Part 6
«J'étais à la merci de mes créanciers. Je fus obligé de vendre Newstead, ce que je n'aurais pas osé faire du vivant de ma mère... La nécessité la plus impérieuse m'a seule décidé à ce sacrifice. Il fallait rembourser ce que j'avais reçu de Lady Byron... Du moment que j'eus mis mes affaires en règle, je quittai l'Angleterre, mais avec l'intention de n'y jamais revenir.»
(MEDWINE, _Convers. de L. Byron_.) ]
37. Étant mort intestat, Juan demeura l'unique héritier d'un procès, de plusieurs fermes et terres qui, à l'aide de soins et d'une longue minorité, promettaient de bien tourner entre ses mains. Inès devint seule sa tutrice, ce qui était sagement fait et conforme aux justes voeux de la nature. Un fils unique, confié à une mère veuve, est élevé bien mieux que tout autre.
38. En sa qualité de la plus sage des épouses et même des veuves, elle décida que Don Juan devait être une merveille, digne en tout de sa très-noble race (son père était de Castille, sa mère de l'Aragon). Et pour qu'il se montrât un chevalier accompli, dans le cas où notre sire roi aurait encore à guerroyer, il apprit l'art de monter à cheval, celui de faire des armes, de dresser l'artillerie, et d'escalader une forteresse--ou un couvent.
39. Mais ce que désirait le plus Donna Inès, ce dont elle s'assurait par elle-même chaque jour avant tous les savans maîtres qu'elle réunissait autour de son fils, c'était que la plus stricte morale présidât à son éducation: elle s'informait avec soin de ses sujets d'études, et l'on commençait d'abord par les lui soumettre tous; aucune branche dans les arts ou dans les sciences n'était dérobée aux regards de Juan, à l'exception de l'histoire naturelle.
40. Il était profondément versé dans les langues,--surtout les mortes; dans les sciences, les plus abstraites de préférence; dans les arts, ceux au moins dont on ne faisait plus communément usage. Mais on ne lui laissait pas lire une page d'un ouvrage licencieux, ou qui traitât de la reproduction des espèces; on eût craint de le rendre vicieux.
41. Ses études classiques donnèrent quelque inquiétude, à cause des indécens amours des dieux et des déesses, qui, dans le premier âge, occupaient vivement l'attention, mais qui ne mirent jamais de corsets ou de pantalons. Ses révérends tuteurs encouraient quelquefois le blâme, et se voyaient forcés de demander une espèce de grâce pour leur _Énéide_, leur _Iliade_ et leur _Odyssée_, car Donna Inès redoutait la mythologie.
42. Ovide est un vaurien, comme l'attestent la moitié de ses vers; Anacréon offre une morale encore plus relâchée; on trouve à peine dans Catulle une pièce de vers qui soit décente, et pour Sapho, son ode ne me semble pas d'un bon exemple, en dépit de ce que dit Longin, qu'il n'y a pas d'hymne où le sublime se fasse mieux sentir[26]. Cependant, les chants de Virgile sont chastes, si l'on excepte cette horrible églogue commençant par _Formosam pastor Corydon_.
[Note 26: Ina mê en ti peri antên pathos phopnetai, pathôn de sunodos.
(LONGIN, Section X.) ]
43. L'impiété hardie de Lucrèce est une nourriture indigeste pour de jeunes estomacs, et je ne puis pardonner à Juvénal, malgré la droiture de ses intentions, d'avoir, dans ses vers, poussé la franchise jusqu'à la grossièreté. Quant à Martial, quel est l'homme bien élevé qui aimerait ses dégoûtantes épigrammes?
44. Juan étudiait sur la meilleure édition expurgée par des hommes instruits, qui judicieusement avaient placé hors de la vue des écoliers les endroits les plus obcènes. Seulement, dans la crainte de défigurer par ces rognures leur modeste poète et par pitié pour ses membres mutilés, ils les avaient tous ajoutés dans un appendice[27], ce qui réellement évite la peine de faire un index.
[Note 27: Historique. Il y a, ou il y avait une édition comme celle-ci, avec toutes les épigrammes licencieuses de Martial rejetées à la fin.
