Uvres Completes De Lord Byron Tome 02 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 23
Maintenant passons au drame: quel spectacle varié! quelles scènes précieuses invitent tour à tour les yeux étonnés! Des jeux de mots, un prince renfermé dans un tonneau[482], et l'absurde ouvrage de Dibdin donnant au public une satisfaction complète. Bien qu'aujourd'hui, grâces au ciel! la rosciomanie soit passée, et que l'on veuille bien de nouveau souffrir sur la scène des acteurs parvenus à l'âge d'homme[483]; à quoi bon s'efforcer de plaire aux critiques anglais, quand ils laissent passer de pareilles pièces! quand Reynolds nous prodigue impunément ses jurons et ses interjections perpétuelles, confondant à la fois les lieux communs et le sens commun; quand le public, laissant le _monde_ de Kenny aller jusqu'à la fin, donne une preuve de son indulgence excessive; quand Beaumont nous offre, dans son Caractacus volé, une tragédie complète en tout, le poème excepté[484]. Qui pourrait ne pas gémir quand de telles pièces font fureur, quand notre théâtre est ainsi avili et dégradé! Dieux puissans! Tous les sentimens de pudeur, tous les talens sont-ils donc éteints? N'avons-nous plus aucun poète de mérite vivant?... Aucun? Réveillez-vous, Georges Colman, Cumberland, réveillez-vous! Sonnez la cloche d'alarme; que la sottise frissonne! Oh Shéridan! Si quelque chose peut émouvoir ta plume, fais que la comédie remonte sur son trône, abjure les momeries de l'école allemande, laisse de nouveaux Pizarres à de sots traducteurs, donne un dernier souvenir à tes contemporains, un drame classique, et réforme le théâtre. Dieux puissans! La sottise osera-t-elle lever la tête en maîtresse sur ce théâtre où Garrick s'est montré, où Kemble vit encore pour se montrer? La farce y osera-t-elle revêtir encore son masque ignoble? Hooke viendra-t-il y cacher encore ses héros dans un baril? De judicieux directeurs offriront-ils toujours au public Cherry, Skeffington et _ma mère l'Oie_, tandis que Shakspeare, Otway, Massinger oubliés, pourrissent à l'étalage des bouquinistes ou sur les rayons de quelques bibliothèques? Là, avec quelle pompe les journaux quotidiens proclament les noms des dignes rivaux qui se disputent aujourd'hui la gloire dramatique! Quoique les spectres de Lewis fassent d'effrayantes grimaces, cependant Skeffington et la _mère l'Oie_ partagent le prix avec lui. Et certes le grand Skeffington a droit à nos applaudissemens, pour ses habits sans basques et ses squelettes de pièces également renommés; lui dont le génie ne se borne pas à fournir des sujets aux décorations magiques de Greenword[485], qui ne s'endort pas après avoir fait la Belle au bois dormant, mais qui vient de produire les cinq actes d'une tragédie ronflante[486]. Cependant, frappé de la beauté des décors, John Bull se demande ce que tout cela veut dire, et comme il voit quelques amateurs gagés applaudir, John Bull applaudit aussi, pour éviter de s'endormir tout-à-fait.
[Note 482: Dans le mélodrame de _Tékéli_; ce prince héroïque est renfermé dans un tonneau sur le théâtre... asile tout nouveau pour les héros dans le malheur.]
[Note 483: Allusion au jeune _Betty_, surnommé le _Roscius enfant_. Après avoir débuté, à l'âge de dix ans, sur quelques théâtres secondaires d'Irlande, et à Dublin, ce jeune homme fut appelé à Londres pour y remplir les premiers rôles tragiques. Il y excita un enthousiasme sans exemple, reçut jusqu'à deux cents guinées par représentation. Bientôt on ne vit plus sur tous les théâtres de la ville et de la province que des petites merveilles imberbes, jouant les amoureux, et, au besoin, les vieillards. Malheureusement le tems ne réalisa pas de si brillantes espérances, la réputation de Betty tomba comme elle s'était élevée; il s'adonna à l'usage des liqueurs fortes et mourut, il y a quelques années, acteur inconnu dans une troupe du dernier ordre.]
