Uvres Completes De Lord Byron Tome 02 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 17
5. Il est aujourd'hui certaines gens qui nous citent avec déférence les chroniques de Turpin et de Geoffroy de Montmouth, historiens dont la supériorité est surtout incontestable en matières miraculeuses: mais saint Augustin doit avoir la priorité sur eux, lui qui prescrit à tous les hommes de croire l'impossible _par cette raison-là même_. Écrivailleurs, éplucheurs, ergoteurs, que pouvez-vous répondre, dites-moi, au _quia impossible_?
6. Cessez donc, ô mortels, de chicaner. Croyez: s'il s'agit d'une chose peu probable, vous y êtes obligés; et si elle est absurde, tous vos doutes doivent disparaître. Mieux vaut, d'ailleurs, ajouter à tous les récits une foi inébranlable. Et je ne parle pas ici pour rappeler profanément les saints mystères, adoptés comme évangile par tous les sages et tous les justes; mystères d'autant mieux enracinés, que, comme toutes les vérités, on les a contestés davantage;
7. Je prétends seulement remarquer, avec Johnson, que tous les peuples, depuis quelque six-mille ans, ont cru que les morts revenaient, à certains intervalles, nous visiter, et ce qui dans cette étrange opinion est surtout étrange, c'est que la raison a beau nous en montrer l'absurdité, nous sentons toujours en nous, le nie qui voudra, quelque chose qui l'appuie plus fortement encore.
8. Le dîner et la soirée n'étaient déjà plus; on avait fait au souper beaucoup d'honneur et aux dames beaucoup de complimens; les convives défilaient l'un après l'autre;--les chants et les danses étaient expirés; les dernières robes légères étaient évanouies comme ces transparens nuages qui se perdent dans le ciel: rien, enfin, dans le salon, ne rivalisait plus d'éclat avec les mourans flambeaux--et les furtifs rayons de la lune.
9. La fin d'un jour de fête est comme un dernier verre de Champagne dépouillé de la pétillante mousse qui en avait égayé la première rasade;--ou comme un système tout-à-coup bronchant sur un doute; ou comme une bouteille d'eau de soude dont la saveur et la vertu sont à demi éventées; ou comme un flot que la tempêté a séparé de la vague et qui n'est plus animé par le vent;
10. Ou comme un opiat[379] qui vous trouble ou vous enlève entièrement le sommeil; ou comme...;--enfin, comme rien de ce que je connais, si ce n'est elle-même.--Il en est ainsi de la vie, nulles comparaisons ne peuvent en donner une juste idée; ou de la pourpre tyrienne, on ignore absolument si elle empruntait sa couleur à quelque coquillage ou à la cochenille[380]. Puisse, comme la robe des Tyriens, celle des tyrans être bientôt oubliée[381]!
[Note 379: Les potions opiacées sont, en général, destinées à rendre le sommeil à ceux qui en sont privés.]
[Note 380: On dispute encore sur la composition de l'ancienne pourpre de Tyr; on n'ose décider entre une sorte de coquillage, la cochenille ou le kermès;--on n'est même pas d'accord sur sa couleur: les uns disent qu'elle était pourpre, les autres écarlate. Moi, je ne dis rien. (_Note de Lord Byron_.)]
[Note 381: M.A.P. a vu dans le dernier vers de cette strophe: «_encore_ une allusion à la _couleur_ des précieuses ridicules de l'Angleterre.» J'avoue que je ne m'en serais jamais douté.]
11. Après l'ennui de s'habiller pour un rout ou un bal, vient celui de se déshabiller; notre robe de chambre est une sorte de tunique de Nessus, qui nous rappelle des pensées aussi jaunes et moins pures que l'ambre[382]. Titus s'écriait douloureusement: _J'ai perdu ma journée_! mais, dans toutes nos nuits et journées (j'ai cependant conservé de quelques-unes un souvenir assez flatteur), je voudrais bien savoir ce que nous avons gagné.
[Note 382: De même que le vert est admis pour symbole d'espérance, le blanc, de pureté, le noir, de deuil, etc., on peut dire que le jaune est celui du _désappointement_, et c'est peut-être la couleur la plus expressive de toutes.]
