un art et une nomenclature de la plus vulgaire des fonctions naturelles!
70. On entendit bientôt le tintement des verres et le branlement des mâchoires; les fameux dîneurs dînèrent parfaitement, et les dames, prenant au festin une part moins vive, goûtèrent à peine de quelques plats. Il en fut de même des jeunes gens. On ne peut exiger, en effet, d'un jeune blondin la gourmandise de l'âge mûr. Il songera toujours moins à manger qu'à faire à demi-voix quelque causerie avec la jolie grasseyeuse qu'il peut avoir pour voisine.
71. Il faut, hélas! me résigner à ne pas décrire le gibier, le salmis, le consommé, la purée, tous mets dont je fais usage, et qui rendent mes rimes plus coulantes que si je les humectais du _roastbeef_ de notre grossier John Bull. Je ne mentionnerai pas les tranches de porc, elles aigriraient et fausseraient ma voix mélodieuse. J'ai dîné; il faut renoncer même à la chaste description d'une _bécasse_,
72. Et aux fruits, aux glaces, à tout ce que l'art parvient à raffiner dans la nature, au profit du _goût_--ou de la _goutte_, comme votre estomac aimera mieux le prononcer[367]. Avant dîner, vous comprendrez ce mot comme les Français; mais _après_, peut-être reconnaîtrez-vous, à certains signes, que le sens anglais est le plus juste. Vous n'avez jamais eu la _goutte_, lecteur? ni moi non plus;--mais vous et moi pouvons l'avoir, et je vous conseille d'y prendre garde.
[Note 367: Le mot anglais _gout_ signifie également _goût_ et _goutte_.]
73. Faudra-t-il omettre dans la carte de mon dîner les olives, ces simples, mais parfaites alliées du vin? C'est pourtant le plat que je préférais en Espagne, à Lucques, à Athènes, partout en un mot. Combien de fois, sur le cap Sunium ou le mont Hymette, et n'ayant d'autre table que la verdure, ne me suis-je pas fait une véritable fête d'en dîner! semblable à Diogène, auquel je dois la moitié de ma philosophie.
74. Autour de cette mascarade confuse de poisson, viande, volailles et légume, les convives furent placés suivant le degré de leur importance, et déployèrent une variété comparable à celle de tous les mets. Pour Don Juan, il se trouva en face d'une _espagnole_; non pas d'une demoiselle, mais, comme nous l'avons dit, d'un plat offrant, au reste, avec nos dames la plus grande ressemblance; paré merveilleusement et farci d'un monde de jolis petits riens.
75. Il fut aussi, par un singulier hasard, placé entre Aurora et lady Adeline,--situation peu commode pour celui qui, avec des yeux et un coeur, voudrait néanmoins dîner. D'un autre côté, la conférence dont nous avons tout à l'heure parlé n'était pas faite pour encourager ses piquantes saillies. Adeline ne lui adressait que quelques mots, et de ses yeux pénétrans semblait lire au fond de sa pensée.
76. J'ai souvent été tenté de croire que les yeux avaient, pour ainsi dire, des oreilles; ce qu'il y a de sûr, loin de la portée de l'ouïe, les belles reçoivent, et je ne sais par quel enchantement, l'écho de certaines conversations. Telle que cette mystérieuse musique des sphères, dont les vibrations, quelque hautes qu'elles soient, ne sont pas sensibles pour nous, on a vu souvent, chose étrange! les dames entendre de longs dialogues dans lesquels on n'avait pas articulé une seule syllabe.
77. Aurora gardait cette indifférence qui ne manque guère de piquer d'honneur un _preux chevalier_. De toutes les offenses, la plus vive est celle qui semble vous rappeler que vous ne valez pas une pensée; et Juan, sans avoir les prétentions d'un fat, n'était nullement flatté d'inspirer de lui-même de semblables préventions. On l'eût pris, après avoir reçu de si bons avis, pour un bon vaisseau qui échouait entre deux bancs de glace.
78. A ses _riens_ spirituels on ne répondait rien, ou, quand l'urbanité l'exigeait, quelques mots qui, dans le fond, n'étaient rien. Aurora semblait à peine se tourner vers lui; elle ne souriait pas même assez pour satisfaire la plus vulgaire vanité. Le diable était donc dans cette jeune personne! Était-ce un excès d'orgueil, de modestie, de distraction ou de nullité? Le ciel le savait! mais, au préalable, les yeux pleins de malice d'Adeline rayonnaient de joie en voyant ses prophéties réalisées.
