Œuvres complètes de lord Byron, Tome 01 avec notes et commentaires, comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore

Part 9

Chapter 93,885 wordsPublic domain

199. Telle fut la première intrigue de Don Juan. Suivrai-je le cours de ses autres aventures? c'est au lecteur à le décider. Voyons cependant ce qu'il dira de celle-ci; car sa faveur est un véritable plumet sur le chapeau d'un auteur, et ses dédains ne lui font pas grand mal. Mais si nous obtenons son approbation, nous pourrons bien avoir dans un an quelque chose à lui offrir.

200. Cet ouvrage est une épopée, et j'ai l'intention de la diviser en douze chants. Chacun d'eux présentera de l'amour, des combats, une tempête sur mer, un dénombrement de vaisseaux, de capitaines et de princes régnans, de nouveaux caractères, et trois épisodes: je travaille maintenant à un panorama de l'enfer dans le style d'Homère et de Virgile. On ne peut donc m'accuser d'avoir usurpé le nom de poète épique.

201. Tout cela se présentera à propos, et rappellera toujours les règles d'Aristote, ce _vade mecum_ du véritable sublime, qui a tant produit de poètes, et si peu de fous. Les poètes en prose aiment les vers blancs, moi je préfère les rimes; jamais les bons ouvriers ne se plaignent de leurs ustensiles. J'ai trouvé de nouvelles machines mythologiques, et des décorations miraculeuses vraiment superbes.

202. Une seule et légère différence existe entre mes anciens confrères en épopée, et moi; et elle me donne sur tous un avantage bien réel (non que je n'en aie encore plusieurs autres; mais on jugera plus facilement de celui-ci). Ils embellissent tellement leur sujet, qu'il devient sous leurs mains le fondement d'un labyrinthe de fables, tandis que j'expose dans cette histoire des vérités incontestables.

203. Si quelqu'un en doute, j'en appelle à l'histoire, à la tradition et aux faits; aux journaux, dont on connaît et apprécie la véracité, aux drames en cinq actes et aux opéras en trois. Tout confirme fortement ce que j'avance; mais une circonstance doit lever tous les doutes, c'est que plusieurs personnes, et moi-même à Séville, avons vu la dernière fuite de Juan avec le diable.

204. Si jamais je descends jusqu'à la prose, j'écrirai des commandemens poétiques, bien supérieurs à ceux qui les auront précédés. J'enrichirai mon texte d'une foule de choses ignorées: et je donnerai des préceptes de la plus haute élévation. Je prendrai pour titre: _Longin en bouteille_, ou _chaque poète est son Aristote_.

205. Tu croiras en Milton, en Dryden, en Pope. Tu n'édifieras plus à Wordsworth, à Coleridge et à Southey. Le premier est usé sans retour, le second est un ivrogne, et le troisième l'imite dans sa délicatesse et dans ses goûts. Pour Crabbe il serait pénible de marcher avec lui, et l'Hippocrène de Campbell est quelquefois à sec.

Tu ne déroberas pas à Samuel Rogers.

Tu ne commettras pas--d'offenses envers la muse de Moore[49].

[Note 49: Il faut se rappeler le commandement de Dieu que le poète parodie ici: _Tu ne commettras pas d'adultère_.]

206. Tu ne désireras pas la muse de M. Sotheby, ni son Pégase, ni rien qui lui appartienne.

Tu ne porteras pas de faux témoignages, comme les _bas bleus_ (l'une d'elles au moins en a l'habitude[50]).

Enfin, tu n'écriras que d'après mes préceptes. Tel est l'esprit d'une vraie critique: humiliez-vous ou ne vous humiliez pas devant ma verge, comme bon vous semblera; mais, dans ce dernier cas, je la laisse, de par Dieu, tomber sur vous.

[Note 50: Les précieuses savantes de Londres. Lord Byron semble avoir ici en vue Mistress Charlement, la femme qui était chargée par Lady Byron de l'espionner, et qui fut ainsi cause de la rupture des deux époux.]

207. Si quelqu'un ose prétendre que cette histoire n'est pas édifiante, je le prierai d'abord de ne pas crier avant d'être heurté; puis de la lire une seconde fois; alors il pourra dire (mais sans doute personne n'en aura l'impertinence) si mon poème bien qu'enjoué n'est pas hautement moral. De plus, je dois, dans le douzième chant, parler de l'endroit où vont tous les méchans.