12. En se retirant pour reposer, Juan se sentait inquiet, agité et soucieux; il pensait aux yeux d'Aurora Raby, plus brillans que ne les avait trouvés Adeline. Sans doute, s'il eût bien sondé les plaies de son coeur, il se fût mis à philosopher; car c'est une grande ressource qui ne nous manque jamais, tant que nous n'en avons aucun besoin: mais en ce cas, Juan ne pouvait que soupirer.
13. Il soupira donc.--Une autre ressource à sa disposition, c'était la pleine lune, où sont déposés tous nos soupirs[383]; et justement alors, son orbe chaste et lumineux se montrait aussi peu voilé que le permettait la lourde atmosphère de la Grande-Bretagne. L'ame de Juan était dans les dispositions les plus favorables pour la saluer dignement de l'apostrophe _ô toi_! ce tuisme des égoïstes amans, qu'il est impossible d'expliquer, à moins de se mettre à leur place[384].
[Note 383: _Le lagrime e i sospiri degli amanti_, etc. Voyez _Orlando furioso_, canto XXXIV, str. 75.]
[Note 384:
_Of amatory egotism the_ tuism, _Which furter to explain would be a_ truism.]
14. Mais amant, poète, astronome, paysan ou berger, tous, en la contemplant, subissent aussitôt son influence inspiratrice. C'est pour nous une source féconde de grandes pensées (et, si je ne me trompe, de refroidissemens); c'est à sa lumière qu'on confie le dépôt des plus précieux secrets; c'est elle qui gouverne les flots de l'Océan, la cervelle des hommes et même leurs coeurs, si l'on peut s'en rapporter aux poètes.
15. Juan se sentait tant soit peu rêveur et incliné vers la contemplation plutôt que vers son oreiller. Dans la chambre gothique où il était retiré, le bruit saccadé de la chute d'eau se faisait entendre au milieu des mystérieuses impressions de la nuit[385]; sous sa fenêtre gémissaient (nécessairement) les branches ondulées d'un saule. Il se mit donc à contempler la cascade, qui tantôt éclatait--et tantôt se perdait dans l'ombre.
[Note 385: Voyez ch. XIII, strophe 63.]
16. Sur la table ou sur la toilette (je ne puis exactement dire _laquelle_, et j'en fais la remarque, parce que je tiens excessivement à l'exactitude) brûlait vivement une lampe; pour lui, il était appuyé dans le creux d'une niche qui conservait encore de nombreux ornemens gothiques, des pierres ciselées, des vitraux peints et tout ce que le tems avait épargné dans le manoir de nos ancêtres.
17. Puis, comme la nuit était claire, bien que froide, il ouvrit la porte de sa chambre, et s'avança dans une galerie d'une sombre teinte, d'une longue dimension, et tapissée de vieilles et précieuses peintures représentant d'héroïques chevaliers et des dames chastes, comme le sont toujours les personnes de haut rang. Mais, à travers de sombres lueurs, les portraits des morts ont quelque chose de glacial, de terrible et de fantastique.
18. Vous diriez que la lune a rendu la vie aux formes refrognées des chevaliers et des saints que la peinture a reproduits: et quand vous faites un pas, en avant ou en arrière, vous croyez, au faible écho de votre propre marche,--entendre des voix sortir de la tombe, et des revenans, gracieux ou horribles, s'élancer de la toile qui gardait leur triste effigie, pour vous demander comment vous osez ouvrir les yeux dans un endroit où tout devrait dormir, excepté la mort.
19. A la lumière des étoiles, le pâle sourire des beautés, charme d'un autre siècle et maintenant renfermées dans la tombe, semble se ranimer; leurs tresses inhumées flottent le long de la toile; leurs yeux étincellent, en se portant sur les vôtres, comme dans certains douloureux songes, ou comme les stalactites d'une obscure caverne; mais leurs fantastiques regards expriment toujours la mort. Un portrait lui-même est déjà le passé, et avant que le cadre n'en soit doré, celui qu'il représente a cessé d'être le même.
20. Juan méditait sur l'inconstance ou sur sa maîtresse,--deux termes synonymes,--et rien, si ce n'est l'écho de ses soupirs et de ses pas, n'interrompait le silence de l'antique manoir; quand tout-à-coup il entendit ou crut entendre à ses côtés un _agent_ surnaturel,--ou peut-être une souris, maudit animal dont le grignotement, sous la tapisserie, trouble et embarrasse souvent tant de personnes.