(_Note de Byron._) ]
45. Car, au lieu d'être éparpillés dans toutes les pages, nous les voyons réunis en une seule masse. Ils forment un charmant ordre de bataille pour lutter contre l'ingénuité de la jeunesse future, jusqu'à ce que quelque éditeur moins rigide les desserre pour les replacer dans leurs cases respectives, au lieu de les laisser en face l'un de l'autre comme de nouveaux dieux des jardins, et plus indécemment encore.
46. Le missel (c'était le missel de famille) était aussi orné d'espèces de grotesques enluminés, tels qu'on en trouve dans beaucoup de vieux livres de messe. D'expliquer comment, après avoir jeté les yeux sur ces figures qui se caressent toujours, il est possible de les reporter sur le texte et les prières, c'est plus que je ne saurais faire.--Au reste, la mère de Don Juan garda ce livre pour elle, et en donna un autre à son fils.
47. Il lisait des sermons, et supportait des lectures d'homélies et des vies de tous les saints. Endurci à Chrysostôme et à Jérôme, il ne trouvait pas ces études trop rigoureuses: mais pour acquérir et fortifier la foi, rien, dans ce que nous venons de désigner, n'est comparable à saint Augustin qui, dans ses belles _Confessions_, fait envier au lecteur ses égaremens.
48. Ce fut encore pour le petit Juan un livre défendu.--Je ne puis qu'approuver en cela sa maman, s'il est vrai que ce système d'éducation soit le seul convenable. Elle le quittait à peine des yeux; ses femmes étaient vieilles, ou si elle en prenait une jeune, c'était, soyez-en sûr, un véritable épouvantail. Elle en agissait déjà ainsi du vivant de son mari, et je le recommande à toutes les épouses.
49. Le jeune Juan croissait en grâces et en vertus; charmant à six ans, il promettait à onze d'avoir les plus beaux traits que pût désirer un adolescent. Il étudiait avec ardeur, apprenait facilement, et semblait être en tout sur le chemin du Paradis, car il passait la moitié de son tems à l'église, l'autre avec ses maîtres, son confesseur et sa mère.
50. J'ai dit qu'à six ans c'était un enfant charmant; à douze il était aussi beau, mais plus calme: dans sa première enfance il avait été un peu sauvage, mais il s'était adouci au milieu d'eux, et leurs efforts pour étouffer son premier naturel avaient été couronnés de succès; du moins tout portait à le croire. Le bonheur de sa mère, c'était de vanter la sagesse, la douceur et l'assurance de son jeune philosophe.
51. J'avais bien mes doutes, et peut-être les ai-je encore; mais ce que je dis n'est pas fondé. Je connaissais son père, et je juge assez bien les caractères;--mais il ne convient pas d'augurer bien ou mal du fils par le père; lui et sa femme étaient un couple mal assorti,--mais le scandale m'est odieux;--je me déclare contre tous ceux qui médisent, même en riant.
52. Pour ma part, je ne dis rien.--Rien;--mais je pourrais dire,--telle est ma manière de voir,--que, si j'avais un fils unique à élever (grâces à Dieu, je n'en ai pas), ce n'est pas avec Donna Inès que je le renfermerais pour apprendre son catéchisme.--Non,--non,--je l'enverrais au collége, car c'est là que j'ai appris ce que je sais.
53. C'est là qu'on apprend--je n'ai pas sujet de m'en glorifier, quoi que j'y aie acquis,--mais passons sur cela, comme sur tout le grec que depuis j'ai perdu; c'est donc le lieu, dis-je,--mais. _Verbum sat_. Je crois que je me suis trop livré comme bien d'autres à cette espèce d'étude.--N'importe laquelle. Je ne fus jamais marié;--mais il me semble que ce n'est pas ainsi qu'il faut élever les enfans.
54. Le jeune Juan, à l'âge de seize ans, était grand, beau, svelte; mais bien neuf. Il paraissait actif, mais non pas sémillant comme un page. Tout le monde, excepté sa mère, le prenait pour un homme; mais Inès devenait furieuse, et se mordait les lèvres pour ne pas éclater avec violence, si quelqu'un venait à le lui dire. Car elle ne pouvait s'empêcher de voir dans la précocité quelque chose d'atroce.
