Uvres Completes De Lord Byron Tome 02 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 7

Chapter 73,763 wordsPublic domain

72. Si donc vous voulez observer, asseyez-vous à ses côtés pendant le souper, ou, si quelqu'un vous a prévenu, emparez-vous d'une place vis-à-vis, et arrêtez sur elle vos regards.--O vous, doux et ambroisials momens toujours présens à l'esprit! sorte de poids sentimental dont la mémoire est oppressée! ombre des ravissans plaisirs évanouis! les ames tendres savent bien mal exprimer tout ce qu'un jour de bal fait naître où détruit d'espérances!

73. Au reste, ces conseils prudens ne s'adressent qu'à la foule ordinaire de ceux qui ont besoin de persévérer, de surveiller et de se tenir en garde, dont un mot peut bouleverser tous les plans; et non pas au petit ou grand nombre (car il varie beaucoup) de ceux qu'une bonne mine, surtout quand elle est singulière, un nom ou une célébrité d'esprit, de bravoure, de raison ou de déraison autorisent, du moins il en était naguère ainsi, à se permettre tout ce qu'ils veulent.

74. Notre héros, en sa qualité de héros et de jeune, beau, noble, riche et célèbre étranger, doit, comme les autres esclaves de son espèce, acquitter la rançon au prix de laquelle il échappera au danger dont tout homme remarquable est environné. Quelques gens regardent indistinctement comme une source de malheurs et de tourmens la poésie, la laideur et la faim;--je voudrais qu'ils connussent la vie des jeunes seigneurs.

75. Ils sont jeunes, sans avoir de jeunesse:--elle est déjà anticipée. Ils sont beaux, mais épuisés; riches, mais sans avoir un sou: leur vigueur s'est dissipée successivement dans mille bras; ils doivent leur bourse, ils rendront leur opulence à un juif. Les deux sénats voient leurs votes nocturnes partagés entre la bande du tyran et celle des tribuns. Enfin, après avoir voté, dîné, bu, joué et entretenu des catins, un lord de plus descend dans les voûtes sépulcrales de ses ancêtres.

76. «Où est, à _quatre-vingts_ ans, s'écrie Young, où est le monde au milieu duquel on est né?» Hélas! où est seulement le monde de huit années? Il était là;--je regarde,--il n'y est plus. Véritable globe de verre, il est cassé, brisé et disparu, sans qu'à peine on l'ait remarqué! Un changement silencieux est venu dissoudre sa brillante masse; politiques, grands, orateurs, reines, patriotes, rois, et _dandys_, tout s'est envolé sur les ailes du vent.

77. Où est le grand Napoléon? Dieu le sait; où est le petit Castlereagh? le diable peut nous l'apprendre; où sont Grattan, Curran[141], Shéridan, tous ceux dont la voix magique tenait en suspens le barreau et le sénat? où est la reine infortunée avec tous ses malheurs? et sa fille, que chérissaient tant les îles? où sont les saints martyrs _cinq pour cent_? et où sont;--où diable sont les rentes?

[Note 141: Fameux avocat de Londres, mort depuis quelques années.]

78. Où est Brummel[142]? abattu; le long Pole Wellesley[143]? disparu; Whitbread? Romilly[144]? où est Georges III et son testament (lequel n'est pas près d'être expliqué)? où est enfin _Fum IV_, notre royal oiseau? on le croit parti pour l'Écosse, où va le chanter _Sawney_[145] sur son violon. _Étrille-moi, je t'étrillerai_!--voilà six mois qu'on arrange cette scène de royale démangeaison et de loyal[146] grattement.

[Note 142: Brummel était le Lovelace moderne; personne, à Londres, ne boxait, ne buvait et ne s'habillait mieux que lui. Il régna sur les _dandys_ jusqu'au moment du retour de Lord Byron, en 1811. Il achève aujourd'hui sa vie à Calais.]

[Note 143: Neveu du duc de Wellington.]

[Note 144: Sir Samuel Romilly, l'un des patriotes les plus illustres de l'Angleterre.]

[Note 145: _Sawney_, sobriquet des Écossais.]

[Note 146: _Loyal_, _loyauté_, se prend spécialement, en anglais, pour _fidèle_, _fidélité au roi_.]

