Uvres Completes De Lord Byron Tome 02 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 25
Il y a un jeune homme, appelé Hewson Clarke (écuyer sous-entendu), _écolier servant_ au collége Emmanuel, et, je crois aussi, _Aubain affranchi_ de Berwick sur la Tweed, que j'ai introduit dans ces pages en bien meilleure compagnie qu'il n'en fréquente habituellement. C'est toutefois un vilain homme, car sans aucun motif que je puisse deviner, si ce n'est une querelle personnelle avec un ours que j'avais à Cambridge pour le présenter comme candidat au premier _fellowship_[528] vacant, et que la jalousie de ses condisciples a seule empêché d'obtenir ce succès, il n'a cessé depuis plus d'un an de m'insulter dans le _Satiriste_, et, ce qui est bien plus mal, d'insulter aussi le pauvre innocent animal précité. En vérité, je n'ai pas conscience de lui avoir jamais donné aucune provocation; en tout cas, je suis sûr que je ne connaissais pas son nom avant que de l'avoir vu accouplé avec celui du _Satiriste_. Il n'a donc aucune raison de se plaindre de moi; aussi je pense bien que, comme sir Fretful Plagiary, il est _plutôt content que fâché_. Je viens de citer tous ceux qui m'ont fait l'honneur de s'occuper de moi et des miens, c'est-à-dire de mon ours et de mon livre, excepté l'éditeur du _Satiriste_, qui paraît être un vrai _gentleman_. Plût à Dieu qu'il pût donner un peu de sa politesse à ses scribes subalternes! J'entends dire que M. Jerningham se dispose à prendre parti pour son Mécène, lord Carlisle, j'espère que non; dans le peu de rapports que j'ai eus avec lui, il est du petit nombre de ceux qui m'ont montré quelque bonté quand j'étais enfant, et quoi qu'il puisse dire ou faire, je le supporterai patiemment. Je n'ai plus rien à ajouter, si ce n'est l'expression générale de mes remercîmens aux lecteurs, aux acheteurs et à l'éditeur de mon livre, et, pour me servir des paroles de Scott:
«Je leur souhaite, à tous et chacun d'eux, une bonne nuit, un sommeil léger et des rêves couleur de rose.»
[Note 528: On appelle _fellowships_ certaines rentes fondées dans chaque université et dans chaque collége, pour les meilleurs élèves de telle ou telle partie des trois royaumes. Ces rentes sont à vie, elles n'obligent pas à la résidence, elles ne comportent aucuns devoirs, aucunes fonctions; mais comme elles ont été presque toutes fondées dans les tems catholiques, elles se perdent par le mariage du sujet élu.]
M. Fitzgérald ayant écrit les vers suivans sur un exemplaire de la satire précédente:
«Je vois que Lord Byron méprise ma muse; notre sort diffère en cela: ses vers sont en sûreté, je ne saurais critiquer des vers que je n'ai jamais lus;»
Ce même exemplaire tomba par hasard entre les mains de Byron, qui y ajouta immédiatement cette réponse mordante:
«Je ne lis jamais, s'écrie Fitz, ce que l'on écrit contre moi; pour ce que tu écris, toi, mon cher Fitz, il est sûr que personne ne le lira. Voilà simplement le cas; ainsi, mon brave Fitz, tes ennemis sont quittes avec toi, ou plutôt ils le seraient à l'avenir, s'ils étaient sourds ou que tu fusses muet. Car, quand à leurs plumes de méchans écrivains ajoutent leur langue, il n'y a que les garçons de service qui puissent échapper à la force de leurs poumons[529].»
[Note 529: M. Fitzgérald est dans l'habitude de _réciter_ ses propres poésies. Voyez _Poètes anglais_, page 329, note 2.
(_Note de Lord Byron_.)]
FIN DES POÈTES ANGLAIS.
BEPPO,
HISTOIRE VÉNITIENNE.
ROSALINDE. Adieu, monsieur le voyageur: voyez-vous, grasseyez, portez des habits étranges, dénigrez tout ce que votre patrie a de bon, soyez mécontent de votre lieu de naissance, murmurez presque contre Dieu pour vous avoir fait ce visage-là, ou j'aurai peine à croire que vous ayez jamais mis le pied dans une gondole.
SHAKSPEARE, _As you lke it_, act. IV, sc. I.