55. Parmi ses nombreuses connaissances, toutes distinguées par leur modestie et leur dévotion, se trouvait Donna Julia. En disant qu'elle était jolie, j'offrirais l'idée bien faible d'une foule de charmes qui lui étaient aussi naturels qu'aux fleurs le parfum, le sel à l'Océan, la ceinture à Vénus et l'arc à Cupidon (mais, cette dernière comparaison est fade et usée).
56. Le jais oriental de ses yeux rappelait son origine mauresque (son sang n'était pas purement espagnol, et vous savez que dans ce pays c'est une espèce de crime). Lorsque tomba la fière Grenade, et que Boabdil gémit d'être forcé de fuir, quelques-uns des ancêtres de Julia passèrent en Afrique, d'autres restèrent en Espagne, et son archi-grand'mère préféra ce dernier parti.
57. Alors elle épousa (j'oubliais sa généalogie) un hidalgo qui, par cette union, altéra le noble sang qu'il transmit à ses enfans. Ses pères auraient frémi de cette alliance; car, sur ce point, tels étaient leurs scrupules qu'ils se reproduisaient ordinairement en famille, et qu'on les voyait, à chaque degré, épouser leurs cousins, leurs oncles ou leurs nièces; épuisant ainsi leur sang à mesure qu'ils en étendaient les rameaux.
58. Cette païenne conjonction renouvela la vie et embellit les traits de ceux dont elle flétrissait le sang. De la souche la plus laide de l'Espagne sortit tout-à-coup une génération pleine de charmes et de fraîcheur. Les fils n'étaient plus rabougris, ni les filles plates: mais la rumeur publique (j'espère bien la faire cesser) assure que la grand'mère de Donna Julia dut à l'amour plutôt qu'à l'hyménée les héritiers de son mari.
59. Quoi qu'il en puisse être, cette famille alla toujours en embellissant jusqu'à ce qu'elle se concentra dans un seul fils qui laissa une fille unique. Mon récit sans doute a déjà fait deviner que cette fille unique ne peut être que Julia (dont je vais avoir l'occasion de parler long-tems). Elle était mariée, charmante, chaste, et âgée de vingt-trois ans.
60. Ses yeux (je suis fou des beaux yeux) étaient grands et noirs: elle en adoucissait la vivacité lorsqu'elle était silencieuse; mais quand elle parlait il y avait dans leur expression, en dépit de ses charmans efforts, plus de noblesse que de courroux et plus d'amour que de tout autre chose. On découvrait sous ses paupières un sentiment qui n'était pas le désir, mais peut-être le serait-il devenu si son ame, en se peignant dans ses yeux, ne les eût ainsi rendus le siége de la chasteté.
61. Ses cheveux polis étaient rassemblés sur un front brillant de génie, de douceur et de beauté; l'arc de ses sourcils semblait modelé sur celui d'Iris; ses joues, colorées par les rayons de la jeunesse, avaient quelquefois un éclat transparent, comme si dans ses veines eût circulé un fluide lumineux. En un mot, elle était douée d'une figure et d'une grâce vraiment singulières. Sa taille était élevée.--Je hais les femmes exiguës.
62. Elle était mariée depuis quelques années, et à un homme de cinquante ans: de tels maris il en est à foison. Pourtant, à mon avis, au lieu d'un semblable, il serait mieux d'en avoir deux de vingt-cinq, surtout dans les contrées plus rapprochées du soleil; et, maintenant que j'y pense, _mi viene in mente_, les femmes, même de la plus farouche vertu, préfèrent toujours un mari qui n'a pas atteint trente ans.
63. Il est bien déplorable, je ne puis le dissimuler (et c'est entièrement la faute de ce soleil libertin, qui s'attache à notre faible matière, et la fait brûler, rôtir et bouillir), qu'en dépit des jeûnes et des prières, la chair soit fragile, et l'ame si facile à abuser. Dans les climats brûlans il y a bien plus d'exemples de ce que les hommes appellent galanterie, et les dieux adultère.
64. Heureux les peuples du moral septentrion! Là, tout est vertu, et la saison des frimas n'y montre le péché que sous un vêtement de glace. (C'était la neige qui mettait saint Antoine à la raison.) Là, les jurys calculent le prix d'une femme, fixent comme ils l'entendent le montant de l'amende que doit payer son amant; car c'est là un vice évaluable[28].
