Uvres Completes De Lord Byron Tome 02 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 19
97. Tant elle faisait preuve tour à tour, et à l'égard de chaque convive, de cette brillante versatilité que bien des gens confondent avec la sécheresse de coeur. Ils se trompent,--c'est tout simplement ce que nous appelons _mobility_[406]; un effet, non de l'art, mais du caractère, que l'on suppose affecté, parce qu'il semble banal; trompeur, bien qu'il soit plein de franchise; car, certes, il y a de la franchise à se montrer plus vivement _impressioné_ par ce qui touche plus immédiatement[407].
[Note 406: En français, _mobilité_. Je ne suis pas sûr que _mobility_ soit anglais, mais ce mot exprime une qualité qui semble mieux appartenir aux hommes des autres climats, et qui pourtant n'est nullement étrangère à ceux du nôtre. On peut le définir une _excessive susceptibilité d'impressions immédiates_ auxquelles on cède, sans pourtant perdre de vue le rôle principal que l'on joue; et quoique cette qualité semble souvent précieuse, elle entraîne avec elle bien des peines et des tourmens. (_Note de Lord Byron_.)]
[Note 407: Une femme qui se connaissait parfaitement en _faux dehors_, Mme de Genlis, a dit aussi: «Les démonstrations de tendresse ne signifient rien de ce qu'elles semblent exprimer, mais presque toujours elles sont prodiguées de bonne foi.» (_Mémoires_, tome III.)]
98. C'est là ce qui fait vos acteurs, vos actrices, vos romanciers, quelquefois vos héros,--jamais vos sages; mais vos présidens, vos poètes, vos diplomates, tout ce qui suppose de l'esprit plutôt que du génie; la plupart de vos orateurs, et un petit nombre de vos financiers: cependant, il faut l'avouer, dans ces dernières années, nos chanceliers de l'échiquier[408] ont tout fait pour se soustraire aux rigoureuses démonstrations de Cocker[409]; et avec leurs figures numériques, ils sont devenus singulièrement figurés[410].
[Note 408: On sait que ce titre répond à celui de _ministre_, ou mieux encore, _surintendant des finances_.]
[Note 409: C'est le _Barème_ anglais.]
[Note 410: _And grow quite_ figurative _with their_ figures. Le mot anglais _figure_ se prend aussi pour _chiffre_. De là le jeu de mots que j'ai dû conserver.]
99. Véritables poètes de l'arithmétique, s'ils ne prouvent pas que deux et deux font cinq, ils parviennent du moins à nous démontrer que quatre ne valent que trois, en calculant d'après ce qu'ils prennent et ce qu'ils se contentent de rendre. Aujourd'hui, grâces à leur habileté, la caisse d'amortissement, cette mer sans fond, et le moins liquidant des liquides, absorbe non pas la dette publique, mais tout ce qu'on vient à lui confier[411].
[Note 411: Ce fut Robert Walpole qui le premier conçut l'idée d'un fonds d'amortissement destiné spécialement à _liquider_ la dette publique, et par conséquent à diminuer progressivement les taxes. Mais lui-même s'empara plusieurs fois de cette caisse pour les besoins du service ordinaire; et depuis ce tenus, en Angleterre, le fonds d'amortissement, toujours grossi et toujours épuisé, n'a servi qu'à favoriser les déprédations ministérielles et les prodigalités royales.]
100. Tandis qu'Adeline prodiguait ainsi les _airs_ et les grâces, la belle Fitz-Fulke semblait parfaitement à son aise; trop bien élevée pour éclater au nez des gens, ses yeux bleus et malicieux se contentaient de recueillir les ridicules de toute espèce--ce miel de nos abeilles élégantes--et de les conserver pour en exprimer mille médisantes plaisanteries. Telle était pour le moment sa plus chère occupation.
101. Le jour finit, car il devait avoir une fin; la soirée elle-même se passa,--et le café eut également son tour. On annonce les voitures; les dames se lèvent, font leurs inclinations à la manière des dames de province, et enfin disparaissent; les dociles écuyers suivent promptement ce bon exemple, ils s'acquittent des plus gauches révérences du monde; et s'éloignent, enchantés du dîner de leur hôte, mais surtout de lady Adeline.
