Uvres Completes De Lord Byron Tome 02 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 20

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De toutes ses héroïnes, Haïdée est la seule dont l'histoire soit achevée, et quant aux autres, elles n'apparaissent que pour un instant devant nous: cependant, malgré leur brusque et successive disparition, je ne sais trop quels nouveaux coups de pinceau laissent à désirer les portraits d'Inès, de José, d'Alfonso, de Julia, de Pedrillo, d'Haïdée, de Lambro, de Gulleyaz, de Johnson, de Souwarow, de Catherine, de Leila, de lord Henry; d'Aurora Raby et de la duchesse de Fitz-Fulke. Tous ces caractères sont autant d'excellentes études pour les auteurs comiques et tragiques. Quel parti ne pourrait-on pas, en effet, tirer de cette sage et prude Inès, possédant le plus grand de tous les défauts, celui de n'en point avoir; de cette coupable et pourtant adorable Julia, égarée par les illusions de l'amour platonique, priant la Vierge Marie d'éloigner Don Juan, et ne craignant rien tant que l'efficacité de ses prières; nous faisant tour à tour détester son éloquente dissimulation, et déplorer ses sentimentales infortunes? Mais le mérite du premier et même du second chant disparaissent devant les ravissantes peintures du troisième et du quatrième, et je n'hésite pas à regarder Haïdée comme le chef-d'oeuvre d'un homme qui n'a fait en pareil genre que des chefs-d'oeuvre. Avec quel art merveilleux il a su fondre dans ce portrait les plus pures couleurs de la terre et des cieux! que de grâces, que d'idéal dans la vierge des îles! Jamais prêtre, mère, amant ou amie, n'avait donne à ses premiers sentimens une direction étrangère: seulement elle rêvait quelquefois _d'une certaine chose faite pour être aimée, pour être pressée sur son coeur_, et le souvenir de ces nocturnes visions troublait ses naïves pensées, quand, pâle et mourant, Juan se présente à ses yeux, est par elle rappelé à la vie, à la santé, à l'amour; c'est la peinture de cet amour que le seul Byron pouvait peut-être dignement tracer. Nos poètes classiques[417d] n'auraient pas manqué, en pareil cas, de feuilleter leur Milton, leur Bernardin de Saint-Pierre, leur Chateaubriand. Byron a préféré marcher seul dans un chemin depuis long-tems frayé: son Haïdée n'emprunte rien à personne. Ce n'est pas Ève, Alzire, Virginie ou Atala; c'est mieux que tout cela encore; c'est Haïdée.

Il n'y a qu'un avis sur les beautés du premier ordre que présentent la fameuse description du naufrage de Don Juan et celle de la prise d'Ismaïl: nous ne nous y arrêterons pas. La dernière partie du poème, que Lord Byron a peut-être le plus travaillée, est sans contredit celle qui a le moins de charmes pour la plupart des lecteurs. On éprouve, en effet, un véritable désappointement en descendant de ces larges et magnifiques peintures d'un sérail, d'une bataille et d'une cour, au minutieux inventaire des ridicules prétentions et des méprisables vanités qui décorent les grands salons de Londres. Une foule de nuances satiriques échappent nécessairement à l'oeil du lecteur français, et peut-être ici Byron mérite-t-il un reproche dont personne n'a su mieux que lui se garantir ailleurs; il écrit trop pour les Anglais: préoccupé du désir de faire la satire de ses hypocrites et maussades compatriotes, il s'adresse moins alors à l'imagination et à l'intelligence des autres nations.

Il en résulte que pour apprécier parfaitement l'amertume et la vérité de ses boutades satiriques, il faudrait étudier ?préalablement la scène sur laquelle le poète nous a transportés. Si Lord Byron eût, comme il en avait le projet, conduit en France son héros, les défauts que nous venons de signaler se seraient peut-être métamorphosés en véritables beautés. Le tableau des moeurs françaises dans les derniers jours de la monarchie, et dans les premiers de la république, eussent sans doute formé un piquant contraste avec celles de l'Angleterre à la même époque. Malheureusement, Lord Byron n'a pu terminer son plus étonnant ouvrage: nous devons nous contenter de rappeler que les imperfections que nous venons de signaler sont encore, dans ces derniers chants, rachetées par une foule de beautés du premier ordre. Telles sont les descriptions d'un _rout_, de la vie de Juan à Londres et de son voyage à la campagne; l'éloge de l'avarice, la critique du _Don Quichotte_, et enfin l'histoire des _revenans_, qui termine le seizième chant.]

