Uvres Completes De Lord Byron Tome 02 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 26

Chapter 263,927 wordsPublic domain

42. Dans les belles soirées d'automne, j'aime à sortir à cheval dans la campagne, sans être obligé d'ordonner à mon domestique de ne pas oublier d'attacher mon manteau derrière lui, parce que le tems n'est pas sûr. Je sais aussi que, si je m'arrête dans ces allées dont la verdure m'attire, des charrettes qui plient sous le poids des raisins vont me fermer la route; mais en Angleterre ce serait du fumier, de la boue et des haquets de brasseur.

43. J'aime encore à manger des bec-figues à mon dîner, à voir le soleil se coucher, sûr qu'il se lèvera demain, non à travers le crépuscule d'une matinée brumeuse, faible comme l'oeil mourant d'un homme que l'ivresse plonge dans un désespoir hébété, mais avec tout le ciel à lui seul; sûr que le jour poindra beau, sans nuage, et ne sera pas forcé d'emprunter cette petite chandelle d'un sou, qui jette à peine une lumière incertaine au-dessus de ce grand chaudron enfumé de Londres.

44. J'aime aussi l'italien, ce doux bâtard du latin, qui coule comme les baisers de la bouche d'une femme, dont les sons sembleraient devoir être écrits sur du satin, dont les syllabes ont un parfum du Midi, dont les liquides si agréables se marient tellement bien ensemble, que l'oreille n'entend pas un seul accent inharmonieux, comme dans notre dur sifflement de nos langues du Nord, nos grognemens gutturaux, que nous sommes obligés de pousser, de cracher et d'expectorer péniblement.

45. J'aime aussi leurs femmes, pardonnez-moi cette folie, depuis la paysanne au teint bronzé, richement relevé d'un rouge épais, et aux grands yeux noirs qui dardent sur vous une volée de rayons qui disent mille choses à la fois, jusqu'à la dame de haut parage, dont l'air est plus mélancolique, mais dont le front est serein, dont les yeux sont pleins de vivacité et de larmes, dont le coeur est sur les lèvres, et l'ame dans les yeux, douce comme son climat; et brillante comme son ciel.

46. Ève d'un pays, véritable paradis de la terre, beauté italienne! n'est-ce pas toi qui as inspiré Raphaël[537], qui mourut dans tes embrassemens, et rivalise dans les compositions qu'il nous a laissées avec tout ce que nous connaissons des cieux, tout ce que nous pouvons désirer d'en connaître? Beauté italienne, comment le poète, même soutenu par l'enthousiasme le plus senti, pourrait-il essayer de peindre avec des mots ce que tu as été, ce que tu es, tandis que Canova est encore là pour créer des chefs-d'oeuvre[538]?

[Note 537: Pour la cause que l'on donne généralement à la mort de Raphaël, voyez ses biographes.

(_Note de Lord Byron_.)]

[Note 538: En bavardant ainsi, surtout sur l'article des femmes, l'auteur désirerait que l'on comprît bien qu'il parle en simple spectateur et non autrement. D'ailleurs il le fait toujours de la manière la plus modeste, trop peut-être; il espère donc que son poème ne scandalisera personne, d'autant plus que, comme tout le monde le sait, un ouvrage de poésie où il ne serait pas question du sexe, paraîtrait un ouvrage inachevé, ce serait comme un chapeau sans rubans.

Signé, le garçon imprimeur.

(_Note de Lord Byron_, en vers dans le texte.)]

47. «Angleterre, je t'aime encore, malgré tout ce que tu as de mauvais;» je le disais à Calais, je ne l'ai point oublié; j'aime à parler et à ruminer tout mon soûl; j'aime le gouvernement (mais ce n'est pas cela); j'aime la liberté de la presse et de la plume; j'aime l'_Habeas corpus_ (quand nous l'avons); j'aime les débats parlementaires, particulièrement quand il n'est pas trop tard;

48. J'aime les taxes, quand elles ne sont pas trop nombreuses; j'aime le feu de charbon de terre, quand il n'est pas trop cher; j'aime un beef-steak, tout autant qu'un autre, et n'ai pas d'objection à un pot de bière; j'aime le tems, quand il n'est pas pluvieux, c'est-à-dire que j'aime deux mois dans l'année. Et ainsi, vivent le régent, l'église et le roi! ce qui veut dire que j'aime tout en général et chaque chose en particulier.