208. Mais après tout, si quelqu'un est assez sourd à son propre intérêt pour mépriser cet avis; si, poussé par un esprit mal fait et ne croyant ni mes vers ni ses propres yeux, il s'écrie encore qu'on ne découvre dans cet ouvrage aucun but moral, je lui dirai, s'il est prêtre, qu'il est un menteur, et s'il est officier ou critique, qu'il est également--dans l'erreur.

209. J'attends l'approbation du public et je le conjure de prendre pour lui les préceptes que j'ai eu soin de mêler ici à l'agréable (ainsi l'on donne un morceau de corail aux enfans quand ils font leurs dents). Cependant, comme ils voudront sans doute rassembler mes titres à la couronne épique, et dans la crainte de la malveillance de quelques farouches lecteurs, j'ai déjà suborné le journal de ma grand-mère, _la Revue Britannique_.

210. J'envoyai mon offre dans une lettre adressée à l'éditeur, et il m'en remercia par le suivant courrier.--Je suis donc son créancier pour un bel article. Cependant, s'il juge à propos de rebuter ma tendre muse, s'il rompt tout d'un coup ses engagemens, s'il proteste qu'il n'a pas reçu ce qu'elle m'a coûté, et trempe sa plume dans le fiel et non dans le miel, tout ce que je puis dire,--c'est qu'il a mon argent.

211. Grâce à cette seconde sainte-alliance, je puis, je l'espère, compter sur le public et défier tous les autres magasins de sciences et arts, quotidiens, mensuels ou trimestriels. Je n'ai pas essayé d'augmenter le nombre de leurs cliens parce qu'on m'assura que mes efforts seraient superflus, et que l'_Édimburg_ et la _Quarterly Review_ faisaient souffrir le martyre aux auteurs qui différaient avec eux de sentimens.

212. «_Non ego hoc ferrem calida juventa, consule Planco_,» disent Horace et moi. Je fais cette citation pour assurer qu'il y a six ou sept bonnes années (long-tems avant de songer à dater mes lettres de la Brenta), j'étais plus disposé à répondre à tous les coups, et que je n'aurais jamais souffert des choses de ce genre, dans mon ardente jeunesse, Georges III étant roi.

213. Mais aujourd'hui, à trente ans, mes cheveux sont devenus gris (que seront-ils à quarante ans? je pensais l'autre jour à une perruque), et mon coeur n'a pas conservé beaucoup plus de jeunesse. En un mot, j'ai consumé mon été dans les jours du mois de mai, et je n'ai plus le goût des représailles. J'ai dépensé ma vie, intérêts et principal, et j'ai cessé de croire comme autrefois que mon ame fût invincible.

214. Jamais,--jamais,--non jamais à l'avenir ne descendra plus dans mon coeur cette rosée de jeunesse qui nous fait éprouver, à la vue de tous les objets agréables, des émotions ravissantes et nouvelles; semblable à la ruche des abeilles, notre sein les tenait renfermées. Penses-tu que ce miel naissait de ces objets? non, ils n'étaient pas en eux, mais dans cette puissance de ton ame qui doublait jusqu'au parfum des fleurs.

215. Jamais,--jamais à l'avenir, ô mon coeur, tu ne seras mon seul monde, mon univers! Autrefois je n'existais que par toi, aujourd'hui tu formes un être à part, et tu ne peux plus être mon paradis ou mon enfer. Les illusions ont disparu, tu es devenu insensible, mais ce n'est pas un malheur; j'ai pris à ta place une dose de jugement, quoique Dieu seul connaisse comment il a pu entrer chez moi.

216. Mes jours de tendresse sont passés; jamais les charmes d'une vierge[51], d'une épouse et moins encore d'une veuve ne me feront délirer comme autrefois. Il faut, en un mot, changer mon train de vie. Je n'ai plus l'espoir d'une mutuelle sympathie; l'usage fréquent du vin m'est défendu; ainsi, me résignant à quelque vice de vieille tête, je suis d'avis de me jeter dans l'avarice.