ANNOTATION DES COMMENTATEURS.
C'est-à-dire que vous soyez allé à Venise, ville que les jeunes Anglais visitaient beaucoup à cette époque, et qui était alors ce que Paris est aujourd'hui, le siége de tous les genres de dissolutions. S.A.
BEPPO,
HISTOIRE VÉNITIENNE.
1. On sait, ou du moins on devrait savoir, que dans tous les pays catholiques, quelques semaines avant le mardi-gras, les gens se donnent du bon tems, et achètent le repentir avant que de devenir dévots. Depuis les premiers rangs de la société, jusqu'à ceux de la plus infime populace, ce n'est que violons, galas, danses, vins, mascarades et d'autres choses encore, qui ne coûtent que la peine de les demander.
2. Au moment, moins aimé des maris que des amans, où la nuit répand son manteau sur les cieux (et plus il est sombre, meilleur il est), la pruderie se dégage des entraves qu'elle s'est imposées, et la gaîté, se balançant légèrement sur l'extrémité de son pied flexible, minaude avec tous les galans qui l'assiégent; puis viennent les chansons, les roulades, le bourdonnement; le bruit des guitares et des autres instrumens à cordes.
3. Ajoutez à cela des costumes magnifiques, mais tous de fantaisie, des masques de tous les tems et de toutes les nations, des Turcs, des juifs, des arlequins et des paillasses qui font des tours de force, des Grecs, des Romains, des Américains, des Indous. Chacun peut prendre à son choix tous les costumes, excepté l'habit ecclésiastique, car dans ces pays-là nul n'ose plaisanter le clergé; prenez donc garde à vous, messieurs les philosophes, je vous en avertis.
4. Il vaudrait mieux vous montrer dans les rues couvert de buisson, au lieu d'habit et de culotte, que d'avoir sur vous le moindre bout de fil qui eût l'air de faire allusion aux moines. Vous auriez beau jurer que vous l'ayez fait pour rire, on vous mettrait sur les charbons[530]; chacun viendrait attiser le feu; et l'on ne vous dirait pas la plus petite messe pour refroidir le chaudron dans lequel vos os seraient à bouillir, à moins que vous ne payassiez double.
[Note 530: Il y a, dans le texte, un jeu de mots qu'il est impossible de traduire: _to haul over the coals_, signifiant aussi au figuré, et dans le sens où il est plus généralement employé, _faire rendre compte à quelqu'un, lui faire payer ce qu'il a dit ou fait_.]
5. Excepté cela, vous pouvez revêtir tout ce qui vous plaira le mieux, sous forme d'habit, de chapeau ou de manteau, tout ce que vous trouverez dans Montmouth-street ou dans Rag-fair[531], et vous en composer un costume sérieux ou comique. Il y a même en Italie des endroits de ce genre, avec de plus jolis noms, il est vrai, prononcés d'un accent plus doux; car, excepté _Covent-Garden-Piazza_, je ne connais rien qui s'appelle _Piazza_ dans toute la Grande-Bretagne.
[Note 531: _Montmouth-street_ et _Rag-fair_ (foire aux chiffons) sont, à Londres, ce que sont à Paris le quartier et le marché du Temple, une foire perpétuelle pour les vieux habits et autres objets de hasard.]
6. Cette fête est appelée le Carnaval, ce qui, d'après l'étymologie, veut dire _adieux à la viande_; ici le mot et la chose s'accordent très-bien, car, pendant le carême, ils vivent de poisson frais et de poisson salé. Mais pourquoi font-ils précéder le carême de tant de bombance? c'est plus que je ne puis dire; je soupçonne cependant que c'est quelque chose d'analogue à notre usage de prendre un verre de vin, avec un ami, au moment de monter dans une diligence ou dans le paquebot.
7. C'est ainsi qu'ils disent adieu aux plats de viande, aux mets solides, aux ragoûts fortement épicés, pour vivre pendant quarante jours de poissons mal préparés; car ils mangent leurs étuvées sans sauces[532], ce qui arrache bien des interjections expressives et bien des jurons (qu'il ne convient pas à ma muse de répéter ici aux voyageurs), accoutumés dès l'enfance à manger leur saumon avec une remoulade pour le moins.