79. Et elle regardait Juan d'un air qui semblait dire: _Je vous le disais bien_. C'est un chant de victoire que je ne recommande pas trop; j'ai lu ou éprouvé, surtout quand on l'entonne aux dépens d'un ami ou d'un amant, qu'il peut décider ces derniers, pour couvrir leur réputation, à suivre sérieusement le plan qu'ils avaient d'abord formé en badinant. Or, les hommes, qui tous aiment à prophétiser le _présent_ ou le _passé_, ont l'habitude de prendre en haine ceux qui ne permettent pas à leurs prédictions de se réaliser.
80. Ainsi, Juan se vit entraîné à montrer quelques attentions légères, mais délicates, et qui suffisaient pour exprimer à une femme d'esprit le désir d'en manifester de plus expressives. Aurora (ainsi le mentionne l'histoire, mais probablement sur des conjectures plutôt que sur des certitudes) finit enfin par affranchir ses pensées de leur douce prison, et si elle n'écouta pas, elle sourit du moins une ou deux fois.
81. Puis des réponses elle en vint aux questions, ce qui chez elle était fort rare. Adeline, qui ne désespérait pas encore de ses prédictions, commença pourtant à craindre qu'Aurora ne se fondît en coquette,--tant, dit-on, il est difficile d'empêcher les extrêmes, une fois mis en motion, de se toucher. Au reste, elle avait, dans ce cas-là, trop de prévoyance, et l'esprit d'Aurora n'était pas de ce genre.
82. Mais Juan avait, dans les manières, une sorte d'entraînement et une fière humilité, si pourtant c'en était une, qui laissait paraître, pour tout ce que les femmes disaient, autant de déférence que si chaque douce syllabe eût été une loi. Son tact lui apprenait aussi à passer légèrement du plaisant au sévère, et à montrer tour à tour de la réserve et de l'abandon. Il avait le talent de dominer les pensées de ses auditeurs, sans pourtant les initier dans les siennes.
83. Dans son indifférence, Aurora l'avait d'abord confondu dans la tourbe des élégans vulgaires, tout en lui supposant un peu plus de fonds qu'aux _incroyables_ et insipides beaux-esprits qui l'entouraient;--mais elle commença (les petites choses sont le début des grandes) à goûter ce genre de flatterie qui s'insinue à force de déférences plutôt que par les complimens, et qui séduit même en hasardant de délicates contradictions.
84. Et puis il avait un extérieur avantageux;--sur ce point toutes les femmes, _nem. con._, étaient d'accord, et souvent, je gémis de le dire, il conduit les personnes mariées au _crim. con._[368];--mais, attendu que nous avons déjà fait trop de digressions, nous laisserons les jurés _connaître_ seuls _de_ ce point, et nous nous contenterons de remarquer que, bien que les apparences soient et aient toujours été trompeuses, elles font souvent plus d'impression que le meilleur des livres.
[Note 368: _Nem. con._ pour _nemine contradicente_, personne ne contredisant.--_Crim. con._ pour _criminal conversation_, conversation criminelle (c'est ainsi que, dans les tribunaux, on spécifie l'adultère). On écrit toujours ces deux phrases ainsi abrégées.]
85. Aurora, qui avait l'habitude d'étudier les livres plutôt que les physionomies, était, malgré son extrême sagesse, extrêmement jeune, et elle avait jusqu'alors plutôt admiré Minerve, que les Grâces, principalement sur des pages imprimées. Mais enfin, la jeunesse, avec tous ses étroits corsets, n'a pas les étreintes naturelles de la vieillesse; et Socrate lui-même, ce modèle de toutes les vertus, avouait candidement qu'il avait un penchant, discret, il est vrai, pour la beauté[369].
[Note 369: Voyez, entre autres, le dialogue de Platon, intitulé: _Les Rivaux_. «Je tressaillis, dit Socrate; c'est l'impression que me font toujours éprouver la jeunesse et la beauté.»]
86. Or, les vierges de seize ans sont aussi socratiques (mais plus innocentes) que Socrate; et si le plus sage des Athéniens avait, à soixante-dix ans, les voluptueuses fantaisies que Platon nous décrit dans ses dialogues dramatiques, je ne vois pas pourquoi on les proscrirait dans les jeunes filles,--pourvu, toutefois, qu'elles soient modérées. Remarquez-le bien, cette dernière condition est pour moi un _sine quâ_[370].
[Note 370: _Sine quâ non_. Ce dernier mot est retranché par euphonie.
(_Note de Lord Byron_.)
Le lecteur remarquera facilement la nécessité de ce _non_. Mais le double sens était dans l'intention du poète, comme semble mieux le prouver la réflexion suivante.]
87. Remarquez aussi qu'à l'imitation du grand lord Coke (_voyez_ Littleton[371]), toutes les fois que j'exprime deux opinions qui, au premier coup d'oeil, semblent impliquer contradiction, la seconde est la meilleure. J'en ai peut-être en réserve une troisième ou je n'en ai peut-être aucune,--ce qui serait par trop inconvenant; mais enfin, si l'écrivain était toujours conséquent avec lui-même, il ne pourrait jamais exposer comment vont ici-bas les choses[372].
