Œuvres complètes de lord Byron, Tome 01 avec notes et commentaires, comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore

Part 24

Chapter 243,859 wordsPublic domain

72. Elle était effectivement bien éveillée: toutes d'un pas léger, mais rapide, accourent autour de son lit; enveloppées dans de flottantes draperies, les cheveux épars, les yeux inquiets, les bras et les pieds nus et aussi brillans que jamais météore enfanté par le pôle septentrional,--elles demandent la cause de sa frayeur; et en effet elle paraissait agitée, elle frissonnait, elle brûlait; ses yeux étaient dilatés, ses joues vivement colorées.

73. Mais une chose étrange,--et ce qui prouve bien comme on est heureux d'avoir le sommeil dur,--c'est que Juanna ronflait aussi hautement que jamais mari près de son épouse légitime. Toutes leurs clameurs ne purent la faire sortir de ce bienfaisant assoupissement: il fallut la remuer,--du moins je le tiens ainsi d'elles-mêmes;--Juanna ouvrit les yeux, et, avec la plus discrète surprise, se mit à bâiller de toutes ses forces.

74. Alors commença une stricte investigation, à laquelle un homme d'esprit et un sot eussent été également embarrassés de répondre par un discours précis. Les odalisques interrogeaient toutes à la fois, et plus que jamais elles se montraient surprises, soupçonneuses et difficiles à satisfaire. Il est bien vrai que Dudù n'avait jamais passé pour manquer de bon sens, mais n'étant pas un orateur _de la force de Brutus_[208], elle ne pouvait de suite indiquer la cause de tout ce scandale.

[Note 208: Shakspeare, _Jules César_, acte III, scène 2.]

75. Enfin elle dit qu'au milieu d'un profond sommeil elle avait rêvé qu'elle se promenait dans un bois,--_un bois obscur_, semblable à celui où Dante lui-même s'égara, dans l'âge où tout le monde pense à se réformer; _au milieu du chemin de la vie_[209], où les dames, bardées de vertu, sont moins exposées aux attaques de leurs dangereux adorateurs. Dudù ajouta que ce bois était rempli de fruits agréables et d'arbres élevés, touffus et majestueux.

[Note 209:

Nel mezzo del cammin di nostra vita Mi ritrovai per una selva oscura Che la diritta via era smarrita.

(DANTE, _Inferno_, c. I.) ]

76. Au milieu de ces arbres était suspendue une pomme d'or,--une pomme d'une grosseur prodigieuse; mais elle était trop haute et trop loin de sa portée. Après l'avoir long-tems regardée, elle s'était élevée, et même avait jeté sur ce fruit des pierres et tout ce qu'elle avait rencontré; il restait toujours fortement attaché à la branche; il ne cessait de s'y balancer, mais toujours à la même désolante hauteur.

77. Tout d'un coup, lorsqu'elle l'espérait le moins, le fruit était tombé de lui-même à ses pieds; son premier mouvement avait été de le saisir et de le mordre jusqu'aux pépins; mais justement comme ses jeunes lèvres commençaient à presser le fruit d'or qu'elle croyait voir, une abeille s'en était échappée et l'avait piquée au coeur. C'est alors--qu'elle s'éveilla effrayée et en jetant un grand cri.

78. Elle exposa tout cela, non pas sans une sorte de confusion et de peine, suites ordinaires des mauvais rêves, quand il ne se trouve dans l'instant même personne qui puisse en donner la vaine et futile explication.--J'en sais plusieurs qui réellement semblaient renfermer quelque exacte prophétie, ou ce que certaines gens prendraient pour une _singulière coïncidence_, manière de parler fort usitée de nos jours en pareil cas.

79. Les demoiselles, qui d'abord avaient imaginé quelque grand malheur, se mirent alors, comme c'est assez l'effet de la peur, à murmurer un peu de la fausseté de l'alarme qui avait frappé leurs oreilles endormies. La matrone, de son côté, parut indignée d'avoir quitté son lit échauffé pour venir écouter le récit d'un songe. Elle gronda vivement la pauvre Dudù, qui ne fit que soupirer et assurer qu'elle était bien fâchée d'avoir crié.