[Note 532: Le poisson se sert à l'anglaise, frit dans le beurre, et plus souvent bouilli simplement à l'eau; on place sur la table un _saucer_, espèce de porte-huilier où se trouvent plusieurs petites bouteilles renfermant des sauces froides, que l'on achète toutes préparées et dont chacun assaisonne son poisson à sa guise.]
8. Je recommanderai donc humblement aux amateurs de sauces pour le poisson, avant que de passer la mer, d'ordonner à leur cuisinier, à leur femme ou à quelque ami, d'aller vite, à pied ou à cheval, dans le Strand et d'y acheter en gros (s'ils étaient déjà partis, on peut le leur expédier par la voie la plus sûre) des sauces aux champignons, des remoulades, du vinaigre du Chili, la sauce d'Hervey[533], etc., ou pardieu! ils pourront mourir de faim pendant le carême.
[Note 533: Hervey est un fabricant de sauces à Londres; celle qui porte son nom, et qui se compose principalement d'essence de champignons, est aussi connue en Angleterre que les moutardes de Maille sont par toute la France.]
9. C'est-à-dire si vous êtes catholique romain, et que, suivant le proverbe, vous vouliez, étant à Rome, faire comme font les Romains, quoiqu'un étranger ne soit pas obligé à l'abstinence. Mais vous, si vous êtes protestant, si vous êtes tant soit peu malade ou si vous êtes femme, vous aimeriez mieux pécher en dînant d'un bon ragoût; dînez donc et soyez damné! Je ne veux pas être grossier, mais c'est là la punition, pour ne rien dire de plus.
10. De tous les lieux où le carnaval était le plus gai autrefois, pour la danse, les chansons, les sérénades, les bals, les masques, les bouffonneries, le mystère, et plus de choses que je n'ai le tems de vous en dire à présent et que je ne l'aurai peut-être jamais, Venise l'emportait de beaucoup, et à l'époque où je fixe mon histoire, cette fille de la mer était à l'apogée de sa gloire.
11. Elles ont de jolies figures ces Vénitiennes, des yeux noirs, des sourcils arqués et une expression de physionomie si douce! de ces figures que les modernes copient depuis long-tems, et qu'ils nous vendent pour des copies de têtes grecques. Elles ont l'air d'autant de Vénus du Titien (la plus belle est à Florence, allez la voir si vous voulez), lorsqu'elles s'appuient sur leurs balcons, ou qu'elles semblent s'animer et sortir d'une des toiles de Giorgione.
12. Giorgione, dont les teintes sont tout ce que la vérité et la beauté ont de plus beau. Quand on est dans le palais Manfrini, ce tableau, quelque magnifique que soit le reste, est, à mon avis, ce qu'il y a de plus attachant dans toute l'exposition. Peut-être il serait aussi de votre goût, c'est ce qui fait que je m'y arrête si long-tems. Ce n'est que son portrait, celui de son fils et celui de sa femme; mais une telle femme! c'est l'amour personnifié!
13. L'amour grand, plein de vie, non pas l'amour idéal; non! non ce n'est pas la beauté idéale, qui n'est qu'un beau mot, mais quelque chose de meilleur encore; quelque chose de si réel, qu'on sent que l'heureux modèle a dû être absolument comme cela; quelque chose que vous achèteriez, que vous demanderiez ou que vous voleriez, s'il n'était pas impossible, outre que cela serait honteux. Cette figure vous rappelle, comme avec un sentiment pénible, une figure que vous avez vue autrefois et que vous ne reverrez plus désormais.
14. Une de ces formes divines qui passent rapidement devant nous, quand nous sommes jeunes et que nous attachons nos yeux sur toutes les figures! Hélas! cet ange d'amour qui nous a apparu un moment, cette grâce si douce, cette jeunesse, cette fraîcheur, cette beauté qui se marie si bien à tout cela, nous croirons quelquefois les retrouver dans bien des êtres dont nous ignorons le nom, la position sociale, la demeure, et que, comme la Pléïade perdue[534], nous ne reverrons plus ici-bas.
[Note 534: _Quoe septem dici, sex tamen esse solent_. OVIDE. (_Note de Lord Byron_.)]
