Part 8
146. «Oui, Don Alphonso, vous n'êtes plus mon époux, si jamais toutefois vous avez mérité ce titre. Est-il digne de votre âge?--Vous êtes à votre dixième lustre; cinquante ou soixante ans--c'est bien la même chose. Est-il sage, est-il décent de faire de pareilles recherches pour déshonorer une femme vertueuse? Don Alphonso! homme ingrat, parjure, barbare; osez-vous bien concevoir de pareils soupçons sur votre épouse?
147. «Est-ce pour cela que j'ai dédaigné ce que l'on permet ordinairement à mon sexe? que j'ai fait choix d'un confesseur si vieux et si lourd qu'il eût été insupportable à toute autre? Hélas! jamais il n'a eu l'occasion de me faire un reproche; au contraire, il me voyait tellement inquiète de mon innocence,--qu'il a toujours douté que je fusse mariée.--Oh! combien il sera désolé de voir comme je suis traitée!
148. «Était-ce pour cela que je n'ai pas encore choisi de cortejo[42] parmi la jeunesse de Séville? Est-ce pour cela que j'évite la plupart des réunions, si ce n'est pour assister aux combats de taureaux, à la messe, au théâtre, aux bals et aux festins? Est-ce pour cela que, quels que fussent mes adorateurs, je les ai tous éconduits (j'y mettais même de l'impolitesse)? Est-ce pour cela que le général comte O'Reilly, celui-là même qui prit Alger[43], a prétendu que je l'avais traité indignement?
[Note 42: Ce mot répond à celui de _sigisbé_ en Italie.]
[Note 43: Donna Julia se trompe. Le comte O'Reilly ne prit pas Alger, mais ce fut Alger qui fut sur le point de le prendre; lui, son armée et sa flotte levèrent le siége de la ville en 1774, après avoir éprouvé de grandes pertes.
(_Note de Byron._) ]
149. «Mon coeur n'a-t-il pas été sourd pendant six mois aux soupirs et aux accords du musico italien Cazzani? N'est-ce pas moi que son compatriote le comte Corniani appelait la seule femme vertueuse d'Espagne? N'ai-je pas vu à mes pieds une foule de Russes et d'Anglais? J'ai désolé le comte Strongstroganof, et lord Mount Coffee-House, ce pair d'Irlande qui s'est tué l'année dernière par excès d'amour (et de vin).
150. «N'ai-je pas eu deux évêques à mes pieds? Le duc d'Ichar, Don Fernand Nunès? et c'est une femme de ma sorte que vous traitez ainsi? Je ne sais pas dans quelle phase de la lune nous nous trouvons: je vous sais gré vraiment d'avoir l'extrême indulgence de ne pas encore me battre, quand le tems est si favorable:--Oh! vaillant héros! avec votre épée au vent, et votre pistolet armé, ne faites-vous pas là, dites-moi, une jolie figure?
151. «Voilà donc le motif de ce voyage imprévu, de cette affaire indispensable avec votre procureur, ce modèle de bassesse qui se tient droit là-bas comme s'il commençait à sentir qu'il a joué le rôle d'un fou. Je vous méprise tous les deux, mais l'infamie de sa conduite est encore plus inexcusable; puisqu'il n'a certainement agi que pour percevoir ses amendes odieuses, et nullement par un sentiment d'intérêt pour vous et pour moi.
152. «S'il est ici pour dresser un acte, n'empêchez pas ce brave monsieur de procéder; vous avez mis cet appartement dans un bel état;--il s'y trouve de l'encre et une plume pour vous, quand vous le désirerez.--Ayez soin de tout mentionner avec précision, je ne veux pas que vous receviez pour rien des honoraires.--Mais comme ma femme de chambre est déshabillée, veuillez mettre à la porte vos espions.--Oh! dit en sanglotant Antonia: je veux leur arracher les yeux.
153. «C'est ici le cabinet, là la toilette, de ce côté l'antichambre.--Cherchez dessus, dessous: voilà le sopha, le grand fauteuil, la cheminée;--on pourrait bien y cacher un amant, mais je voudrais dormir; faites, je vous prie, moins de bruit, jusqu'à ce que vous ayez découvert le trou secret qui renferme ce cher trésor. Alors veuillez m'en donner aussi le plaisir.