49. Notre armée de terre maintenue, nos marins renvoyés, la taxe des pauvres, la réforme, mes dettes et la dette nationale; nos petits attroupemens séditieux, juste pour montrer que nous sommes libres; les petites banqueroutes qu'on voit dans nos gazettes, notre climat brumeux et nos femmes froides, je puis excuser ou oublier tout cela; je suis plein de vénération pour notre gloire récente et désirerais que nous ne la dussions pas aux _tories_.

50. Mais revenons à mon conte de Laura, car la digression est un péché, qui par degrés me devient très-ennuyeux à moi-même, et qui, par conséquent, pourrait bien déplaire aussi au lecteur. Ce bon lecteur qui se fâche quelquefois, et se mettant peu en peine de troubler les douces rêveries de l'auteur, insiste absolument pour savoir ce qu'il veut dire, position dure et bien malheureuse pour un poète.

51. Oh! si j'avais l'art d'écrire aisément des choses qui seraient lues de même! si je pouvais escalader le Parnasse, où les Muses dictent à leurs favoris ces jolis petits poèmes qui ont toujours du succès, comme j'imprimerais promptement, pour les délices du monde, quelqu'histoire grecque, syrienne ou assyrienne! comme je vous vendrais, mêlés au sentimentalisme de l'Occident, quelques exemples du plus bel orientalisme!

52. Mais je ne suis qu'un individu sans nom, qui viens à peine de quitter les rangs des _dandies_, pour commencer mes voyages; si je cherche une rime pour y coudre mon vers, je prends la première que m'offre le dictionnaire de Walker, et quand je ne puis trouver celle-là, j'en mets une pire en place; ne m'occupant pas, comme je le devrais, à prévenir les critiques minutieuses de nos journalistes. J'ai presque envie de me mettre à écrire en prose, mais les vers sont maintenant à la mode; ainsi, va pour les vers!

53. Le comte et Laura firent leur nouvel arrangement, qui dura, comme les arrangemens font quelquefois, une demi-douzaine d'années sans interruption. Ils avaient bien de tems en tems quelques petits démêlés, ces petites piques, enfans de la jalousie, qui ne signifient pas du tout que l'on ait envie de se quitter. Dans des affaires de cette nature, il est peu de gens qui n'aient éprouvé de ces petites contrariétés, depuis les premiers rangs de la société, jusqu'à l'infime populace.

54. Enfin, somme toute, c'était un heureux couple, aussi heureux qu'on peut l'être en se livrant à un amour illégal; le cavalier était aimant, la dame belle, leur chaîne était si légère que ce n'était pas la peine de la briser; le monde les regardait d'un oeil indulgent, seulement les dévots s'écriaient _que le diable les emporte_! Il ne les emporta pas; il attend souvent, et se sert des vieux pécheurs pour en attirer de jeunes.

55. Mais ils étaient jeunes eux-mêmes. Oh! sans notre jeunesse que serait l'amour? Que serait aussi la jeunesse sans l'amour? La jeunesse prête à l'amour ses joies, sa douceur, sa force, sa vérité, son coeur, son ame et tout ce qui paraît divin; mais languissant avec les années, il devient bizarre et grossier. C'est une de ces choses en petit nombre qui ne se perfectionnent pas par l'expérience; voilà peut-être pourquoi les vieillards sont fâcheux et jaloux.

56. C'était le carnaval, comme je l'ai dit quelques trente-six stances plus haut, et, en conséquence. Laura faisait les préparatifs usuels que vous faites quand vous êtes décidé à aller au bal masqué de mistress Boehm, spectateur de... ou acteur dans la représentation. La seule différence que je voie entre les deux cas, c'est qu'ici nous en avons pour six semaines de nos visages en carton verni.

57. Laura habillée était, comme je l'ai dit déjà, une aussi jolie femme qu'on en puisse voir, fraîche comme l'ange qui sert d'enseigne à quelque nouveau cabaret, ou celui qu'on place au frontispice de quelqu'un de ces _Magazines_ qui renferment toutes les modes du mois précédent enluminées, avec une feuille de papier de soie entre la gravure et le texte, de peur que la presse n'aille tacher de quelques parties du discours quelques parties du costume.