15. J'ai dit que les Vénitiennes ressemblaient à la femme du tableau de Giorgione, et cela est vrai; particulièrement quand on les voit à leurs balcons (car la beauté gagne quelquefois à être vue d'une certaine distance), et que là, comme les héroïnes de Goldoni, elles regardent à travers le rideau ou par-dessus le balustre, et en vérité elles sont généralement très-jolies, seulement elles aiment un peu trop à le faire voir, et c'est bien dommage.
16. Car un coup d'oeil amène des oeillades, les oeillades les soupirs, les soupirs les désirs, les désirs les paroles, les paroles une lettre qui vole à l'aide de certains Mercures au pied léger, qui font cela _parce qu'ils n'y voient pas de mal_. Et alors, Dieu sait quels malheurs peuvent en résulter, quand l'amour enchaîne une fois deux jeunes coeurs! les rendez-vous coupables, le lit adultère, les enlèvemens, les voeux brisés, les coeurs et les têtes brisés pareillement.
17. A propos de Desdémona, Shakspeare peint le sexe comme quelque chose de très-beau, mais d'une réputation suspecte. De Venise à Vérone les choses peuvent être encore les mêmes aujourd'hui, excepté que depuis ce tems-là on n'a jamais vu un mari, sur un simple soupçon, étouffer une femme de vingt ans, parce qu'elle avait un _cavaliere servente_.
18. Leur jalousie, si tant est qu'ils soient jamais jaloux, a pour ainsi dire le teint blond, en comparaison de celle de ce diable d'Othello, avec son visage couleur de suie, qui étouffe les femmes dans un lit de plume; elle est plus digne de ces bons vivans qui, fatigués du joug matrimonial, ne se cassent pas la tête au sujet de leur moitié, mais vous prennent bravement une autre femme ou la femme d'un autre.
19. Avez-vous jamais vu une gondole? Je crains que non, et je vais vous en décrire une exactement. C'est un long bateau couvert, très-commun ici, sculpté à la proue, construit d'une manière légère, mais compacte, mu par deux rameurs, qu'on appelle gondoliers; ce bateau file sur l'eau, d'un aspect assez sombre, on croirait d'une bière clouée sur un canot, et quand vous êtes là-dedans, les gens ne peuvent deviner ce que vous faites ou ce que vous dites.
20. Ces gondoles passent et repassent le long du canal et sous le Rialto, de jour et de nuit, tantôt vite, tantôt plus doucement. On les voit attendre autour des théâtres et former comme un sombre cortége; cependant l'épithète de sombre ne leur convient pas toujours: il s'y passe par fois des choses fort plaisantes, comme dans les voitures de deuil, quand la cérémonie funèbre est terminée.
21. Mais revenons à mon histoire; c'était il y a quelques années, trente peut-être ou quarante, plus ou moins, le carnaval était dans tout son éclat, ainsi que tous les genres de bouffonneries et d'habillemens, une certaine dame alla voir la fête; son nom véritable, je ne le connais pas, je ne soupçonne même pas quel il pouvait être: ainsi donc nous l'appellerons Laura, s'il vous plaît, parce que ce nom s'encadre fort bien dans mon vers.
22. Elle n'était pas vieille, elle n'était pas jeune, elle n'avait pas non plus ce nombre d'années que certaines gens appellent _un certain âge_, ce qui cependant me paraît l'âge le plus incertain du monde, car jamais je n'ai pu engager qui que ce soit, pour amour, ou pour argent, à me dire verbalement, ou par écrit, quelle période de la vie humaine l'on entend au juste par ce mot,... ce qui est à coup sûr excessivement absurde.
23. Laura était encore fraîche; elle avait bien employé le tems; le tems de son côté en avait usé très-poliment avec elle, de sorte que, quand elle était habillée, on la trouvait extrêmement bien quelque part qu'elle allât. Une jolie femme est toujours bien reçue; rarement un nuage obscurcissait le front de Laura; au contraire, elle était tout sourire, et semblait de ses beaux yeux noirs remercier le genre humain du plaisir qu'il lui faisait en la regardant.
24. Elle était mariée; c'est plus convenable, parce que dans les pays chrétiens c'est une règle de regarder avec indulgence les petits faux-pas des épouses; tandis que si des demoiselles s'amusent à faire des folies, à moins qu'un mariage opportun ne vienne en tems convenable apaiser le scandale, je ne sais comment elles peuvent jamais s'en retirer, si ce n'est toutefois qu'elles parviennent à faire que l'on n'en sache rien.
