Uvres Completes De Lord Byron Tome 02 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 22

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Pour toi, auquel appartiennent tout ce clinquant et tous ces ornemens de mauvais goût dont tu as défiguré le Camoëns en le traduisant, Hibernien Strangford! Avec tes yeux bleus[446] et tes cheveux rouges ou bruns, si vantés, toi dont chaque jeune fille, malade d'amour, admire les vers, toi dont le galimatias harmonieux la fait presque expirer, apprends, si tu le peux, à respecter le sens de ton auteur, et à ne pas nous vendre sous un faux titre tes propres sonnets. Crois-tu placer tes vers plus haut dans l'opinion publique, en couvrant Camoëns de broderies et d'oripeaux? Corrige, Strangford, corrige tes moeurs et ton goût; sois ardent, mais pur; sois amoureux, mais chaste. Cesse de vouloir tromper; rends la harpe que tu as escamotée, et n'enseigne pas au poète lusitanien à copier Moore.

[Note 446: Les lecteurs qui désireraient quelque explication à ce sujet, peuvent consulter _le Camoëns_ de Strangford, page 127, la note à la page 56, ou la dernière page de l'article de la _Revue d'Édimbourg_ sur le même ouvrage. Il est bon d'observer aussi que les choses qui y sont données comme étant du _Camoëns_, ne se trouvent pas plus dans l'original que dans le Cantique de Salomon.

(_Note de Lord Byron_.)]

Dans ce grand nombre de volumes élégamment marbrés, voyez Hayley essayant en vain de produire quelque chose de nouveau; soit qu'il file péniblement ses comédies rimées, soit qu'il barbouille du papier dans un tems donné, comme Wood et Barclay fournissent une course à pied. Le style de sa maturité est le même que celui de sa jeunesse: toujours humble et toujours faible. Voyez d'abord briller le _Triomphe du caractère_; pour ma part j'avouerai qu'il m'a fait sortir du mien. Quant au _Triomphe de la Musique_, tous ceux qui l'ont lu peuvent jurer que la malheureuse musique n'y a jamais triomphé[447].

[Note 447: Les deux compositions en vers les plus connues de M. Hayley sont un poème sur le _Triomphe du caractère_, et un autre sur le _Triomphe de la musique_. Il a aussi écrit un grand nombre de comédies, d'épîtres en vers rimés, etc., etc. Comme c'est, du reste; un biographe et un annotateur assez élégant, nous nous permettrons de lui rappeler le conseil de Pope à Wicherley, c'est-à-dire que nous l'engagerons à mettre ses poésies en prose, ce qui se pourrait faire très-aisément en retranchant de tems en tems la syllabe finale.]

Moraviens, levez-vous, accordez quelques honneurs convenables à l'ennuyeuse dévotion! Le poète du sabbat, le sépulcral Grahame, répand en prose décousue ses accens sublimes. Il n'aspire point à la rime; il met en pièces dans ses vers blancs l'Évangile de saint Luc; fait des emprunts hardis au Pentateuque, et sans conscience, sans remords, pervertit les prophètes et pille les psaumes[448].

[Note 448: M. Grahame a publié deux volumes écrits en argot religieux, sous le nom de _Promenades du dimanche_, et de _Peintures bibliques_.]

Salut, sympathie! ta douce idée nous apporte mille images de mille choses. Au milieu de tes larmes, où il se baigne et s'enivre, elle nous fait voir le prince des tristes fabricans de sonnets. N'es-tu pas leur prince, en effet, harmonieux Bowles? toi le premier, le grand oracle des ames tendres, soit que tu demandes du secours aux vents qui soupirent, ou des consolations à la feuille jaunie; soit que tu racontes d'un ton lamentable quels sons joyeux rendent les cloches d'Oxford[449], ou que, toujours passionné pour les cloches; tu trouves un ami dans chaque tintement de celles d'Ostende. Comme ta muse frapperait plus juste au but, si à toutes les clochettes tu ajoutais un bonnet de fou! Délicieux Bowles! toujours bénissant, toujours béni, tout le monde aime tes vers, mais les enfans surtout en raffolent. Tu partages avec le tendre Moore le privilége de caresser la manie amoureuse de nos jeunes demoiselles! C'est avec toi qu'elles aiment à répandre des larmes, tant qu'elles sont encore confinées dans la chambre des enfans. Plus tard, tu perds graduellement de ton pouvoir; elles abandonnent le pauvre Bowles pour la muse plus pure de Moore.