[Note 484: M. Thomas Sheridan, nouveau directeur de Drury-Lane, laissant de côté le dialogue de la tragédie de _Bonduca_, eu prit les accessoires et la mise en scène pour en former le spectacle de _Caractacus_. Une telle conduite était-elle digne de son grand-père ou de lui-même?]
[Note 485: M. Greenword est peintre-décorateur de Drury-Lane, et, en cette qualité, M. Skeffington lui a de grandes obligations.]
[Note 486: M. Skeffington est l'illustre auteur de _la Belle au Bois dormant_ (the Sleeping Beauty) et des _Demoiselles et les Célibataires_ (Maids and Bachelors); _Baccalaurei baculo magis quam lauro digni_.]
Voilà donc où nous en sommes aujourd'hui! Et comment pourrions-nous sans gémir songer à ce que nos pères ont été? Anglais dégénérés! Êtes-vous insensibles à la honte? Aimez-vous la lourde sottise?
N'osez-vous donc siffler ce qui est digne d'être sifflé? Ah! les nobles Anglais peuvent aujourd'hui contempler avec plaisir toutes les contorsions du visage de Naldi; ils ont raison de sourire aux bouffonneries de l'Italie, de s'extasier devant le pantalon de Mme Catalani[487], puisque le théâtre national ne leur offre plus d'autres vestiges d'esprit que des jeux de mots, d'autre gaîté que des grimaces.
[Note 487: Les noms de Naldi et de Catalani n'ont pas besoin de notes explicatives, le visage de l'un et le salaire de l'autre suffiront pour nous rappeler long-tems ces amusans vagabonds. D'ailleurs nous sommes encore tout meurtris des efforts qu'il nous a fallu faire pour entrer au théâtre, la première fois que cette dame s'y montra en culottes.]
Qu'habile dans tous les arts qui adoucissent les moeurs, en corrompant le coeur, l'Ausonie inonde la ville de folies exotiques, pour sanctionner le vice et détruire le décorum; que nos dames mariées se pâment devant le danseur Deshayes, savourant d'avance les espérances que font concevoir ses formes athlétiques, tandis que Gayton bondit devant les yeux enchantés de nos vieux marquis et de nos jeunes ducs; que des libertins de bonne maison contemplent avec ivresse la séduisante Presle, dont les membres s'agitent sous un voile transparent; qu'Angiolini étale à nos regards son sein aussi blanc que la neige, qu'elle déploie en mesure ses bras si blancs, qu'elle se balance avec grâce sur l'extrémité de son orteil flexible; que Collini, montrant son cou d'albâtre, fasse entendre des cadences savantes, des accens qui respirent l'amour et charment les auditeurs transportés! ne levez pas votre faux vengeresse, redresseurs des vices, saints réformateurs, trop délicats et trop austères! vous qui, pour sauver nos ames pécheresses, avez rendu ces beaux décrets qui font qu'on ne voit plus de barbiers raser le dimanche, ni de bière mousser sur les bords d'un pot d'étain. Nos barbes non faites, nos pots à bière secs sont là pour attester votre respect religieux pour le saint jour du sabbat. Je vous salue à la fois, patron et séjour du vice et de la folie, Greville et Argyle[488]! Dans ce palais superbe, temple révéré de la mode, dont les vastes portiques s'ouvrent à des adorateurs, si mélangés, voyez le moderne Pétrone, l'arbitre du goût et des plaisirs! Là vous trouverez l'eunuque qui chante, à prix d'argent, les choeurs de l'Hespérie, la flûte ravissante, la lyre douce et lascive, les chants de l'Italie, les danses de la France, les orgies nocturnes, la valse, le sourire de la beauté, le vermillon que donne le jus de la grappe; tout cela pour des fats, des fous, des joueurs, des coquins et des lords mêlés ensemble: chacun trouve de quoi flatter ses goûts... Comus leur accorde tout, le champagne, le jeu, la musique et les femmes de leurs voisins. Enfans affamés du dieu du commerce, ne nous parlez pas d'une ruine qui est votre propre ouvrage. Mollement couchés au soleil enivrant de l'abondance, les enfans gâtés de la fortune ne se figurent point la pauvreté, si ce n'est comme un costume de fantaisie dans une mascarade, quand un âne nouvellement arrivé à la pairie prend pour un bal de nuit le costume de mendiant, qui fut peut-être l'habit ordinaire de son aïeul.