25. Son mari naviguait sur l'Adriatique; il avait fait aussi plusieurs voyages dans d'autres mers, et quand il était en quarantaine (c'est une précaution contre la peste), sa femme montait quelquefois sur la terrasse la plus élevée de sa maison, d'où elle pouvait découvrir le navire à son aise. C'était un marchand trafiquant à Alep; son nom était _Giuseppe_ (Joseph), et on l'appelait par abréviation _Beppo_[535].
[Note 535: _Beppo_ est l'abréviation de _Giuseppe_, en italien, comme l'on dit en anglais _Joe_ pour _Joseph_.
(_Note de Lord Byron_.)]
26. C'était un homme brun comme un Espagnol, hâlé par les voyages, un bel homme après tout, quoiqu'il eût l'air d'avoir pris son teint dans une tannerie; jamais un meilleur marin ne s'était mis à cheval sur la grand'vergue; c'était à la fois un homme de sens et de courage. Madame, de son côté, quoique ses manières montrassent peu de rigueurs, était regardée comme une femme de principes très-sévères, au point qu'elle passait presque pour invincible.
27. Mais plusieurs années s'étaient écoulées depuis qu'ils ne s'étaient vus; quelques-uns croyaient qu'il avait péri avec son vaisseau; d'autres pensaient qu'il avait contracté quelques dettes, et ne se souciait pas de revenir. Aussi y avait-il des paris ouverts qu'il reviendrait, ou qu'il ne reviendrait pas; car la plupart des hommes, jusqu'à ce que des pertes réitérées les aient rendus plus sages, sont toujours prêts à appuyer leur opinion de l'offre d'un pari.--
28. Leurs adieux furent touchans, comme les adieux le sont souvent, ou devraient l'être; ils éprouvèrent une sorte de pressentiment prophétique qu'ils ne se reverraient plus, lorsqu'il quitta son Ariane adriatique, piteusement agenouillée sur le rivage. C'est un sentiment morbifique, à demi poétique, et dont j'ai connu, je crois, deux ou trois exemples.
29. Laura attendit long-tems, et pleura un peu; elle eut envie de prendre le deuil, et elle en aurait bien eu sujet; elle perdit presqu'entièrement l'appétit, et ne pouvait seule dormir à son aise la nuit. Il lui sembla que les fenêtres et des volets étaient une faible protection contre de hardis voleurs ou des esprits; elle crut donc qu'il serait prudent de s'adjoindre un vice-mari, _principalement pour la protéger_.
30. Jusqu'à ce que Beppo revint de sa longue croisière, et ramena le bonheur dans son ame, elle choisit (et qui ne choisiraient-elles pas pour peu que l'on ait l'air de s'opposer à leur choix), elle choisit un de ces hommes que certaines femmes aiment tout en en disant du mal; la voix publique le déclarait un fat; c'était du reste un comte aussi remarquable pour sa fortune que pour sa naissance, et de plus d'une grande libéralité dans ses plaisirs.
31. Et puis c'était un comte, et puis il savait la musique et la danse, le violon, le français et le toscan; ce dernier point n'est pas peu de chose; car pour votre gouverne, bien peu d'Italiens parlent le véritable étrusque. C'était encore un connaisseur en opéras; le soque et le cothurne n'avaient point de secrets pour lui, et le public vénitien ne pouvait plus supporter une chanson, un décor, un air, dès qu'il s'écriait _seccatura_.
32. Ses _bravos_ étaient décisifs; les _Academie_ soupiraient en silence pour ce son désiré; les violons tremblaient dès qu'il jetait les yeux de leur côté, de peur que quelque note fausse n'eût attiré son attention. Le coeur de la _prima donna_ bondissait dans la crainte de lui entendre prononcer quelques _bah_ réprobateurs qui eussent suffi pour la perdre. Soprano, basso, même le contra-alto, tous eussent voulu le savoir cinq brasses au-dessous du Rialto.
33. Il patronisait les improvisateurs; bien plus, il pouvait au besoin improviser lui-même quelques stances. Il faisait des vers, chantait des chansons, savait raconter une histoire, vendait des tableaux, était aussi habile dans la danse que les Italiens le peuvent être, quoique sur ce point leur gloire le cède de beaucoup à celle de la France. En un mot c'était un cavalier parfait, un héros, même aux yeux de son valet de chambre.