80. «J'ai entendu conter bien des histoires frivoles, ajouta la mère, mais nous ravir notre sommeil naturel et faire sauter tout l'oda hors du lit à trois heures et demie du matin; et cela pour nous apprendre un rêve de pomme et d'abeille, voilà ce qui prouverait assez que la lune est dans son plein. Mon enfant, vous êtes sûrement malade; il faudra demain voir le médecin de sa hautesse pour savoir ce qu'il pense de cette attaque de nerfs à propos d'un rêve.

81. «Et la pauvre Juanna! la pauvre enfant! la première nuit qu'elle passe dans cette enceinte, être réveillée par tant de bruit!--J'avais cru bien faire, puisqu'elle ne pouvait coucher seule, de mettre cette jeune étrangère avec vous, Dudù, comme la plus tranquille, afin qu'elle pût mieux dormir; mais à présent, je vais la confier aux soins de Lolah--quoique son lit soit un peu moins large.»

82. Cette proposition fit briller les yeux de Lolah: mais la pauvre Dudù, les yeux obscurcis de larmes occasionées par les reproches ou la vision, implora son pardon sur-le-champ pour cette première faute: d'un air humble et touchant elle supplia qu'on ne lui enlevât pas Juanna, et elle promit bien qu'elle saurait dompter tous les rêves.

83. Elle promit même de n'en avoir jamais à l'avenir, ou du moins de n'en plus avoir d'une aussi bruyante espèce. Elle-même ne concevait pas comment elle avait pu songer.--Elle était folle, ou si on l'aimait mieux trop nerveuse; elle avait eu une véritable absence, bien digne d'être raillée;--mais elle se sentait encore faible, et elle implorait à ce titre leur indulgence. Quelques heures lui rendraient ses forces et son jugement ordinaire.

84. Ici intervint charitablement Juanna. Elle exposa qu'elle se trouvait parfaitement bien où elle était, que la preuve en était son profond sommeil, quand toutes, elles étaient accourues autour de leur lit, comme au bruit du tocsin. Elle n'avait pas la moindre disposition à quitter son aimable voisine, et à laisser seule une amie dont tout le crime était d'avoir une fois rêvé _mal à propos_.

85. Tandis que Juanna parlait ainsi, Dudù lui passa un de ses bras sous le cou et cacha sa figure sur sa poitrine. Son cou seul restait à découvert et ressemblait à l'extrémité d'un bouton de rose fermé. Je ne puis dire la cause de cette rougeur, il faudrait que j'eusse deviné le mystère de son sommeil interrompu. Tout ce que je sais, c'est que les faits que j'expose sont vrais, aussi vrais que chose du monde.

86. Ainsi donc souhaitons-leur bonne nuit,--ou si vous voulez bonjour,--car déjà le coq avait chanté; le jour commençait à couronner les montagnes asiatiques, et déjà les lointaines caravanes voyaient rougir le croissant des mosquées, en côtoyant dans une enveloppe de froide et matinale rosée ce baudrier de roches qui entourent l'Asie, aux lieux mêmes où Kaff[210] voit à ses pieds le Kurdistan.

[Note 210: Ou _Caf_: c'est une montagne de la Grande-Tartarie; mais les musulmans donnent ce nom à une montagne fabuleuse qui, selon eux, entoure le globe terrestre. Ils prétendent même que le soleil, à son lever, paraît sur une des croupes du Caf, et qu'il se couche derrière l'autre. (Voyez d'Herbelot, _Bibliothèque orientale_.)]

87. Gulleyaz s'échappa de sa couche inquiète, avec le premier rayon ou plutôt la première lueur du matin. Pâle comme la passion profondément blessée, elle se couvrit elle-même d'un manteau, de ses pierreries et de son voile. Hélas! le rossignol qui, suivant la fable, chante, le sein percé d'une épine profonde, a plus de calme dans la voix et dans le coeur que ceux dont les vives passions font le supplice intérieur.

88. Et voilà justement la morale que présenterait ce livre, si l'on voulait bien en considérer l'intention;--mais on ne peut se défendre de soupçons: tous les benoits lecteurs ont le don de fermer à la lumière la pupille de leurs yeux, et, de leur côté, les benoits auteurs aiment naturellement à élever leurs voix les uns contre les autres. Rien de plus naturel; ils sont en trop grand nombre pour pouvoir tous être flattés.