[Note 417a: Auteur de _Bélisaire_ et de _Tippoo_.]

[Note 417b: Auteur de _Bayard_, poème épique.]

[Note 417c: Gazetier incorruptible.]

[Note 417d: J'appelle _poète classique_ celui dont le métier est de donner à la pensée des autres la forme poétique; ainsi, MM. Delavigne ou Delamartine sont également des poètes classiques, lorsqu'ils copient, soit Lord Byron, soit M. de Chateaubriand. Quant à ceux qui, en faisant des vers, obéissent à leurs propres inspirations, ce ne sont pas des _poètes romantiques_, mais tout simplement des _poètes_.]

FIN DE DON JUAN.

LES POÈTES ANGLAIS ET LES JOURNALISTES ÉCOSSAIS.

SATIRE.

«J'aimerais mieux être un petit chat, et miauler, que d'être l'un de ces fabricans de ballades.»

(SHAKSPEARE.)

«Nous avons de ces poètes déhontés, et cependant il est vrai de dire que nous avons de même des critiques aussi fous et aussi dépraves.»

(POPE.)

EXTRAIT DE LA REVUE D'EDIMBOURG. N° 22. (JANVIER 1808)[418]

[Note 418: Il faut avoir lu cet article pour bien comprendre la satire des _Poètes anglais et des Journalistes écossais_; c'est ce qui nous a décidé à le traduire en forme d'_avant-propos_.]

LES HEURES D'OISIVETÉ, recueil de poésies originales ou traduites, par Georges Gordon, Lord Byron, mineur; in-8° de 200 pages.--Newark, 1807.

Les poésies de ce jeune lord appartiennent à cette classe que ni les dieux ni les hommes ne peuvent, dit-on, supporter. Nous ne nous rappelons pas que dans aucun recueil de vers nous en ayons rencontré si peu qui s'éloignent de l'exacte médiocrité. Comme une eau stagnante dans les bas-fonds, les effusions de sa muse ne sauraient s'élever au-dessus, ou tomber au-dessous d'un niveau désespérant. Le noble lord a grand soin de plaider sa minorité comme circonstance atténuante de sa faute; nous voyons sa qualité de mineur sur le titre, nous la retrouvons à la dernière page, elle s'accole à son nom, c'est une partie favorite de sa signature. On la fait fortement sonner dans la préface, c'est une particularité qu'on ne perd de vue dans aucun des poèmes, puisqu'on y prend soin d'indiquer, par des dates précises, l'âge auquel ils ont été composés. Cependant la loi nous paraît claire sur ce fait de minorité; il peut sans doute être utile au défendeur, mais le demandeur ne peut en aucun cas s'en faire un moyen à l'appui de ses prétentions. Ainsi, si un procès était intenté à Lord Byron, afin de le forcer à présenter en cour une certaine quantité de poésies, si un jugement à cet effet était obtenu contre lui, il est très-probable, qu'on ne le regarderait pas comme ayant satisfait à l'arrêt, s'il voulait passer, comme poésies, les pièces contenues dans ce volume. C'est alors qu'il pourrait plaider la circonstance de sa minorité; mais, comme dans l'espèce c'est lui qui vient volontairement nous offrir sa marchandise, si elle ne se débite pas bien sur le marché, il ne saurait arguer de sa qualité de mineur pour nous forcer à lui en payer le prix en bons éloges au cours du jour. C'est ainsi que nous envisageons la question, et c'est dans ce sens, oserons-nous ajouter qu'elle sera jugée.