34. Et puis il était fidèle autant qu'amoureux; de sorte que les femmes ne pouvaient se plaindre de lui, quoiqu'elles aient assez l'habitude de se plaindre de tems en tems; jamais il n'avait mis ces petites ames dans l'embarras. Son coeur était de ceux que l'on recherche le plus, de cire à recevoir une impression, de marbre pour la conserver. C'était un de ces galans de la bonne vieille école, qui deviennent plus constans à mesure qu'ils se refroidissent.
35. Avec de telles qualités il n'est pas étonnant qu'il ait tourné la tête d'une femme, toute sage et toute rangée qu'elle fût. A peine restait-il quelqu'espérance que Beppo pût reparaître; aux yeux de la loi c'était un homme mort; il n'avait rien envoyé, n'avait pas écrit, n'avait pas donné le plus petit signe de vie; elle avait déjà attendu plusieurs années, et réellement si un homme ne prend pas la peine de nous faire savoir qu'il est vivant; il est... _mort_, ou devrait l'être.
36. En outre, de l'autre côté des Alpes (quoique ce soit; Dieu le sait, un très-gros péché), il est presque reçu que chaque femme a deux hommes; je ne saurais dire qui a introduit cette coutume le premier, mais les _cavalieri serventi_ sont une chose fort ordinaire, à laquelle personne ne prend garde, et dont on ne parle pas le moins du monde. Nous pourrions, pour ne rien dire de pis, appeler cela un _second_ mariage, qui corrompt le _premier_.
37. Le mot était jusqu'ici un _cicisbeo_, mais il est devenu vulgaire et indécent; les Espagnols appellent ce personnage un _cortejo_[536], car la même mode existe en Espagne, quoiqu'elle y soit plus récente; en un mot elle règne depuis le Pô jusqu'au Tage, et pourrait bien à la fin traverser aussi la mer. Que le ciel en préserve la vieille Angleterre! ou que deviendront les dommages-intérêts et les divorces?
[Note 536: _Cortejo_ se prononce _corteho_; avec un _h_ aspiré, la lettre J étant une gutturale arabe. Ce mot désigne ce qui n'a pas encore de nom bien précis en Angleterre, quoique l'usage y soit aussi commun qu'en aucun des pays ultramontains. (_Note de Lord Byron_.)]
38. Quoi qu'il en soit, je pense toujours, soit dit avec tout le respect dû à la partie du beau sexe demeurée célibataire, que l'on doit toujours préférer les dames mariées pour le tête-à-tête, aussi-bien que pour la conversation générale. Et ceci je le dis, sans avoir en vue plutôt l'Angleterre que la France, ou que toute autre nation, parce qu'elles connaissent le monde, sont plus à leur aise, et étant plus naturelles, plaisent naturellement.
39. Il est vrai que votre jeune miss, encore en fleur, est tout-à-fait charmante, mais elle est si réservée, si gauche quand elle entre dans le monde, si alarmée, qu'elle en est presque alarmante. Elle ne sait que ricaner et rougir, caqueter ou faire la moue; regardant toujours _maman_ de peur qu'il n'y ait du mal à ce que vous, elle, lui ou eux pouvez être en train de dire ou de faire. On aperçoit la chambre des enfans dans tout ce qu'elles se hasardent à dire, et, en outre, elles sentent toujours la tartine de pain et de beurre.--
40. Mais _cavalieri serventi_ est la phrase employée dans les cercles policés, pour exprimer cet esclave surnuméraire qui se tient à côté de la dame, comme une partie de son vêtement. Sa voix est la seule loi à laquelle il obéisse; ce n'est pas une sinécure que sa place; il va appeler voiture, serviteurs, gondoles; de plus c'est lui qui porte l'éventail, le boa, les gants et le schall.
41. Malgré tous les gros péchés qui s'y commettent, il faut que je l'avoue, l'Italie me semble un pays fort agréable à habiter, moi qui aime à voir luire le soleil tous les jours, et des vignes, non clouées contre les murs, festonner de cep en cep, absolument comme sur la toile de fond d'une de nos comédies ou d'un de nos mélodrames que les gens viennent voir en foule, quand le premier acte se termine par un ballet dans une vigne copiée du midi de la France.