79. Où est lord celui-ci? où milady celle-là, et telles et telles honorables miss ou mistress? Plusieurs sont, comme un vieux chapeau d'opéra, mises à la réforme, mariées, démariées, remariées (évolutions souvent exécutées de notre tems). Où sont les acclamations de Dublin[147]?--les huées de Londres? Que sont les Grenville? toujours éconduits: et mes amis les whigs? exactement comme ils étaient.

[Note 147: Lors du voyage en Irlande de Georges IV: à son retour à Londres, le prince reçut le plus froid accueil. Ce furent même ces démonstrations défavorables qui décidèrent Georges IV à renoncer au système politique de l'infâme Castlereagh.]

80. Que sont les ladies Carolines et Franceses? divorcées ou sur le point de l'être. O vous, brillantes annales qui recueillez la liste des _routs_[148] et des bals,--et toi, Morning-Post[149], seul moniteur des selles à dos brisé et de tous les caprices de la mode,--dites quels flots remplissent aujourd'hui ces canaux. Les uns sont morts, les autres sont en fuite; ceux-ci végètent en terre ferme, attendu que le malheur des tems leur laisse à peine _un_ fermier.

[Note 148: Les grandes soirées anglaises, dans lesquelles la moitié des invités est forcée de faire acte de présence dans l'antichambre et sur les escaliers. _Rout_ répond à notre mot _cohue_.]

[Note 149: Journal dont plusieurs colonnes sont dédiées aux _fashionables_.]

81. Ceux-là, qui jadis faisaient la révérence à de prudens lords-ducs, s'inclinent maintenant devant leurs plus jeunes frères: quelques héritières ont mordu à l'hameçon d'un adroit pêcheur; quelques vierges sont devenues épouses; d'autres, mères tout simplement, et plusieurs ont perdu la fraîcheur et le charme de leurs regards. En un mot, la liste des changemens est infinie, ce qui n'a rien d'extraordinaire; mais ce qui ne laisse pas de l'être, c'est la rapidité inouie de ces altérations communes.

82. Ne parlez pas de septante années; seulement en sept j'ai vu assez de changemens, depuis les monarques jusqu'aux plus humbles individus d'ici-bas, pour remplir honnêtement la période d'un siècle. Je sais bien que rien n'est fait pour durer, mais enfin les changemens sont trop continus et ne sont pas assez nouveaux. Tout, en ce monde, change à chaque instant de place, excepté les whigs, qui _n'en_ obtiennent jamais.

83. J'ai vu Napoléon, qui semblait un Jupiter, subir la destinée d'un Saturne. J'ai vu un duc (n'importe lequel) montrer, comme politique, plus de stupidité, s'il est possible, que n'en indiquait sa plate physionomie. Mais il est tems de hisser un autre mât et de faire voile dans une autre direction.--J'ai vu, et frémi de le voir,--le roi couvert de huées, puis d'applaudissemens; mais je ne prétends pas décider, de ces deux accueils, lequel était le plus juste.

84. J'ai vu les possesseurs de terres sans un denier;--j'ai vu Johanna Southcote[150];--j'ai vu la chambre des communes transformée en piège à taxes[151];--j'ai vu la malheureuse affaire de la dernière reine;--j'ai vu des couronnes tenir la place de bonnets de fous[152];--j'ai vu un congrès résoudre tout ce qu'il y a de plus ignoble;--j'ai vu quelques nations, semblables à des ânes trop chargés, se câbrer contre leurs fardeaux,--c'est-à-dire les hautes classes;

[Note 150: Femme qui croyait avoir des révélations, et qui fut admirée par les dévots de la Grande-Bretagne pendant plusieurs mois.]

[Note 151: Ou comme disait Courrier de celle d'un pays voisin: En _marmite représentative_.]

[Note 152: Par exemple, sur la tête de Georges III.]

85. J'ai vu des petits poètes, des grands prosateurs, d'interminables--bien que non éternels--orateurs;--j'ai vu les fonds en guerre avec les maisons et les terres;--j'ai vu les gentilshommes-fermiers réduits aux abois;--j'ai vu le peuple foulé aux pieds comme du sable par des valets à cheval;--j'ai vu John Bull échanger de généreuses liqueurs contre de l'eau claire;--j'ai vu ledit John à moitié convenir qu'il était vraiment fou.