[Note 28: On sait qu'en Angleterre les délits contre la pudeur, les adultères et les viols, sont soumis à des amendes pécuniaires, énormes il est vrai, mais qui entraînent la prison dans les cas seulement où le coupable se trouve dans l'impossibilité de les acquitter.]
65. Alphonso, c'était le nom du mari de Julia, était un homme encore de bonne mine, et qui, sans être fort chéri, n'était pas non plus détesté. Ils vivaient ensemble comme le plus grand nombre, supportant d'un commun accord leurs mutuels défauts, et n'étant exactement ni un ni deux. Cependant, Alphonso était jaloux, mais il se gardait de le paraître; car la jalousie tremble toujours qu'on ne la reconnaisse.
66. Julia était,--je n'ai jamais su pourquoi,--l'amie intime de Donna Inès. Il y avait peu de rapports dans leurs goûts, car Julia n'avait jamais écrit une ligne. Aucuns disent (sans doute ils mentent, car la méchanceté veut tout expliquer) qu'Inès, avant le mariage de Don Alphonse, avait oublié avec lui quelque chose de sa vertu habituelle;
67. Et que, conservant cette ancienne connaissance, dont le tems avait bien purifié les sentimens, elle avait témoigné la même affection à l'épouse d'Alphonso: certainement elle ne pouvait mieux faire. Elle flattait Julia en lui accordant sa sage protection, et elle faisait l'éloge du bon goût d'Alphonso. De cette manière, si elle ne faisait pas taire la médisance (chose impossible), au moins rendait-elle ses coups moins redoutables.
68. Je ne raconterai pas comment Julia vit l'affaire, par les yeux du monde ou par les siens propres: on ne peut le deviner; du moins elle ne le laissa pas soupçonner: peut-être ne sut-elle rien, ou ne s'en embarrassa-t-elle pas, soit par indifférence ou par habitude. Je ne sais vraiment qu'en dire et penser, tant ses sentimens furent secrets dans cette occasion.
69. Elle vit Don Juan, et, comme un bel enfant, souvent elle le caressait; c'était une chose bien naturelle et nullement inquiétante, quand elle avait vingt ans et lui treize; mais je ne sais pas si j'en aurais également souri quand elle eut vingt-trois ans et lui seize. Ce léger surcroît d'années opère de singuliers changemens, surtout chez les peuples brûlés du soleil.
70. Quelle qu'en fût la cause, il est sûr qu'ils étaient changés. La jeune dame restait à quelque distance, et le jeune homme était devenu timide. Leurs regards étaient baissés, leurs salutations presque muettes, leurs yeux singulièrement embarrassés. Sans doute bien des gens croiront que Julia devinait bien ce que signifiait tout cela; pour Juan, il n'en avait pas plus l'idée que de l'Océan ceux qui ne l'ont jamais vu.
71. Cependant, il y avait quelque chose de tendre dans la froideur de Julia; quand sa jolie main tremblante s'éloignait de celle de Juan, elle y laissait un demi-serrement vif, caressant et léger, si léger, que l'esprit hésitait encore à le croire; mais il n'est pas de magicien qui ait opéré, avec la baguette et tout le savoir d'Armide, un changement comparable à celui que ce léger toucher produisait sur le coeur de Juan.
72. Le rencontrait-elle? elle ne lui souriait plus, et son regard avait une tristesse bien plus douce que son sourire; il semblait dire que son ame brûlante nourrissait mille pensées qu'elle ne pouvait avouer, mais qu'elle chérissait à mesure qu'elles y étaient plus comprimées. L'innocence elle-même a ses ruses; elle n'ose mettre dans ses aveux une entière franchise, et le premier maître de l'amour c'est l'hypocrisie.
73. Mais c'est en vain que la passion s'entoure d'obscurité, elle finit par se trahir. Semblable aux sombres nuages qui présagent une tempête affreuse, la discrétion de ses yeux signale ses sentimens intimes. On aperçoit de l'hypocrisie dans tous ses mouvemens; et la froideur, la colère, le dédain ou la haine, sont des masques dont elle se couvre bien souvent, et cependant toujours trop tard.