[Note 371: C'est-à-dire _lord Littleton_, voyez _Coke_. Byron veut ici tourner en ridicule le lourd et dogmatique Coke, historien et jurisconsulte.]
[Note 372: «Tout change autour de nous et nous changeons nous-mêmes; ce qui d'abord semblait digne de notre estime devient digne de notre mépris, et notre goût, notre raison même, éprouvent des variations. La véritable inconséquence serait d'être toujours du même avis et de tenir toujours le même langage, etc.» (M. Auger, _Notice sur Voltaire_, Biog. univ.)]
88. Si quelques gens se contredisent, puis-je m'empêcher de contredire eux, tout le monde et ma véracité elle-même?--Mais c'est une supposition absurde. Jamais je n'ai contredit et ne veux contredire.--Le moyen, en effet, de nier quelque chose quand on doute de toutes? la source de la vérité peut fort bien être limpide,--mais ses ondes sont fangeuses, et elles circulent à travers trop de canaux contradictoires pour ne pas flotter souvent sur ceux du mensonge.
89. L'apologue, la fable, la poésie, les paraboles, sont autant de fictions; mais ceux qui les sèment dans une terre labourable peuvent les convertir en autant de vérités; car on ne peut trop admirer le pouvoir des fables: elles rendent même, dit-on, supportable la réalité.--Mais alors, qu'est-ce que la réalité, et qui en possède le fil conducteur? La philosophie? non; elle exclut trop de choses. La religion? _oui_. Mais celle de quelle secte?
90. Ce qu'il y a de clair, c'est que plusieurs millions d'hommes sont dans l'erreur. Peut-être un jour arrivera-t-il que tous auront eu raison; mais, en attendant, Dieu nous soit en aide! Puisqu'il faut que dans notre carrière nous entretenions toujours la lumière dans nos saints fanaux; il est tems qu'il nous envoie un nouveau prophète ou que les anciens nous favorisent d'une seconde apparition, car, au bout de quelques milliers d'années; les croyances se perdent si le ciel ne prend soin de légèrement les rafraîchir.
91. Mais, encore ici, pourquoi m'entortiller dans la métaphysique? Personne n'abhorre plus que moi toute espèce de dispute, et pourtant telle est la force de ma folie ou de ma destinée; que je vais toujours donner de la tête contre quelque angle du présent, du passé ou du futur. Je veux pourtant tout le bien du monde au Troyen et au Tyrien[373], car je fus élevé dans un presbytérianisme modéré.
[Note 373: Les saintes prophéties sont, comme on se le rappelle, remplies de malédictions contre la _fille de Sidon_, la superbe Tyr.]
92. Mais, malgré ma modération et mon humilité en fait de théologie et de métaphysique, et bien que mon impartialité entre le Troyen et le Tyrien soit comparable à celle d'Eldon, au milieu d'une _commission lunatique_[374], mon devoir est de rappeler à _John Bull_ quelque chose de la situation politique du pauvre monde: mon sang bouillonne en effet comme le fond de l'Hécla, quand je vois les hommes permettre à leurs pitoyables souverains de violer les lois.
[Note 374: John Scott, lord Eldon, aujourd'hui chancelier d'Angleterre, faisait partie de la commission chargée de décider si le roi Georges III était vraiment fou et s'il était nécessaire d'établir une régence.]
93. Mais si parfois je fais intervenir la religion, la politique et les politiques, ce n'est pas seulement pour donner à mes chants plus de variété, c'est encore afin de servir les intérêts de la morale. Ma tâche est de redresser la société et de ranimer un peu cette languissante rosse[375]. Or, maintenant, afin d'offrir quelque chose pour tous les goûts, nous allons essayer l'emploi du merveilleux,
[Note 375: Nous n'avons pu traduire ici l'image que le poète emploie:
_My business is to_ dress _society And stuff with sage the very verd and goose_.
C'est-à-dire: «Mon affaire est d'_accommoder_ la société et de relever avec de la _sauge_ ce parfait oison.» _Sage_ se prend ici pour _sauge_ et pour _sage conseil_.]
94. Et je renonce à toute espèce d'argumentation: dès à présent, nulle tentation ne me décidera à m'écarter en rien de mon sujet.--Oui, je me voue à une réforme décidée. Je ne sais pas, d'ailleurs, comment on a pu jamais dire qu'il était dangereux de trop écouter la voix de ma muse;--je la crois aussi inoffensive que tant d'autres qui se fatiguent plus pour amuser moins qu'elle.