86. Mais, _carpe diem_; Juan, _carpe, carpe_! demain tu verras une autre race également folâtre, également passagère, également victime de la même harpie. «La vie est une pauvre comédie. Ainsi, remplissez votre rôle, misérables[153]!» et surtout songez bien à être moins scrupuleux sur vos actions que sur vos paroles[154], soyez hypocrites, défians; en un mot, non ce qu'on vous _verra_, mais ce que vous verrez.

[Note 153: Citation.]

[Note 154: «Le fait est que, de nos jours, le grand _primum mobile_ de l'Angleterre est la _phraserie: phraserie_ politique, _phraserie_ poétique, _phraserie_ religieuse, _phraserie_ morale; mais toujours de la _phraserie_; et j'emploie cette expression, parce que c'est purement une affaire de mots sans la plus légère influence sur les actions humaines. Les Anglais n'en sont pour cela ni plus sages ni meilleurs; mais beaucoup plus pauvres, plus divisés entre eux, et plus immoraux qu'ils ne l'étaient avant l'introduction de ce verbal _decorum_.»--(Lord Byron, _Lettre sur M. Bowle_.)]

87. Mais comment vais-je raconter, dans les autres chants, ce qu'il advint de mon héros dans un pays qu'un bruit et un mensonge uniformes vantent comme la patrie des moeurs? Je retiens ma plume,--et je dédaigne de décrire une Atlantide; mais du moins il faut tenir pour bien entendu que vous n'êtes pas un peuple _moral_; d'ailleurs, vous le savez bien; sans le _memento_ trop sincère du poète.

88. Ce que vit et fit Juan; voilà mon thème, avec les restrictions que me recommande une naturelle courtoisie. Surtout ne perdez pas de vue que cet ouvrage est une pure fiction, et que je ne chante rien qui offre quelque rapport à moi ou aux miens, en dépit des allusions que chaque scribe, en détournant la disposition des phrases, pourra laisser entendre contre mon intention. Sachez bien que quand je parle _je ne laisse rien à deviner; je m'exprime toujours franchement_.

89. S'il se maria avec la troisième ou quatrième fille de quelque sage comtesse à la piste d'un mari; ou si quelque vierge mieux partagée (j'entends des matrimoniales faveurs de la fortune) le fit concourir à la multiplication de l'espèce, sous la condition d'un légitime et redoutable hyménée,--ou s'il fut soumis à des dommages-intérêts,--pour avoir donné trop d'extension à ses tendres hommages.

90. C'est ce qu'il reste à savoir au lecteur. Marche donc en avant, toi, mon poème, que je me propose de soutenir par autant de vers encore[155]. Tu vas devenir l'objet d'aussi vives attaques qu'en ait jamais supporté tout autre sublime ouvrage de la part de ceux qui se plaisent à signaler comme noir ce qui est blanc. Rien de mieux!--Je puis marcher seul, mais je ne sacrifierais pas, pour un trône, l'indépendance de mes pensées.

[Note 155: Byron avait l'intention de faire vingt-deux ou vingt-quatre chants de _Don Juan_.]

Chant Douzième.

1. De tous les barbares moyens âges, le plus barbare, sans contredit, est le moyen âge de l'homme, celui,--je le sais vraiment à peine, mais enfin où nous planons entre les fous et les sages, sans connaître au juste ce que nous sommes:--cette période offre quelque ressemblance avec une page imprimée; lettres noires sur papier gris: nos cheveux grisonnent, et nos idées ne sont plus celles d'autrefois;--

2. Trop vieux pour les plaisirs de la jeunesse;--trop jeunes,--à trente-cinq ans, pour morigéner les enfans ou thésauriser avec les bons sexagénaires,--je ne conçois pas pourquoi l'on nous laisse sur la terre. Cette époque à peine arrivée, les ennuis se présentent en foule; l'amour balbutie encore, et l'heure de prendre femme est passée. Quant à l'autre amour, les illusions en sont évanouies. Ainsi, l'argent, cette plus pure de nos imaginations, brille seul à travers le prisme radieux que lui-même enfante[156].

