Uvres Completes De Lord Byron Tome 02 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 12

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99. Les hôtes étaient donc lord Henry et sa dame; les conviés, ceux que nous venons de dépeindre. Leur table aurait engagé les ombres à passer le fleuve du Styx pour venir assister à des repas plus substantiels; mais je ne veux pas m'endormir sur les rôtis ou les ragoûts, bien que toutes les histoires du monde attestent que pour l'homme,--ce dévorant pécheur,--le vrai bonheur, depuis qu'Ève s'est avisée de manger une pomme, dépend beaucoup du dîner.

100. Témoin la terre où coulaient _des ruisseaux de lait et de miel_, et qui fut accordée aux faméliques Hébreux. Depuis, à cette passion nous avons ajouté celle de l'or, seul plaisir qui satisfasse notre attente. La jeunesse s'évanouit et emporte avec elle le soleil de nos jours; maîtresses et parasites, tout cesse bientôt de plaire; mais ô toi! coffre-fort ambrosial, qui jamais consentirait à te perdre, à l'âge où nous ne pouvons plus user ni même abuser de toi?

101. Les hommes partaient de bonne heure pour la chasse; les jeunes gens, parce qu'un fusil est, après le jeu et les fruits, la première chose que les enfans aiment, et les hommes d'un âge mûr, pour abréger la longueur du jour, car l'_ennui_[277], quoique sans nom dans notre idiome, est une plante d'origine anglaise.--Au lieu du mot nous avons la chose, et nous laissons aux Français le soin de désigner ce redoutable bâillement qu'il n'appartient pas au sommeil de détruire.

[Note 277: En français.]

102. Les vieillards se promenaient dans la bibliothèque, feuilletaient les livres et discutaient le mérite des tableaux; ils faisaient piteusement un tour de jardin et donnaient divers avis sur la disposition des serres; ils montaient les bidets dont le trot leur semblait le moins dur; ils lisaient les papiers du matin; ils attachaient sur leur montre un regard impatient, et, à soixante ans, soupiraient, chaque jour, après le retour de la sixième heure[278].

[Note 278: Jeu de mots entre _six_ti, soixante, et _six_, six.]

103. Mais personne n'était _gêné_[279]. La grande heure de la réunion était sonnée par la cloche du dîner: jusqu'à ce moment, tous étaient maîtres de leur tems.--Ils pouvaient, en commun ou dans la solitude, essayer, à leur guise, de tromper les ennuis du jour, secret connu de bien peu de monde. Chacun se levait, s'habillait quand il le jugeait à propos, et déjeunait quand, où et comment il l'entendait.

[Note 279: En français.]

104. Les dames,--les unes _rougies_, les autres un peu pâles, disposaient toutes de l'emploi des matinées. S'il faisait beau, elles caracolaient ou se promenaient; si le tems était contraire, elles lisaient, contaient des histoires, chantaient ou répétaient la dernière contre-danse parvenue du continent, raisonnaient de la mode qui devait le plus probablement venir et de la meilleure manière de porter les bonnets; ou bien encore, elles exprimaient d'un griffonnage de douze pages une petite lettre, qui allait rejeter sur chacun de leurs correspondans le fardeau de la première dette à acquitter.

105. Quelques-unes avaient des amans, toutes des amis, dont elles étaient éloignées. Il n'est rien sur la terre, et presque dans le ciel,--attendu qu'il est infini; de comparable aux épîtres des dames: j'aime beaucoup, je l'avoue, les mystères du missel féminin; tel qu'un _credo_, jamais il ne développe ce qu'il expose, et il est fertile en ruses comme le sifflet d'Ulysse, quand il égara le pauvre Dolon.--C'est à vous de bien peser vos réponses à de pareilles lettres[280].

[Note 280: Voyez, au dixième livre de l'_Iliade_, comment Ulysse parvient à arracher à Dolon le secret des projets d'Hector.]

106. On trouvait aussi des billards, des cartes, mais pas de dés,--les gens d'honneur ne jouant que dans les clubs;--des barques quand l'eau n'était pas emprisonnée, des patins quand la glace la recouvrait et que la rigueur du froid faisait perdre la piste du gibier. On pouvait encore goûter les plaisirs de la pêche à la ligne[281], ce vice solitaire, quoi qu'en ait dit ou chanté Isaac Walton. Je voudrais qu'à son tour le vieux, cruel et raffiné maraud eût eu dans la mâchoire un hameçon tiré par quelque pauvre petite truite[282].