154. «Et vous, hidalgo, qui venez de faire planer des soupçons sur moi, et de la honte sur tous ces visages, ayez la complaisance de me faire connaître--quel est celui que vous cherchez! Comment le nommez-vous? de quelle famille? Montrez-le-moi?--Sans doute il est jeune et agréable?--Il est grand? Parlez et prouvez que vous avez eu de justes motifs pour ternir ainsi ma réputation.
155. «Au moins peut-être, il n'a pas soixante ans; il serait à cet âge trop vieux pour être mis à mort, ou pour éveiller la jalousie d'un mari aussi jeune que vous.--(Antonia! donnez-moi un verre d'eau.) Je rougis d'avoir répandu des larmes, elles sont indignes de la fille de mon père; ma mère pouvait-elle prévoir en me mettant au monde que je tomberais au pouvoir d'un monstre!
156. «Mais c'est peut-être d'Antonia que vous êtes jaloux? Vous avez vu qu'elle dormait à mes côtés quand vous frappâtes à la porte avec votre suite. Regardez où vous voudrez, nous n'avons rien à vous cacher, monsieur: une autre fois seulement, je l'espère, vous nous avertirez; ou, par égard pour la pudeur, vous attendrez un instant à la porte, afin de nous permettre de nous habiller pour recevoir une aussi bonne compagnie.
157. «J'ai fini, monsieur, je cesse de parler. Le peu que j'ai dit doit assez vous apprendre qu'une ame pure sait dévorer en silence des torts dont elle ne pourrait parler sans rougir.--Je vous livre comme auparavant à votre conscience; un jour elle vous demandera raison de vos procédés à mon égard. Dieu veuille que vous ne vous en tourmentiez pas plus qu'aujourd'hui! Antonia, où est mon mouchoir de poche?»
158. Elle s'arrête et retombe sur son oreiller. Elle est pâle et ses yeux noirs abîmés dans les pleurs rappellent un ciel obscurci par la pluie et les éclairs; ses cheveux ondoyans sont comme un voile jeté sur ses joues décolorées: en vain leurs noires boucles cherchent-elles à couvrir ses épaules charmantes; leur neige se faisait encore jour à travers.--Ses lèvres de rose sont entr'ouvertes, et son coeur bat plus fort que sa respiration.
159. Le senor Don Alphonso restait confondu. Antonia remuait sans cesse dans la chambre bouleversée; puis, tout d'un coup tournant la tête, elle intriguait par ses malignes oeillades le maître et ses mirmidons, qui ne paraissaient pas s'amuser beaucoup, à l'exception du procureur. Mais celui-ci, fidèle jusqu'au tombeau, comme un autre Achates, s'embarrassait peu de la cause des querelles, pourvu qu'il y en eût; car elles devaient toujours être apaisées en justice.
160. Comme un chien en arrêt[44], il suivait de ses petits yeux, et sans remuer, chacun des mouvemens d'Antonia; son attitude exprimait les plus vifs soupçons. Du scandale il s'en embarrassait peu; et s'il trouvait à justifier une poursuite ou une action judiciaire, la jeunesse, la beauté ne le touchaient que faiblement: quant aux dénégations, il lui fallait des témoignages faux, mais juridiques, pour qu'il y ajoutât foi.
[Note 44: _Avec un nez flairant inquiet_ (with prying snubnose).]
161. Cependant Don Alphonso, les yeux baissés, faisait, il faut le dire, une triste figure; après avoir cherché de cent côtés, et traité si durement une jeune femme, il n'en était pas plus avancé; seulement il sentait des reproches intérieurs se joindre à ceux que son épouse venait de lui prodiguer pendant une demi-heure, aussi vifs, aussi serrés, aussi cuisans qu'une pluie d'orage.
162. D'abord il essaya de bégayer une excuse; on ne lui répondit que par des pleurs, des sanglots et les préludes d'une attaque de nerfs, lesquels sont toujours certaines douleurs, des palpitations, des étouffemens, et ce que les patientes choisissent de préférence. Alphonso vit sa femme et se rappela celle de Job; il vit encore en perspective tous les parens de Julia indignés, et il jugea plus à propos de ne pas perdre patience.