[Note 51:

_Me nec femina, nec puer, Jam nec spes animi credula mutui, Nec certare juval mero; Nec vincire novis tempora floribus_. ]

217. L'ambition était mon idole, mais elle fut brisée sur l'autel de la douleur et du plaisir; ceux-ci ont laissé chez moi des traces qui peuvent donner matière à amples réflexions. Aujourd'hui, comme la tête de bronze de frère Bacon, je m'écrie: «Le tems est, le tems fut, le tems n'est plus.» La brillante jeunesse est un trésor chimique que j'ai de trop bonne heure éventé en fatiguant mon coeur de passions, et ma tête de rimes.

218. À quoi se réduit la gloire? à tenir une certaine place sur un léger papier. Quelques gens la comparent à l'action de gravir une hauteur dont le sommet, comme celui de toutes les montagnes, s'évanouit en vapeur. C'est pour elle que les hommes écrivent, parlent, déclament; que les héros massacrent, que les poètes consument ce qu'ils appellent leur «lampe nocturne.» C'est afin d'obtenir, quand ils seront poussière, un nom, un misérable portrait, un buste pire encore.

219. Quel est l'espoir des mortels? Un ancien roi d'Égypte, Chéops, érigea la première et la plus haute des pyramides, dans la ferme espérance qu'elle conserverait le souvenir de sa vie et qu'elle déroberait à tous les yeux son cadavre; mais un inconnu en fouillant brisa le couvercle de son tombeau. Fondez maintenant, vous ou moi, quelque espérance sur un sépulcre, quand il ne reste pas de Chéops un grain de poussière!

220. Pour moi, amant de la vraie philosophie, je me dis bien souvent à moi-même: «Hélas! tout ce qui est né naquit pour mourir: la chair est une herbe que la mort vient convertir en foin. Votre jeunesse n'a pas été sans attraits, et si vous l'aviez encore--elle s'écoulerait.--Ainsi rendez grâces à votre étoile de n'avoir pas à vous plaindre davantage; lisez votre Bible, monsieur, et songez à votre bourse.»

221. Mais, en ce moment, ami lecteur, et vous, acheteur plus aimable encore, le poète,--c'est-à-dire moi,--vous demande la permission de vous serrer la main; et puis, votre humble serviteur, bonjour. Nous nous reverrons si cela nous arrange l'un et l'autre. Autrement je ne donnerai à votre patience que cette courte épreuve.--Heureux si tant d'autres suivaient mon exemple!

222. «Va, petit livre, loin de ma solitude! Je te dépose sur les eaux, suis ton chemin; et si, comme je le pense, ton sort est heureux, le monde te retrouvera après plusieurs siècles.» Lorsqu'on lit Southey, et que Wordsworth est compris, je ne puis m'empêcher de prétendre aussi à la gloire.--Les quatre premières rimes sont des vers de Southey; pour Dieu, lecteur, n'allez pas les prendre pour les miennes.

Chant Deuxième.

1. Ô vous qui êtes appelés à former la brillante jeunesse, en Hollande, en France, en Angleterre ou en Germanie, fouettez bien vos élèves en toute occasion, je vous en conjure; car c'est en oubliant leurs souffrances qu'on corrige leurs moeurs. En vain Juan avait-il reçu la plus douce des mères et des éducations, il finit, et de la manière du monde la plus vilaine, par perdre sa première innocence.

2. S'il eût été mis dans une école publique de troisième ou de quatrième classe, ou du moins s'il eût été élevé dans le Nord, ses occupations de chaque jour eussent empêché son imagination de prendre feu.--L'Espagne offre peut-être une exception, mais cette exception confirme la règle,--et dans tous les cas, un enfant de seize ans occasionant un divorce, devait bien confondre l'habileté de ses précepteurs.

3. Pour moi, cela ne me confond nullement, les choses bien considérées. D'abord sa mère n'avait en tête que les mathématiques; et tandis qu'il avait pour tuteur un vieux âne, une femme jolie (cela va sans dire, autrement la chose n'aurait sans doute pas eu lieu) avait pour mari un barbon avec lequel elle s'accordait mal.--Puis le tems et l'occasion.

4. Bien,--fort bien. Il faut que le monde tourne sur son axe et que tous les mortels, têtes et jambes, fassent le même tour que lui. Vivons et mourons, faisons l'amour, payons nos taxes, et, suivant la direction du vent, sachons disposer nos voiles.