[Note 281: M.A.P. a négligé de traduire le mot _angling_ (à la ligne).]

[Note 282: Au moins cela lui aurait donné une leçon d'humanité. Cet impitoyable sentimental, qu'il est aujourd'hui de bon ton de citer (dans les romans), afin de faire preuve de véritable goût pour les innocens plaisirs et les vieilles ballades, nous apprend à coudre des grenouilles et à leur casser les os, comme des moyens de perfectionner l'art de la ligne, le plus cruel, le plus insipide et le plus stupide de tous les prétendus plaisirs. Ils nous parlent des charmes de la nature, mais le pêcheur de cette espèce n'a en vue que son plat de poisson: il n'a pas le loisir de perdre un instant de vue la surface de l'eau, et une seule _morsure_ vaut mieux pour lui que le plus beau paysage du monde; d'ailleurs, il y a plusieurs sortes de poissons qui ne mordent que pendant les tems de pluie. La pêche de la baleine, du requin et du thon offre en elle-même quelque chose de noble et de hasardeux; celles du filet et de la nasse sont plus humaines et plus utiles;--mais la ligne! Un pêcheur à la ligne ne saurait être un bon homme.

«_Un des meilleurs hommes que j'aie connu,--d'un esprit aussi humain, aussi délicat, généreux et excellent qu'homme du monde, était pêcheur à la ligne; mais il faut ajouter qu'il pêchait avec des mouches peintes, et qu'il était incapable d'adopter les extravagantes idées d'I. Walton_.»

Cette note est d'un de mes amis auquel j'avais donné à lire mon manuscrit.--_Audi alteram partem_. Je la laisse pour modifier ma propre observation.

(_Note de Lord Byron_.)]

107. Avec le soir arrivaient le banquet et le vin, la conversation, les duos, modulés par des voix plus ou moins divines (ce souvenir fait encore aujourd'hui tressaillir mon coeur ou ma tête). Quatre miss Rawbolds brillaient dans les allégros; les deux plus jeunes couraient, de préférence, à la harpe,--parce qu'au charme de la musique elles joignaient celui de la pose gracieuse de leurs cous, de leurs bras et de leurs mains ravissantes.

108. De tems en tems (mais rarement les jours de sortie, les hommes étant alors trop fatigués) la danse faisait voltiger quelques jolies sylphides. On se pressait d'échanger de petits mots; on raillait,--mais sans oublier les convenances; on applaudissait avec mesure à des charmes qu'il était impossible ou possible de ne pas admirer, et cependant les chasseurs poursuivaient encore, dans leurs récits, le fin renard; puis discrètement se retiraient--à dix heures.

109. Dans un coin écarté, les politiques raisonnaient de l'univers et fixaient la marche de toutes les sphères: les plaisans guettaient l'instant de montrer leur savoir-faire et de glisser adroitement leur _bon mot_. Ils ont vraiment bien peu de repos, les faiseurs d'esprit; souvent ils gardent une simple malice des années entières avant de trouver l'occasion de la placer, et même alors il suffit d'un lourdaud pour la leur ôter[283].

[Note 283: Ou bien encore, comme nous disons en France, _elle va mourir dans l'oreille d'un sot_.]

110. Mais, dans notre société, tout était aristocratique et de bon ton; tout était civil, froid, inanimé comme une figure de Phidias, tirée d'un marbre antique. Nous n'avons plus de ces _squire_ Western[284] du bon vieux tems, mais nos Sophie, si elles sont moins romanesques, sont aussi belles ou même plus belles à voir. Nous n'avons plus des lurons[285] aussi accomplis que Tom-Jones, mais en revanche, des _gentlemen_ à corsets, droits comme des pieux.

[Note 284: _Squire_, écuyer.--Nous connaissons tous le bon _Western_ et l'aimable _Sophie_ de Tom-Jones.]

[Note 285: _Black-guard_ (mot à mot noire-garde) répond assez bien à notre mot _luron_ ou _polisson_. Je crois que c'est de lui que vient le mot _blagueur_, fort usité dans la dernière classe du peuple.]