163. Il fit mine de vouloir parler, ou plutôt balbutier; mais avant de s'être exposé à servir encore d'enclume au marteau de sa femme, la sage Antonia vint l'arrêter, en lui disant: «Monsieur, je vous en prie, quittez cette chambre, et ne dites pas mot, ou madame va mourir.--Qu'elle aille au diable!» murmura Alphonso; mais rien de plus: le moment de parler était passé. Il lança un ou deux regards menaçans, et sans savoir comment, il fit ce qu'on lui ordonnait.
164. Avec lui s'éloigna son _posse comitatus_, le procureur à l'arrière-garde s'arrêtant auprès de la porte et se retournant toujours jusqu'à ce qu'Antonia l'eût poussé dehors.--Il était vraiment fâché de l'inexprimable extravagance d'Alphonso qui, dans ce moment-là même, semblait avoir perdu le sens; mais, comme il y rêvait, la porte se ferma sur sa face magistrale.
165. Dès qu'elle fut bien fermée.--Oh! honte, oh! crime, oh! douleur, et oh! sexe féminin! comment feriez-vous de semblables choses sans perdre l'honneur!--si ce monde, et même si l'autre n'étaient pas aveugles? Combien il est rare de trouver des réputations non usurpées! mais continuons.--Car je ne suis pas à la moitié de ma tâche, et il faut le dire, non sans grande répugnance; à demi suffoqué, le jeune Juan s'élança hors du lit.
166. Il s'était caché,--je ne prétends pas dire comment, ni expliquer dans quelle position.--Jeune, svelte et flexible, il s'était tapi sans doute dans un mince espace rond ou carré. Mais de le plaindre d'avoir été étouffé sous deux aussi jolis corps, c'est ce que je ne dois ni ne veux faire; il eût mieux valu sans doute mourir ainsi, que d'être comme le buveur Clarence, plongé dans une tonne de Malvoisie[45].
[Note 45: Georges, duc de Clarence, condamné a mort, en 1478, par son frère Édouard IV. Pour toute faveur, il obtint d'être noyé dans un tonneau de Malvoisie, choix qui suppose, dit Hume, une violente passion pour cette liqueur. (Voyez le _Richard III_ de Shakspeare.)]
167. En second lieu je ne le plains pas, parce qu'il n'avait pas besoin de commettre un péché défendu par le ciel et taxé par les lois humaines: ou du moins il s'y prenait de trop bonne heure. Mais à seize ans, la conscience n'est pas timorée comme à soixante, lorsque rappelant nos anciennes dettes, et calculant tous les à-comptes donnés en fautes, nous voyons que le diable emporte déjà les deux côtés de la balance.
168. Je ne dirai rien de la position qu'il avait gardée: on voit dans les chroniques juives comment, lorsque le sang du vieux roi David était devenu pesant, les médecins, laissant pillules et potions, lui avaient conseillé de se servir d'une jeune et jolie fille en guise de cataplasme, et comment le remède eut les meilleurs effets[46]. On le lui avait peut-être appliqué différemment, car David en fut guéri, et Juan fut près d'en mourir.
[Note 46: «Et le roi David avait vieilli..., et quand on le couvrait d'habillemens il n'était pas réchauffé. Ses serviteurs cherchèrent donc une belle jeune fille dans toute l'étendue d'Israël, et lui trouvèrent Abisag, la Sunamite; elle était singulièrement belle, et elle dormait avec le roi... Or, le roi ne la _connut_ pas.»
(III. _Livre des Rois_, ch. Ier.) ]
169. Que faire maintenant? Alphonso va revenir aussitôt qu'il aura congédié ses misérables: Antonia met son esprit à la torture, mais elle ne peut concevoir aucun expédient:--comment pourra-t-on soutenir une nouvelle attaque? Ajoutez que le jour allait paraître dans peu d'heures; Antonia ne savait qu'imaginer, Julia ne parlait pas, mais elle pressait de ses lèvres décolorées les joues de Don Juan.
170. Il rapprocha ses lèvres des siennes, et de sa main, il rejeta en arrière les boucles de ses cheveux épars; même alors, ils ne pouvaient faire entièrement taire leur amour, ils oubliaient à demi leurs dangers, leur désespoir. La patience d'Antonia ne put se contenir. «Comment, s'écria-t-elle en fureur, est-ce là le moment de vous amuser encore? il faut que je mette ce beau monsieur dans le cabinet.