102. Les uns louaient sa beauté, et les autres sa grâce parfaite et cette politesse chaleureuse dont l'expression candide de ses traits garantissait la pure sincérité. Oui, certes, _elle_ était bien digne de _son_ haut rang, et personne n'aurait l'idée d'envier son bonheur. Puis venaient les détails de sa toilette:--Quel goût parfait! et comme la simple élégance de sa robe faisait ressortir sa taille avec une _curieuse félicité_[412].
[Note 412: _Curiosa felicitas_. (Petronius Arbiter.)]
103. Cependant la douce Adeline se rendait digne de tous leurs éloges, et s'indemnisait avec impartialité de ses attentions et de ses caressantes phrases, en prenant pour sujet d'une plus édifiante conversation, la tournure et les traits de chaque convive retiré, leurs familles, leurs relations les plus éloignées; leurs femmes hideuses, leurs personnes et leur toilette horribles, et le _cruel_ arrangement de leurs cheveux.
104. A la vérité _ses_ paroles furent brèves;--et ce fut le reste de la société qui se chargea d'aiguiser l'universelle épigramme: mais cette dernière fut la conséquence de ce qu'Adeline s'était contentée d'indiquer. Semblables aux _faibles éloges_ d'Addisson, ordinairement si accablans, ceux d'Adeline ne servaient qu'à faire éclore les mordantes railleries. Oh! quelle douce tâche que celle de soutenir un ami éloigné! Pour moi, je n'exige de la tendresse des miens qu'une chose, c'est--de _ne pas_ me défendre.
105. Deux personnes seules ne prirent aucune part à cette escarmouche de pénétrantes saillies contre les absens: l'une était Aurora dont le maintien ne cessa pas d'exprimer la bienveillance et la sérénité; et l'autre Juan dont l'usage n'était guère de rester à l'écart quand il fallait rire de quelques paroles ou de quelques figures, et dont le silence semblait annoncer qu'il n'était pas à lui. Vainement entendit-il les autres ricaner et railler, il dédaigna de les aider de la moindre épigramme.
106. Mais il faut dire aussi qu'il avait cru deviner qu'Aurora approuvait son silence: peut-être se méprenait-elle sur les motifs de cette indulgence que nous devons plutôt que nous ne payons aux absens: peut-être ne voulait-elle pas chercher à les connaître. Quoi qu'il en fût, Juan, dont la profonde et silencieuse rêverie semblait l'empêcher de rien observer, remarqua pourtant les regards d'Aurora, et c'était là ce qu'avant tout il désirait obtenir.
107. Du moins le fantôme, en lui imposant un silence de fantôme, lui rendait-il un beau service si, grâces au souvenir de son apparition, il obtenait l'estime qui lui était la plus précieuse du monde. Et, certainement, Aurora avait su ranimer en lui un sentiment qu'il avait déjà plusieurs fois perdu ou fortement compromis; sentiment peut-être idéal, mais tellement divin, que je ne puis m'empêcher de croire à sa réalité;--
108. Je veux parler de cet espoir d'un séjour plus élevé, et d'un tems meilleur; de ces désirs sans bornes, et de cette angélique ignorance de ce qu'on appelle le monde, et le train du monde; de ces momens enfin où un seul regard nous rend plus heureux que toutes les récompenses de gloire et d'ambition qui enflamment le vulgaire, mais ne sont pas capables d'effleurer le coeur qu'un autre sein a le privilège de faire battre!
109. Et qui peut bien avoir de la mémoire, ou avoir eu un coeur, sans payer le tribut de ses regrets [di' aitian Kyphereichê]! Son astre, hélas! s'éclipse comme celui de Diane, les rayons remplacent les rayons, comme les années succèdent aux années. Anacréon seul eut le pouvoir d'entourer d'un myrte toujours vert le dard toujours aigu d'Eros[414]. Mais en dépit de tous les tours que tu joues à chacun de nous, nous ne cessons jamais de te respecter, _alma Venus genitrix_!