111. On ne se séparait jamais tard, c'est-à-dire jamais après minuit,--le midi de Londres. A la campagne, les dames gagnent leur lit avant que la lune ne commence à pâlir. Paix et sommeil à chaque fleur refermée!--et puisse bientôt la rose retrouver au fond d'une alcove ses véritables couleurs; le long repos sait le mieux nuancer les belles joues, et--du moins, pour quelques hivers, il peut ôter au fard de son prix.

Chant Quatorzième.

1. Seulement, si, de l'immense abîme de la nature ou de nos pensées, nous pouvions tirer une seule certitude, le genre humain peut-être découvrirait le fil qui le fuit sans cesse;--mais alors il bouleverserait plus d'une excellente philosophie, car les systèmes se dévorent les uns les autres. Ils ressemblent au vieux Saturne,--qui digérait même des pierres quand, au lieu de ses enfans, sa pieuse moitié lui en présentait à ses repas.

2. Mais tout système offre l'inverse des déjeuners de Titan; il dévore ses grands parens, malgré la difficulté d'une pareille digestion. Et, je vous prie, après toutes les recherches nécessaires, avez-vous jamais arrêté, sur un seul point, votre conviction? Revenez donc sur l'histoire du passé, avant de prendre fait et cause pour une démonstration, ayant de la déclarer la meilleure de toutes. L'une des plus évidentes vérités, c'est qu'il ne faut pas se confier au témoignage de nos sens: or, quels sont vos autres moyens de certitude[286]?

[Note 286: L'_autorité_, répond M. de La Mennais; cette doctrine, si révoltante au premier abord, est pourtant susceptible de la même démonstration que celle qui voit tous les caractères de la vérité dans le témoignage des _sens réunis_. Chaque sens ou chaque homme est également trompeur, mais tous les sens ou tous les hommes proclament la vérité, _enarrant Deum_; ce qui revient à peu près à cette autre proposition: chaque homme est bavard, mais tous les hommes réunis sont muets; chaque femme est laide (c'est une supposition), mais toutes les femmes réunies composent ce qu'on appelle le beau sexe. Pourquoi faut-il que Pilate, après avoir demandé _quid est veritas_? n'ait pas attendu la réponse de l'Homme-Dieu! (Voyez Évangile saint Jean, ch. XVIII.)]

3. Pour moi, je ne sais rien; mais aussi je ne nie, n'admets, ne rejette ou ne méprise rien. _Vous_, dites ce que vous savez, si ce n'est peut-être que vous êtes né pour mourir? et même, après tout, l'un et l'autre peuvent cesser d'être vrais: un âge peut venir, source d'éternité, où rien ne distinguera plus la vieillesse de la jeunesse. Quant à la mort, du moins ce qu'on appelle ainsi, elle fait trembler tous les hommes, et cependant le sommeil emporte toujours un tiers de la vie.

4. Un sommeil sans rêves, après un long jour de fatigue, est ce que nous désirons le plus au monde; cependant, quel effroi n'inspire pas à la chair la vue d'une chair mieux assoupie[287]! Le suicide lui-même, qui s'acquitte de sa créance avant qu'on ne la réclame de lui (vieille manière de payer ses dettes, fort regrettée des créanciers), rend avec impatience le dernier soupir, moins par ennui de la vie que par crainte de la mort.

[Note 287: C'est-à-dire combien les vivans ont peur des morts.]

5. Il la voit autour et près de lui; ici, là, partout: c'est avec un courage né de la crainte, et de tous peut-être le plus désespéré, qu'il fait, pour la _connaître_, la dernière tentative:--Quand les montagnes hérissent leurs pointes au-dessous de vos pieds mortels, que de là vous plongez sur un abîme et voyez bâiller entre les rochers un gouffre terrible,--vous sentez bientôt naître le violent désir de vous y précipiter[288].

[Note 288: Une chose remarquable encore, c'est que le seul désir constant et par conséquent raisonné des malheureux aliénés, est de se précipiter au fond d'un puits ou du haut des fenêtres. Chose singulière, que le premier mouvement des hommes raisonnables, à l'aspect d'un précipice, soit celui qui domine continuellement les fous. Je définis la folie: _le désespoir de se sentir vivant_, et je pense que la véritable inhumanité est d'empêcher de mourir ceux qui en sont atteints.]