89. La sultane sortit d'un lit de splendeur plus moelleux que celui dans lequel la sensibilité d'un sibarite ne pouvait supporter le pli d'une feuille de rose.--Malgré la pâleur née de la lutte de l'amour et de la fierté, Gulleyaz était encore trop belle pour avoir besoin des secours de l'art;--et telle était d'ailleurs son agitation, qu'elle oublia de se regarder dans son miroir.

90. Environ à la même heure, un peu plus tard peut-être, se leva son magnanime époux, maître sublime de trente royaumes et d'une femme dont il était abhorré; mais, dans ce pays, c'est une chose de bien moindre importance,--pour ceux du moins auxquels la fortune permet de compléter leur cargaison conjugale,--que dans les pays où l'on met un embargo sur la polygamie.

91. Il ne se tourmenta pas beaucoup de cette réflexion, ni même de toute autre. En sa qualité d'homme il voulait toujours avoir sous sa main une belle maîtresse, comme un autre eût voulu un éventail: il possédait en conséquence un bon nombre de Circassiennes, chargées de l'amuser après le divan; mais, bien qu'il connût peu les exigences de l'amour ou du devoir, il avait pensé, cette dernière nuit, à aller se réchauffer aux côtés de sa charmante épouse.

92. Et maintenant il se levait: après le nombre d'ablutions exigé par les usages orientaux, après avoir fait ses prières et d'autres pieuses évolutions, il prit six tasses de café pour le moins, et puis sortit pour savoir des nouvelles des Russes. Les victoires de ce peuple s'étaient en effet récemment multipliées sous le règne de Catherine, que la renommée vénère encore comme la plus grande des souveraines et des Catins[211].

[Note 211: Il y a dans l'anglais _wombs_; mais le mot français qui y correspond est véritablement le diminutif de _Catherine_. Voltaire, dans quelques-unes des lettres adressées à cette princesse, ne craignait pas de l'appeler, en riant, sa _Catin_. Il fut même assez mal reçu d'elle quand il voulut l'engager à prendre un nom plus héroïque. (Voyez sa Correspondance.)]

93. Mais toi, le fils de son fils, ô grand _légitime_ Alexandre! ne va pas t'offenser de cette phrase en l'honneur de ta grand'mère, si jamais elle parvient à ton oreille;--car de nos jours les vers franchissent presque la distance de Pétersbourg, et, par leur terrible impulsion, les vagues larges et indignées de la liberté vont mêler leur murmure à celui des flots de la Baltique.--Pourvu que tu sois le fils de ton père, c'en est assez pour moi.

94. Dire d'un homme qu'il est le fruit de l'amour, et de sa mère qu'elle forme l'antipode exact de Timon le misanthrope, voilà bien évidemment une diffamation, une injure, ou tout ce qu'il vous plaira; mais nos aïeux à tous sont à la merci de l'histoire; et si la glissade d'une dame pouvait flétrir la bonne renommée de toute une génération, je voudrais bien savoir ce que deviendrait la plus honorable des généalogies.

95. Si Catherine et le sultan avaient bien entendu leurs intérêts (mais les rois ne les entendent guère avant de recevoir quelques bonnes et rudes leçons), ils avaient un moyen de terminer, sans prince ou plénipot, leurs querelles envenimées. Peut-être eût-il été précaire, mais dans le cas seulement où ils l'auraient jugé de leur goût. Elle n'avait qu'à renvoyer ses gardes, lui son harem, et quant au reste à s'aboucher et s'entendre à l'amiable.

96. Quoi qu'il en fût, sa hautesse avait à travailler avec son conseil ordinaire, sur les voies et moyens nécessaires pour résister à ce foudre guerrier, à cette amazone moderne, à cette reine des _princesses_[212]. On ne saurait exprimer la perplexité de tous ces soutiens de l'état, qui ne sont, il est vrai, jamais fort à leur aise, quand ils n'ont pas à leur disposition l'expédient d'une nouvelle taxe.

[Note 212: _Queen of queens_. Ce dernier mot répond exactement à celui de _fille publique_; mais... le lecteur français veut être respecté.]

97. Pour Gulleyaz, dès que son roi fut parti, elle courut à son boudoir, lieu fait pour l'amour ou les déjeuners; lieu secret, agréable, orné de tout ce qui peut ajouter au charme de ces aimables réduits.--Les lambris étincelaient de pierreries; çà et là étaient posés des vases de porcelaine remplis de fleurs,--ces captifs consolateurs des heures de captivité.