[Note 488: Pour éviter toute erreur, telle que la confusion d'une rue et d'un nom d'homme, je m'empresse de déclarer que c'est à l'établissement, et non au duc de ce nom, que je fais ici allusion.
Un gentleman, avec lequel je suis indirectement lié, a perdu à Argyle-rooms quelques milliers de livres sterling au tric-trac: il est trop juste d'ajouter, pour l'honneur du directeur de cet établissement, qu'il montra, en cette occasion, quelque déplaisir. Mais pourquoi permettre les instrumens d'un jeu aussi immodéré, dans un local destiné à recevoir la haute société des deux sexes? Il doit être bien agréable pour les mamans et les demoiselles d'entendre un billard dans une chambre et le bruit des dés dans une autre! C'est ce dont je puis parler savamment, moi dernièrement reçu membre indigne d'une institution qui affecte si matériellement les moeurs des hautes classes, tandis que les inférieures ne peuvent se mouvoir au son d'un violon et d'un tambourin sans s'exposer à être arrêtées, comme se livrant à des plaisirs tumultueux et contraires au bon ordre.]
Mais la petite pièce est jouée, le rideau tombe, les spectateurs montent à leur tour sur le théâtre; les douairières circulent autour de la salle, tandis que leurs filles, plus que légèrement vêtues, s'abandonnent aux charmes de la valse. Les unes se promènent majestueusement, les autres déploient sans contrainte l'élégance de leurs formes; celles-ci réparent à force d'art, pour les enfans débauchés de l'Hibernie, les charmes que le tems n'a pas épargnés, celles-là cherchent à captiver quelque époux, et, dans leurs manières effrontées, ne laissent que peu de mystères pour la nuit nuptiale! Oh! asile heureux de l'infamie et de l'aisance, où l'on oublie tout, excepté le pouvoir de plaire; chaque jeune fille peut s'abandonner aux pensées qui la dominent, chaque galant peut enseigner ou apprendre de nouveaux systèmes. Le jeune officier, récemment revenu des guerres d'Espagne, coupe élégamment le paquet de cartes, ou proclame le point qu'il vient d'amener aux dés. L'aimable joueur est assis, il a amené sept, ou... c'est fait... mille livres sterling pariées sur la levée. Si la perte dérange votre cerveau, si vous commencez à être fatigué de l'existence, si toutes vos espérances sont évanouies, tous vos désirs éteints, les pistolets de Powell[489] sont là tout prêts à vous délivrer de la vie, ou bien encore vous pouvez épouser quelque lady Paget. Fin digne de la carrière de l'homme du monde; la folie y a marqué nos premiers pas, nous l'achevons dans la disgrâce et la honte. Ne voir à son lit de mort que des domestiques mercenaires, pour laver nos plaies saignantes et recevoir notre dernier souffle, calomniés par des imposteurs, oubliés du reste des hommes, victimes d'une querelle née dans une orgie nocturne, vivre comme Clodius[490] pour tomber comme Falkland[491]! Vérité! suscite un vrai poète, guide sa main, pour extirper de notre pays cette peste contagieuse. Même moi, l'homme le moins penseur de ce siècle, où l'on pense si peu, moi qui n'ai que juste assez de sens pour voir ce qui est bien et faire ensuite ce qui est mal, moi qui, laissé sans guide à l'âge où la raison n'est pas encore formée, ai eu à chercher mon chemin à travers les routes fleuries des passions, attiré tour à tour vers tous les plaisirs, et que tous les plaisirs ont abandonné après m'avoir séduit; moi-même, je suis forcé d'élever la voix, de sentir que de telles scènes et de tels hommes sont des fléaux destructeurs du bien public! Quand bien même quelqu'ami, blâmant mon zèle, viendrait me dire: «Insensé présomptueux, en quoi es-tu donc meilleur que ces hommes?» et que mes anciens compagnons de débauche s'écrieraient au miracle, et riraient de me voir devenu moraliste, qu'importe? Quand quelque poète, fort de ses vertus personnelles, Gifford peut-être, daignera faire entendre les mâles accens d'une satire vengeresse, alors, ma plume, tu te reposeras pour toujours! et ma voix ne se fera entendre que pour le féliciter et me réjouir de son triomphe. Oui, je lui apporterai le faible hommage de mes éloges; oui, je me réjouirai, quand bien même je serais atteint moi-même de son fouet vengeur.