6. Vous ne le faites pas, il est vrai;--vous reculez, pâle et rempli de terreur: mais réfléchissez sur vos impressions et vous y trouverez (non sans frissonner au souvenir de vos propres idées) un entraînement involontaire, et salutaire ou trompeur, vers l'inconnu; une secrète envie de vous jeter, malgré toutes vos craintes....--mais où? vous l'ignorez, et voilà pourquoi vous le faites (ou ne le faites pas).

7. Mais à quoi tend ce discours, direz-vous, ami lecteur? A rien. C'est une simple méditation que je ne puis justifier qu'en disant: Telle est mon allure. Tantôt à propos et tantôt hors de propos, j'écris sans délai tout ce qui me vient en tête; car je n'ai pas entrepris ce récit dans le but de vous faire un récit; c'est une base purement aérienne et fantastique, destinée à supporter, à l'aide de lieux communs, des idées communes.

8. Vous savez, ou vous ne savez pas, ce que disait l'illustre Bacon: _Jetez dans l'air une paille, et vous pourrez voir d'où vient le vent_. Comme cette paille, la poésie, fille de l'esprit humain, suit toujours l'impulsion du souffle intellectuel. C'est un cerf-volant qui voltige entre la vie et la mort; une ombre qui suit les pas des ames sublimes[289]: mais, pour la mienne, c'est une bulle que l'envie de plaire n'a pas enflée. Je ne la forme que pour jouer un instant, comme les enfans, avec elle.

[Note 289: «_A shadow which the_ outward soul _behind throws_.» M.A.P. traduit: «Une ombre que l'_ombre_ laisse après elle,» ce qui est du pur galimatias. Plus haut il rend _a paper-kite_ par «un cerf-volant _de papier_.» C'est un pléonasme ridicule. L'ame, un cerf-volant _de papier_!]

9. Tout le monde est là devant moi,--ou derrière, car j'en ai déjà vu une partie, et bien assez pour en garder mémoire.--Pour ce qui est des passions, j'en ai assez éprouvé pour recueillir beaucoup de blâme, à la grande satisfaction de mon ami le genre humain, toujours ravi de mêler quelque alliage à la gloire; car je fus célèbre dans mon pays, jusqu'au moment où je vins à le fatiguer de mes vers.

10. J'ai soulevé contre moi ce monde et même l'autre, c'est-à-dire les gens d'église,--qui ont lancé toutes leurs foudres sur ma tête, dans de pieux et nullement rares libelles. Mais enfin je ne puis me tenir de griffonner une fois par semaine; j'ennuie mes vieux lecteurs, et je n'en gagne plus de nouveaux. Jeune, j'écrivais par surabondance d'idées; maintenant c'est parce que je sens que je deviens lourd.

11. «Mais alors pourquoi publier? Quand on ennuie le monde, on ne peut guère espérer de recueillir gloire ou profit.» A mon tour je demanderai: Pourquoi jouez-vous aux cartes, buvez-vous, lisez-vous?--sans doute pour abréger l'ennui du tems. Eh bien, moi, je me distrais à reporter mes regards sur ce que j'ai vu ou médité de triste ou d'agréable, et je livre au courant les vers que j'écris; ils surnagent ou s'engouffrent:--ils n'ont pas moins fait le sujet d'un de mes rêves.

12. Je ne sais si, même étant assuré du succès, je pourrais maintenant me résoudre à changer de manière[290]: j'ai tellement l'habitude du combat, qu'une seule défaite ne me déciderait pas à rompre avec les muses. Peut-être est-il malaisé d'exprimer ce sentiment, mais je proteste qu'il n'est nullement affecté; quand vous jouez, vous avez l'alternative de deux plaisirs;--c'en est un de gagner, c'en est un autre de perdre[291].

[Note 290: M. West, dans le journal qu'il a publié de son séjour auprès de Lord Byron en Italie, raconte que le poète répondait souvent à la Guiccioli, quand elle l'engageait à s'occuper d'un autre poème que _Don Juan_: «_Je ne sais ce que je ferais sans mon cher Don Juan; je ne puis plus faire autre chose_.»]