58. Ils se rendirent au Ridotto; c'est une grande salle où les gens dansent, soupent et redansent: le mot propre serait peut-être un bal masqué, mais cela est de peu d'importance. C'est, sur une plus petite échelle, comme notre Vauxhall, excepté qu'on ne craint point d'y être incommodé par la pluie. La compagnie y est _mélangée_; ce mot, que je cite ici, revient à dire composée de petites gens.

59. Car _compagnie mélangée_ signifie une compagnie où, excepté vous, vos amis et une cinquantaine d'autres que vous pouvez saluer sans prendre votre air grave, vous ne trouverez qu'une foule, qu'un vulgaire, le fléau des lieux publics, qui osent pousser la bassesse jusqu'à braver les regards étonnés et dédaigneux de ces vingt fois vingt individus fashionables, qui s'appellent _le monde_, sans que moi, qui les connais, je puisse comprendre pourquoi.

60. C'est le cas en Angleterre, ce l'était du moins sous le règne de la dynastie des _dandies_, remplacée peut-être aujourd'hui par quelqu'autre classe d'imitateurs imités. Hélas! comme déclinent promptement et pour toujours les démagogues de la mode! Tout est fragile ici-bas! comme l'on perd aisément le monde, par l'amour, par la guerre, et de tems à autre par la gelée!

61. Napoléon fut écrasé par Thor, le Vulcain du septentrion, qui brisa son armée sous les coups de son marteau de glace. Arrêté par les _élémens_, comme un baleinier, ou comme un jeune écolier qui ouvre pour la première fois sa grammaire française, il eut de bons motifs de douter des chances de la guerre, et quant à la fortune..... mais je ne veux pas l'envoyer au diable, car quand j'y réfléchirais indéfiniment, je n'en serais que plus porté à croire à sa divinité.

62. C'est elle qui règle le présent, le passé et tout ce qui n'est pas encore; c'est elle qui nous donne de bons numéros dans les loteries, pour l'amour et pour le mariage. Je ne saurais dire qu'elle ait fait beaucoup pour moi jusqu'ici, non que je veuille déprécier ses faveurs: nous n'avons pas encore réglé nos comptes ensemble, nous verrons quelles compensations elle me réserve pour tous les tours qu'elle m'a joués. Jusque-là je n'importunerai plus la déesse, si ce n'est de mes remerciemens quand elle aura fait ma fortune.

63. Tourner et retourner... le diable l'emporte! cette histoire me coule entre les doigts, parce qu'il faut qu'elle soit précisément comme la stance le désire, ce qui fait qu'elle languit; cette forme de vers une fois adoptée, il faut que je garde le tems et la mesure comme un chanteur public; mais si je puis une fois triompher de la mesure que j'ai choisie aujourd'hui, j'en veux prendre une autre la première fois que je serai de loisir.

64. Ils allèrent au Ridotto, c'est un endroit où j'ai dessein d'aller moi-même demain, justement pour échapper un peu à mes idées sombres, parce que je suis un peu hypocondriaque, et que je puis m'animer un instant en cherchant à deviner quel genre de figure se cache sous chaque masque; et comme mon chagrin ralentit le pas quelquefois, je me ferai ou le hasard me procurera quelque moyen de le laisser une demi-heure en arrière.

65. Laura se promène donc au milieu de la foule joyeuse; le sourire est dans ses yeux et sur ses lèvres, elle parle tout haut à quelques-uns, tout bas à quelques autres, fait une révérence légère à ceux-ci, une plus profonde à ceux-là, et se plaint de l'extrême chaleur. A peine a-t-elle parlé que son amant lui offre une limonade; elle la savoure, regarde, critique et plaint ses plus chères amies d'être si mal habillées.

66. L'une a de faux cheveux, l'autre trop de rouge, une troisième..... où a-t-elle acheté cet effroyable turban? une quatrième est si pâle qu'elle craint de la voir s'évanouir; une cinquième a l'air commun, grossier, campagnard; la robe de soie blanche de la sixième a pris une teinte jaune; pour la septième, à coup sûr sa robe de mousseline trop claire lui vaudra un bon rhume, et la huitième paraît..... _je ne veux pas en voir davantage_, de peur que, comme les rois de Banco, il n'en vienne une vingtaine.