Le roi nous parle en maître, le médecin en charlatan, le prêtre en docteur, et c'est ainsi que la vie s'exhale. C'est un léger souffle, de l'amour, du vin, de l'ambition; de la guerre, de la dévotion, de la poussière,--un nom peut-être.

5. J'ai dit que Juan fut envoyé à Cadix,--jolie ville dont je me souviens bien.--C'est le centre de tout le commerce colonial (du moins c'_était_, avant que le Pérou n'eût l'envie de se révolter). On y voit des filles si douces, j'entends des dames si gracieuses, que leur seule démarche enivre le coeur. Je ne pourrais vous la dépeindre bien que j'en sois encore tout ému, ni vous en offrir quelques comparaisons, je ne vis jamais rien de pareil.

6. Un cheval arabe? un cerf élancé? un _barbe_ nouvellement dressé? un caméléopard? une gazelle? Non,--non, rien de tout cela.--Et puis, leur robe, leur voile, leur jupe, hélas! pour s'arrêter sur de pareils objets, il faudrait sacrifier près d'un chant:--ensuite viendrait leur pied et des chevilles--ici, lecteur, rendez grâces au ciel de ce que je ne puis trouver une métaphore...--Eh bien, ma trop lente muse!--Allons, laissez-moi reprendre haleine.

7. Chaste, muse!!--Bien, puisqu'il le faut, il le faut. Je crois apercevoir un voile écarté pour un moment par une main légère, tandis qu'un oeil expressif vous fait pâlir et vous perce le coeur.--Terre brûlante, toute d'amour! quand je t'oublierai, puissé-je en venir à--dire mes prières!--non, jamais costume ne prêta tant de charmes aux oeillades, excepté les _fazzioli_ de Venise.

8. Mais à notre conte: Donna Inès avait envoyé son fils à Cadix seulement pour qu'il s'y embarquât; il n'entrait pas dans ses vues de l'y laisser séjourner; et la raison?--car nous embarrassons notre lecteur.--C'est qu'il était convenu que le jeune homme voyagerait: comme si un vaisseau espagnol eût dû, semblable à l'arche de Noé, le séparer de la scélératesse mondaine, et le ramener ensuite à la terre tel qu'une colombe d'espérance.

9. Don Juan, après avoir, suivant ses instructions, ordonné à son valet de disposer tout pour son départ, reçut un sermon et quelque argent. Il devait voyager pendant quatre printems; Inès était affligée sans doute (tous les genres de séparation ont leur épine), mais elle espérait,--elle croyait peut-être qu'il amenderait. Elle lui donna de plus une lettre (qu'il ne lut jamais) de bons conseils, et deux ou trois de crédit.

10. Cependant, afin de se distraire, la vertueuse Inès forma pour le dimanche une école de petits mauvais garnemens, qui auraient bien préféré jouer, comme de vilains paresseux, au _diable_ ou au _fou_. C'étaient des enfans de trois ans qui, ce jour-là, venaient écouter ses leçons. Les indociles étaient fouettés ou mis sur la sellette. Le grand succès de l'éducation de Juan l'encourageait à s'occuper d'une autre génération.

11. Juan quitta le bord, et le vaisseau s'ébranla; les vents étaient bons, l'eau très-agitée. C'est un diable de courant que celui de cette baie, je l'ai assez souvent essuyé pour me le rappeler. Si vous vous asseyez sur le tillac, votre visage ne tarde pas à se couvrir d'écume jaunissante, et à prendre l'apparence d'un cuir tanné. C'est là qu'il se tint pour dire et redire son premier, peut-être son dernier adieu à l'Espagne.

12. Je ne puis m'empêcher de remarquer que c'est un spectacle poignant que celui de la terre natale s'éloignant derrière les flots mugissans.--Il anéantit tout-à-fait, surtout si l'on est encore aux jours de la jeunesse. Je me souviens que les côtes de la Grande-Bretagne paraissent blanches, mais la plupart des autres terres sont bleues; en entrant dans l'humide élément, et trompés par la distance nous reportons nos regards vers elles.

13. Juan au désespoir demeurait assis sur le tillac, et cependant le vent ronflait, les cordages sifflaient, les matelots juraient et le vaisseau craquait; la ville devenait un point dont ils s'éloignaient de plus en plus. Le meilleur de tous les remèdes contre le mal de mer c'est un beefsteak. Vous riez, monsieur? faites-en auparavant l'épreuve. Je vous assure que rien n'est plus vrai, je l'ai essayé; et puisse-t-il vous faire le même effet salutaire!