21. Ce n'était pas une souris; mais, ô ciel! un moine accoutré d'un capuchon, d'un chapelet et d'une robe noire, tantôt apparaissait dans un rayon de lune et tantôt se perdait dans les ombres. Il semblait marcher péniblement, et pourtant sans bruit: ses vêtemens seuls faisaient entendre un léger murmure, et ses mouvemens étaient fantastiques et silencieux comme ceux des prophétiques soeurs[386]. En passant devant Juan, il fixa sur lui, sans s'arrêter, un oeil étincelant.
[Note 386: _The sisters_ weirds. Les sorcières de Macbeth.]
22. Juan resta pétrifié: il avait bien entendu quelque chose d'un revenant qui circulait dans ces vieilles galeries, mais, ainsi que la plupart des hommes, il regardait ces rumeurs comme l'effet des impressions que produisent de semblables lieux. C'est une sorte de coin frappé dans les hôtels[387] délabrés de la superstition, et donnant cours, non pas à quelque précieux métal, mais à des ombres aussi rarement vues que l'or représenté par le papier. Mais Juan en _voyait_-il une enfin, ou n'était-ce qu'une vapeur vaine?
[Note 387: _The mint_, la monnaie, l'hôtel des monnaies.]
23. Une, deux et trois fois passa et repassa devant lui l'habitant des airs, de la terre, du ciel ou de quelque autre lieu: Juan le regardait avec de grands yeux, mais sans pouvoir parler ou faire un seul geste. Il restait immobile comme une statue sur son piédestal; autour de ses tempes se hérissaient ses cheveux comme des noeuds de serpens; en dépit de tous ses efforts, sa langue lui refusait des paroles pour demander à cette créature révérente ce qu'elle voulait.
24. La troisième fois, après une pause encore plus longue, le fantôme se perdit;--mais où? La galerie était longue, et rien n'obligeait à supposer que l'évanouissement fût surnaturel. Il y avait plusieurs portes par lesquelles, grands ou petits, les corps pouvaient entrer ou sortir, suivant les plus simples lois de la physique: mais il fut impossible à Juan d'apercevoir par quelle issue le spectre s'était évaporé.
25. Il garda la même immobilité--pendant un espace de tems qu'il ne put déterminer, mais qui lui parut un siècle:--toujours écoutant et anéanti, ses yeux restaient fixés sur le point où d'abord s'était agité le fantôme. Enfin, il rappela par degrés son énergie; il eût volontiers attribué à un songe ce qu'il venait de voir, mais il ne se réveillait toujours pas; il sentait qu'il n'avait pas cessé d'avoir les yeux ouverts, et il se décida à retourner à sa chambre, laissant en chemin la moitié de ses forces.
26. Tout y était comme il l'avait laissé: son flambeau brûlait encore, et non pas d'une flamme _bleue_, comme ces flambeaux plus _modestes_ dont l'éclat est toujours entouré d'une sympathique fumée[388]. Il se frotta les yeux, ils ne refusèrent pas leur service; il prit un ancien journal, le journal lui parut extrêmement lisible; il y lut un article dirigé contre le roi, et un second qui renfermait l'emphatique éloge du _cirage patenté_.
[Note 388: Allusion aux _bas-bleus_.]
27. Cela sentait bien notre monde; pourtant sa main tremblait encore. Il ferma sa porte, et, après avoir lu un paragraphe relatif, je crois, à Horne Tooke[389], il se déshabilla et se mit tranquillement au lit. Appuyé nonchalamment sur son oreiller, il repaissait encore son imagination de ce qu'il avait vu. Enfin, sans avoir pris d'opiat, il s'assoupit par degrés et s'endormit profondément.
[Note 389: Horne Tooke fut implique, en 1794, dans une conspiration contre le gouvernement, et dut alors son acquittement à l'effet que produisit une brochure du célèbre Godwin.]
28. Il s'éveilla de bonne heure: comme on peut le supposer, ce fut pour méditer sur la visite ou vision qu'il avait eue, et pour décider s'il ferait bien d'en parler, au risque d'être plaisanté sur sa superstition. Plus il réfléchissait, plus son esprit devenait irrésolu: cependant son valet, dont l'exactitude était grande, parce que son maître ne se contentait pas à moins, frappa à sa porte, pour l'avertir qu'il était tems de se lever.
