Œuvres complètes de lord Byron, Tome 01 avec notes et commentaires, comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore

Part 25

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[Note 213:«Je ne sais, disait-il, ce que le monde pensera de mes travaux, mais pour moi il me semble que je n'ai pas été autre chose qu'un enfant jouant sur le bord de la mer, et tantôt trouvant un caillou un peu plus poli, tantôt une coquille un peu plus agréablement variée qu'une autre, tandis que le grand océan de la vérité s'étendait au-delà de ma faible vue.» (_Mémoires authentiques de S. Isaac Newton_, publiés pour la première fois en 1806, d'après les MSS. originaux.) De nos jours, M. Azaïs a trouvé l'_explication universelle_; il la révèle à qui veut l'entendre, et trois fois par semaine, à Paris, rue du Colombier, nº 9.]

6. L'Ecclésiaste dit que tout est vanité:--les plus modernes prédicateurs répètent ou démontrent la même chose, avec leurs citations toutes chrétiennes: en un mot, tout le monde, ou du moins le plus grand nombre en a la conviction, et moi seul, au milieu de ce vide également reconnu par les saints, les sages, les poètes et les prédicateurs, je ne pourrai, sans m'exposer à des querelles, confesser le néant de la vie!

7. Permis à vous, dogues ou plutôt hommes (car je vous flatterais en vous confondant avec les dogues qui valent bien mieux), de lire ou de ne pas lire le tableau que j'essaie de tracer de votre naturel. Les hurlemens des loups n'interrompent pas le char de la lune; les vôtres n'arrêteront pas ma radieuse muse dans sa course céleste.--Hâtez-vous d'assouvir votre rage, tandis qu'elle verse encore son éclat sur vos pas ténébreux.

8. _Amours sanglans, perfides guerres_ (je ne sais pas au juste si je cite fidèlement;--peu importe, les faits resteront les mêmes, j'en suis sûr), c'est vous que je chante, et en ce moment je me dispose à battre une ville qui supporta un siége fameux et qui fut attaquée, du côté de la terre et de la mer, par Suvaroff, en anglais Suwarow, lequel aimait autant le sang qu'un alderman la moelle succulente.

9. Le nom de la forteresse est Ismaïl[214]; elle est située sur le bras et la rive gauche du Danube: ses constructions, quoique dans le genre oriental, ne l'empêchent pas d'être une place du premier rang, ou d'_avoir été_, si maintenant elle est démantelée, conformément à l'usage assez suivi de vos conquérans du jour. Elle est à quatre-vingts verstes environ de la mer[215], et peut offrir une enceinte de trois mille toises.

[Note 214: Ou _Smihel_, en Bessarabie, à trois lieues au-dessus de l'endroit où le Danube, avant de se jeter à la mer, se sépare en deux branches.]

[Note 215: Huit lieues.]

10. Dans cette enceinte fortifiée doit être compris un bourg placé sur une hauteur à gauche, et qui, de son point le moins élevé, commandait encore la ville: un Grec avait imaginé de dresser à l'entour du sommet une quantité de palissades; mais il les avait justement placées de manière à _empêcher_ le feu des assiégés et à _servir_ celui de l'ennemi.

11. Cette circonstance pourra faire apprécier les grands talens de ce nouveau Vauban. Quant aux fossés de la ville, ils étaient profonds comme l'Océan, et les remparts étaient plus hauts que vous ne pourriez demander à être pendu; mais ensuite il y avait (excusez, je vous prie, cette inspiration d'ingénieur) un grand manque de précaution: nul ouvrage avancé, nul chemin couvert, rien en un mot qui eût seulement l'air de dire: _Ici l'on ne passe pas_.

12. Un bastion de pierre avec une gorge étroite[216], des murs aussi épais que la plupart de vos cervelles, et deux batteries défendues, comme le bienheureux saint Georges de pied en cap, l'une par une casemate et l'autre par une _barbette_, protégeaient vigoureusement la rive du Danube[217], et, du côté opposé de la ville, vingt-deux pièces de canon bien pointées étaient hérissées sur un cavalier de quarante pieds de haut.