[Note 449: Voyez _Sonnets de Bowles_, etc., _Sonnets à Oxford_ et _Stances en entendant les cloches d'Ostende_.]

Tu dédaignes de borner à des sujets simples les nobles accords d'une lyre comme la tienne; «muse, t'écries-tu, fais entendre des accens plus forts et plus nobles[450]!» des accens tels qu'on n'en a jamais entendus, et qu'on n'en entendra jamais. Toutes les découvertes faites après le déluge, depuis le moment où l'arche fatiguée s'arrêta sur la vase, occupent une place plus ou moins considérable dans ton livre, depuis le capitaine Noé jusqu'au capitaine Cook. Ce n'est pas tout; tu t'arrêtes dans ta route pour intercaler un tendre épisode[451], et tu nous racontes gravement.... Écoutez toutes, belles demoiselles... Tu nous racontes comment Madère trembla pour la première fois au bruit d'un baiser. Bowles! grave ce prétexte dans ta mémoire; tiens-t'en à tes sonnets, mon ami, puisque du moins ils se vendent. Mais si quelque nouveau caprice, si la promesse de quelque nouveau gain te forcent à écrivasser encore, si quelque poète, naguère la terreur des sots, couché maintenant dans la poussière du tombeau, n'a plus que des hommages à attendre; si Pope, dont la gloire et le génie défièrent autrefois le talent du premier des critiques, doit aujourd'hui soutenir les atteintes du dernier d'entre eux; viens, essaie, cherche avec soin chaque petite faute, chaque incorrection: le premier de nos poètes, hélas! ne fut qu'un homme. Tâche de trouver quelque perle dans le fumier de tes devanciers; consulte lord Fanny, rapporte-t'en à Curll[452]. Que toutes les calomnies d'autrefois se retrouvent sous ta plume et inondent tes pages; affecte une candeur qui ne saurait être vraie, décore ta basse jalousie du nom de zèle honnête; écris comme si l'ame de Bolingbroke pouvait encore te dicter ce que tu dois dire, fais en un mot par haine ce que Mallet a fait pour gagner l'argent qui lui était promis[453]. Oh! si tu avais vécu dans le tems convenable, pour partager la folie furieuse de Dennis et rimer de concert avec Ralph[454]; si tu t'étais réuni à la troupe qui attaquait le lion vivant, au lieu de venir, comme tu le fais, frapper du pied le lion mort, une juste récompense aurait couronné tes gains glorieux; le grand homme, pour prix de ton labeur, aurait immortalisé ton nom dans la _Dunciade_[455].

[Note 450: _Muse, fais entendre_, etc., est le premier vers de l'_Esprit de découverte_, de Bowles, un joli petit nain de poème épique, plein de vie et de mouvement. Entre autres vers délicieux, nous avons les suivans:

«Un baiser volé au milieu du silence attentif! A ce bruit, qu'ils n'avaient jamais entendu, ils tremblèrent, comme si le pouvoir... etc.»

Ils tremblèrent, ils... les bois de Madère, très-étonnés d'un tel phénomène, et il y avait de quoi.]

[Note 451: L'épisode auquel on fait allusion plus haut, c'est l'histoire de Robert à Machin et d'Anna d'Arfet, couple d'amans constans, lesquels exécutèrent le baiser susdit, qui étonna si vivement les forêts de Madère.]

[Note 452: Curll est un des héros de _la Dunciade_, il était libraire de profession. Lord Fanny est le nom poétique de lord Hervey, auteur de _Vers à l'imitation d'Horace_.

(_Note de Lord Byron_.)]

[Note 453: Lord Bolingbroke salaria Mallet pour critiquer Pope après sa mort, parce que le poète avait conservé quelques copies d'un ouvrage de sa seigneurie (_Le Roi patriote_), que ce seigneur, homme de génie sans doute, mais d'un caractère rancunier, lui avait ordonné de détruire.

(_Note de Lord Byron_.)]

[Note 454: Dennis le critique et Ralph le rimailleur.

«Silence, loups! quand Ralph mugit et rend la nuit hideuse, c'est aux hibous à lui répondre.»

(DUNCIADE.)]