29. Il s'habilla donc. Il avait, comme tous les jeunes gens, l'habitude de prendre quelque soin de sa toilette; mais ce matin-là il n'y consacra que peu d'instans: sa glace même fut à peine consultée; ses cheveux tombèrent sur son front en boucles négligées; son habit ne reçut pas le pli accoutumé, et le _noeud gordien_[390] de sa cravate lui-même fut jeté trop de côté, de plus de la largeur d'un cheveu.
[Note 390: Voyez l'_Art de mettre sa cravate_, dont les journaux français ont rendu le compte le plus favorable.]
30. Quand il descendit dans le salon, il s'assit, d'un air rêveur, devant une tasse de thé qu'il n'aurait peut-être pas reconnu, si la liqueur, en lui brûlant les lèvres, ne l'eût forcé de recourir à sa cuiller. Telle était sa distraction, qu'il était impossible de ne pas l'attribuer à _quelque chose_;--Adeline s'en aperçut la première;--mais _qu'était-ce_? elle ne le devinait pas.
31. Elle le regarda, le vit pâle et devint elle-même aussi pâle que lui. Elle se hâta de baisser les yeux et de murmurer quelques mots que mon récit s'abstiendra de transmettre. Cependant lord Henry remarquait que les _tartines_ étaient mal beurrées; la duchesse de Fitz-Fulke, tout en jouant avec son voile, le lorgnait avec curiosité, mais ne prononçait pas un mot; et les grands yeux noirs d'Aurora Raby se fixaient également sur lui avec un air de surprise tranquille.
32. Enfin, la belle Adeline voyant que Juan conservait toujours la même froideur silencieuse, et que tout le monde, plus ou moins, en paraissait étonné, lui demanda _s'il était malade_. Il tressaillit et répondit: «Oui,--non, un peu, oui». Le médecin de la maison était un docte personnage: comme il se trouvait là, il exprima le désir de lui tâter le pouls et de reconnaître la maladie; mais Juan s'empressa de dire «_qu'il se trouvait parfaitement bien_,
33. «_Fort bien, bien, mal_.» Ces réponses n'étaient pas claires, et cependant ses yeux, quoique voilés par une apparence de délire, semblaient en garantir la sincérité; son esprit était certainement oppressé d'une maladie soudaine, mais peu sérieuse. Et comme il n'avait pas l'air de vouloir dire ce qu'il éprouvait, on avait lieu de croire que ce n'était pas un médecin dont il avait besoin.
34. Cependant, lord Henry avait pris son chocolat et les tartines dont il avait commencé par se plaindre. Il remarqua que Juan n'avait pas aussi bonne mine qu'à l'ordinaire, chose singulière, puisque le tems n'avait pas cessé d'être beau. Et s'adressant à la duchesse de Fitz-Fulke, il demanda à _sa grâce_, si elle n'avait pas reçu de récentes nouvelles du duc. _Sa grâce_ répondit que _sa grâce_ souffrait légèrement de quelques faibles et héréditaires accès de goutte, cette rouille des articulations aristocratiques.
35. Henry se retourna alors vers Juan, et lui exprima quelques mots de condoléance. «Vous regardez, dit-il, comme si votre sommeil avait été interrompu par le moine noir du temps passé.--Quel moine»? s'écria Juan en faisant de son mieux pour répondre à cette question d'un air tranquille ou insouciant; mais ses efforts ne l'empêchèrent pas de devenir encore plus pâle.
36. «Oh! vous n'avez donc jamais entendu parler du moine noir, le revenant du château?--Non, sur mon honneur.--Comment! La renommée,--mais vous savez que la renommée ment quelquefois,--raconte, à ce propos, une vieille histoire telle quelle. Mais soit qu'avec le tems le fantôme devienne plus réservé, soit que nos pères aient eu des yeux plus pénétrans en pareille matière, il est au moins certain, malgré l'espèce de croyance qu'on ajoute à ses visites, que le moine ne s'est pas souvent montré dans ces derniers tems.