95. Lecteur rechigné! avez-vous jamais vu un revenant? Non. Vous en avez, je suppose, entendu parler?--Eh! bien, silence! ne regrettez pas le tems que je vous ai déjà fait perdre, car je vais vous offrir l'heureuse occasion d'en voir un. Et n'allez pas croire que je veuille plaisanter en pareille matière, et tarir par le ridicule, cette source de sublime et de mystère:--j'y crois (et j'ai pour cela de bonnes raisons) très-sérieusement.
96. Sérieusement? vous riez;--libre à vous, mais je ne vous imiterai pas: quand je ris, il faut que ce soit de bon coeur; autrement, je ne l'essaie pas. Je crois, dis-je, qu'il est un endroit ordinairement fréquenté par les esprits. Et lequel? Je ne veux pas le dire, parce que je voudrais plutôt mille fois en perdre le souvenir. _Les ombres peuvent glacer l'ame de Richard_[376]. En un mot, j'ai là-dessus à peu près les mêmes terreurs que le philosophe de Malmesbury[377].
[Note 376: Voyez la grande et admirable scène de _Richard III_, acte V, scène 3. «Par l'apôtre Paul, les ombres ont frappé cette nuit l'ame de Richard de plus de terreurs que ne pourraient le faire dix mille soldats armés à toute épreuve et conduits par le maigre Richmont. Il n'est pas encore jour!»]
[Note 377: Hobbes qui, doutant de sa propre ame, faisait aux ames des autres l'honneur d'esquiver leurs visites, dont il avait quelque terreur.
(_Note de Lord Byron_.)]
97. En ce moment, la nuit (car je chante la nuit, tantôt en hibou et tantôt en rossignol) est obscure, et l'oiseau plaintif de la sage Minerve râle à mes oreilles son hymne discordant. Les grimaces des vieux portraits semblent se détacher des vieilles murailles où ils sont suspendus;--je prie le ciel de rendre leurs regards moins hideux!--Les cendres mourantes se raniment dans le foyer, je crains bien d'avoir trop prolongé ma veille.
98. Ainsi, quoique je n'aie aucunement l'habitude de rimer en plein jour,--quand j'ai autre chose à penser, si jamais je pense,--je dis que les légers frissons que me fait éprouver la nuit, me décident à remettre à demain midi un sujet qui ne doit, hélas! enfanter que des ombres.--Mais ayant de me taxer de préjugés superstitieux, il faudrait vous mettre absolument à ma place.
99. La vie plane entre deux mondes, telle qu'une étoile sur les bords de l'horizon, entre la nuit et le matin. Combien nous sommes peu instruits de notre état actuel et de notre future existence! L'éternel océan du tems roule et emporte au loin nos bulles; les vieilles crèvent, de nouvelles surgissent, détachées de l'écume des siècles, et cependant les tombeaux des empires glissent semblables à quelques vagues fugitives.
Chante Seizième.
1. Les anciens Perses apprenaient trois choses utiles; à tirer de l'arc, à monter à cheval et à dire la vérité. C'est ainsi que fut élevé Cyrus, le meilleur des rois,--et depuis, la jeunesse moderne a adopté la même discipline. A leurs arcs ils ont, en général, deux cordes; ils courent à cheval sans peine et sans effroi; ils sont peut-être moins disposés à parler sincèrement, mais en revanche ils font des courbettes mieux que personne[378].
[Note 378: Byron dit: «Ils tirent de plus longs _arcs_ que jamais!» _Draw bow_ signifie, en anglais, _tirer de l'arc et faire la révérence_.]
2. La cause effective--ou défective,--car il en est nécessairement une,--est ce que je n'ai pas le tems de vous expliquer. Je dirai seulement, à ma propre gloire, qu'en dépit de ses folies et de ses imperfections, sous certains rapports, ma muse est, de toutes les muses que je connais, celle qui a mis dans ses fictions le plus de sincérité.
3. Et comme elle traite de tout et ne fait _retraite_ devant aucune proposition, cette épopée renfermera un abîme des conceptions les plus rares et que partout ailleurs vous chercheriez en vain. Quelque amertume est, à la vérité, mêlée à son miel; mais c'est avec tant de discrétion, qu'au lieu de songer à vous en plaindre vous devez vous émerveiller qu'il y en ait si peu dans un traité _de rebus cunctis et quibusdam aliis_.
4. Mais toutes les vérités qu'elle a déjà pu exprimer ne sont rien auprès de celle qui lui reste à raconter; J'ai dit que c'était une histoire de revenant,--comment donc? Tout ce que je sais, c'est que rien n'est plus réel. Avez-vous, en effet, exploré les limites de la vallée où se tiennent tous les anciens habitans de la terre? Il est tems enfin de confondre tous ces écoliers d'incrédulité, comparables à ceux qui niaient les calculs de Christophe Colomb.