[Note 489: Powell, armurier de Londres, célèbre pour la bonté et surtout pour le prix exorbitant de ses armes à feu.]
[Note 490:
_Mutato nomine de te Fabula narratur_.]
[Note 491: Je connaissais beaucoup le feu lord Falkland. Le samedi soir, je l'avais vu faire lui-même les honneurs de sa table hospitalière; le mercredi matin je vis étendu devant moi ce corps qu'animaient naguère le courage, la sensibilité et tant de nobles passions. C'était un officier aussi heureux que brave; ses défauts étaient ceux d'un marin, et comme tels des Anglais auraient dû les excuser. Il mourut comme un brave dans une meilleure cause; car s'il était ainsi tombé sur le pont de la frégate qu'il venait d'être appelé à commander, ses compatriotes eussent recueilli ses derniers momens, comme un modèle pour les héros futurs.]
Quant au menu fretin, quant à ces petits auteurs qui fourmillent obscurément, depuis le niais Hafiz[492], jusqu'au stupide Bowles, pourquoi les aller arracher au réduit ignoré qu'ils habitent dans Saint-Giles-Street ou Tottenham-Road? Ou bien si dans Bond-Street ou le Regent-Square, quelques hommes à la mode osent noblement écrivailler en vers; si dans leurs stances inoffensives; justement destinées à fuir l'oeil du public, ils traitent des petits sujets de circonstance ou de ton, quel mal cela fait-il? En dépit de tous les critiques, sir T..... a bien le droit de se lire ses vers à lui-même, Miles Andrews peut essayer ses forces dans quelques couplets, et vivre dans ses prologues, quoique ses drames aient vécu. Nos lords aussi sont poètes, de telles choses se voient quelquefois, et après tout, c'est déjà beau pour des lords d'écrire quoi que ce soit. Mais si le goût et la raison reprenaient leur empire, qui voudrait accepter leur pairie, à condition d'adopter aussi leurs vers? Roscommon! Sheffield! vous avez emporté vos lauriers avec vous dans la tombe, nous n'en verrons plus orner le front de nos lords! La muse refuse son sourire vivifiant aux efforts du débile Carlisle; on peut pardonner les faibles essais d'un écolier, pourvu que sa folie lui passe; mais qui pourrait pardonner au vieillard qui écrit sans relâche, et dont les vers deviennent plus mauvais à mesure que ses cheveux blanchissent? Pair du royaume, rimailleur, petit-maître, pamphlétaire[493], si ennuyeux dans sa jeunesse, si radoteur dans sa vieillesse, ses pièces eussent suffi pour tuer nos théâtres languissans: mais à la fin les directeurs se sont écriés: Arrêtez, assez, c'est assez! et ont refusé d'affliger plus long-tems le public des tragédies du noble auteur. Permis à sa seigneurie de se rire de leur jugement et de donner à ses oeuvres une reliure sympathique. Oui, arrachez-moi ces couvertures de maroquin, et couvrez-moi d'une peau de veau ces vers mensongers[494].
[Note 492: Que penserait l'Anacréon persan, Hafiz, s'il pouvait sortir du sépulcre magnifique où il repose à Sheeraz; à côté de Ferdousi et de Sadi, l'Homère et le Catulle de l'Orient, et voir son nom usurpé par un Scott de Dromore, le plus impudent et le plus exécrable des maraudeurs littéraires pour la presse quotidienne?]
[Note 493: Le comte de Carlisle a dernièrement publié, au prix de 36 sous, une brochure sur l'état du théâtre, dans laquelle il offre son plan pour la construction d'une nouvelle salle. Il faut espérer que l'on permettra à sa seigneurie de présenter tout ce qu'elle croira convenable au bien de ce théâtre, excepté ses propres tragédies.]
[Note 494: «Ote cette peau de lion, et jette une peau de veau sur ces membres trompeurs.»
(SHAKSPEARE, _le roi Jean_.)]