37. «La dernière fois ce fut....--Oh! je vous en prie,» interrompit Adeline (elle observait attentivement les traits de Juan, et, d'après leur altération progressive, elle conjecturait déjà qu'il pouvait exister quelques rapports entre son trouble et la légende), «si vous avez l'intention de badiner, choisissez quelque sujet plus nouveau; on a déjà répété bien des fois ce conte, et en vieillissant il n'en est pas devenu meilleur.--
38. «Badiner! reprit milord; mais, Adeline, ne vous rappelez-vous pas que nous-mêmes, c'était dans notre lune de miel, nous vîmes.....--Eh! bien, peu importe; il y a déjà si long-tems de cela! au reste, écoutez, je vais vous donner la musique de cette histoire.» Alors, avec la grâce de Diane lorsqu'elle tend son arc, elle saisit sa harpe: à peine touchées, les cordes semblèrent s'animer d'elles-mêmes, et d'un ton plaintif elle commença à préluder sur l'air: _Il était un frère des ordres gris_.
39. «Mais, dit Henry, donnez-nous les paroles que vous avez faites sur cet air; car Adeline est à demi poète,» ajouta-t-il en souriant vers ceux qui se pressaient autour d'elle. Personne, dès-lors, ne pouvait plus se défendre d'appuyer les instances du mari et de témoigner le désir de juger de trois talens ni plus ni moins réunis;--le chant, les paroles et la harpe, talens qu'on ne peut guère rencontrer dans une femme sans mérite.
40. Après quelques ravissantes hésitations,--charme ordinairement employé par nos mélodieuses enchanteresses, et dont elles ont même l'air (je ne sais pourquoi) de ne pouvoir se dispenser,--la belle Adeline inclina d'abord ses yeux vers la terre; puis, les enflammant d'une inspiration soudaine, elle maria sa douce voix aux lyriques accords et chanta avec une grande simplicité (mérite d'autant plus précieux, que nous le retrouvons plus rarement)
I.
Oh! gardez-vous du triste frère Qui, dans la brise de minuit, Vient, soit en corps, soit en esprit, Ici marmotter sa prière. Au tems où de ce vieux manoir S'empara lord Amundeville, Il ne quitta pas cet asile.-- Gardez-vous bien du moine noir.
II.
Devant la redoutable épée De milord et des gens du roi, Ses compagnons remplis d'effroi Ont abandonné la contrée; Mais lui seul ose chaque soir Visiter encor l'abbaye: Cependant il n'est plus en vie.-- Gardez-vous bien du moine noir.
III.
Ici, quand d'un noble hyménée On doit former le noeud charmant, Il passe d'un air menaçant Sur le lit de la fiancée. Tranquillement il vient s'asseoir, Quand un lord ferme la paupière, Sur son monument funéraire.-- Gardez-vous bien du moine noir.
IV.
Le premier il donne l'alarme Des maux qui doivent arriver; La naissance d'un héritier Semble lui coûter une larme. Son capuchon laisse entrevoir Un oeil qui tristement scintille: Comme ceux d'un fantôme il brille.-- Gardez-vous bien du moine noir.
V.
Oh! gardez-vous du triste frère, Car seul il est notre seigneur: Des saints il est le successeur Et l'héritier du monastère. Le jour il n'a pas de pouvoir, Mais pendant la nuit il commande. Est-il un vassal qui prétende Rire des droits du moine noir?
VI.
Quand il marche de salle en salle, Vous le rencontrez sans danger; Mais tremblez de l'interroger! Sa voix est lente et sépulcrale. Pour l'éloigner de ce manoir, De Dieu fléchissons la colère; Et puisse notre humble prière Ouvrir le ciel au moine noir!
41. La voix de la dame expira, et les frémissantes cordes se calmèrent dès qu'une main savante eut cessé de les animer. Il y eut alors, comme c'est assez l'usage après un chant, un moment de silence; puis le cercle exprima vivement son admiration, et loua avec enthousiasme et politesse la pureté de la voix, le mérite de l'expression et de l'exécution, au grand embarras de la timide cantatrice.
42. Puis la belle Adeline continua à préluder pour sa propre satisfaction, et d'un air d'insouciance: on eût dit qu'elle n'estimait un pareil talent que comme un agréable passe-tems. Elle le cultivait quelquefois _sans_ prétention, où plutôt _avec_ la prétention de montrer dédaigneusement ce qu'elle pourrait exécuter, si elle voulait s'en donner la peine.