98. La nacre, le porphyre et le marbre y étaient prodigués à l'envi; on y entendait le gazouillement des oiseaux voisins, et les glaces coloriées qui éclairaient cette grotte ravissante variaient de mille nuances les rayons du jour.--Mais tous mes tableaux seraient inférieurs à l'effet réel; il vaut donc mieux ici n'offrir qu'un simple trait au charmant lecteur,--son imagination fera le reste.

99. C'est donc en ce lieu qu'elle fit venir Baba. Aussitôt elle s'enquit de Don Juan et de ce qui s'était passé depuis le départ de toutes les esclaves. Juan avait-il partagé leur appartement? les choses ont-elles été comme il le désirait? son déguisement a-t-il trompé tous les yeux? Mais surtout elle parut inquiète de savoir comment il avait passé la nuit.

100. À ce long catéchisme de questions, plus aisées à faire qu'à résoudre, Baba, quelque peu embarrassé, répondit--qu'il avait fait de son mieux pour remplir la mission qu'on lui avait confiée. Mais il avait l'air de chercher à dissimuler quelque chose, et ses efforts le trahissaient au lieu de le servir.--Il se grattait l'oreille, ressource à laquelle les gens embarrassés ont un infaillible recours.

101. Gulleyaz n'était pas absolument un modèle de patience; elle n'avait aucune disposition à long-tems attendre un mot ou une chose, et dans toutes les conversations elle voulait de promptes répliques. Quand elle vit Baba broncher, comme un cheval, sur ses réponses, elle l'en accabla de nouvelles, et comme l'eunuque bégayait de plus en plus, la rougeur commença à couvrir ses joues, ses yeux étincelèrent, l'azur des veines de son front superbe se gonfla et se rembrunit.

102. Quand Baba vit ces symptômes, qu'il savait n'annoncer pour lui rien de bon, il chercha à conjurer sa colère et à demander la grâce d'être entendu:--«il n'avait pu empêcher ce qu'il allait raconter;»--enfin il prit sur lui de dire «que Juan avait été confié à Dudù; mais il n'y avait en cela rien de sa faute;» et alors il jura par le Coran et, de plus, par la bosse du saint Chameau.

103. La première dame de l'oda, aux soins de laquelle est confiée la discipline de tout le harem, dès l'instant où les dames sont rentrées dans leurs salles, car les fonctions de Baba ne s'étendaient que jusqu'à la porte; la première dame, dit-il, avait tout fait, et il (le susdit Baba) n'aurait pas hasardé quelque chose de plus, sans éveiller des soupçons faits pour ajouter encore à l'embarras des circonstances.

104. Il espérait, il pensait, il pouvait même assurer que Juan ne s'était pas découvert: du reste il était impossible de douter de la pureté de sa conduite; la moindre indiscrétion folle ne l'eût pas seulement mis dans une situation critique, elle l'eût fait saisir, _ensaquer_ et jeter à la mer.--C'est ainsi que Baba raconta tout, excepté le rêve de Dudù, dans lequel il ne trouvait pas le mot pour rire.

105. Il passa donc prudemment sur ce point et se mit à discourir d'autre chose;--il parlerait encore s'il eût attendu, pour s'arrêter, la moindre réponse: tant étaient profondes les angoisses dont le front de Gulleyaz était couvert.--La fraîcheur de ses joues prit une teinte cendrée, ces oreilles bourdonnèrent, et, comme si elle eût reçu un coup imprévu, tous les objets tournèrent autour de sa tête. Une sueur froide, véritable rosée du coeur, inonda son beau front, semblable au lis que vient humecter celle du matin.

106. Bien qu'elle ne fût pas fort sujette aux vapeurs, Baba s'imagina qu'elle allait se trouver mal; il se trompa:--c'était simplement une convulsion, mais que, malgré sa rapidité, il serait impossible de peindre. Vous avez tous entendu parler, et il en est même parmi nous qui ont fait l'épreuve de cette stupeur mortelle occasionnée par un accident extraordinaire;--ainsi dans un instant d'agonie, Gulleyaz ressentit ce qu'elle n'aurait pu exprimer.--Comment donc voulez-vous que moi je le puisse?