[Note 455: Voyez la dernière édition des oeuvres de Pope, par M. Bowles, pour laquelle il a reçu 300 livres sterling. M. Bowles s'est ainsi convaincu combien il lui était plus aisé de vivre de la réputation des autres, que de s'en faire une à lui-même.

(_Note de Lord Byron_.)]

Encore un poète épique, qui vient infliger un nouveau déluge de vers blancs aux malheureux enfans des hommes! Le Béotien Cottle, gloire de la riche Bristowa, importe de vieilles histoires des côtes de Cambrie, et envoie sa marchandise au marché... Ils sont tout vivans! Quarante mille vers, vingt-cinq chants! poisson tout frais venant de l'Hélicon! Qui veut en acheter? qui veut en acheter? C'est une occasion; c'est pour rien; qui veut acheter? Ma foi! ce ne sera pas moi. Les enfans de Bristol aiment trop la soupe à la tortue; ils aiment trop à passer la nuit autour d'un bol de punch au rack; si le commerce remplit la bourse, il appauvrit le cerveau, et c'est en vain qu'Amos Cottle a pris la lyre en main. Contemplez en lui le sort infortuné d'un auteur condamné à faire aujourd'hui des livres, lui qui en vendait autrefois. Oh! Amos Cottle! Phébus! quel nom pour remplir la trompette sonore de la renommée! Oh! Amos Cottle! considère un moment quel maigre profit tu retires de ta plume et de ton encre usées! Quand elles sont couvertes de tes rêveries poétiques, qui voudra jeter les yeux sur tes rames de papier? Oh! plume pervertie, oh! papier mal employé! Si Cottle[456], courbé sur son pupître, était resté l'ornement du comptoir, ou si, né pour d'utiles travaux, il eût appris à faire le papier qu'il gâte, qu'il eût labouré, bêché, ramé; il n'aurait pas chanté le pays de Galles, et je ne lui eusse pas donné place dans mes vers.

[Note 456: M. Cottle, Amos ou Joseph, je ne sais lequel, mais certainement l'un ou l'autre, ou même tous les deux, autrefois marchands de livres qu'ils ne composaient pas, auteurs aujourd'hui de livres qui ne se vendent pas, ont publié un couple de poèmes épiques: _Alfred_ (pauvre Alfred! tu avais déjà passé par les mains de Pie)! avec _la chute de la Cambrie_.]

Tel Sisyphe roule sans cesse aux enfers son immense rocher, dont le mouvement ne saurait être arrêté, tel, délicieux Richemond, l'ennuyeux Maurice[457], promène le long de tes hauteurs le poids de ses feuilles, lourdes comme du granit, pétrifications d'un cerveau laborieusement tourmenté, qui, avant d'arriver au sommet, tombent déchirées en morceaux.

La lyre brisée, les joues pâles, voyez Alcée[458] redescendre d'un pas incertain dans le sacré vallon! Ses espérances étaient belles; elles eussent pu fleurir enfin; elles ont été séchées dans leur bourgeon par le vent du nord; ses fleurs sont tombées à mesure que le vent s'est élevé! Que la terre classique[459] de Sheffield pleure ses ouvrages perdus, qu'une main impie n'aille pas troubler leur sommeil prématuré[460]!

[Note 457: M. Maurice a manufacturé la valeur d'un gros in-quarto sur les beautés de _Richemond Hill_ et autres: il décrit aussi les vues charmantes de Turnham Green, d'Hammersmith, du vieux et du nouveau Brentford et des lieux adjacens.]

[Note 458: Montgomery.]

[Note 459: L'épithète _classique_ est prise en ironie et même par antiphrase, Sheffield étant un pays essentiellement manufacturier, et très-peu célèbre pour la culture des lettres et des arts.]

[Note 460: Pauvre Montgomery! Quoique loué par tous les critiques anglais, il a été amèrement ravalé par ceux de la _Revue d'Édimbourg_: Après tout, le poète de Sheffield est un homme d'un talent considérable; son _Voyageur en Suisse_ vaut mille _ballades lyriques_ et au moins cinquante _poèmes épiques dégradés_.]

Et cependant, dites-moi, pourquoi un poète renonçerait-il sitôt aux faveurs des neufs Soeurs? Se doit-il laisser pour jamais épouvanter par les hurlemens de ces loups du nord, toujours cherchant leur proie dans l'obscurité? troupe lâche, qui brise en déchirant, pour satisfaire son instinct infernal, tout ce qui se trouve sur son chemin. Jeunes ou vieux, vivans ou morts, n'importe, il faut que ces harpies se repaissent. Pourquoi ceux qu'ils attaquent abandonneraient-ils si aisément leurs possessions légitimes? pourquoi fuir ainsi timidement devant leurs griffes? pourquoi ne pas plutôt refouler vers _Arthur's seat_ ces chiens acharnés[461]?