Pour vous, druides, dont la tête est lourde de plomb vierge, vous qui, chaque jour, écrivez pour gagner votre pain de chaque jour, je ne vous ferai pas ici la guerre; Gifford, de sa main puissante, a écrasé sans remords votre bande nombreuse. Répandez votre spleen vénal sur _tous les talens_, ne cherchez pas à vous défendre, mettez-vous plutôt à couvert derrière la pitié. Que votre tombe se régale de monodies sur Fox; puisse le Manteau de Melville[495] vous servir aussi de couverture de lit! Poètes misérables, le Léthé vous attend en commun; que la paix soit avec vous! c'est là votre meilleure récompense. Il n'y a qu'une immortalité funeste, telle qu'une Dunciade[496] peut en donner, qui soit capable de faire vivre vos vers au-delà d'un jour; jusqu'à présent la masse insipide de vos travaux gît dans un repos prématuré, avec quelques noms d'une _un peu_ plus grande importance. Loin de moi d'aller impoliment attaquer l'aimable auteur qui cache son nom sous celui de Rosa, cette dame dont les poésies, fidèles échos de son esprit, laissent loin, bien loin derrière, la compréhension étonnée[497]. Quoique les poètes de la Crusca ne remplissent plus nos journaux, cependant quelques maraudeurs essaient de tems en tems des escarmouches autour de leurs colonnes. Demeurés les derniers de cette troupe de gagistes pleurnicheurs, autrefois sous la direction de Bell, Maltida et Hafiz font encore entendre des cris et des hurlemens lamentables; et les métaphores de Merry reparaissent enchaînées à la signature de O.P.Q[498].
[Note 495: _Le Manteau de Melville_, parodie du poème intitulé le _Manteau d'Elijah_.]
[Note 496: _Dunciade_, poème satirique de Pope contre ses ennemis littéraires et les méchans écrivains de son tems; Palissot en a fait une pâle imitation dans un poème auquel il a conservé le même nom.]
[Note 497: Cette petite et aimable Jessica (nom de la jeune juive dans le _Marchand de Venise_), fille du célèbre juif K..... semble suivre l'école de la Crusca (académie à Rome, dont les femmes peuvent être membres). Elle a publié deux volumes qui, par leur absurdité même, ne laissent pas que d'avoir un certain mérite par le tems qui court. Elle est encore auteur de quelques petits romans écrits dans le style de la première édition du _Moine_.]
[Note 498: Ce sont là les signatures de quelques-unes des excellences qui figurent dans la partie poétique des journaux.]
Quand un jeune homme de belle espérance, naguère habitant d'une échoppe obscure, prend en main une plume moins pointue que son alêne, qu'il quitte son étroite boutique, oublie son magasin de souliers, abandonne saint Crépin et se met à saveter pour les Muses, dieux! comme le vulgaire s'étonne, comme la multitude applaudit! comme nos dames le lisent, comme nos lettrés le louent! Si par hasard quelque rieur se permet une plaisanterie, c'est mauvais naturel tout pur; le monde ne sait-il pas bien à quoi s'en tenir? Quand nos beaux-esprits admirent des vers, il faut bien qu'ils aient été dictés par le génie, et Capel Loft[499] déclare que ceux-ci sont tout-à-fait sublimes. Écoutez, vous tous qui êtes engagés dans un commerce ingrat, vous aussi, agriculteurs, quittez la charrue, laissez là votre bêche inutile; Burns, Bloomfield, que dis-je, un homme bien au-dessus d'eux, Gifford était né sous une étoile malheureuse, il a dédaigné de se livrer plus long-tems aux travaux serviles d'une profession mécanique, il a osé affronter la tempête, il a à la fin triomphé du destin. Pourquoi d'autres n'en feraient-ils pas autant? Si Phébus t'a souri, Bloomfield, pourquoi ne sourirait-il pas aussi à ton frère Nathan? La manie des vers, et non la muse, s'est emparée de lui aussi; ce n'est pas une inspiration, c'est une maladie. Un paysan ne peut plus aller prendre son dernier gîte, une commune ne peut être close, qu'il ne fasse aussitôt une ode[500]. Oh! puisque nous nous perfectionnons à ce point, puisque les dieux favorisent notre île et ses habitans, que la poésie aille en ayant, qu'elle s'empare de toutes nos ames, des laboureurs aussi bien que des ouvriers! Savetiers nés pour l'harmonie, continuez vos chants, faites à la fois une pantoufle et une chanson. Les yeux de la beauté s'arrêteront sur vos ouvrages, vos sonnets ne sauraient manquer de lui plaire... et peut-être aussi vos souliers. Puissent les tisserands des Moorlands[501] être fiers de leur génie pindarique; puissent les lais des tailleurs devenir plus longs que leurs comptes! pour récompenser leurs chants agréables, nos jeunes gens à la mode leur paieront leurs poèmes... quand ils paieront leurs habits.