Peut-être, cependant, ne nous parle-t-il tant de sa jeunesse, que pour augmenter notre admiration; et non pour désarmer notre critique. Peut-être veut-il nous dire: «Voyez comme un mineur peut écrire! Cette pièce de poésie a été composée par un jeune homme de dix-huit ans, et cette autre par un jeune homme de seize!» Malheureusement nous nous rappelons toutes les poésies de Cowley à dix ans et celles de Pope à douze, et, loin d'être surpris qu'un jeune homme puisse écrire de mauvais vers, depuis son entrée au collège jusqu'à sa sortie, nous sommes persuadés que cela n'a rien que de très-ordinaire, que c'est le cas de neuf hommes sur dix, élevés en Angleterre, et que le dixième écrit encore mieux que Lord Byron.

Notre auteur a l'air de ne citer, qu'en y renonçant, les autres droits qu'il pourrait avoir au privilége de l'indulgence. Toutefois il fait de fréquentes allusions à sa famille et à ses ancêtres, tantôt dans le texte, tantôt dans les notes; tout en rejetant l'idée que son rang social lui en donne aucun au Parnasse, il a soin de nous rappeler ce mot de Johnson, que «quand un lord se présente comme auteur, son mérite doit être généreusement récompensé.» C'est en vérité cette considération qui nous a portés à donner place, dans cette revue, aux poésies de Lord Byron, jointe au désir de lui conseiller d'abandonner la poésie, et de faire un usage plus avantageux de ses grands talens et de l'heureuse position qu'il occupe dans le monde.

Dans ce but, nous lui demanderons la permission de l'assurer bien sérieusement, que la rime placée au bout du vers, précédée d'un certain nombre de pieds, même quand (ce qui n'est que rarement le cas chez lui) ces pieds seraient scandés régulièrement et scrupuleusement comptés sur les doigts, ne compose pas encore tout l'art de la poésie. Nous le supplierions de croire qu'un peu de vivacité, qu'un peu d'imagination, sont nécessaires pour constituer un poète, et que, pour être lu aujourd'hui, un poème doit, au moins, contenir une idée, soit un peu différente de celles des poètes qui ont écrit avant nous, soit différemment exprimée. Nous en appelons à sa bonne foi; y a-t-il rien qui mérite le nom de poésie dans les vers suivans, écrits en 1806? et si un jeune homme de dix-huit ans a cru devoir dire des choses si peu intéressantes à ses aïeux, un jeune homme de dix-neuf eût-il dû les publier?

Ombres de héros! adieu! Votre descendant, prêt à quitter l'antique demeure de ses pères, vous adresse ses adieux! Dans sa patrie ou hors de son pays, il retrouvera un nouveau courage, en pensant à la gloire et à vous.

Quoiqu'une larme humecte ses yeux à cette triste séparation, c'est la nature et non la crainte qui excite ses regrets; il s'en va au loin, guidé par une noble émulation; jamais il n'oubliera la gloire de ses ancêtres.

Il jure qu'il chérira toujours votre renommée et votre mémoire; il jure qu'il ne ternira jamais votre nom; il vivra comme vous, ou il périra comme vous; puisse à son dernier jour sa cendre être réunie à la vôtre!

Maintenant nous affirmons positivement qu'il n'y a rien de meilleur que ces stances dans tout le volume du noble mineur.

Lord Byron devrait aussi se donner de garde d'essayer les sujets que les plus grands poètes ont traités avant lui, car les comparaisons (il peut l'avoir vu dans les exemples de son maître d'écriture) sont toujours odieuses. L'ode de Gray, sur le collége d'Éton, aurait dû le détourner de nous donner les dix stances boiteuses qu'il a intitulées: _Sur une vue éloignée du village et du collége d'Harrow_:

Quand l'imagination se plaît encore à retracer la ressemblance de nos camarades, et des compagnons de nos premiers plaisirs, de nos premières peines, combien elle me flatte, cette ressemblance de chacun de vous, que je garde en mon coeur, quoique sans espoir certain de vous revoir un jour!

De même, les excellens vers de M. Rogers, _sur une larme_, auraient dû avertir le noble auteur d'abandonner ce sujet, et nous auraient sauvé une douzaine de stances de la force des deux suivantes:

Faibles mortels que nous sommes, l'ardeur seule de la charité ôte à notre âme sa barbarie, la compassion l'émeut, quand la charité est touchée, et son sentiment se manifeste par une larme.

L'homme condamné à naviguer, à braver la fureur des vents, à se frayer un chemin à travers l'Océan, lorsqu'il jette un coup d'oeil sur ces flots qui peut-être seront son tombeau, laisse échapper une brûlante larme.