107. Un instant elle se leva, telle que la Pythonisse dressée sur son trépied et abîmée dans l'inspiration née de l'excès de sa détresse, alors que toutes les cordes du coeur, semblables à des coursiers sauvages, sont tiraillées en sens contraire.--Mais bientôt comme leur furie s'apaise et que leurs forces diminuent plus ou moins, elle retomba par degrés sur son siége, et appuya sur ses genoux chancelans sa tête palpitante.

108. Son visage penché cessa de paraître, et, semblable au saule pleureur, ses cheveux tombèrent en longues tresses sur les dalles de marbre qui soutenaient son siége ou plutôt son sopha (car c'était une basse et moelleuse ottomane, toute formée de coussins). Le sombre désespoir soulevait son sein: c'est ainsi que le rivage irrite la violence des flots et recueille ensuite les débris de naufrage qu'ils transportent.

109. Sa tête était donc inclinée, et sa longue chevelure, en tombant, cachait ses traits beaucoup mieux qu'un voile. Sur l'ottomane était languissamment jetée une main blanche, diaphane et pâle comme l'albâtre. Que ne suis-je un peintre, pour réunir en un groupe tous les détails auxquels les poètes sont forcés de recourir! Oh! que n'ai-je des couleurs en place de paroles! mais du moins peut-être mes teintes serviront-elles d'esquisses et de légers croquis.

110. Baba qui, par expérience, savait quand il était à propos de parler, ou quand il fallait fermer la bouche, se garda bien de l'ouvrir tant que la passion tourmenta Gulleyaz; il craignait trop de contrarier ses intentions taciturnes ou communicatives. À la fin elle se lève, et fait lentement quelques pas dans la salle, mais toujours en silence; le front éclairci, mais l'oeil toujours égaré; le vent était calmé, mais la mer était encore aussi haute.

111. Elle s'arrête; elle élève la tête dans l'intention de parler,--puis elle la laisse retomber et recommence à marcher d'un pas rapide; mais, ordinaire effet d'une vive émotion, elle ne tarda pas à se ralentir.--Quelquefois chaque pas révèle un sentiment distinct, et c'est ainsi que Salluste nous découvre Catilina en proie aux démons de toutes les passions, et laissant deviner tous ses projets par le peu de régularité de sa marche.

112. Gulleyaz s'arrêta encore, et faisant un signe à Baba: «Esclave, amène les deux esclaves,» dit-elle d'une voix basse, mais d'une voix à laquelle Baba n'aurait osé résister. Il en fut cependant interdit, et paraissait assez disposé à y contredire: il implora donc la grâce de connaître, dans la crainte d'une nouvelle erreur, de quels esclaves (il les connaissait bien) sa hautesse avait voulu parler.

113. «De la Géorgienne et de son amant,» répliqua l'impériale épouse,--et elle ajouta: «Que la barque soit tenue prête devant le secret portail; tu connais le reste.» La parole expira sur ses lèvres, en dépit de son orgueil furieux et de son amour outragé. Baba, le remarquant avec empressement, la conjura aussitôt, par chaque poil de la barbe de Mahomet, de vouloir bien révoquer l'ordre qu'il avait entendu.

114. «Entendre, c'est obéir, dit-il; mais cependant, ô sultane, pesez bien les résultats; ce n'est pas que j'hésite jamais à accomplir vos ordres, et même dans toute l'étendue de leurs conséquences; mais une pareille précipitation peut être fatale à votre impériale personne. Je n'entends parler ici ni de votre ruine ni de votre position dans le cas où l'affaire viendrait à se découvrir;

115. «Mais seulement de votre sensibilité personnelle.--Quand tout le reste de l'univers serait enseveli sous les vagues rapides qui recouvrent déjà dans leurs mortelles cavernes tant de coeurs jadis remplis d'amour,--vous aimeriez encore cet enfant, nouvel hôte du sérail; et--si vous essayez d'un aussi violent remède,--excusez ma franchise, mais je vous assure que le moyen de vous guérir ne sera pas de le tuer.