[Note 216: Quelques lecteurs peu familiarisés avec le nom des ouvrages de fortification ne seront peut-être pas fâchés d'en retrouver ici l'explication. Le _bastion_ est un ouvrage ordinairement angulaire et en saillie hors du corps de la place.--La _gorge_ est l'entrée d'une pièce de fortification du côté de la place.--_Casemate_, plate-forme pour couvrir le canon.--_Barbette_, plate-forme de laquelle on peut tirer le canon à découvert.--_Cavalier_, terre élevée ou l'on place du canon.]

[Note 217: Sans doute la rive droite. Comme le poète va le dire plus bas, les Turcs n'avaient pas prévu l'arrivée d'une flotte ennemie; ils n'avaient donc défendu que la rive opposée à celle sur laquelle s'élevait la ville, et cela dans la crainte que l'armée de terre n'essayât de traverser le fleuve.]

13. Mais, du côté du fleuve, la ville était entièrement ouverte, parce que les Turcs ne pouvaient se laisser persuader qu'un vaisseau russe pût jamais s'offrir en vue. Ils ne reconnurent même leur erreur qu'à l'instant où ils furent surpris, mais alors il était trop tard pour se raviser; et comme le Danube n'offrait pas un facile abordage, ils se contentèrent de suivre des yeux la flottille moscovite et de crier: «Allah! et Bismillah.[218]!»

[Note 218: _Dieu! et au nom de Dieu_! Tous les chapitres du Coran, toutes les prières et actions de grâces des musulmans commencent par _Bismillah_!]

14. Cependant les Russes se préparèrent à l'attaque; mais ici, déesses de la guerre et de la gloire, instruisez-moi à épeler tous ces noms de cosaques qui deviendraient immortels, si l'univers apprenait jamais leurs actions. Que reprocherait-on, en effet, à leur mémoire? Achille, lui-même n'eut jamais un visage plus refrogné ou plus couvert de sang qu'un millier de héros de cette nation nouvelle et policée, aux noms desquels il ne manque vraiment que la prononciation.

15. J'en rappellerai cependant quelques-uns, ne fût-ce que pour enrichir l'euphonie de notre langue.--On voyait parmi eux Strongenoff et Strokonoff, Meknop, Serge Lwow, le moderne grec Arseniew, puis Tschitsshakoff, Roguenoff, Chokenoff et d'autres pareilles pièces de douze consonnes. J'en dirais un bien plus grand nombre si je pouvais fouiller plus à fond dans les gazettes; mais la renommée est une capricieuse prostituée, qui semble autant se servir de ses oreilles que de sa trompette.

16. Et elle refuse de monter au ton de la poésie ces syllabes discordantes dont on a fait, à Moscow, des noms propres. Cependant, parmi ces derniers, plusieurs méritaient d'être loués autant que jamais vierge le jour de son mariage: ils finissaient en _ischkin, ousckin, iffskchy, ouski_, mots suaves et fort bons pour les péroraisons temporisantes de Londonderry. Nous ne pouvons encore en citer que Rousamouski,--

17. Scherematoff et Chrematoff, Koklophti, Koclobski, Kousakin et Mouskin-Pouskin, tous les meilleurs guerriers qui eussent jusqu'alors marché contre un ennemi, ou enfoncé le sabre dans une peau. Peu se souciaient-ils du mufti ou de Mahomet, sinon pour faire de leur cuir une peau nouvelle à leurs timbales, dans le cas où le parchemin viendrait à renchérir, et à défaut de tout autre objet pour le remplacer.

18. Parmi eux se trouvaient des étrangers de grand renom et de diverses contrées; simples volontaires, ils ne songeaient pas à servir leur patrie ou son gouvernement, mais à devenir un jour brigadiers; et quelque peu aussi à se trouver au sac d'une ville, car c'est une occasion fort douce aux jeunes gens de leur âge. Il y avait plusieurs généraux anglais, dont seize s'appelaient _Thomson_ et dix-neuf _Smith_[219].

[Note 219: _Smith_ en anglais, _Schmitt_ en allemand, et _Lefebvre, Fabre_ en français, sont des noms propres extrêmement _communs_. Ils répondent à celui d'ouvrier forgeron sur toute espèce de métaux.--_Thomson_, fils de Thomas.]