67. Cependant, pendant qu'elle regardait les autres, d'autres la regardaient; elle entendait les hommes lui prodiguer les éloges à demi-voix, et se serait bien gardée de bouger qu'ils n'eussent fini. Les femmes trouvaient seulement étonnant qu'à son âge elle eût encore tant d'admirateurs... mais ces hommes sont si déhontés! ces créatures au front d'airain, ils suivront toujours leurs penchans.

68. Pour moi, je n'ai jamais pu comprendre pourquoi de méchantes femmes... mais je ne veux point discuter une chose qui est une honte pour le pays. Seulement je ne vois pas pourquoi il en serait ainsi; et si j'avais seulement une robe et une ceinture pour m'autoriser à faire un peu de bruit, je voudrais prêcher sur ce sujet jusqu'à ce que Wilberforce et Romilly citassent mes homélies dans leur prochain discours.

69. Tandis que Laura regardait ainsi et était regardée, souriant, parlant, sans savoir pourquoi et sans s'en soucier beaucoup, de sorte que les dames de ses amies bouillant de jalousie contemplaient les airs qu'elle se donnait, son triomphe, etc., et que des cavaliers bien mis passaient et repassaient devant elle, la saluant et se mêlant à sa conversation légère, une personne s'obstina à tenir les yeux fixés sur elle avec une rare pertinacité.

70. C'était un Turc couleur d'acajou; Laura le vit, et fut d'abord contente, parce que les Turcs sont très-amateurs du sexe, quoique la manière dont ils traitent les dames soit un peu maussade. Ils traitent, dit-on, comme des chiens les pauvres femmes qu'ils achètent comme des chevaux. Ils en ont un grand nombre, quoiqu'ils ne les montrent jamais en public; quatre femmes légitimes et des concubines..... _ad libitum_.

71. Ils les couvrent d'un voile, les enferment sous les verrous et les gardent à vue tous les jours: à peine peuvent-elles voir les hommes de leur famille; de manière qu'elles ne passent pas leur tems si gaîment que l'on croit qu'elles le font chez les nations du Nord. D'ailleurs, à force d'être renfermées, elles doivent avoir le teint pâle, et comme les Turcs abhorrent les longues conversations, leurs journées se passent à ne rien faire, ou à se baigner, soigner leurs enfans, faire l'amour et s'habiller.

72. Elles ne peuvent pas lire, et ainsi ne sauraient tomber dans le _criticisme_; elles n'écrivent pas, et ainsi ne s'avisent pas de devenir poètes: jamais on ne les a surprises à faire des épigrammes ou du bel esprit; elles n'ont ni romans, ni sermons, ni pièces de théâtre, ni _revues_. L'instruction ferait bientôt un joli schisme dans le haram! mais heureusement ces beautés ne sont pas des _bas-bleus_[539] et n'ont pas auprès d'elles quelque sot important pour leur montrer «ce charmant passage dans le dernier nouveau poème.»

[Note 539: Pédantes, précieuses ridicules, femmes de lettres, femmes auteurs.]

73. Elles n'ont point de ces vieux rimeurs qui, ayant pêché la gloire à la ligne, toute leur vie, sans l'avoir pu attraper jamais, quoique se croyant toujours au moment de le faire, continuent toujours à pêcher, dans l'espérance de finir par en avoir quelque peu; sublimes dans le genre médiocre, les plus furieux des animaux apprivoisés, échos d'autres échos, maîtres pédans de l'école des femmes, beaux esprits, poètes des enfans..... des sots en un mot.

74. Fiers oracles, à l'imposante exclamation approbatrice _bon_! nullement bonne aux yeux de la loi, bourdonnant comme des mouches autour d'une nouvelle lumière, les plus bleues de toutes les mouches bleues que l'on ait jamais vues, vexant par leur blâme, torturant par leur approbation, se gorgeant de leur petite renommée qu'ils avalent toute crue, traduisant des langues dont ils ne connaissent pas une seule lettre, faisant péniblement des comédies si médiocres, qu'il vaudrait mieux qu'elles fussent tout-à-fait mauvaises.