Nous en dirons autant des sujets où les grands poètes avaient échoué avant lui. Ainsi, nous ne pensons pas que Lord Byron, _encore mineur_, dût essayer de traduire l'invocation d'Adrien à son ame, quand Pope n'y avait que si médiocrement réussi. Cependant si le lecteur se trouvait d'opinion différente, voici la nouvelle traduction:

Oh! mon ame, si douce, si incertaine, si passagère, amie, associée de mon limon, née pour je ne sais quelles régions inconnues, où diriges-tu ta course lointaine! tu n'as plus ta gaieté habituelle, tu es pâle, sans joies, abandonnée.

Quoi qu'il en soit, nous craignons que Lord Byron n'ait un goût particulier pour les traductions et les imitations. Il nous en donne de tous les genres, depuis Anacréon jusqu'à Ossian, et, à ne les considérer que comme des devoirs de classe, elles sont assez passables; mais alors pourquoi les imprimer, quand leur tems est passé et qu'elles ont rempli leur but? Pourquoi appeler traduction ce qui se trouve page..., quand deux mots de l'original [Grec: yelô legein] y sont délayés en quatre vers, et ce passage (page...) où [Grec: mesanykois poth'ôrais] est rendu par six vers boiteux? Nous ne sommes pas juges compétens de ses poésies ossianiques; nous sommes si peu versés dans ce genre de composition, que nous craindrions d'attaquer ce qui appartient à Macpherson lui-même, en essayant d'émettre une opinion sur les rapsodies de Lord Byron. Si donc ce commencement d'un _chant des poètes_ est de sa seigneurie, nous nous permettrons de ne l'approuver pas, si tant est que nous le comprenions: «Quelle est cette forme qui s'élève au milieu des nuages rugissans, et dont l'ombre noire brille sur le torrent rougeâtre des tempêtes? Sa voix roule, portée par le tonnerre; c'est Orla, le brun chef d'Octhona. Il était, etc.» Après avoir arrêté ce _brun chef_ quelque tems, les bardes lui donnent avis de «lever ses beaux cheveux,» puis de «les épandre sur l'arc-en-ciel,» et enfin de «sourire à travers les larmes de la tempête.» Nous avons au moins neuf pages de ce genre; nous oserons nous aventurer assez loin en leur faveur, pour dire qu'elles ressemblent beaucoup à du vrai Macpherson, et nous assurons positivement, qu'elles sont presque aussi stupides et presque aussi ennuyeuses.

C'est une sorte de privilège pour les poètes que l'égoïsme, mais ils devraient en user et non en abuser. Un poète en particulier qui se pique, quoique à l'âge un peu mûr de dix-neuf ans, d'être un poète-enfant, ne devrait pas savoir, ou du moins ne devrait pas faire voir qu'il sait tant de choses sur ses nobles aïeux. Outre le poème déjà cité _sur l'antique demeure_ des Byron, nous en avons un autre de onze pages, sur le même sujet, précédé d'un avertissement où l'auteur nous apprend qu'_en vérité il n'avait nulle intention de le publier, mais que les instances particulières de quelques amis_, etc., etc. Cette pièce se termine par cinq stances sur lui-même, _noble et dernier rejeton d'une illustre race_. Il n'est pas mal question encore de ses aïeux maternels dans son poème sur _Lachin y Gair_, montagnes où il a passé une partie de sa jeunesse, et où il aurait pu apprendre que _pibroch_[419] n'est pas synonyme de _baypipe_, non plus que _duo_ ne l'est de _violon_.

[Note 419: On appelle _pibroch_ en général un air martial destiné à rassembler les _clans_ et à les conduire au combat. _Baypipe_ est l'instrument sur lequel les airs de cette nature sont joués; il revient absolument à notre cornemuse.]

L'auteur ayant consacré une portion si considérable de son livre à immortaliser l'emploi de son tems à l'école et au collége, nous ne pouvons prendre congé de lui sans soumettre au lecteur un exemple de ses confidences ingénieuses. Dans une ode intitulée _Granta_, ode ornée d'une épigraphe grecque, on trouve ces magnifiques stances:

Là, dans des appartemens petits et humides, le candidat aux prix de colléges s'assied la nuit près de sa lampe solitaire, se couche tard, et se lève matin.