14. Don Juan, assis, voyait de la poupe sa chère Espagne s'évanouir dans le lointain. On surmonte difficilement le chagrin d'un premier départ: les nations même qui courent aux armes le ressentent. C'est une espèce indicible d'émotion, une sorte de coup qui déchire le coeur. En s'éloignant des gens et des lieux les plus insupportables, les yeux se retournent encore pour en regarder le clocher.

15. Mais Juan avait eu bien des objets à quitter. Une mère, une maîtresse et pas de femme; il avait donc pour s'attrister de bien meilleurs motifs qu'un grand nombre de personnes plus âgées. Et si, dans tous les tems, nous soupirons en perdant de vue ceux mêmes avec lesquels nous sommes en querelle, certainement, quand ces personnes nous sont chères, nous devons sangloter;--c'est-à-dire jusqu'à ce que de plus profonds chagrins viennent sécher nos larmes.

16. Juan pleurait donc, comme pleuraient les juifs captifs en se rappelant Sion, sur les ondes babyloniennes[52]. Je voudrais bien pleurer avec lui, mais ma muse n'est pas larmoyante, et il n'est pas sage de se consumer pour de pareils chagrins. Les jeunes gens ne doivent voyager que pour se divertir; et par la suite peut-être que leurs valets, en attachant leur porte-manteau derrière la voiture, y glisseront ce chant lui-même.

[Note 52: _Super flumina Babylonis_.]

17. Enfin Juan pleurait, soupirait et méditait; ses larmes amères tombaient dans l'amer élément: _doux sur le doux_ (j'aime beaucoup à citer: vous excuserez ce souvenir; c'est lorsque la reine de Danemarck jette des fleurs sur la tombe d'Ophélie[53]); tout en sanglotant, il songeait à sa position, et faisait de sérieux plans de réforme.

[Note 53: «LA REINE.--Doux sur le doux, adieu! (_Jetant des fleurs_:) J'espérais que tu serais l'épouse de mon Hamlet; je pensais orner un jour ta couche nuptiale, douce jeune vierge, et non pas couvrir ta tombe de fleurs.»

(_Hamlet_, act. V, sc. Ire.) ]

18. «Adieu, mon Espagne! adieu pour longtems, criait-il. Peut-être ne dois-je plus te revoir, et mourrai-je, comme tant d'autres exilés, du désir de revenir encore sur ton rivage. Adieu, bords paisibles du Guadalquivir; adieu, ma mère; et puisque tout est fini, adieu, ma trop chère Julia!» (Ici il tira encore sa lettre et se mit à la relire.)

19. «Et oh! si je devais jamais l'oublier, je jure,--mais cela est impossible et absurde:--cet Océan azuré se joindra au ciel, la terre s'abîmera dans la mer avant que je perde ton souvenir, ô ma belle amie! ou que j'aie une autre idée que la tienne. La médecine n'a pas de remède pour les chagrins de l'ame.»--(Ici le vaisseau fit un bond, et Juan sentit les approches du mal de mer.)

20. «Les cieux toucheraient plutôt la terre.»--(Ici il se sentit plus malade.) «Ô Julia! que me font tous les autres maux?--Au nom du ciel, donnez-moi un verre de liqueur.--Pedro Battista! aidez-moi à redescendre.--Julia, mes amours!--Plus vite donc, drôle de Pedro.--Ô Julia!--Ce maudit vaisseau bondit tellement.--Chère Julia, tu vois que je t'implore encore!» (Ici le vomissement l'empêcha d'articuler.)

21. Il ressentit ce froid malaise de coeur, ou plutôt d'estomac, qui, sans le secours du meilleur apothicaire, suit, hélas! également la perte d'une amante, la perfidie d'un ami, la mort de ceux auxquels nous tenons fortement et qui emportent avec eux une partie de nos espérances: nul doute que dans ce cas Juan ne se fût montré plus sentimental, mais la mer faisait sur lui l'effet d'un violent émétique.

22. L'amour est un maître capricieux. Je l'ai vu résister à des fièvres dont il était la première cause, mais reculer devant un rhume, un refroidissement, et surtout redouter une esquinancie. Toutes les bonnes et nobles maladies ne l'intimident pas, mais les indispositions vulgaires le mettent aux abois. Il ne veut pas qu'un éternuement suspende ses soupirs, ou qu'un échauffement rougisse ses yeux bandés.