75. On hait un auteur, c'est-à-dire tous les auteurs, ces gens habillés d'un uniforme de papier à passe-poil et galons d'encre, si empressés, si habiles, si beaux, si jaloux, qu'on ne sait que leur dire ou qu'en penser, si ce n'est de les enfler avec un soufflet; les fats au suprême degré de fatuité sont préférables à ces rognures de papier, à ces moucherons de chandelle mal éteints.

76. Nous en avons beaucoup de cette espèce, nous en avons aussi d'une autre, des hommes du monde, qui jugent le monde en hommes; Scott, Rogers, Moore, et les autres poètes distingués qui pensent à quelqu'autre chose qu'à leur plume. Mais pour ces enfans impuissans d'une mère puissante (la Muse), ces gens qui voudraient être de beaux esprits et ne sauraient être de vrais _gentlemen_, je les laisse à leurs _thés_ habituels, à leurs coteries affectées, à leurs femmes savantes.

77. Les pauvres chères Musulmanes, dont je viens de parler, n'ont point de ces gens dont la conversation est si instructive et si agréable; un d'entr'eux leur paraîtrait une invention nouvelle, aussi inconnue que des cloches dans un clocher turc. Je crois que cela vaudrait presque la peine d'accorder une pension (quoique les meilleurs projets ne réussissent pas toujours) à une sorte d'auteur missionnaire, juste pour aller leur enseigner notre usage chrétien des parties du discours.

78. La chimie ne leur dévoile pas ses gaz, la métaphysique ne leur est point enseignée dans des cours publics; là point de cabinets de lecture où s'entassent les romans religieux, les contes moraux et les esquisses de moeurs contemporaines; là l'on ne voit point d'expositions annuelles de peintures; elles ne montent point au faîte de leurs maisons pour contempler les astres, et, grâce à Dieu, ne s'occupent point de mathématiques.

79. Pourquoi est-ce que je dis grâce à Dieu, peu vous importe, j'ai mes raisons pour cela, vous n'en doutez pas, sans doute; mais comme elles pourraient ne pas flatter tout le monde, je les garderai toute ma vie, pour les écrire plus tard en prose. Je crains d'être un peu porté à la satire, et cependant je crois que plus on vieillit, plus on est porté à rire plutôt qu'à gronder, quoique le rire nous laisse peu après doublement sérieux.

80. Oh! joie et innocence! Oh lait et eau! heureuses mixtures de jours plus heureux encore! hélas! dans ces siècles de péché et de carnage, l'homme abominable n'étanche plus sa soif dans un breuvage aussi pur. N'importe, je vous aime tous deux, je veux vous chanter tous deux; allons, à la mémoire du règne de sucre-candi du vieux Saturne! En attendant, je bois à votre retour..... un verre d'eau-de-vie.

81. Notre Turc tenait toujours les yeux fixés sur Laura, d'une manière chrétienne plutôt que musulmane, qui semblait dire: «Madame, je vous fais bien de l'honneur, et tant qu'il me plaira de vous regarder fixement, il vous plaira de ne pas vous éloigner.» Si l'on pouvait gagner le coeur d'une femme en la regardant, il eût gagné le sien; mais Laura n'était pas si facile, elle avait vu le feu trop long-tems et trop bien pour faiblir devant les regards tout-à-fait étranges de l'étranger.

82. Le jour était alors au moment de poindre, c'est le moment auquel je conseillerais aux dames qui ont dansé, ou qui ont pris part à quelqu'autre exercice, de se préparer à quitter la salle du bal avant que le soleil soit levé; car dès que les lustres et les bougies commencent à s'obscurcir devant sa lumière naissante, les dames paraissent un peu pâles.

83. J'ai vu dans mon tems quelques bals et quelques parties de nuit; je restais jusqu'à la fin pour un motif ou pour un autre, et alors je regardais, j'espère qu'il n'y a pas de crime à cela, pour voir laquelle de ces dames soutiendrait le mieux le moment critique, et quoique j'en aie vu quelques milliers de jeunes, d'aimables, qui plaisaient alors, qui peuvent plaire encore aujourd'hui, je n'en ai vu qu'une dont la fraîcheur, après les étoiles couchées, pouvait, à la suite d'un bal, braver l'influence de l'aube du matin.