74. Ils en vinrent bientôt aux soupirs, et la résistance les rendit plus profonds; aux oeillades, plus délicieuses parce qu'elles étaient dérobées. Leurs joues brûlantes se colorèrent quand leur coeur ne pouvait rien se reprocher encore. À son arrivée on éprouvait de l'émotion; à son départ, de l'inquiétude, et tout cela était autant de légers préludes à la possession, que les jeunes amans ne peuvent éviter, et qui servent seulement à prouver que l'amour est fort embarrassé pour s'introduire chez un novice.
75. Pauvre Julia! son coeur était dans une situation désespérée; elle sentit qu'il s'en allait, et résolut de faire la plus noble résistance pour son bien et celui de son époux, de son honneur, de sa gloire, de sa religion, de sa vertu. Il y avait vraiment de la grandeur d'ame dans ces projets, et ils auraient attendri un Tarquin. Elle implora les grâces de la vierge Marie, comme de celle qui se connaissait le mieux aux cas féminins.
76. Elle fit voeu de ne plus voir Juan, et le jour suivant elle rendit à sa mère une visite. Ses regards se portèrent vivement sur la porte quand elle s'ouvrit; grâces à la Vierge, c'était un autre qui entrait. Elle en remercia Marie, non pourtant sans quelque tristesse.--On ouvre encore, ce ne peut être que lui; c'est sans doute Juan?--Non! J'ai peur que la nuit suivante on ait oublié de prier la sainte Vierge.
77. Maintenant elle trouve plus convenable à une femme vertueuse de lutter en face contre les tentations; la fuite lui semble un expédient honteux et inutile. Nul ne pourra jamais produire la moindre sensation sur son coeur; c'est-à-dire quelque chose au-delà de ce sentiment de préférence ordinaire, qu'inspirent toujours certaines personnes plus aimables que les autres; mais alors on suppose qu'ils sont simplement des frères.
78. Et si, même par hasard (que sait-on? le diable est bien fin), elle découvrait que tout en elle n'est pas absolument calme; si, libre encore, tel ou tel amant venait à lui plaire, une femme vertueuse réprime de telles idées, il est plus beau pour elle de savoir les gouverner. Mais si l'on demande? il suffit de refuser. Je conseille aux jeunes dames d'en faire l'épreuve.
79. D'ailleurs, il est des sentimens semblables à l'amour divin, ravissans, immaculés, purs et sans mélange, aussi déliés que la pensée des anges, et des matrones qui les prennent le plus pour modèles. Il existe un amour platonique, parfait, «tel enfin que le mien.» Ainsi parlait Julia; ainsi vraiment pensait-elle, et ainsi l'aurais-je pensé, si j'eusse été l'objet de ses célestes rêveries.
80. Un tel amour est innocent; il peut unir un jeune couple sans danger. On peut baiser une main, puis même une lèvre: pour moi, je suis étranger à ces procédés-là; mais _écoutez_! Ces libertés sont les dernières qu'un amour semblable puisse permettre; si l'on va plus loin, on commet un crime. Ce ne sera pas ma faute, je les en avertis bien à tems.
81. L'innocent projet de Julia fut donc de conserver l'amour, mais l'amour dans ses bornes convenables, en faveur du jeune Don Juan. Celui-ci, dans l'occasion, pourrait en faire son profit; nourri d'une flamme trop pure pour jamais perdre de sa divine ardeur, avec quelle douce persuasion l'amour et elle-même lui apprendraient--je ne sais vraiment quoi, et Julia non plus.
82. Forte de ces belles intentions, et ayant armé contre toutes les épreuves la pureté de son ame, persuadée qu'à l'avenir elle serait invincible, et que son honneur était un rocher ou une digue inattaquable, Julia, dès cette heure, eut l'extrême sagesse de déposer toute espèce d'inquiétans remords; mais si elle fut toujours maîtresse d'elle-même, c'est ce que nous ferons voir par la suite.