116. «--Eh! que connais-tu de l'amour ou de la sensibilité?--Misérable! sors! cria-t-elle avec des yeux irrités, et exécute mes ordres!» Baba disparut; car, en poussant plus loin ses observations, il se serait exposé à devenir son propre bourreau. Il aurait, sans doute, bien ardemment souhaité mettre à fin cette affaire critique, sans porter préjudice à son prochain; mais encore préférait-il sa tête à celle des autres.

117. Mais tout en se disposant à obéir, il ne se fit pas scrupule de grogner et de grommeler en bons mots turcs contre les femmes de toutes les conditions, et spécialement contre les sultanes, leurs habitudes, leur opiniâtreté, leur orgueil, leur indécision, la mobilité de leurs désirs d'un instant à l'autre, les tourmens qu'elles donnaient, enfin leur immoralité, qui chaque jour lui faisait mieux sentir les avantages de sa _neutralité_.

118. Il appela donc ses collègues à son aide, et il chargea l'un d'eux d'aller sur-le-champ avertir le couple de s'habiller soigneusement, surtout de bien mettre en ordre leurs chevelures, pour se rendre ensuite auprès de l'impératrice, qui s'était informée ce matin d'elles avec la plus aimable sollicitude. Dudù trouva cela étrange, et Juan en parut interdit; mais il fallait obéir, et bon gré--malgré.

119. Nous les laisserons ici se préparer à soutenir la présence impériale. Gulleyaz va-t-elle montrer de la compassion à leur égard, ou doit-elle se défaire de l'une et de l'autre, à l'exemple d'autres dames irritées de son pays?--Voilà des choses que peut déterminer la chute d'un cheveu ou d'une plume; mais à Dieu ne plaise que j'anticipe sur le résultat d'un caprice féminin.

120. Je les laisse donc avec mes voeux sincères, mais sans espérer beaucoup de leur accomplissement, pour m'occuper d'une autre partie de notre histoire; car nous sommes obligés de varier un peu les mets de ce banquet poétique. Espérons que Juan échappera à la gloutonnerie des poissons: cependant, malgré les difficultés et l'incertitude de sa situation, comme le lecteur prend goût à mes digressions, ma muse va toucher pour lui quelques mots de _guerre_.

Chant Septième.

1. Comment vous définir, ô Gloire, ô Amour? Toujours vous voltigez sur nos têtes sans jamais vous abaisser, et dans le ciel polaire il n'est pas un météore aussi brillant ou plus fugitif que vos deux flambeaux. Enchaînés sur une terre glaciale, nous élevons nos regards vers leur trace fortunée, et nous les voyons revêtir mille et mille couleurs; puis tout d'un coup nous laisser isolés sur notre froide planète.

2. Tels ils sont, et telle est ma présente histoire: un poème indéterminé, toujours mobile; une aurore boréale versifiée qui flambe sur une terre glaciale et déserte. Qu'on se désole en apprenant le secret de l'univers, rien de mieux; mais encore n'est-ce pas un crime, je l'espère, de rire de _toutes_ choses; car, après _tout_, qu'est-ce que _toutes_ choses,--sinon de la _vanité_?

3. Ils m'accusent,--moi,--le présent auteur du présent poème,--et cela en termes fort durs, de--je ne sais quelle tendance à mépriser et tourner en ridicule les facultés, les vertus et toutes les choses humaines. Bon Dieu! je ne conçois pas ce qui les scandalise là-dedans! Je n'écris rien qui n'ait été dit avant moi par Dante, Salomon et Cervantes;

4. Par Swift, par Machiavel, par La Rochefoucauld, Fénelon, Luther, Platon, Tillotson, Wesley et Rousseau, qui tous n'auraient pas donné une patate de la vie. Si les choses sont telles, ce n'est pas à eux ni à moi qu'il faut s'en prendre,--et, pour ma part, je ne songe nullement à faire le Caton ou le Diogène;--mais enfin nous vivons, nous mourons, et vous en êtes encore à savoir, aussi bien que moi, lequel des deux vaut le mieux.

5. Socrate dit que notre seule science est _de savoir qu'on ne peut rien savoir_. Belle science, en vérité, qui replace sur le niveau de l'âne tous les sages futurs, présens ou passés. Et Newton (cet axiome de l'intelligence) déclarait bien, hélas! qu'avec toutes ses grandes découvertes récentes il n'était qu'_un enfant ramassant des coquillages sur les rives du grand océan de la vérité_[213].