84. Le nom de cette autre Aurore, je ne vous le dirai pas, je le pourrais néanmoins, car elle n'était rien pour moi, si ce n'est le chef-d'oeuvre de la création divine, une femme charmante, dont la vue seule est déjà un plaisir; mais écrire des noms propres, cela ne serait pas bien. Si cependant vous voulez savoir quelle est cette belle privilégiée, vous la reconnaîtrez au premier bal, à Paris ou à Londres, à ses joues dont la fraîcheur éclipse toutes les autres.

85. Laura, qui savait bien qu'il ne lui serait pas avantageux d'affronter l'éclat du jour naissant, après une séance de sept heures au milieu d'un bal de trois mille personnes, crut qu'il était juste et convenable de tirer sa révérence. Le comte était alors à ses côtés, tenant son schall, et ils allaient quitter la salle, quand..... voyez un peu, ces maudits gondoliers! ils étaient allés précisément où ils n'auraient pas dû.

86. Ils sont en cela à peu près comme nos cochers, et la cause en est à peu près la même, la foule, les gens qui se pressent d'un côté, ceux qui se pressent de l'autre; ils font un bruit à ne pas finir avec des juremens à se briser la mâchoire. A Londres, nous avons les messieurs de Bow-street[540] pour maintenir le bon ordre, ici vous êtes toujours à portée d'une sentinelle que vous pouvez appeler; mais tout cela n'empêche pas une foule de juremens et de vilains mots qu'on ne saurait ni citer, ni entendre.

[Note 540: Rue où se trouvent les bureaux de la police municipale.]

87. Le comte et Laura trouvèrent à la fin leur gondole, et se dirigèrent vers leur habitation au travers des flots silencieux, discutant sur toutes les danses actuellement passées, les danseurs et les costumes, et mêlant à tout cela un peu de médisance, quand tout-à-coup, au moment où les rameurs s'arrêtaient devant les degrés de son palais, Laura, toujours accompagnée de son amant, fut frappée d'étonnement de revoir le Turc qui y était arrivé avant elle.

88. «Monsieur, dit le comte en fronçant le sourcil, votre présence est ici si inattendue que je me vois forcé de vous en demander le motif. C'est une erreur peut-être, je l'espère, et pour laisser là de suite les complimens, je l'espère _dans votre intérêt_; vous entendez ce que je veux vous dire, ou bien _je vous le ferai entendre_.--Monsieur, dit le Musulman, il n'y a pas du tout d'erreur;

89. «Cette dame est ma femme!» Les joues de la dame se couvrirent d'une vive rougeur, et il y avait de quoi! Mais quand une Anglaise se trouverait mal, les Italiennes ne sont pas si promptes; elles invoquent un peu leurs patrons, et puis reviennent tout-à-fait à elles, ou à peu près: ce qui sauve de la corne de cerf, des sels, de l'eau jetée au visage, des lacets coupés, etc., etc.

90. Elle dit..... que pouvait-elle dire? Quoi? pas un mot; mais le comte invita poliment l'étranger à entrer, fort apaisé qu'il était, parce qu'il venait ?d'entendre. «Peut-être, dit-il, ferions-nous mieux d'entrer pour discuter ce sujet: ne nous donnons pas en spectacle en public, ne faisons pas de scène, pas de bruit; car tout ce qui pourrait en résulter de plus clair, c'est que nous nous ferions moquer de nous.»

91. Ils entrèrent et demandèrent du café; le café vint: c'est un breuvage à l'usage des Turcs, aussi bien que des chrétiens, quoiqu'ils ne le préparent pas absolument de la même manière. Alors Laura, bien revenue, ou plus hardie à parler, s'écria: «Beppo, quel est votre nom païen? Dieu me bénisse! votre barbe est d'une longueur effroyable! Comment avez-vous fait pour vous éloigner si long-tems? ne sentez-vous pas que vous avez eu grand tort?

92. «Êtes-vous vraiment, réellement Turc à présent? Avez-vous épousé d'autres femmes? Est-il vrai qu'ils se servent de leurs doigts en guise de fourchette? Bien... voilà le plus joli schal... comme je suis en vie, vous m'en ferez cadeau! On dit que vous ne mangez pas de porc, et comment avez-vous pu pendant tant d'années..... Dieu me bénisse! ai-je jamais... non je n'ai jamais vu un homme si jaune! Comment va votre foie?