[Note 461: Arthur's seat, monticule qui domine Édimbourg, pris ici au figuré pour l'Écosse.]

Salut, immortel Jeffrey! Autrefois l'Angleterre se glorifiait de posséder un juge dont le nom était presque identique avec le tien: son ame ressemblait tant à la tienne! il avait ta clémence, ta justice. Quelques-uns pensent que Satan t'a remis aujourd'hui les pouvoirs qu'il lui avait confiés, qu'il a renvoyé de nouveau son esprit sur la terre, et qu'il t'a chargé de décider aujourd'hui sur le sort des lettres, comme Jeffries décidait naguère de celui des hommes. Ta main est moins puissante, mais ton coeur n'est pas moins noir, ta voix est aussi disposée à ordonner les tortures. Élevé de bonne heure dans les cours, quoique tu n'y aies encore appris de la loi que ce qu'il en faut pour trouver un défaut, une nullité: si bien instruit à l'école des patriotes, à te jouer des partis, quoique tu ne sois toi-même que le jouet, l'instrument d'un parti, qui sait, si le hasard, rendant à tes patrons le pouvoir qu'ils ont justement perdu, les efforts de ta plume ne seront pas un jour dignement récompensés, et si, nouveau Daniel, tu ne parviendras pas à t'asseoir sur le siège d'un juge[462]? Qu'il soit permis à l'ombre de Jeffries de nourrir cette tendre espérance; qu'il lui soit un jour permis de te féliciter, en t'offrant une corde, et de te dire: «Héritier de mes vertus! homme d'une ame égale à la mienne! habile à condamner et à calomnier le genre humain, reçois cette corde que je t'ai gardée avec soin, pour la passer au col de tus victimes, et pour finir par la porter toi-même.»

[Note 462: Cette singulière prédiction de Byron, à laquelle lui-même n'attachait probablement aucune importance, et qui lui avait sans doute été suggérée par la seule ressemblance du nom du critique écossais avec le juge Jeffries d'exécrable mémoire, vient de se réaliser. M. Jeffrey a quitté la rédaction en chef de la _Revue d'Édimbourg_, et occupe en ce moment une des principales charges dans la magistrature de son pays.]