[Note 413: A la sensuelle Cythérée.]
[Note 414: [Grec: Eros], l'Amour.]
110. Don Juan, à l'heure paisible consacrée à l'oreiller, se retira vers le sien, l'ame remplie de sentimens aussi sublimes que les flots de nuages suspendus entre notre monde et le firmament. C'était pour s'y désoler plutôt que pour y dormir, car au-dessus de sa couche se balançaient des saules et non des pavots. Il commença donc par se livrer à ces douces et cruelles méditations qui bannissent le sommeil, prêtent à rire aux heureux du monde et à pleurer aux jeunes gens.
111. La nuit était semblable à la précédente:
Juan se déshabilla, à l'exception de sa robe de nuit, qui était elle-même un _déshabillé_. Il se débarrassa de sa veste et de sa culotte; en un mot, il était difficile de se mettre dans un état plus complet de nudité. Cependant, comme il appréhendait son hôte fantastique, il s'assit, l'esprit perdu dans des pensées que comprendraient difficilement ceux qui n'ont jamais eu de pareilles visites, et il attendit que le revenant voulût bien recommencer son manège.
112. Et il n'attendit pas en vain.--Chut! Qui va là? Je vois,--je vois,--non, oh! non,--ce n'est,--pourtant c'est quelque chose! grands dieux! c'est le--le--le--bah! le chat; que le diable l'emporte avec ses pas furtifs! On les prendrait pour les tic-tacs du coeur, ou pour le bout du pied d'une tendre bachelette, qui se rendrait aux lieux d'un premier rendez-vous, et aurait craint d'être trahie par les pudibonds échos de ses souliers.
113. Mais encore! qu'est-ce? Le vent? oh! non;--cette fois, c'est le frère noir lui-même, et sa terrible marche est, comme la nuit précédente, aussi régulière que celle des vers et même plus régulière (si l'on en juge d'après les poésies modernes). C'était donc lui qui, au travers des sublimes ombres de la nuit, tandis que le sommeil planait silencieusement sur la terre, et que le monde était entouré d'une obscurité étoilée comme d'une ceinture parsemée de perles,--venait encore glacer les veines de notre héros.
114. D'abord, son oreille recueille un bruit semblable à celui de doigts mouillés qui se promènent sur l'extrémité d'un verre, et viennent agacer nos dents[415]; puis, une légère chute comme celle de la pluie qui, fouettée par un ouragan nocturne, résonne comme un fluide surnaturel. Juan frémit, car une apparition immatérielle n'offre pas grande _matière_ à la plaisanterie, et ceux même dont la foi dans les ames immortelles est la plus vive, ne semblent pas enchantés de jouir du tête-à-tête de ces dernières.
[Note 415: Voyez l'_Histoire de l'ame de l'oncle du prince Charles de Saxe_, évoquée par Schroepfer. «_Karl,--Karl,--was,--walt wolt mich_?» (Charles, Charles! que veux-tu de moi?)]
115. Ses yeux étaient-ils bien ouverts?--Oui, et sa bouche de même. C'est un effet de l'étonnement;--en nous rendant muets, il nous force à présenter à l'éloquence une porte immense, comme si elle allait se manifester dans un grand discours. De plus en plus rapprochés, gémissaient des échos effroyables pour un mortel tympan; ses yeux (ai-je déjà dit) étaient ouverts, sa bouche également; quoi donc pouvait encore s'ouvrir?--la porte.
116. Elle s'ouvrit avec un craquement épouvantable, comme celle de l'enfer: «_Lasciate ogni speranza, voi ch' entrate_,» semblaient gronder les gonds, d'une voix aussi rauque que les vers du Dante ou ceux de cette stance; ou que,--mais ici toutes les expressions sont trop faibles; on sait qu'il suffirait d'une ombre pour jeter un héros dans des transes mortelles;--car qu'est-ce qu'une substance auprès d'un esprit? ou, comment se fait-il donc que la _matière_ frémisse tant de s'en approcher?