19. Jack Thomson, Bill Thomson.--Tous les autres, comme le grand poète, s'appelaient Jemmy[220]. J'ignore s'ils avaient un cimier ou des armoiries, mais un tel parrain vaut sans doute bien un quartier. Quant aux Smith, ils étaient trois Pierre; mais le premier d'entre eux tous, le plus habile à donner ou parer un coup, était celui-là devenu depuis si célèbre _dans les environs d'Halifax_, mais qui était alors au service des Tartares[221].

[Note 220: Ou _James_.--James Thompson, l'auteur des _Saisons_.]

[Note 221: Peut-être sir Sidney-Smith, qui, huit ans plus tard, commandait les troupes anglaises en Turquie.]

20. Les autres étaient des Jacks, des Gills, des Wills et des Bills; mais quand j'aurai ajouté que le plus vieux des Jacks Smith était né dans les montagnes de Cumberland, et que son père était un honnête forgeron, j'aurai dit tout ce que je sais d'un nom qui remplit trois lignes de la dépêche sur la prise de _Schmacksmith_; ainsi nomme-t-on le village de la déserte Moldavie, où mourut cet homme immortel--dans un bulletin[222].

[Note 222: M.A.P., après avoir traduit assez infidèlement cette strophe, ajoute en note: «La _consonnance_ des _ith_ semble le seul _motif_ de cette strophe.» Il eût peut-être été plus _français_ et plus juste de dire: «L'envie de bafouer les faiseurs de bulletins _semble_ le seul motif, etc.,» ou bien de ne rien dire du tout: j'aurais suivi son exemple.]

21. Je ne sais (malgré tout le cas que je fais de Mars) si l'insertion d'un nom dans le _bulletin_ peut compenser parfaitement celle d'un _boulet_ dans le corps. On ne me fera pas, je l'espère, un crime de ce doute; car je me souviens, tout simple que je suis, d'avoir vu la même idée dans un certain Shakspeare, dont il suffit aujourd'hui de citer les pièces déréglées pour acquérir le titre de bel-esprit.

22. Là se trouvaient aussi des Français, vifs, jeunes et vaillans; mais je suis trop ardent patriote pour mentionner, dans un jour de gloire, des noms gaulois. Plutôt dire vingt mensonges qu'un seul mot de vérité;--celles de ce genre sont des trahisons; elles compromettent la patrie, et l'on déteste comme traître quiconque a l'audace de nommer un Français en langue anglaise, quand ce n'est pas afin de prouver à John Bull que la paix doit ajouter à sa haine pour la France.

23. Les Russes avaient, pour deux motifs, placé deux batteries dans une île située près d'Ismaïl. Le premier était de bombarder la ville et de faire écrouler les édifices publics et particuliers, sans se soucier des pauvres ames qui allaient tomber victimes. La forme de la place devait réellement suggérer ce projet: elle était bâtie en amphithéâtre, et chaque maison semblait offrir à la bombe un but assuré.

24. Le second objet était de profiter de l'instant d'une consternation générale pour attaquer la flottille turque, qui reposait près de là à l'ancre dans une parfaite sécurité. Mais un troisième motif était encore sans doute de les amener au désir de capituler: fantaisie qui s'empare quelquefois des guerriers, quand ils ne sont pas acharnés comme des chiens terriers ou des boules-dogues.

25. Une habitude très-blâmable, celle de mépriser les ennemis que l'on doit combattre, commune dans tous les cas, fut dans celui-ci la cause de la mort de Tchitchitzkoff et de Smith. Il nous faut donc rayer ce dernier de la liste des dix-neuf vaillans Smith qui m'ont déjà fourni une rime. Mais heureusement ce nom est ajouté à tant de _sir_ et de _madam_, qu'on serait tenté de croire que le _premier_ qui le porta fut _Adam_, lui-même[223].

[Note 223: Byron fait, dans cette saillie, allusion au nom du célèbre sir Adam Smith, l'auteur du livre _de la Richesse des nations_.]

26. Les batteries russes étaient défectueuses, pour avoir été construites avec trop de précipitation. Ainsi, la même raison qui prive un vers de son douzième pied, et rembrunit le front de Longman et John Murray[224] quand la vente des livres n'est pas aussi rapide que le voudraient ceux qui les impriment, la même raison, dis-je, peut s'opposer pour un tems à ce que l'histoire appelle tantôt _meurtre_, et tantôt _gloire_.