43. Mais (gardons-nous de le dire tout haut) c'était--pardonnez-moi la citation pédantesque--fouler aux pieds l'orgueil de Platon avec un orgueil plus insupportable encore, comme le fit un certain jour le cynique Diogène. Il avait espéré mortifier le sage, ou du moins éveiller sa colère philosophique, à propos d'un tapis gâté;--mais l'_abeille attique_ fut assez consolée par sa propre repartie[391].
[Note 391: C'était, je crois, un tapis que souillait un jour Diogène, en disant: «C'est ainsi que je foule aux pieds l'orgueil de Platon!--Avec plus d'orgueil encore,» répondit l'autre. Mais comme les tapis sont destinés à être foulés aux pieds, il est probable que ma mémoire est en défaut et que c'était une robe, une tapisserie, une couverture de table ou quelque autre précieux meuble peu usité chez les Cyniques.]
44. Ainsi, Adeline (en faisant avec aisance toutes les _difficultés_ que les dilettanti font avec parade) voulait ravaler leur espèce de _demi-profession_; car la musique devient quelque chose de tel quand on s'y livre trop exclusivement; et vous serez de mon avis si jamais vous avez entendu roucouler miss ceci, miss cela, lady cette autre, pour la plus grande satisfaction de la compagnie--ou de leur mère.
45. Oh! qu'elles sont longues, les soirées de _duos_, de _trios_, d'_admirations_ et de _ravissemens_! Combien, en pareil cas, de _mamma mia_, d'_amor mio_, de _tanti palpiti_, de _lasciami_ et de tremblotans _addio_, dans les salons de la nation, _comme on sait_, la plus musicale de la terre! sans compter le _tu mi chamas_ de Portugal, destiné à flatter nos oreilles dans le cas où l'Italie seule ne pourrait y parvenir[392].
[Note 392: Je me souviens qu'un jour la mairesse d'une ville de province, tant soit peu ennuyée de cette longue exécution de musique étrangère, ne put s'empêcher d'interrompre assez impoliment les bravos d'un auditoire compétent,--compétent, c'est-à-dire, en fait de musique;--car, indépendamment de la difficulté du langage, les paroles étaient entièrement défigurées par celles qui les chantaient (c'était d'ailleurs quelques années avant la paix et avant que tout le monde n'eût voyagé. J'étais encore au collége). Cette mairesse s'écria donc brusquement: «Grand merci de vos Italiens; pour ma part, je préfère de beaucoup une simple ballade.» Un jour, grâces à Rossini, tout le monde reviendra au même avis. Eût-on jamais cru qu'il serait le successeur de Mozart? Je ne hasarde cela, au reste, qu'avec défiance, étant un admirateur vif et sincère de la musique italienne en général et de celle de Rossini, sous plusieurs rapports; mais nous pouvons du moins en dire, avec le connaisseur de tableaux, dans _le Vicaire de Wakefield_: «Cette peinture vaudrait mieux, si le peintre y avait consacré plus de tems.» (_Note de Lord Byron_.)]
46. Adeline admirait également les airs de _bravoure_ de Babylone[393], et ces touchantes et patriotiques ballades de la _verte Érin_ et de la _grise Écosse_, qui reproduisent si bien _Lochaber_ à l'imagination de ceux qui parcourent les continens et les mers Atlantiques, et qui, véritable calenture musicale, ont le pouvoir de rendre pour un instant aux montagnards leur patrie, leur douce patrie, que peut-être ils ne doivent plus revoir.
[Note 393: C'est encore l'usage, en Angleterre, d'appeler, sérieusement ou ironiquement, toutes les vanités de la mode la prostituée de Babylone.]
47. Elle avait aussi un léger reflet de _bleue_; elle était capable de trouver des rimes et de composer plus de vers qu'elle n'en écrivait; dans l'occasion, elle pouvait lancer une épigramme, comme chacun doit le faire, sur ses meilleures amies: mais enfin elle était bien éloignée de ce sublime et parfait azur, devenu la couleur dominante; elle poussait même la faiblesse jusqu'à regarder Pope comme un grand poète, et qui pis était, elle ne rougissait pas de le dire.