[Note 156: L'avarice, c'est-à-dire la passion de la propriété, est peut-être aussi naturelle aux jeunes gens qu'aux vieillards; mais les premiers en sont détournés par l'appât des plaisirs et la variété des illusions de la vie, tandis que les vieillards, n'attendant plus rien des voluptés et n'entrevoyant plus rien sur la terre qui flatte leur pensée, ne peuvent que difficilement résister à ses séductions. Cette passion, du reste, a tous les caractères des autres. «Je voudrais être libre, dit l'un, non pour _user_ de la liberté, mais pour avoir _le droit_ d'en user.--Je voudrais, dit l'autre, avoir un sérail, non pour caresser mille beautés, mais afin d'avoir _la liberté_ de les caresser.--Je voudrais être roi, non pour tout me permettre, mais pour avoir _le droit_ de tout me permettre.»--Ainsi l'avare: «Je voudrais être riche, non pour me procurer une foule d'objets commodes ou agréables, mais pour pouvoir penser qu'il ne tiendrait qu'à moi de me les procurer.» Le véritable avare ne songe pas plus que le prodigue au lendemain. Il est, pour cela, trop abîmé dans son bonheur présent, et ce _présent_ appartient aux octogénaires comme aux adolescens.]

3. Divin or! pourquoi donc appeler misérables les avares[157]? Leur volupté est à l'abri de la satiété: c'est la meilleure ancre et la véritable chaîne de toutes les autres voluptés, grandes ou petites. Vous qui ne voyez l'homme économe qu'à table, qui méprisez ses frugales habitudes et ne pouvez concevoir comment la richesse peut s'allier à la parcimonie, vous ignorez de quelles joies indicibles une rognure de fromage épargnée peut être la source!

[Note 157: _Why call we_ misers _miserables_?]

4. L'amour, la débauche nous épuisent, et le vin bien plus encore; l'ambition nous ronge, le jeu nous procure--des pertes; mais le _thésauriser_, d'abord lent, puis plus rapide; le plaisir de toujours accumuler en dépit des accidens publics (qui menacent toutes choses), voilà ce qui bat en ruine l'amour, le vin, le jeton du joueur et les _fumées_ de l'homme d'état. Divin or! je te préfère pourtant sous la forme du papier, et quand la vertu de la banque t'a donné la rapidité d'un bateau à vapeur,

5. Qui tient la balance du monde? qui domine les congrès, royalistes ou libéraux? qui soulève en Espagne les patriotes sans chemise (qui font eux-mêmes tant hurler et baragouiner les journaux de la vieille Europe)? qui dispense sur les mondes, ancien ou nouveau, la peine et le plaisir? qui décide les politiques à se montrer plus accommodans? qui semble encore l'ombre de la sublime audace de Bonaparte? Roschild le juif, et son confrère Baring[158] le chrétien.

[Note 158: Baring et compagnie, l'une des plus fortes maisons de banque de l'Europe, et l'un des soutiens de la légitimité européenne.]

6. Eux et le vraiment libéral Lafitte sont les vrais lords de l'Europe. Chaque emprunt n'est pas seulement une affaire de spéculation, il peut constituer une nation ou relever un trône. Les républiques elles-mêmes sont sujettes aux embarras; les fonds colombiens ont des assureurs connus à la bourse, et il n'est pas, ô Pérou! jusqu'à ton sol d'argent qui n'ait besoin de l'escompte d'un juif.

7. Pourquoi appeler l'avare misérable? disais-je tout à l'heure. Sa vie a cette frugalité que l'on a toujours vantée chez les saints et les cyniques: jamais ermite n'obtint la canonisation en se mortifiant davantage. D'où vient donc que l'on dénigre les austérités de l'opulence? Rien, dites-vous, ne l'oblige à cette retenue?--Elle n'en a que plus de mérite.

8. L'avare est votre seul poète;--une exaltation pure, et toujours renouvelée de monceaux en monceaux, le saisit à la vue de cet or qu'il _possède_, tandis que le _seul espoir_ de le posséder entraîne les peuples au-delà des mers. De sa mine obscure jaillissent en lingots des rayons d'or: sur lui réfléchissent les brillans éclairs du diamant, et cependant les nuances de la tendre émeraude se chargent de neutraliser l'effet des autres pierres, dont le trop vif éclat fatiguerait ses yeux enchantés.

9. Sur l'un et l'autre continent, la terre est à lui; les vaisseaux lui rapportent les odorans produits de Ceylan, de l'Inde et du Cathay; à sa voix les chars de Cérès surchargent les routes, et les celliers rougissent comme les lèvres de l'Aurore. Ses caves même seraient un séjour digne des rois, tandis que lui, dédaignant toutes les tentations, et maître intellectuel de l'univers, vit heureux dans la contemplation de son pouvoir.