83. Son plan lui paraissait aussi facile qu'innocent. Il est certain qu'un jouvenceau de seize ans ne pouvait guère appeler les griffes du scandale, et dans ce cas-là même, satisfaite de n'avoir rien fait de blâmable, son coeur était tranquille. Le repos de la conscience donne tant de sérénité! Les chrétiens se sont mutuellement rôtis, bien persuadés que les apôtres en eussent fait autant qu'eux.
84. Et si, pendant ce tems, son mari venait à mourir, mais le ciel la préserve d'en avoir pu concevoir l'idée, même en songe (et alors elle soupirait). Jamais elle n'aurait la force de soutenir une telle perte; mais enfin, supposé que ce moment pût arriver. Je dis seulement supposons,--_inter nos_ (c'est-à-dire _entre nous_, car Julia pensait en français; mais alors il aurait fallu compter la rime pour rien).
85. Je dis donc supposé cette supposition: Juan, ayant alors l'importance d'un homme fait, conviendrait parfaitement à une dame de condition; dans sept ans il ne serait pas encore trop tard, et, en attendant (pour continuer le songe), le mal ne serait pas après tout bien grand, quand il apprendrait les élémens de l'amour; j'entends les élémens séraphiques des habitans du ciel.
86. Assez pour Julia. Revenons maintenant à Don Juan. Pauvre enfant! il n'avait nulle idée de ce qu'il éprouvait; il ne pouvait en deviner la cause. Ardent dans ses sentimens, comme la miss Medea d'Ovide, il se jetait avidement sur une chose toute nouvelle pour lui, mais il n'imaginait pas qu'elle fût naturelle, et que, loin d'être redoutable, elle pût, avec un peu de patience, devenir ravissante.
87. Silencieux et pensif, languissant, inquiet, accablé, il quittait sa demeure pour la solitude des bois: tourmenté d'une blessure qu'il n'apercevait pas, il recherchait, comme tous les chagrins profonds, les plus noires solitudes. Et moi aussi j'aime la solitude, mais alors il faut que vous m'entendiez bien; je veux parler de la solitude d'un sultan dans son harem, et non de celle d'un ermite dans sa grotte.
88. «Oh! amour, c'est dans un tel désert où s'entrelacent le transport et la sécurité, que ton empire est vraiment enchanteur, et que tu es un dieu vraiment divin.» Les vers du poète, que je cite[29] ne sont pas mauvais, à l'exception du second, où l'entrelacement du transport et de la sécurité s'entrelace à une phrase de quelque obscurité.
[Note 29: Campbell (_Gertrude de Wyomyng_).]
89. Le poète, sans doute, et c'est ainsi qu'il en appelle au bon sens et aux sens de tout le monde, voulait parler d'une chose que chacun a, ou pourra dans l'occasion éprouver, savoir que l'on n'aime pas à être dérangé à la table ni au lit.--Je n'en dirai pas davantage sur l'entrelacement ou le transport, nous les connaissons suffisamment; mais je désire ici fermer la porte par la sécurité[30].
[Note 30: C'est-à-dire: «Je désire terminer cette digression par le mot _sécurité_.» M. A. P. n'a pas entendu ce jeu de mots.]
90. Errant sur les bords de frais ruisseaux, le jeune Juan se livrait à des pensées inénarrables; ensuite il se perdait dans les sombres réduits où se croisent les énormes rameaux du liége. C'est là que les poètes trouvent des sujets pour leurs chants; c'est là que nous tous nous allons les relire, et juger du mérite de nos sujets et de nos vers, à moins que, comme ceux de Wordsworth, ils ne soient inintelligibles.
91. Il continuait ainsi (Juan, et non pas Wordsworth) à s'entretenir avec sa belle ame, afin d'adoucir, sinon de surmonter entièrement les peines de son coeur. Il avait recours, autant qu'il le pouvait, à des idées qui n'offraient aucune prise aux remords, et comme Coleridge, il devenait métaphysicien avant de s'être lui-même sondé.
92. Il jetait les yeux sur lui, sur toute la terre, sur la merveille de l'homme et du firmament; il se demandait comment tous deux avaient été créés; il songeait aux tremblemens de terre et à la guerre, au nombre de milles qui pouvaient former la circonférence de la lune; aux ballons, aux obstacles nombreux qui s'opposent à la connaissance exacte des cieux, et après tout cela, il revenait aux yeux de Donna Julia.