[Note 224: Libraires de Lord Byron, à Londres.]

27. Soit effet de l'ineptie, de la hâte ou du gaspillage des ingénieurs (et il m'importe peu de le savoir), soit plutôt celui de la cupidité personnelle du fournisseur qui aurait espéré sauver son ame en remplissant mal ses engagemens avec des homicides; il est certain que les batteries nouvellement dressées ne portaient aucun secours efficace. Elles manquaient toujours, elles n'étaient jamais manquées, et elles ajoutaient sans cesse à la liste des manquans[225].

[Note 225: C'est un devoir rigoureusement prescrit aux officiers, et surtout en tems de guerre, de relever chaque jour le nombre de soldats de leurs compagnies qui n'ont pas répondu à l'appel. C'est ce qu'on appelle, en Angleterre, _the missing list_ (la liste des absens).--M. A.P. accable encore ici Lord Byron de son dédain superbe; «la répétition du même mot, dit-il, _fait_ tout _le sel_ de cette strophe.»]

28. Une malheureuse erreur dans le calcul des distances dérangea toutes leurs tentatives navales: trois brûlots perdirent leur courtoise existence avant de toucher l'endroit où ils auraient pu produire quelque effet. La mèche avait été allumée trop tôt, et rien ne put remédier à cette lourde faute: ils sautèrent au milieu de la rivière. Cependant, bien que l'aube fût levée, les Turcs dormaient aussi profondément que jamais.

29. Cependant, à sept heures, ils se réveillèrent et aperçurent la flottille des Russes qui se mettait en route. Il était neuf heures quand, ayant toujours avancé sans rencontrer d'obstacles, les vaisseaux arrivèrent à un câble de distance de la ville d'Ismaïl, et commencèrent une canonnade qui leur fut, j'ose le dire, rendue avec usure par un feu de mousqueterie, de bombes et de pièces de toutes les formes et de tous les calibres.

30. Les Russes soutinrent pendant six heures sans interruption le feu des Turcs; et, à l'aide des batteries de terre, ils entretinrent le leur avec une grande précision. Mais enfin ils sentirent qu'une canonnade seule ne pourrait jamais forcer la ville à se soumettre, et ils donnèrent le signal de la retraite. Une de leurs barques coula à fond; une seconde, étant venue échouer sous les retranchemens, tomba au pouvoir des Turcs.

31. Les musulmans perdirent aussi des vaisseaux et des soldats; mais aussitôt que l'ennemi parut s'éloigner, les delhis montèrent plusieurs barques, s'avancèrent à force de rames et fatiguèrent les Russes par un feu terrible. Ils tentèrent même d'opérer une descente sur l'autre bord, mais le comte Damas les rejeta dans l'eau pêle-mêle et leur fit tout un bulletin de morts[226].

[Note 226: C'est-à-dire leur tua assez d'hommes pour qu'un bulletin pût être rempli de leurs noms seuls.--Il s'agit ici du comte Roger de Damas, qui se distingua effectivement au siége d'Ismaïl, et auquel Catherine II conféra ensuite le grade de colonel et la croix de Saint-Georges. Le comte de Damas est rentré en France en 1814.]

32. «Si je voulais redire (dit ici l'historien) tout ce que firent les Russes ce jour-là, je crois que plusieurs volumes ne me suffiraient pas et qu'il me resterait encore beaucoup de choses à ajouter.» Après ce début, il ne dit pas un mot d'eux,--mais il cherche à faire sa cour à quelques étrangers de distinction qui assistaient au combat, au prince de Ligne, à Langeron, à Damas, noms aussi grands que jamais en ait inscrit la gloire dans ses fastes.

33. Ces grands frais de louanges nous montrent bien ce que c'est que la gloire. À l'exception de ces trois _preux chevaliers_ eux-mêmes, combien peu de lecteurs savent s'ils ont réellement existé! (et peut-être existent-ils encore, car rien ne porte à croire le contraire). L'honneur est une loterie, et nous reconnaissons encore dans l'illustration un jeu de la fortune. Il est vrai que les mémoires du prince de Ligne ont à demi écarté de sa personne le rideau de l'oubli[227].