23. Mais le pire de tout c'est la nausée, ou bien une douleur dans la région inférieure des entrailles. L'amour, qui aurait le courage héroïque d'ouvrir une veine, tressaillit à l'application des serviettes chaudes; les purgatifs ébranlent son empire, et enfin le mal de mer lui donne la mort. Don Juan était donc bien épris, puisque sa passion résista aux atteintes que lui porta son estomac dans son premier voyage sur mer.

24. Le vaisseau, appelé la très-sainte _Trinidada_, faisait directement voile pour le port de Livourne, où la famille espagnole des _Moncade_ était établie long-tems avant la naissance du père de Juan[54]. Il existait des liens de parenté entre les deux maisons, et Juan avait pour eux une lettre d'introduction qui lui avait été adressée, le matin de son départ, par ses amis d'Espagne pour ceux de l'Italie.

[Note 54: Depuis le commencement du seizième siècle, quand le fameux capitaine Hugues de Moncade avait été nommé vice-roi de Naples. Voyez Brantôme, _Vie des grands capitaines étrangers_.]

25. Sa suite consistait en trois valets et un gouverneur, le licencié Pédrillo qui savait plusieurs langues; mais, pour le moment, il gisait malade et sans voix sur son matelas, ballotté dans son hamac, soupirant après la terre, et sentant à chaque brisée augmenter son mal de tête. Les vagues qui pénétraient par les sabords remplissaient en même tems sa couche d'humidité, et son ame de frayeur.

26. Ce n'était pas sans quelque raison, car la brise s'éleva vers la nuit, jusqu'à ce qu'elle se convertit en vent frais: c'était peu de chose pour les gens de mer; mais plusieurs passagers pouvaient en ressentir quelque effroi: les matelots sont d'une autre espèce. Au coucher du soleil, ils commencèrent à carguer les voiles, car l'aspect du ciel annonçait que le vent serait violent et pourrait enlever un mât ou quelque chose de semblable.

27. À une heure, le vent, avec une impétuosité soudaine, jette le vaisseau juste dans la vague entr'ouverte: la mer frappe la poupe, lui fait une crevasse diagonale, y brise l'étambord et en entame toutes les parties. Avant d'être sorti de cet imminent danger, le gouvernail était brisé. Il était tems d'appeler aux pompes, le bâtiment contenait quatre pieds d'eau.

28. Une troupe se mit à l'instant aux pompes, et le reste s'empressa de déballer une partie de la cargaison; cependant ils n'avaient pas encore découvert la voie d'eau. À la fin elle parut, mais ils n'en étaient pas plus rassurés; l'eau s'élançait par une ouverture énorme, malgré draps, chemises, vestes, et balles de mousselines qu'ils cherchaient à lui opposer.

29. Mais tous les obstacles eussent été inutiles, et le vaisseau eût coulé à fond en dépit de tous les efforts et expédiens, sans le secours des pompes. Je suis heureux de faire connaître celles-là à tous ceux qui pourraient en avoir besoin, elles tirèrent cinquante tonnes d'eau par heure; ainsi notre équipage eût été perdu sans M. Mann, de Londres, qui en est l'inventeur.

30. Au déclin du jour, le tems parut s'adoucir: ils eurent l'espoir de rester maîtres de l'ouverture et de remettre à flot leur bâtiment; cependant trois pieds d'eau occupaient encore deux pompes à bras et une troisième à chaîne. Le vent redevint frais. Comme il se faisait tard, une bouffée fit détacher quelques armes à feu, et une bourrasque (je voudrais en vain essayer de la décrire) jeta d'un seul coup le vaisseau sur le flanc.

31. Il resta sans mouvement dans cette position, comme s'il eût été attaché. L'eau, quittant le fond de cale pour venir laver les ponts, offrait une de ces scènes que les hommes n'oublient pas de sitôt; car ils gardent la mémoire des batailles, des incendies, des naufrages, en un mot de tout ce qui excita leurs regrets et brisa leur espérance, leur coeur, leur tête ou leur cou: c'est ainsi que l'on voit bien des gens, plongeurs ou autres, rappeler avec complaisance les instans où ils étaient sur le point de se noyer.