10. Il peut nourrir dans son coeur de grands projets; la construction d'un collége, la fondation d'un haras, d'un hôpital, d'une église; il peut songer à ériger un dôme surmonté de sa maigre figure. Peut-être veut-il affranchir le genre humain avec l'or même qui l'a asservi, ou devenir le plus riche citoyen de sa patrie, ou s'abandonner enfin au doux plaisir de calculer.

11. Que l'avare ait chacun, un seul, ou nul de ces motifs d'accumuler, le fou n'en traitera pas moins de faiblesse sa manie:--mais voyons la _sienne_;--examinons chacune de _ses_ habitudes: des combats, des festins, des amours?--Mais tout cela procure-t-il vraiment plus de bonheur que le tranquille soin de méditer sur les plus minimes _fractions_? tout cela est-il plus utile au genre humain? Ah! maigre avare, laisse les héritiers du prodigue demander aux tiens--lequel de vous deux fut le plus sage[159]!

[Note 159: Les économistes demandent: _Quel est le plus utile à la société, du prodigue ou de l'avare_? et résolvent tous cette question en faveur du dernier.--Il ne faut pas oublier qu'en traçant ce séduisant éloge de l'avarice, Byron s'occupait lui-même de thésauriser; mais c'était au profit des Grecs. Ses ennemis ne devinèrent pas le sens de la strophe précédente. (Voyez _Vie de Byron_, page 54.)]

12. Qu'ils sont beaux, qu'ils sont ravissans les rouleaux, les coffres de lingots, les sacs de dollars, les coins, non de ces vieux conquérans dont la tête et le casque ne valent pas le peu d'or qui colore leur effigie[160], mais d'or fin et intact, où lourdement repose, dans un large cercle radieux, quelque moderne, régnante et stupide effigie.--Oui, la monnaie courante, voilà la lampe d'Aladin!

[Note 160: Les monnaies d'or anciennes, surtout celles de Darius, de Philippe et d'Alexandre, sont, en général, fort petites et de la forme d'un centime ou d'un franc.]

13.

L'amour commande au camp, au bocage, à la cour; Car l'amour est le ciel, et le ciel est amour[161].

Voilà ce que dit le barde, et ce qu'il serait fort difficile de prouver. (La poésie et la logique vont, au reste, assez mal ensemble.) Peut-être se trouve-t-il quelque rapport, ne fût-ce que de rime, entre _grove_ et _love_[162]; mais je n'ose garantir (plus qu'un propriétaire ses rentes) que la _cour_ et les _camps_ aient un aspect aussi sentimental.

[Note 161:

_Love rule the court, the camp, the grove, And men below, and saints above; For love is heaven, and heaven is_ love. (W. SCOTT, _Lay of last ministrel_, ch. III.)]

[Note 162: L'amour et le bocage.]

14. Mais ce que l'amour ne fait pas, l'argent, et l'argent seul, le fait. L'argent gouverne et souvent met à bas les _bocages_; sans argent, les _camps_ se désertent et les _cours_ s'évanouissent; sans argent, Malthus vous crie: _Ne vous mariez pas_[163]. Ainsi, l'argent maîtrise l'amour, ce souverain maître (et sur son propre terrain), aussi impérieusement que la vierge Cynthia[164] maîtrise les marées, et _si le ciel est amour_, c'est à condition que la cire sera le miel; car ce n'est pas l'_amour_, c'est le mariage qu'on trouve dans le ciel.

[Note 163: Voyez la strophe 30 du chant XI (_note_).]

[Note 164: La lune. Diane était surnommée _Cynthia_, de la montagne de Cynthia, où elle était née, dans l'île de Délos.]

15. L'amour n'est-il pas réprouvé partout ailleurs que dans le _mariage_? Sous un certain point de vue, ce dernier est encore de l'_amour_, mais peu de personnes appliquent le même sens aux deux mots. L'amour peut, et même _doit_ toujours exister _avec_ le mariage; mais il peut arriver aussi que le mariage se passe de lui, et l'amour, sans publications de bans; est un péché; une infamie: il devrait être flétri d'un tout autre nom.