[Note 499: Capel Loft, esq., le Mécène des cordonniers, le grand faiseur de préfaces pour tous les faiseurs de vers dans le malheur; c'est une sorte d'accoucheur gratuit, pour tous ceux qui désirent se délivrer d'une quantité quelconque de poésies, mais qui ne savent comment les mettre au jour.]
[Note 500: Voyez l'ode, l'élégie, ou tout ce que lui ou d'autres voudront l'appeler, de Nathaniel Bloomfield, sur la clôture de _la commune d'Honington_.]
[Note 501: Voyez les _Souvenirs d'un tisserand, dans les Moorlands du comté de Stafford_.]
Après avoir rendu les hommages qui lui étaient dus à la foule de nos hommes célèbres, qu'il me soit permis de m'occuper de vous, hommes de génie négligés aujourd'hui. Viens! ô Campbell[502], donne l'essor à ton beau talent; qui osera aspirer à la gloire, si tu cesses d'espérer? Et toi, mélodieux Rogers! lève-toi enfin, rappelle l'aimable souvenir du passé, que la douce mémoire t'inspire encore; redemande à ta lyre ces sons enchanteurs qui lui sont familiers. Replace Apollon sur son trône vacant, assure l'honneur de ton pays et le tien propre. Eh quoi, la poésie abandonnée doit-elle toujours verser des pleurs sur cette tombe, où ses dernières espérances sont ensevelies avec le religieux Cowper, ou bien ne la quittera-t-elle que pour aller jeter quelques fleurs sur le gazon qui recouvre son favori Burns? Non! Quoique le mépris ait justement flétri la race de ces hommes qui écrivent par manie, ou pour avoir du pain, la poésie a encore quelques enfans légitimes qui font tout son orgueil, dont les vers nous touchent d'autant plus qu'ils ne visent point à l'effet, qui sentent comme ils écrivent, et qui écrivent comme ils sentent; vous en êtes témoins, Gifford, Sotheby, Macneil[503].
[Note 502: Il serait superflu de rappeler à nos lecteurs l'auteur des _Plaisirs de la Mémoire_ et des _Plaisirs de l'Espérance_; les deux plus beaux poèmes didactiques que nous avons en anglais, si l'on en excepte l'_Essai sur l'homme_ de Pope. Mais il s'est élevé de nos jours tant de méchans poètes, que les noms même de Campbell et de Rogers ont quelque chose d'étrange.]
[Note 503: _Gifford_, auteur de la _Baviade_ et de la _Méviade_, les deux meilleures satires de l'époque, et traducteur de Juvénal.
_Sotheby_, traducteur de l'_Obéron_ de Wiéland, des _Géorgiques_ de Virgile, et auteur de _Saül_, poème épique.
_Macneil_, dont les poèmes ont obtenu la popularité qu'ils méritaient si bien, entr'autres son _Scotland's scaith_ ou _les Malheurs de la guerre_, dont 10,000 exemplaires se sont vendus en un mois.]
Pourquoi Gifford s'abandonne-t-il au sommeil? On l'a déjà demandé en vain[504], nous le redemanderons encore une fois, pourquoi Gifford s'abandonne-t-il au sommeil? n'y a-t-il plus de folies que sa plume puisse censurer? n'y a-t-il plus de sots dont les reins appellent les coups de fouet? N'y a-t-il plus de ces fautes, bonnes fortunes pour le poète satirique? Le vice, plus grand que jamais, ne marche-t-il pas fièrement dans toutes les rues? Les princes et les pairs du royaume pourront-ils se vautrer dans le bourbier de la corruption, et échapper au fouet de la satire comme au glaive de la loi? Éternisant dans les races futures leur coupable célébrité, deviendront-ils comme autant de fanaux pour guider au crime impuni? Réveille-toi, Gifford, rend les hommes meilleurs, ou force-les à rougir.
[Note 504: M. Gifford a promis publiquement que la _Baviade_ et la _Méviade_ ne seraient point ses derniers ouvrages originaux: qu'il se le rappelle, _mox in reluctanetes dracones_.]