[Note 291: Les véritables joueurs ne quitteraient pas la partie quand même ils auraient quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent contre eux.]

13. Et d'ailleurs ma muse n'est pas à la piste des fictions; elle recueille un répertoire de faits et (quelquefois avec des réserves et de légères restrictions) elle ne chante que les objets et les événemens qui peuvent intéresser l'homme.--C'est même la cause des contradictions qu'elle souffre, car, du premier abord, la vérité n'offre rien d'attrayant. Mais si ma muse se proposait pour but ce qu'on appelle la gloire, elle vous ferait avec moins de peine une toute autre narration.

14. Des amours, de la guerre, une tempête,--voilà pourtant de la variété. Ajoutez-y un assaisonnement de légères rêveries, une vue rapide de ce désert appelé la société, un coup d'oeil jeté sur les hommes de toutes les conditions; que si vous ne voyez rien de plus, au moins devez-vous avouer que vous avez la satiété en réalité et en perspective, et, quoique ces dernières feuilles ne soient bonnes qu'à bourrer des valises, elles se vendront tout aussi bien que celles des premiers chants.

15. La fraction de ce monde que j'ai prise pour sujet du présent sermon est une de celles dont nous n'avons pas de description récente; il est facile d'en déterminer la raison: malgré l'éclat et la séduction des dehors, ses pierreries, ses hermines, ont une uniformité fatigante, et tous les individus qui la composent offrent une lourde et héréditaire identité vraiment peu favorable à l'inspiration poétique.

16. Ils ont tout pour tenter, peu de chose pour exalter, et rien de ce qui parle à tous les hommes de tous les tems. Une sorte de vernis recouvre chacun de leurs défauts; leurs crimes eux-mêmes sont des espèces de lieux communs. Passions factices, esprit faux, absence totale de cette naïveté naturelle qui donne à la vérité une expression sublime, insipide monotonie de caractère (chez ceux du moins qui en ont un), telles sont les qualités distinctives de la haute société.

17. Quelquefois, il est vrai, semblables aux soldats après la parade, ils rompent leurs rangs et mettent avec joie de côté la discipline; mais bientôt le rappel les force à revenir effrayés: il faut que de nouveau ils reprennent ou paraissent reprendre leurs entraves. Je conviens que c'est une mascarade brillante; mais, quand vous avez bien à votre aise promené sur eux vos regards, vous vous fatiguez,--du moins a-t-il produit sur moi cet effet,--de ce paradis de plaisirs et d'ennui.

18. Quand une fois nous avons fait notre cour, joué notre jeu, mis notre habit, voté, brillé, et peut-être quelque chose de plus, dîné avec les _dandys_, entendu les pairs déclamer, vu des beautés livrées par vingtaines au plus offrant, et de pitoyables roués devenus de chastes maris plus pitoyables, nous n'avons plus, croyez-moi, d'autre alternative que d'être _assommés_ ou _assommons_: témoins ces _ci-devant jeunes hommes_[292] qui luttent contre le courant, et ne savent pas quitter un monde qui les quitte.

[Note 292: En français.]

19. On dit,--on se plaint même généralement,--que personne n'a trouvé l'art de peindre le monde exactement tel qu'il devait être peint. Ce n'est, ajoute-t-on, que par l'indiscrétion des portiers que les auteurs ont pu soupçonner quelques légers scandales bien singuliers, bien élégans, qui ont fait le sujet de leurs railleries morales: leur style d'ailleurs est du plus mauvais ton; c'est le langage de milady, surpris dans la bouche de sa femme de chambre.

20. Mais aujourd'hui cela ne peut plus être vrai: les écrivains sont devenus une partie prépondérante du beau monde; je les ai vus balancer le crédit des militaires quand surtout, point fort essentiel, ils étaient jeunes. Comment donc se fait-il qu'ils aient également échoué dans ce qu'ils jugent eux-mêmes l'article d'importance, c'est-à-dire le _vrai_ portrait de la classe supérieure? En vérité, c'est qu'il y avait à en retracer trop peu de chose.