16. Partant, si le _camp_, le _bocage_, et la _cour_ ne se recrutent pas d'époux constans et toujours éloignés de convoiter la moitié de leurs voisins, je dis que ce vers[165] est un _lapsus_ de plume--étrange, dans mon _buon Camerado_ Scott, si vanté pour sa morale; Scott, que mon ami Jeffery me recommande pour modèle;--et voilà pourtant un exemple de ses principes[166].

[Note 165: Celui de W. Scott, cité strophe 13.]

[Note 166: Les critiques anglais, entre autres ceux de l'_Edinburgh_ et de la _Quarterly-Review_, tout en reconnaissant les grandes beautés des ouvrages de Byron, lui reprochaient d'avoir une teinte d'immoralité, et, citant l'exemple du tory anglican W. Scott, déclaraient que le seul moyen d'aller à la postérité était de respecter la _morale_, c'est-à-dire--(dans leur langage)--les institutions et préjugés de la mère-patrie. Voilà les reproches tant soit peu hypocrites sur lesquels le poète s'égaie à plusieurs reprises.]

17. Eh bien, moi, si je ne réussis plus, _j'ai_ du moins réussi; cela me suffit: j'ai réussi dans ma jeunesse, le seul tems où l'on ait sujet de le désirer. Le succès m'a procuré ce dont j'étais surtout avide; je n'ai plus besoin de plaider ma cause:--quelle qu'elle fût, le résultat m'en a été favorable. J'ai reçu, il est vrai, dernièrement la peine de mon triomphe; mais je n'ai pas appris à regretter ce que j'avais fait.

18. Cette sorte de _chancellerie_[167], à laquelle tant de gens ont recours; cet appel aux non-nés, que, dans notre confiance procréative, nous baptisons du nom de _postérité_ (ou limon futur),--me semble un roseau trop flexible pour que je vienne jamais à compter sur son appui. Il en est trop que la postérité ne connaîtra pas mieux qu'ils ne la connaissent eux-mêmes.

[Note 167: La haute cour de _chancellerie_ a, en Angleterre, les attributions de notre Cour royale et de notre Conseil d'État. Elle a le droit de réformer les jugemens des autres cours et tribunaux; elle peut même donner aux lois des interprétations toutes nouvelles. Voilà pourquoi Byron appelle _procès en chancellerie_ les appels des vivans aux âges futurs.]

19. Je suis la postérité,--et vous aussi. Eh bien, que nous rappelons-nous? pas une centaine de noms; et si de chacune de nos mémoires on éliminait tous les noms chimériques, il ne resterait pas un dixième ou un vingtième de véridiques souvenirs. Les Vies de Plutarque n'avaient tiré de l'oubli qu'un petit nombre de personnages; nos modernes historiens foudroient leur authenticité, et, dans le dix-neuvième siècle, voilà que Mitfort, avec une _vérité grecque_[168], s'imagine de taxer le bon vieux Grec de mensonge[169].

[Note 168: Byron fait ici allusion au titre de l'ouvrage de Mitfort, _Groecia verax_, et en même tems il indique le peu de cas que l'on doit faire des démentis de cet historien.]

[Note 169: Voyez _la Grèce_ de Mitfort. Son grand plaisir est de louer les tyrans, de quereller Plutarque, d'orthographier bizarrement et d'écrire élégamment. Après cela, ce qu'il y a d'étrange, c'est que son ouvrage est l'histoire de la Grèce la meilleure que nous possédions en aucune langue moderne, et lui-même est peut-être le meilleur de tous les modernes historiens. J'ai cité ses défauts, je ne puis taire ses qualités: la science, le travail, les profondes recherches, la passion--et la partialité.--J'appelle celles-ci des qualités, parce qu'elles donnent de la chaleur au style de l'écrivain. (_Note de Lord Byron_.)]

20. Or, sachez, bonnes gens de toutes les classes, agréables lecteurs, et désagréables auteurs, que dans ce douzième chant je me propose d'être grave comme si ma plume se trouvait entre les doigts de Malthus ou de Wilberforce[170]. Ce dernier a rendu la liberté aux nègres; il vaut mieux qu'un million de batailleurs: cependant, Wellington a forgé des chaînes aux blancs, et Malthus a fait tout le contraire de ce qu'il a écrit[171].

[Note 170: Voyez la note de la page 297, tome I.]

[Note 171: Sans doute il est devenu époux, ou du moins père.]