171. «Remettez à une autre plus heureuse nuit vos caresses.--Qui peut avoir mis mon maître dans le secret? Que va-t-il résulter de cela? Je suis dans une frayeur, et ce vilain enfant a le diable au corps; est-ce le moment de faire des folies? En avons-nous le tems? Comment oubliez-vous que cela peut finir par du sang? Vous y perdrez la vie, moi ma place, ma maîtresse tout, et cela pour ce petit visage de fille.
172. «Si, du moins, c'était un brave cavalier de vingt-cinq ou trente ans (allons, hâtez-vous)! Mais un enfant, quel beau chef-d'oeuvre! (En vérité, madame, je ne conçois pas votre goût;--allons! monsieur, là-dedans!)--Mon maître ne doit pas être loin.--Au moins le voilà pour le moment renfermé. Et si nous pouvons tenir conseil avant le jour--(Juan, souvenez-vous de ne pas dormir).»
173. L'arrivée de Don Alphonso, qui cette fois était seul, interrompit la fidèle suivante. Elle faisait mine de demeurer, mais il lui donna l'ordre de sortir, ce qu'elle fit de mauvaise grâce. Au reste, il n'y avait rien à faire, et sa présence ne pouvait être d'un grand secours. En ce moment elle les regarda donc tous deux lentement et avec un soupir, moucha la chandelle, s'inclina et partit.
174. Alphonso s'arrêta une minute;--ensuite il commença quelques excuses singulières de sa conduite précédente, non qu'il voulût justifier ce qu'il avait fait, et, à dire vrai, il s'était montré extrêmement impoli; mais il avait eu pour cela de fortes raisons qu'il ne spécifia pas dans son plaidoyer: à tout prendre, son discours offrit un bel exemple de cette figure que les savans appellent _Rigmarole_[47].
[Note 47: Nous n'avons découvert nulle part l'emploi de ce mot. Si ce n'est pas la faute de notre ignorance, il se peut que Byron l'ait forgé pour mystifier ses lecteurs.]
175. Julia ne dit rien: cependant elle avait sur tous les points une de ces bonnes réponses qui donnent, aux dames instruites du faible de leurs époux, le pouvoir de tout changer en quelques paroles. Si par ce moyen elles n'imposent pas un parfait silence, elles amènent du moins un repos, même quand elles ne disent pas un mot de vrai. Il s'agit de rétorquer avec fermeté, et s'il vous soupçonne d'une faiblesse, de lui en reprocher _trois_.
176. Au fait, Julia avait des motifs d'excuse, car les amours d'Alphonso avec Inès étaient connues du public: ce fut donc le sentiment de sa faute qui la rendit confuse; mais, comme on l'a souvent démontré, cela ne peut pas être: une dame a toujours des raisons justificatives; elle se tut peut-être par égard pour l'oreille de Juan qui avait fort à coeur, comme elle ne l'ignorait pas, la réputation de sa mère.
177. Un second motif encore, c'est qu'Alphonso n'avait jamais paru s'inquiéter de Juan; il montrait de la jalousie, mais il ne parlait pas de l'heureux amant qui la faisait naître, et laissait ainsi ses prémisses sans conclusion. Cependant son esprit travaillait à éclaircir ce mystère, et l'on peut dire qu'en parlant d'Inès c'était le mettre à la piste de Juan.
178. Il suffit d'un rien dans les affaires délicates, et mieux vaut alors se taire, D'ailleurs il est un _tact_ (cette expression moderne me semble d'une mauvaise fabrique, mais elle me fournit une fin de vers) qui avertit une dame pressée de questions trop inciviles, de se tenir toujours à une certaine distance de la vérité.--Le mensonge donne aux dames une grâce singulière, et convient mieux à leur charmante physionomie que tout autre chose.
179. Elles rougissent et nous les croyons; au moins l'ai-je toujours fait: il est à peu près inutile d'essayer une réplique, car leur éloquence devient alors de la profusion; et quand elles sont épuisées, elles soupirent, laissent tomber leurs yeux languissant, répandent une larme ou deux, et nous voilà désarmés; alors,--et alors,--et alors,--nous nous asseyons et soupons.
180. Alphonso termina son discours en implorant un pardon que Julia à demi refusait, et à demi accordait; elle y mettait des conditions qui lui semblaient bien dures, et rejetait plusieurs petites demandes qu'il lui faisait. Tel qu'Adam à la porte de son jardin, Alphonso gémissait d'une pénitence trop rigoureuse. Il la conjurait de ne pas le refuser plus long-tems, quand il trébucha sur une paire de souliers.