[Note 227: L'extrait de ces Mémoires, publié en 1809 par Mme de Staël, en un volume, est tout ce qui recommande encore aujourd'hui la longue vie militaire et littéraire du prince de Ligne. La collection ignorée de ses oeuvres complètes forme 40 vol. in-12. Il est mort à Vienne le 13 décembre 1814.]

34. Mais combien d'hommes se conduisirent dans de brillantes actions aussi vaillamment que les plus fameux héros, et dont les noms, perdus dans la foule, ne sont jamais retrouvés et rarement cherchés! Ainsi la bonne renommée est-elle sujette à de tristes contractions et à des extinctions prématurées. Après toutes nos modernes batailles, je parie qu'il serait impossible de retrouver dix noms de connaissance dans aucune gazette.

35. Après tout, cette dernière attaque, toute glorieuse qu'elle fût, montra bien, _d'une manière ou de l'autre_, qu'une faute avait été commise. L'amiral Ribas (connu dans les histoires russes) était fortement d'avis de tenter un assaut: mais il rencontra une vive opposition chez les vieillards et chez les jeunes; et de vifs débats en furent la conséquence nécessaire.--Ici je dois m'arrêter; car si j'écrivais tout au long les discours de chaque guerrier, je crois que mes lecteurs ne monteraient jamais sur la brèche.

36. Il y avait un homme, si toutefois c'était un homme;--non que l'on puisse mettre en question son _humanité_, car, s'il n'avait pas été un Hercule, son histoire eût eu la brièveté de sa dernière maladie; alors qu'oppressé d'une indigestion, le visage pâle et défait, il expirait maudit, sous un arbre de la belle province qu'il avait ravagée, comme la sauterelle, dans le champ dont elle a rongé le fruit.

37. C'était Potemkin[228],--personnage recommandable dans un tems où l'homicide et la prostitution étaient les bases de la grandeur. Si les titres et les crachats pouvaient donner un renom durable, sa gloire égalerait encore aujourd'hui la moitié de sa fortune. Haut de six pieds, cet homme était bien digne d'inspirer à la souveraine de toutes les Russies un caprice proportionné à la grandeur de sa taille; car elle avait l'habitude de mesurer le mérite d'un homme comme on mesure un clocher.

[Note 228: Né en 1736. Dès sa jeunesse ce fameux favori avait développé un dérèglement de moeurs sans exemple même en Russie. Il avait acheté la Crimée aux Tartares, et, pour donner aux peuples musulmans de cette vaste province les moeurs russes, il avait exercé les actes de barbarie les plus multipliés. Il mourut subitement en 1791, à quelques lieues de Kerson en Crimée, au moment où Catherine commençait à se lasser de lui. On croit que sa mort fut l'effet d'une indigestion; mais dans toute l'Europe on accusa d'abord la vengeance de Catherine. Ce que l'on rapporte de la gloutonnerie de ce courtisan russe est presque incroyable. Miné par une fièvre lente, il mangeait, à son déjeuner, une oie entière, buvait dix bouteilles de vin et de nombreux verres de liqueurs; puis, quelques heures après, se remettait à table et y dînait avec la même voracité. (Voyez la _Vie du prince Potemkin_, 1807, in-8º.)]

38. Tandis qu'on était en proie à l'indécision, Ribas dépêcha un courrier au prince, et parvint ainsi à faire prévaloir son avis. Je ne pourrais vous dire comment il s'y prit pour plaider sa cause, mais enfin il eut tout sujet d'être satisfait. En attendant, les batteries faisaient leur devoir: quatre-vingts canons, pointés sur les bords du Danube, nourrissaient un feu continuel auquel on ne cessait de répondre de l'autre côté.

39. Mais le 13, quand une partie des troupes était déjà rembarquée et que le siége allait être levé, un courrier, arrivant de toute la vitesse de son cheval, vint ranimer l'espoir de tous les amans de la gloire _gazetière_ et de tous les _dilettanti_ de l'art militaire. Ses dépêches, rédigées en style magnifique, annonçaient la nomination au commandement de ce favori des batailles, le feld-maréchal Suwarow.