21. «_Haud ignara loquor_[293];» ce ne sont que des «_nugoe quarum pars_ parva _fui_[294],» mais pourtant vive et active. Maintenant j'esquisserais beaucoup plus aisément un harem, une bataille, un naufrage ou une histoire attendrissante que de pareils objets. Aussi bien, je désire pouvoir m'en dispenser, pour des raisons que je ne veux pas dire. _Vitabo Cereris sacrum qui vulgaret_[295], c'est-à-dire le vulgaire ne doit pas être initié dans ces mystères.

[Note 293: Je ne dis rien que je ne sache.]

[Note 294: Bagatelles auxquelles j'ai moi-même pris une courte part, il est vrai, mais, etc.]

[Note 295: Je fuirai celui qui divulguerait les mystères de Cérès.]

22. Ce que j'en vais dire sera donc imaginaire,--gâté, dénaturé, comme ces histoires de franc-maçonnerie, qui ont autant de rapports avec la réalité que les voyages du capitaine Parry avec ceux de l'argonaute Jason. Il n'appartient pas à tous les hommes de voir le grand _arcanum_: ma musique aura donc quelques diapasons mystiques, et elle présentera un grand nombre de sons que ne pourra jamais apprécier l'oreille d'un profane.

23. Hélas! les mondes se perdent,--et la femme, depuis qu'elle a perdu le monde (tradition plus vraie que galante, mais strictement conservée), n'a pu s'affranchir de la tyrannie des formes. Pauvre esclave de l'usage! subjuguée, oppressée, victime dès qu'elle a tort, martyr quand souvent elle a raison, condamnée aux douleurs de l'enfantement,--de même que, pour leurs péchés, les hommes sont forcés de promener le rasoir sur leurs mentons;

24. Tourment quotidien qui, dans son ensemble, compense celui de la _délivrance_. Mais, du reste, qui peut concevoir les véritables souffrances des femmes? Si l'homme prend à leur sort quelque intérêt, c'est surtout par défiance et par égoïsme; et leur amour, leur vertu, leur éducation, leur beauté ne servent qu'à former de bonnes femmes de ménage et des nourrices[296].

[Note 296: Les dames anglaises vivent beaucoup plus retirées que nos Françaises.]

25. Tout cela est fort bien, et ne peut même être mieux; mais cela même est, Dieu le sait, fort difficile: dès sa naissance elle est assiégée de tant d'inquiétudes! il lui est si difficile de distinguer ses ennemis de ses amis, et ses fers perdent sitôt la dorure qui les recouvre que,--mais seulement, demandez à la première femme venue (c'est-à-dire prenez-la à trente ans) ce qu'elle aurait préféré, de naître femme ou homme, écolier ou reine?

26. _L'influence du cotillon_ est une grande injure, et ceux même qui s'y soumettent voudraient passer pour la fuir comme la carpe fuit le vorace brochet. Mais enfin c'est sous lui que nous sommes tous jetés sur la terre par les différens cahots du fiacre de la vie[297]. Je porte donc, pour ma part, une grande vénération au cotillon.--Quel qu'il soit, de bure, de soie ou de basin, c'est un vêtement mystérieux et céleste.

[Note 297: Il y a ici un peu d'obscurité; les dames me pardonneront de ne pas la faire disparaître. M.A.P. n'a pas entendu ce passage.]

27. Je respecte beaucoup, et dans ma jeunesse j'ai souvent adoré ce voile chaste et divin qui, semblable au coffre de l'avare, renferme un trésor, et qui surtout nous enchante par ce qu'il dérobe à nos regards.--Fourreau d'or, qui recouvre une épée de damas; lettre d'amour, dont le cachet est mystérieux; préservatif de la douleur,--car quels ennuis seraient à l'épreuve d'un jupon court et d'une transparente cheville?

28. Et quand le jour est lourd et nébuleux, quand, par exemple, on sent glisser le souffle du siroco[298], que la mer fait jaillir au loin son écume d'un air menaçant, et que la rivière coule avec un rauque murmure, et que les cieux nous présentent cette vieille teinte grise, chaste et triste antipode des brûlans désirs,--eh bien, il est doux (s'il y a quelque chose de doux encore) d'entrevoir même une jolie paysanne.

[Note 298: Vent du sud-est qui, sur les bords de la Méditerranée, est le présage des orages.]