Il lit des quantités fautives dans Sele, se tourmente sur un triangle difficile, se prive de plusieurs repas qui lui seraient si utiles, condamné à s'occuper d'une latinité barbare.

Renonçant aux pages qui pourraient lui plaire dans les historiens, il préfère aux écrits des moralistes le carré de l'hypothénuse. Toutefois ces occupations innocentes ne nuisent qu'au malheureux écolier qui s'y adonne, si nous les comparons à d'autres récréations auxquelles les imprudens se réunissent pour se livrer.

Nous sommes fâchés d'avoir, sur la psalmodie collégiale, des détails aussi peu satisfaisans que ceux renfermés dans ces deux stances d'un style vraiment attique:

A peine notre choeur pourrait-il être excusé, comme une troupe de débutans dans ce genre; mais quelle indulgence doit-on avoir pour les croassemens de vieux pécheurs comme nous?

Si David, après avoir terminé ses psaumes, les eût entendu chanter par de tels fous, jamais il ne les eût laissé venir jusqu'à nous, mais il les eût déchirés dans sa juste fureur.

Quelque jugement que l'on porte sur les poésies du noble mineur, il paraît qu'il faut les prendre telles qu'elles sont, et nous en contenter, car ce sont les dernières que nous aurons jamais de lui. Il n'est tout au plus, dit-il lui-même, qu'un étranger dans les bosquets du Parnasse; il n'a jamais vécu dans un grenier, comme les poètes-nés, et quoiqu'il ait erré autrefois sans souci dans les montagnes de l'Écosse, il n'a pas, depuis long-tems, joui de cet avantage. De plus, il n'attend nul profit de cette publication, quel que soit son succès ou sa chute; il est très-improbable, d'après sa position et les devoirs qu'elle va lui imposer, qu'il condescende de nouveau à se faire auteur. Nous devons donc prendre ce qu'on nous donne et remercier. Quel droit avons-nous, nous autres pauvres diables, d'être si difficiles? Ne devons-nous pas nous tenir tout contens et tout aises d'avoir obtenu quelque chose d'un homme du rang de sa seigneurie, qui n'habite pas un grenier, mais qui règne en souverain dans la noble abbaye de Newsteadt. Encore une fois, soyons reconnaissans; appelons, avec l'honnête Sancho, les bénédictions de Dieu sur le bienfaiteur, et n'allons pas regarder de trop près la bouche du cheval qui nous est donné.

PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION.

Tous mes amis, lettrés ou non, m'ont conjuré de ne point publier cette satire avec mon nom. Si j'étais susceptible d'être détourné du chemin que je me suis tracé, par des sophismes et les boulettes de papier de l'imagination, je me serais rendu à leur désir; mais je ne suis point homme à me laisser effrayer par des injures, ou à trembler devant des journalistes armés ou sans armes. Je puis dire, en conscience, que je n'ai attaqué _personnellement_ aucun homme qui n'ait auparavant pris l'offensive contre moi. Les ouvrages des auteurs sont la propriété du public; celui qui achète a le droit de juger et de publier son opinion, si cela lui convient, et les auteurs dont j'ai parlé peuvent en user à mon égard comme je l'ai fait au leur: ils réussiront mieux, j'en suis sûr, à prouver que mes ouvrages sont mauvais, qu'à corriger leurs propres productions; et mon intention n'a pas été de prouver que j'écrivisse bien, mais de forcer les autres à écrire mieux, _s'il est possible_.

Ce poème ayant réussi au-delà de mes espérances, je me suis efforcé de faire dans cette édition quelques additions et quelques corrections pour le rendre moins indigne du public.

Dans la première édition de cette satire, publiée sans nom d'auteur, j'avais, au sujet du Pope de Bowles, inséré quatorze vers d'un homme d'esprit de mes amis, qui a maintenant sous presse un volume de poésies. Ces quatorze vers ont été effacés et remplacés, dans cette nouvelle édition, par d'autres de mon propre crû; ma seule raison en cela, et j'espère que chacun penserait de même en pareil cas, c'est que je suis déterminé à ne rien publier avec mon nom qui ne soit entièrement et exclusivement de ma composition.