40. La lettre que le prince adressait par la même voie au maréchal eût été digne d'un Spartiate, s'il s'était agi d'une cause faite pour embraser un grand coeur, telle que la défense de la liberté, de la patrie ou des lois; mais comme elle n'était inspirée que par l'odieuse ambition de tout fouler aux pieds, elle n'a droit qu'à de faibles éloges, si ce n'est pour la précision de son style. «Vous prendrez Ismaïl, contenait-elle, à quelque prix que ce soit.»

41. «Dieu dit: Que la lumière soit, et la lumière fut faite!» Et l'homme: «Que le sang coule, et il en jaillit une mer!» Ainsi le _fiat_ de cet enfant dégénéré des ténèbres (car le jour ne prête guère sa lumière à ses exploits) produit en une heure plus de maux que n'en pourraient réparer trente beaux étés, fussent-ils ravissans comme ceux qui mûrissaient les fruits d'Éden. La guerre ne se contente pas de couper la branche, il faut qu'elle ronge encore la tige.

42. Nos amis les Turcs, qui déjà commençaient à signaler de leurs bruyans _Allahs_! la retraite des Russes, étaient dupes d'une méprise très-condamnable, non que l'on ne soit disposé facilement à croire des ennemis _vaincu_ (ou _vaincus_, si vous insistez sur la grammaire que j'oublie dans la chaleur de la composition). Mais ici les Turcs s'abusaient grossièrement en ce qu'ayant en horreur le porc ils espéraient cependant préserver leur lard du danger[229].

[Note 229: Ce jeu de mots, détestable en français, est excellent en anglais, parce que l'expression proverbiale _to save one's bacon_ s'emploie dans les conversations les plus élégamment familières, pour _préserver sa personne_.]

43. En effet, le 16, arrivèrent au galop deux cavaliers que de loin on prenait pour des cosaques. Ils n'avaient derrière eux qu'un mince bagage et trois chemises pour deux. On ne distinguait que les coursiers de l'Ukraine qui les transportaient, jusqu'au moment où l'on reconnut, dans ce couple, Suwarow lui-même et son guide.

44. _Grande joie à Londres aujourd'hui!_ ne manque pas de s'écrier plus d'un sot, dès qu'à Londres une illumination est ordonnée. C'est là l'illusion première de tous les rêves de ce bon ivrogne de John Bull[230]. Sitôt que les rues sont garnies de lampions coloriés, ce prudent personnage (le susdit John) livre à discrétion sa bourse, son ame, sa raison, sa déraison, et tout cela pour payer ce divertissement insipide[231].

[Note 230: On sait que ce mot désigne le peuple anglais. Il signifie _Jean Taureau_, et c'est ainsi qu'autrefois le peuple français avait celui de _Jacques Bon-Homme_, qu'il mérite encore.]

[Note 231: En 1815, à l'occasion du voyage de l'empereur Alexandre et du roi de Prusse en Angleterre, le ministère ordonna des illuminations dont les frais s'élevèrent à plus de dix millions. L'allocation de cette somme causa de violens débats dans la chambre des communes.]

45. Il est étonnant qu'il _maudisse_ encore aujourd'hui _ses yeux_[232], car ils le sont depuis long-tems, et les diables ne doivent plus se soucier de ce serment, jadis fameux, depuis qu'il a entièrement perdu l'usage de la vue. À l'entendre, sa dette constitue sa richesse, les taxes son vrai paradis[233]; et quand la famine, escortée de sa livide et décharnée famille, apparaît devant lui, il ne la reconnaît pas, ou bien il s'écrie que la famine est fille de l'agriculture.

[Note 232: Allusion au jurement ordinaire des Anglais: _God damn your eyes_.]

[Note 233: «Le crédit, disent tous les politico-banquiers, est la base de la richesse.--L'élévation des taxes est la mesure de la liberté et du bonheur d'une nation.»]

46. Mais laissons John Bull et revenons à notre conte. Grande joie dans le camp, pour les Russes, les Tartares, les Anglais, les Français et les Cosaques! Suwarow présageait de brillantes journées, et paraissait, à leurs yeux, semblable au gaz qui vient remplacer la paisible lumière de la lampe, ou comme ces feux follets toujours voisins de marais humides, et qui guident ceux qui les aperçoivent dans des chemins semés de fondrières. Le nouveau chef allait, venait, et tout le monde, à l'aspect de ce mobile flambeau, s'empressait de suivre aveuglément ses pas.