117. La porte s'ouvrit dans toute sa largeur, non pas rapidement, mais comme les ailes des mouettes, d'un mouvement lent et précis.--Puis elle se referma, non pas entièrement,--mais restant à demi entr'ouverte, elle projetait de longues ombres dans la salle éclairée par deux flambeaux assez éclatans. Et sur le seuil, ombrageant encore les ombres, se tenait le frère noir, enveloppé de son capuchon solennel.
118. Don Juan fit ce qu'il avait fait la nuit précédente, il tressaillit;--enfin, las de tressaillir, il vint à penser qu'il pourrait bien être la victime d'une illusion, et il rougit de honte à l'idée d'avoir été pris pour dupe. Son esprit intérieur, se réveilla, et mit un frein à son frisson corporel;--car enfin, se disait-il, un corps et une ame doivent lutter avec avantage contre une ame _décorporée_.
119. Alors sa terreur se convertit en colère, et sa colère en rage; il se lève, s'avance,--le fantôme aussitôt fait retraite; et Juan, devenu plus avide de découvrir la vérité, le suit avec empressement; ses veines se raniment, elles s'échauffent, il veut à toutes forces débrouiller ce mystère au risque de perdre la vie; le fantôme, de son côté, s'arrête, menace, s'éloigne encore, gagne la vieille muraille, et y demeure immobile.
120. Juan étendit un bras.--Puissances éternelles! il ne touche ni ame ni corps; mais la muraille, sur laquelle les rayons de la lune venaient tomber en pluie d'argent et nuancer tous les ornemens de la galerie. Il pâlit de nouveau, comme le fera toujours le plus brave des hommes, quand il ne peut déterminer ce qui cause sa pâleur. Chose singulière! que la _non-entité_ d'un seul farfadet puisse nous glacer de plus de crainte que l'identité de toute une armée[416]!
[Note 416: Voyez la note du chant XV, Strophe 96.]
121. Cependant l'ombre n'avait pas disparu; ses yeux bleus brillaient même bien vivement pour des yeux de fantôme. La tombe avait encore épargné quelque chose de plus précieux, c'était une respiration, la plus douce qui fût au monde. Une tresse tombée laissait deviner qu'il avait eu jadis de beaux cheveux; et la lune sortant d'un gris nuage, et traversant une extérieure guirlande de lierre, vint tout-à-coup éclairer des lèvres vermeilles dans lesquelles étaient enchâssées deux rangs de petites perles.
122. Juan, toujours inquiet, mais cependant curieux, étendit son autre bras;--merveille sur merveille! il presse une taille droite, mais animée d'une douce chaleur; il sent quelque chose battre comme un coeur palpitant, et il n'a pas de peine à reconnaître que son coup-d'oeil l'avait grossièrement trompé, en lui faisant toucher le mur au lieu de ce qu'il cherchait.
123. Quant au revenant, si revenant il y avait, il semblait l'ame la plus douce que jamais scapulaire eût renfermée; les gracieuses fossettes d'un menton, l'ivoire d'un cou charmant; semblaient même annoncer une créature formée d'os et de chair. Bientôt tombèrent le froc noir et le sinistre capuchon; et qui jamais, hélas! l'eût pensé!--ils révélèrent, dans un complet, délicat et voluptueux ensemble, l'espiègle fantôme de _sa grâce_--Fitz-Fulke!
FIN DU SEIZIÈME ET DERNIER CHANT[417].
[Note 417: Là ne devait pas s'arrêter le poème: le capitaine Medwin nous a mis dans la confidence du plan complet de _Don Juan_. La conversation qu'il eut avec Byron, et que nous allons transcrire, eut lieu avant que le sixième chant ne fût commencé.
«On me conseille de faire un poème épique, et vous me dites que je ne laisserai pas un seul grand poème. J'imagine que par _grand_, vous entendez un long et lourd poème: s'il vous faut absolument une épopée, voilà _Don Juan_. C'en est une dans l'esprit de notre siècle, comme l'_Iliade_ dans celui du siècle d'Homère. Dès le premier chant de _Don Juan_, vous avez une Hélène. Je ferai de mon héros un véritable Achille dans les combats, un homme qui pourra _moucher une bougie_ trois fois de suite au pistolet: du reste, vous pouvez y compter, ma morale sera pure; le docteur Johnson lui-même ne pourrait y trouver un mot à redire.