Quant aux talens réels des poètes dont les ouvrages sont cités, ou auxquels il est fait allusion dans les pages suivantes, l'auteur espère qu'il sera généralement d'accord avec la majorité du public éclairé, quoique, comme d'autres sectaires, chacun de ces écrivains ait son petit cercle de prosélytes qui exagèrent son mérite, dissimulent ses défauts et reçoivent sans examen, avec un empressement respectueux, tout ce qui tombe de sa plume. Mais le génie dont sont incontestablement doués quelques-uns des écrivains censurés ici ne fait que rendre plus déplorable la prostitution de leur beau talent. On doit avoir pitié de la sottise impuissante, on peut tout au plus en rire avant que de l'oublier, mais de grandes et réelles facultés dont on abuse doivent être décidément gourmandées. Personne plus que l'auteur n'eût désiré voir quelque écrivain habile et connu se charger de les exposer à la vindicte publique; mais Gifford consacre tous ses momens à son édition de _Massinger_, et, en l'absence d'un médecin véritable, un chirurgien de campagne peut donner une ordonnance pour empêcher la propagation d'une épidémie dangereuse, pourvu; toutefois, qu'il n'ait point recours au charlatanisme. Nous offrons ici un caustique, car il ne faut pas moins qu'une cautérisation vive pour sauver tant de patiens atteints de la déplorable rage de rimer. Quant aux journalistes de la _Revue d'Édimbourg_, il faudrait un autre Hercule pour triompher de cette hydre nouvelle, et l'auteur, dût-il s'en écorcher un peu la main, sortirait content du combat, s'il parvenait simplement à briser une des têtes du serpent.

LES POÈTES ANGLAIS ET LES JOURNALISTES ÉCOSSAIS.

SATIRE.

Suis-je pour toujours condamné au rôle d'auditeur[420]? Fitzgerald[421] viendra d'une voix enrouée brailler ses vers ridicules dans la grande salle d'une taverne, et moi je ne chanterai pas, de peur que peut-être les journalistes écossais ne m'appellent écrivassier, et ne condamnent mes vers? Rimons! bon ou mauvais, je veux publier quelque chose: je prends les sots pour mon sujet; la muse de la satire dictera mes accens.

[Note 420: Imitation.

«_Semper ego auditor tantum? Numquamne reponam Vexatus toties rauci Theseide Codri_?» (JUVENAL, sat. I.)]

[Note 421: Me. Fitzgerald, plaisamment surnommé par W. Cobbett le _poète de la petite bière_, inflige le tribut annuel de ses vers au _Litterary Sund_; non content de les écrire, il les déclame ridiculement en personne, quand la compagnie a pris une quantité de mauvais porter suffisante pour lui permettre de supporter l'opération. (_Note de Lord Byron_.)]

Oh! toi, le plus noble don de la nature, plume de mon oie grise! esclave de mes pensées, servante obéissante de ma volonté, arrachée à l'aile maternelle pour devenir un puissant instrument entre les mains de bien petits hommes! plume, prédestinée à aider l'enfantement laborieux du cerveau, quand il travaille péniblement plein de prose et de vers; quoique les nymphes te négligent, que les critiques puissent se moquer de ce qui fait la consolation des amans et l'orgueil des auteurs, combien de beaux-esprits, combien de poètes n'élèves-tu pas tous les jours! Condamnée à être à la fin complètement oubliée avec les pages que tu as tracées, que ton usage est fréquent! que tes honneurs sont petits! Mais toi, du moins, toi ma propre plume, que je quittai naguère, que je reprends aujourd'hui, comme la plume d'Hamet[422], quand notre tâche sera accomplie, tu jouiras d'un honorable repos; et quand bien même d'autres pourraient te mépriser, tu me seras toujours chère! Prenons donc aujourd'hui notre essor; notre sujet n'est point banal, ce ne sont point des visions orientales, des rêves fantastiques qui m'inspirent. Quoique hérissée d'épines, la route que nous devons suivre est belle et large; que nos vers soient faciles, qu'ils coulent et s'enchaînent doucement!