181. Une paire de souliers!--Quoi donc? Peu de chose s'ils semblent aller au pied de madame, mais sans douleur je ne puis le dire, la forme en était masculine. Les voir et les prendre fut l'affaire d'un moment.--Ah! grand Dieu! mes dents commencent à se heurter, mes veines frissonnent.--D'abord Alphonso examine bien leur tournure, puis sa passion prend un tout autre caractère.
182. Il quitte la chambre pour aller ressaisir son épée, et sur-le-champ Julia se précipite dans le cabinet. «Fuis, Juan, fuis!--Au nom du ciel.--«Pas un mot.--La porte est ouverte.--Tu peux disparaître par le passage que tu as parcouru tant de fois.--Voici la clef du jardin.--Fuis.--Fuis.--Adieu! vite, vite! J'entends Alphonso furieux.--Il n'est pas encore jour.--Il n'y a personne dans la rue.»
183. On ne dira pas que cet avertissement ne fût pas bon, le mal est qu'il arriva trop tard. C'est ainsi qu'on acquiert l'expérience, et c'est une sorte de péage que nous impose la destinée. En un saut, Juan avait quitté l'appartement, en un second il allait être à la porte du jardin, mais il rencontra Alphonso en robe de chambre qui le menaça de le tuer.--Juan se précipita sur lui.
184. Le combat fut terrible, et la lumière s'éteignit. Antonia criait: «Au voleur!» et Julia: «Au feu!» Nul valet ne s'empressa de venir prendre part à l'action. Alphonso, battu autant qu'il le désirait, jurait horriblement que dès cette nuit il serait vengé, et Juan blasphémait une octave plus haut. Son sang était vif: quoique jeune, c'était un vrai Tartare, qui ne se sentait aucun entraînement pour le martyre.
185. L'épée d'Alphonso était tombée avant qu'il eût pu la tirer du fourreau; et ils se battirent toujours corps à corps: fort heureusement Juan ne la vit pas, car ayant peu l'habitude de retenir ses mouvemens, il eût pu envoyer Alphonso dans l'autre monde, s'il fût venu à l'apercevoir. O femmes! songez donc à la vie de vos époux et de vos amans! et voyez comment vous pouvez doublement devenir veuves!
186. Alphonso se roidissait pour retenir son adversaire, et Juan l'étranglait pour l'obliger à quitter prise. Le sang (il sortait du nez) commença à couler; enfin, dans un moment où l'ardeur du combat était un peu ralentie, Juan essaie de donner un coup décisif et parvient à s'échapper, à l'exception de son vêtement qui reste aux mains d'Alphonso. Il s'enfuit comme Joseph, en l'abandonnant; mais là finit, je pense, entre les deux héros, toute espèce de parité.
187. Enfin les lumières arrivent, les valets et servantes viennent contempler un effrayant tableau. Antonia dans une attaque de nerfs, Julia évanouie, Alphonso à travers la porte, étendu sans mouvement; sur la terre, auprès de lui, quelques draperies à demi déchirées, du sang, des traces de pas, et rien de plus. Juan cependant gagnait la porte, ouvrait la serrure; et, peu curieux de cette scène intérieure, se hâtait de la refermer sur lui.
188. Là se termine mon chant. Ai-je besoin de chanter ou de dire comment, à la faveur de la nuit (qui favorise toujours mal à propos), Juan parvint, dans un étrange costume, à suivre son chemin, et à regagner son logis? Quant au scandale amusant que vit naître le lendemain, au bruyant étonnement qu'on manifesta durant plus de huit jours, aux sollicitations d'Alphonso pour obtenir un divorce, les papiers anglais en ont sans doute assez parlé.
189. Si vous voulez connaître toutes les procédures, les dépositions, le nom des témoins; les plaidoiries aux fins de non-recevoir ou d'annuler, il en existe plus d'une édition, et les relations en sont diverses, mais toutes intéressantes. La meilleure est celle que publia, en abrégé, Gurney, qui fit dans cette vue le voyage de Madrid.
190. Mais Donna Inès pour divertir l'attention de l'un des plus violens scandales que l'on eût vus en Espagne depuis des siècles, au moins depuis l'expulsion des Vandales, Donna Inès fit à la vierge Marie le voeu (et jamais elle n'avait voué en vain) de plusieurs livres de chandelles. Puis, d'après le conseil de quelques vieilles dames, elle envoya son fils à Cadix pour qu'il s'y embarquât.