«J'ai laissé Don Juan dans le sérail. Je rendrai une des favorites du Grand-Seigneur, une sultane, amoureuse de mon héros: elle l'enlèvera et ils s'enfuiront ensemble de Constantinople. Ces enlèvemens ne sont pas sans exemple, et sont plus naturels qu'ils ne semblent au premier abord. Ils arrivent sans accident en Russie, où, si la passion de Don Juan se refroidit et qu'il ne sache que faire de la dame, _je la fais mourir de la peste_..... Comme notre héros ne peut pas se passer de maîtresse, il devient lui-même _masculine favorite_ de la grande Catherine, et, quand il aura été mis _hors de combat_, je l'enverrai en Angleterre, en qualité d'ambassadeur de la Czarine. Parmi les gens de sa suite, il y aura une jeune fille délivrée par lui dans une de ses campagnes, _qui sera amoureuse de lui, et qu'il n'aimera pas_.
«Vous voyez que je suis fidèle à la nature, en faisant faire aux femmes les premières avances. Je présenterai ensuite un tableau de la vie des Anglais à la ville et à la campagne, ce qui prêtera à une description de nos moeurs, de nos usages, de notre manière de vivre, de l'aspect de nos paysages, etc. Je ne ferai de Juan ni un _dandy_ à Londres ni un chasseur de renards à la campagne. Il aura des difficultés de toute espèce à vaincre, et finira sa carrière en France. Le pauvre Juan sera guillotiné dans le cours de la révolution française! Le poème aura vingt-quatre chants, le nombre requis. Il y aura des épisodes; il y en aura d'innombrables, et mon imagination, féconde ou non, inventera la machine. Si ce n'est pas là un poème épique selon les strictes règles d'Aristote; je ne sais pas ce que c'est qu'un poème épique.»
_Selon les strictes règles d'Aristote_, c'est ce qu'il serait très-facile de contester. Ce fameux critique dit bien, il est vrai, que l'épopée diffère de la tragédie en ce qu'elle peut embrasser un tems illimité; mais il a soin de louer Homère d'avoir réduit son poème au récit d'un seul épisode de la guerre de Troie; et dans un autre endroit il définit l'épopée l'_imitation du beau par le discours_. Or, _Don Juan_ est, non pas l'imitation exclusive du _beau_, mais la représentation dramatique et comico-satirique des moeurs de notre siècle; en conséquence, au nom des législateurs du Parnasse, défense à lui de plus, à l'avenir, affecter le titre de poème épique.
A proprement parler, le _Don Juan_ est dépourvu de plan: c'est une réunion; ou, pour ainsi dire, une macédoine de tableaux gracieux, sombres et attendrissans, de récits bouffons et sérieux, de réflexions tristes et badines. Peinture vivante de la société, il en offre la mobilité, l'inconsistance, les variétés presque infinies. L'auteur y perd à chaque instant le fil de son récit, pour suivre les rêveries de sa riche imagination; il se plaît à changer le caractère de nos émotions, à mesure qu'il les a lui-même fait naître: mais, chose singulière, ce défaut de plan est l'un des mérites du poème, et c'est là surtout ce qui le ferait relire cent fois avec un charme, un plaisir toujours nouveaux.