Salut au grand Jeffrey! Que le ciel protège sa vie; que son nom fleurisse sur les bords fertiles de la Fife. Que les dieux prennent soin de ses jours dans ses guerres futures, puisque les auteurs descendent quelquefois dans le Champ de Mars! Personne ne se rappelle-t-il ce jour fameux, ce jour à jamais glorieux, ce jour presque fatal, où Moore lui présenta un pistolet chargé à poudre, tandis que les myrmidons de la police les regardaient faire en riant? Oh! jour désastreux[463]! le château de Dunedin, malgré les rochers solides sur lesquels il est assis, éprouva une secrète commotion. La Forth, émue de sympathie, roula des flots noircis par la douleur; les tourbillons de vent du nord épouvantés firent entendre des gémissemens. La Tweed détacha la moitié de ses eaux sous forme de larmes; l'autre moitié passa tranquillement son chemin[464], et le sommet d'Arthur's seat s'inclina vers la base. La triste Tolbooth elle-même[465] eut peine à se tenir en place; la triste Tolbooth fut émue; car dans de telles occasions, le marbre peut s'émouvoir aussi-bien que l'homme. Tolbooth sentit qu'elle était privée à jamais de ses charmes, si Jeffrey mourait ailleurs que dans ses bras[466]. Bien plus, miracle non moins important, quoique nous ne le citions que le dernier, lors de cette fatale matinée, son seizième étage, où il était né, le grenier matrimonial, s'éboula avec fracas. La pâle Édin[467] frissonna à ce bruit; les rues d'alentour furent semées d'un amas de rames de papier aussi blanc que le lait, et le _Canongate_[468] fut inondé de torrens d'encre. Celle-ci semblait une image de son ame candide; l'autre représentait sa valeur que le sang n'avait jamais souillée, et tous deux combinés paraissaient de dignes emblèmes de son puissant génie. Cependant la déesse de la Calédonie se tenait dans les airs, au-dessus du champ du combat, et l'arracha à la fureur de Moore. Elle retira adroitement de chaque pistolet le plomb vengeur, et le lança vers la tête de son favori. Cette tête, avec un pouvoir plus que magnétique, attira ce métal pour lequel elle avait plus d'affinité que Danaé n'avait de goût pour la pluie d'or, et bien que ce soit un minerai difficile à raffiner, il a pris un prodigieux accroissement; c'est maintenant une véritable mine. «Mon fils, s'écria la déesse, n'écoute plus dorénavant cette soif de sang; jette ton pistolet, reprends ta plume; préside à la politique et à la poésie, gloire de ton pays, et guide de la Grande-Bretagne. Car aussi long-tems que les enfans irréfléchis d'Albion reconnaîtront nos lois, tant que le goût écossais décidera de l'esprit anglais, aussi long-tems durera ton règne paisible, et nul n'osera prendre ton nom en vain. Regarde, une troupe choisie t'aidera à accomplir ton plan, et te reconnaîtra pour le chef suprême du clan des critiques. Le premier, tu distingueras l'illustre comte fameux pour ses voyages, l'Athénien Aberdeen[469]! Herbert brandira le marteau de _Thor_[470], et quelquefois, par gratitude, tu vanteras ses rimes grossières[471]. Sydney, au style affecté, recherchera une place dans tes pages amères[472]; ainsi fera le classique Hallam[473], si renommé pour ses connaissances helléniques. Scott pourra peut-être te prêter le secours de son talent et de sa renommée, et le méprisable Pillans[474] calomniera au besoin ses amis. Tandis que Lambe, après avoir offert à la joyeuse Thalie un hommage qu'elle a rejeté, et s'être vu siffler par tous les autres, essaiera de condamner à son tour les ouvrages d'autrui[475]. Que ton nom soit connu! Que ton empire soit sans limites! Les banquets de lord Holland paieront tous tes travaux; tant que la Grande-Bretagne paiera le tribut d'hommages qu'elle doit aux gagistes de sa seigneurie, et aux ennemis du vrai mérite. Mais écoute un avis: avant que ton prochain numéro ne paraisse, couvert à l'ordinaire de papier jaune et bleu, prends garde que quelques nouvelles erreurs de Brougham ne viennent détruire la vente, et ne te forcent à remplacer sur la table le roastbeef par les _bannocks_[476], et le chou-fleur par un légume plus grossier.» Ayant ainsi parlé, la déesse au court jupon embrassa son fils, et disparut au milieu d'un brouillard écossais[477].

[Note 463: En 1806, MM. Jeffrey et Moore se rendirent sur le terrain, près de Chalk-farm; l'arrivée des officiers de police empêcha le duel d'avoir lieu. Lorsqu'on examina les pistolets, il se trouva que les balles s'étaient évaporées avec le courage des combattans. Cette circonstance fournit le sujet de nombreuses plaisanteries aux journaux de l'époque.]

[Note 464: La Tweed se comporta dans cette occasion avec tout le décorum convenable; il eût été répréhensible pour la partie anglaise de la rivière de donner le moindre signe d'appréhension.]

[Note 465: _Tolbooth_, prison principale d'Édimbourg, que Scott a rendue si célèbre sous le nom de _the heart of the Mid-Lothian_.]

[Note 466: La sympathie déployée en cette occasion par la Tolbooth, qui paraît en effet avoir été vivement affectée, ne saurait être trop louée. On pouvait craindre que le grand nombre de criminels exécutés devant ses yeux n'eussent endurci son coeur davantage. Nous en parlons ici comme d'une personne du sexe, parce que la délicatesse de sentimens qu'elle montra alors avait quelque chose de vraiment féminin, bien que, comme dans tous les mouvemens qui font agir les femmes, il s'y mêlât un peu d'égoïsme.]

[Note 467: Nom poétique d'Édimbourg.]

[Note 468: _Canongate_, espèce de _quartier latin_ d'Édimbourg, grande rue, où de tems immémorial se sont fixés les savans et les gens de lettres.]

[Note 469: Sa seigneurie a long-tems voyagé sur le continent; elle est membre de la société Athénienne, et a rédigé dans la Revue l'article sur la _topographie de Troie_, par Gell.]