191. Son intention était, pour corriger ses premières dispositions et lui en donner de meilleures, de le faire voyager par terre ou par mer, chez tous les peuples de l'Europe, et surtout en France et en Italie (du moins est-ce l'usage le plus ordinaire). Julia fut mise dans un couvent; elle gémissait, mais peut-être on sentira mieux ce qu'elle éprouvait par la suivante copie de sa lettre à Juan:
192. «Ils me disent que c'est une chose décidée; vous vous éloignez: c'est un parti sage, convenable, mais ce n'en est pas moins une peine; je n'ai plus rien à réclamer de votre jeune coeur: le mien a été la victime, il voudrait l'être encore. Beaucoup aimer, tel a été tout mon artifice.--J'écris à la hâte; et s'il se trouve quelque tache sur cette feuille, ce n'est pas ce qu'elle semblerait être; mes prunelles brûlent, mais elles n'ont pas de larmes.
193. «Je vous ai aimé, je vous aime; et pour cet amour, rang, condition, le ciel, le genre humain, ma propre estime, j'ai tout perdu: cependant je ne regrette pas ce qu'il m'a coûté, le souvenir de ce songe est encore trop doux. Mais si je parle de ma faute, ce n'est pas pour en tirer vanité, nul ne peut me croire aussi abjecte que je le semble à mes propres yeux. Je trace ces lignes parce que je ne puis reposer.--Je n'ai rien à reprocher, rien à demander encore.
194. «L'amour d'un homme n'est qu'un épisode de sa vie; celui d'une femme est toute son existence. L'homme a le choix entre la cour, les camps, l'église, la mer et le commerce: l'épée, la robe, la fortune et la gloire, lui offrent en échange de l'orgueil, de l'éclat, de l'ambition pour remplir son coeur. Il en est peu qui ne trouvent à se distraire au milieu de tant de soins; mais il n'est pour nous qu'une ressource: aimer encore et se perdre une seconde fois.
195. «Vous allez vous livrer aux plaisirs, à l'éclat; vous serez aimé, vous aimerez beaucoup; tout est fini pour moi sur la terre, sauf quelques années pour ensevelir ma honte et mes chagrins au fond de mon coeur. Je puis les supporter; mais je ne pourrai éloigner la passion qui me dévore encore autant qu'autrefois. Ainsi, adieu;--pardonnez-moi,--aimez-moi.--Non, ce mot est désormais inutile,--pourtant je le laisse.
196. «J'ai été et suis encore bien faible; cependant je crois pouvoir reprendre mes forces. Mon sang, tel que les vagues poussées par un vent régulier, se porte toujours vers le siége de mes pensées[48]; mon coeur est celui d'une femme, il ne peut oublier.--Il ne voit plus rien au monde, rien qu'une image; et, comme l'aiguille est sans cesse dirigée vers le pôle immobile, ainsi mon pauvre coeur s'élance-t-il toujours vers mon ame abîmée dans une seule idée.
[Note 48:
_My blood still rushes where my spirit's set, As roll the waves before the settled wind;_
M. A. P. traduit: «Je sens circuler mon sang _avec vitesse_, et renaître mon courage; ainsi coulent les ondes dociles, lorsque le souffle des vents est réglé.»]
197. «Je n'ai plus rien à ajouter, et je tarde encore: je n'ose cacheter ce papier. Cependant, pourquoi craindrais-je de vous l'adresser? mon malheur ne peut plus guère augmenter. Si je n'avais pas vécu jusqu'à ce moment, le chagrin pourrait me faire mourir; mais la mort évite le coupable qui n'espère que dans ses coups; et je dois survivre à ce dernier adieu. Je dois soutenir l'existence pour soupirer, pour prier pour vous.»
198. Cette lettre, sur une feuille dorée sur tranche, fut écrite avec une mince et neuve plume de corneille. La petite main blanche de Julia eut de la peine à échauffer la cire; elle tremblait comme l'aiguille aimantée, et pourtant elle ne laissa pas tomber une seule larme. Le cachet était une blanche cornaline sur laquelle était gravé un héliotrope avec cette devise en français: «_Elle vous suit partout_.» Quant à la cire, elle était superfine et de couleur vermeille.