Cependant, il en est de _Don Juan_ comme des _Essais_ de Montaigne, du _Gargantua_ de Rabelais, ou du _Tristram-Shandy_ de Sterne. Le symétrique Condillac reprochait à Montaigne son allure franche et désordonnée; M. l'abbé Duviquet, de nos jours, en est encore à concevoir le mérite de Sterne; et combien de critiques estimés n'ont jamais senti le sel vraiment attique et l'originalité délicieuse de Rabelais! Comme eux, _Don Juan_ aura ses dépréciateurs sincères: ceux qui n'estiment une composition littéraire qu'en raison de la régularité de chacune de ses parties; ceux qui veulent retrouver le compas aristotélique dans la satire et le poème badin, comme dans l'ode et l'épopée, ne goûteront jamais les saillies de _Don Juan_: leur recorder les différens mérites de ce poème, ce serait parler de Shakspeare à M. de Jouy[417a], de Dante à M. Dureau-Delamalle[417b], et de Châteaubriand à M. Genou[417c]. Contentons-nous d'avouer de bonne grâce avec les lecteurs dont les préjugés littéraires ont de moins profondes racines, que le _Don Juan_ a effectivement les défauts de Montaigne, de Rabelais ou de Sterne; mais qu'il réunit aussi plusieurs de leurs beautés, comme la spirituelle brusquerie d'expression, la franchise et l'indépendance de style, l'originalité, la vigueur et les grâces de la pensée. De plus, Lord Byron a déployé, dans le cours de son poème, une foule d'autres mérites qui lui sont propres, et qu'il serait difficile de lui contester. Essayons d'en rappeler quelques-uns, et parlons d'abord des personnages que l'auteur y fait agir.
Celui de Don Juan est presque toujours d'un intérêt secondaire: on peut le comparer au héros principal d'un roman de W. Scott. Autour de lui viennent se grouper mille figures des plus diverses nuances, mais ce n'est pas ordinairement pour lui que le lecteur se passionne, et il est même souvent tenté de lui reprocher son extrême inconstance. Comment, en effet, perd-il si promptement le souvenir de ses maîtresses? Ces charmantes créatures que notre imagination ne peut bannir de ses rêveries, comment peuvent-elles être sitôt remplacées dans son coeur? Un seul mot suffit pour justifier le poète: sans l'extrême mobilité des impressions du héros principal, mobilité qui, du reste, n'est pas sans exemple dans le monde, aurait-il pu nous transporter tour à tour dans une île de la Grèce, dans le sérail, sur un champ de bataille, à la cour et au sein de la grande société anglaise? aurait-il pu tracer la peinture du monde tel qu'il est? Or, c'était là le véritable, l'unique plan de son ouvrage.
Don Juan est un second Alcibiade; il sait aimer, se battre, supporter tous les genres de privations, se livrer à tous les raffinemens de la mollesse, parler en homme libre et en diplomate, agir en héros, en courtisan, en homme du monde. Cette inconstance même qu'on a tant de peine à lui pardonner semblerait en elle-même fort excusable, si les divers objets de ses amours avaient moins de charmes, s'ils n'étaient pas dessinés par Lord Byron. En effet, ce n'est pas lui qui abandonne volontairement Julia, Haïdée ou Gulleyaz; c'est la nécessité qui l'arrache malgré lui, et tour à tour à chacune d'elles. Si le poète eût fait mourir de chagrin son héros quelques jours après son départ de Séville, ou s'il eût profité de ce premier malheur pour le transformer en _peregrin d'amore_, les ames tendres et fidèles eussent sans doute applaudi à sa mort ou à sa mélancolie: mais nous n'aurions à louer, dans le poème, que ce que nous admirons dans le _Childe Harold_.
La première fois qu'on lit le _Don Juan_ on est tenté de lui reprocher ce qu'on ne manque pas, la seconde fois, de relire avec un vif plaisir: je veux parler des continuelles digressions, des rêveries, des plaisanteries ordinairement fines et quelquefois vulgaires du poète; mais ces prétendus défauts, on le concevra sans peine, sont surtout insupportables dans une traduction, fût-elle excellente, car, presque toujours, la meilleure épigramme perd, en passant dans une autre langue, tout le sel qu'elle avait dans l'original. Quoi qu'il en soit, ces mille interruptions n'empêchent pas que le _Don Juan_ ne renferme autant et plus d'événemens et de situations dramatiques qu'aucun autre poème du monde; et la raison en est simple: il se présente à nous débarrassé des entraves que la routine avait jusqu'alors consacrées.