[Note 470: _Thor_. C'est le Vulcain de la mythologie saxonne: c'est du nom de ce dieu que le jeudi est appelé en anglais _Thursday_, jour de Thor.]

[Note 471: M. Herbert a traduit des poésies icelandiques et autres. Une des principales pièces est un _Chant sur le marteau de Thor retrouvé_. Cette traduction est très-plaisante, et écrite d'un style tout à fait vulgaire.]

[Note 472: Le révérend Sydney Smith, auquel on attribue les _Lettres de Pierre Plymley_, et quelques critiques sans importance.]

[Note 473: M. Hallam fit un article sur le _Goût_, ouvrage de Payne Knight, et se montra très-sévère sur quelques vers grecs qu'il y rencontra. Il ne découvrit que les vers en question étaient de Pindare, que lorsque la critique fut imprimée et qu'il ne fut plus possible de l'anéantir. Elle restera comme un monument impérissable des talens et de la sagacité de M. Hallam.]

[Note 474: Pillans est maître particulier ou répétiteur à l'école d'Eton, c'est ce que les Anglais appellent _tutor_.]

[Note 475: L'honorable G. Lambe a fait les articles sur les _misères_ de Beresford; il est, en outre, auteur d'une farce représentée d'abord avec grand succès sur un théâtre de société, mais qui tomba lourdement sur le théâtre de Covent-Garden. Elle était intitulée: _Whistle for it_; «_sifflez, vous l'aurez_.»]

[Note 476: Bannocks, gâteaux faits avec la farine d'avoine ou de pois.]

[Note 477: Je dois des excuses aux honorables déesses, pour en avoir ici introduit une avec le petit jupon du pays; mais, hélas! que pouvais-je faire? Je ne pouvais pas dire le génie de la Calédonie; on sait bien qu'il n'y a pas de génie à rencontrer depuis Clakmannan jusqu'à Caithness, et cependant, sans le secours d'un être surnaturel, comment sauver Jeffrey? Les fées nationales, les _Kelpies_, ont un nom trop peu poétique; quant aux _Brownies_ et aux _Bons voisins_, qui sont des esprits bons et sages, ils eussent refusé de le délivrer de ce mauvais pas. Il m'a donc fallu inventer une déesse exprès, et Jeffrey doit m'en savoir d'autant plus de reconnaissance, que c'est très-probablement la seule occasion qu'il ait jamais eue et qu'il aura jamais de se trouver en rapport avec quoi que ce soit de céleste.]

Illustre lord Holland, il serait dur de citer ici tous tes gagistes et de t'oublier toi-même! Holland à la tête, Henry Petty à la queue, sont, l'un le piqueur, l'autre le valet de la meute littéraire. Bénis soient les banquets d'Holland-house, où les Écossais trouvent à dîner et les journalistes à boire! Les faméliques habitans de _Grub-street_[478] viendront long-tems dîner sous ce toit hospitalier, dont les shériffs et les huissiers sont tenus à l'écart. Voyez l'honnête Hallam poser sa fourchette, prendre sa plume, rendre compte des ouvrages de sa seigneurie, et plein de reconnaissance pour le fondateur du festin, déclarer que son hôte peut au moins traduire[479]. Dunedin[480], contemple tes enfans avec délices; ils écrivent pour manger, et ils mangent parce qu'ils écrivent. Et de peur qu'échauffés par des libations trop fréquentes ils ne laissent échapper quelques pensées trop libres, capables de couvrir d'une rougeur pudique le front de la partie femelle des lecteurs, milady revoit et écrême chaque critique, répand sur chacune le souffle de son ame si pure, réforme chaque erreur et repolit le tout[481].

[Note 478: _Grub street_, rue de Londres, plus particulièrement habitée par les rimailleurs et les critiques d'un rang tout-à-fait inférieur.]

[Note 479: Lord Holland a traduit quelques morceaux de Lope de Vega, qu'il a insérés dans sa Vie de l'auteur, ouvrage qui a été jugé excellent par les convives _désintéressés_ de sa seigneurie.]

[Note 480: Dunedin, ancien nom de l'Écosse.]

[Note 481: Il est certain que milady est soupçonnée d'avoir déployé son esprit sans égal dans la _Revue d'Édimbourg_. Quoi qu'il en soit, nous savons de bonne part que les articles lui en sont soumis manuscrits... sans doute pour être revus et corrigés.]