Œuvres complètes de lord Byron, Tome 01 avec notes et commentaires, comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore

Part 22

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[Note 184: C'est l'immense château dans lequel on conduit les étrangers de distinction qui sont suspects au Grand-Seigneur. Gulleyaz y demeurait. Ainsi on peut en comparer la destination à celle de la _Tour de Londres_, jadis la demeure des rois et des prisonniers d'état. C'est aux _Sept-Tours_ qu'il faut appliquer la magnifique description des appartemens, que Byron a placée au commencement de ce chant.]

151. Excepté sous l'effigie des envoyés que l'on amenait pour y résider, quand une guerre était résolue, et cela conformément au véritable droit des gens qui ne peut en aucun cas permettre à d'infâmes marauds, dont jamais épée n'arma la main diplomatique, de décharger leur spleen en créant un amas de chicanes, et en rédigeant leurs mensonges sous le nom de _dépêches_, sans exposer un seul poil de leurs moustaches[185].

[Note 185: Ce fut Philippe II, le _Démon du midi_, qui le premier imagina de maintenir en permanence, dans chacune des cours de l'Europe, des envoyés dont tout le rôle se bornait à espionner les souverains chez lesquels ils étaient accrédités. Les autres princes ne tardèrent pas à suivre ce funeste exemple.]

152. Il avait cinquante filles et quatre douzaines de fils.--Dès que les premières commençaient à sortir d'enfance, elles étaient renfermées dans un palais où elles vivaient comme des nonnes jusqu'à ce qu'un bacha fût envoyé dans une province. Alors, celle dont le tour était venu l'épousait, quelquefois à peine âgée de six ans.--Cela pourra sembler étrange, mais rien n'est plus réel, et la raison, c'est que le bacha était tenu de faire un cadeau à son nouveau beau-père.

153. Ses fils étaient tenus en prison jusqu'à ce que le tems arrivât pour eux d'obtenir un cordon ou un trône; mais les destins seuls connaissaient auquel des deux ils seraient appelés. En attendant, ils recevaient une éducation toute royale,--comme l'avénement l'a toujours prouvé; et jamais l'héritier présomptif ne manquait de se montrer aussi digne d'être pendu que couronné.

154. Sa majesté, avec toutes les cérémonies dues à son rang, salua sa quatrième épouse; et Gulleyaz mit aussitôt dans ses regards une tendre flamme, et sur son front une expression respectueuse, ainsi qu'il convient de faire aux dames coupables de quelque espièglerie. Pour empêcher qu'on ne les soupçonne d'avoir rompu leur ban, il faut qu'elles se montrent doublement empressées de l'observer, et nul mari ne reçoit jamais un accueil plus rassurant que quand sa femme l'a jugé digne de s'en aller au ciel.

155. Sa hautesse promena dans la salle ses grands yeux noirs, et en les arrêtant, suivant sa coutume, sur les jeunes filles, il aperçut Juan dans son déguisement: il n'en parut nullement choqué ni surpris, mais il remarqua un maintien sage et modeste en lui, tandis que Gulleyaz poussait vers le ciel un soupir inquiet. «Je vois, dit-il, que vous avez acheté une nouvelle fille; il est déplorable qu'une simple chrétienne ait la moitié des charmes qu'elle réunit.»

156. Ce compliment, en dirigeant sur elle tous les yeux, fit rougir et trembler la vierge nouvellement acquise. Ses camarades se croyaient également perdues: ô Mahomet! fallait-il que sa majesté fît quelque attention à une giaour, quand ses lèvres impériales ne s'étaient jamais ouvertes en faveur d'aucune d'elles? Alors commença un chuchotement, un mouvement des yeux et des têtes; mais l'étiquette ne permit à aucune d'elles de ricaner.

157. Les Turcs font bien de retenir--quelquefois du moins,--les femmes en prison;--car il est trop vrai que, dans ces funestes climats, leur chasteté n'a pas cette qualité astringente qui, dans le Nord, prévient les crimes inattendus et donne à notre moral une pureté supérieure à celle de la neige. Le soleil, qui, chaque année, fait fondre les glaces polaires, produit sur le vice un effet entièrement contraire.

158. Jusque-là va notre chronique: nous ferons ici une pause, bien que nous ayons assez de matière; mais il est tems, suivant les anciennes lois de l'épopée, de replier nos voiles, et de mettre à l'ancre notre poésie. Si ce cinquième chant recueille les applaudissemens qu'il mérite, le sixième offrira des traits d'un vrai sublime. En attendant, puisque Homère lui-même dormit quelquefois, vous passerez bien à ma muse un court et léger assoupissement.

PRÉFACE DES SIXIÈME, SEPTIÈME ET HUITIÈME CHANTS.

Les détails du siége d'Ismaïl dans deux des chants suivans (le septième et le huitième), sont tirés d'un ouvrage français intitulé: _Histoire de la Nouvelle Russie_. Quelques-uns des incidens attribués à Don Juan sont de toute réalité; entre autres la circonstance d'un enfant sauvé par lui et qui le fut effectivement par le dernier duc de Richelieu, alors volontaire au service de Russie, et devenu plus tard le fondateur et le bienfaiteur d'Odessa, où son nom et sa mémoire seront à jamais respectés.

On trouvera dans le cours de ces chants une ou deux stances relatives au dernier marquis de Londonderry (lord Castlereagh), mais écrites quelque tems avant sa mort.--Si l'oligarchie de ce personnage avait expiré avec lui, elles auraient été supprimées; mais comme elle lui a survécu, je pense qu'il n'y a rien dans son genre de vie et de mort qui soit propre à retenir l'expression franche des opinions de ceux qu'il s'efforça d'asservir pendant toute la durée de son existence. Que dans la vie privée il ait été ou non un homme aimable, c'est ce qu'il importe peu au public de savoir; et pour ce qui est de pleurer sa mort, il en sera assez tems quand l'Irlande ne pleurera plus sa naissance. Comme ministre, je le crois, avec plusieurs millions de citoyens, l'homme des intentions les plus despotiques et de l'intelligence la plus faible qui jamais ait opprimé une nation[186]. C'est, depuis les Normands, la première fois que l'Angleterre a été insultée par un ministre (du moins[187]) qui ne savait pas parler anglais, et que le parlement consentit à recevoir des ordres dans le langage de mistress _Malaprop_.

[Note 186: Ce jugement passionné fut, comme il est facile de le voir, écrit en 1821.]

[Note 187: Plusieurs rois anglais s'étaient trouvés, avant Castlereagh, dans le même cas, entre autres, Guillaume III et Georges Ier. C'est ce que cette parenthèse semble vouloir rappeler.]

Il n'est pas nécessaire d'entrer dans beaucoup de détails sur sa mort; je remarquerai seulement que si un pauvre radical, tel que Waddington ou Watson, s'était ainsi coupé le cou, on l'aurait enseveli dans un carrefour, avec l'escorte ordinaire d'un pieu et d'une potence. Mais quant au ministre, ce fut un lunatique de bon ton,--un suicide sentimental:--il se coupa tout simplement «_l'artère carotide_» (admirez leurs connaissances)! Vite donc la pompe funèbre; l'abbaye; les sanglots de la douleur poussés--par les journaux;--l'éloge du défunt ensanglanté, prononcé par le Coroner (digne Antoine d'un pareil César),--et les propos atroces et nauséabonds d'une poignée de conspirateurs dégradés, contre tout ce que la patrie renferme de sincère et d'honorable. La _loi_[188] devait trouver dans sa mort de deux choses l'une,--ou qu'il était un criminel, ou bien un fou;--dans ces deux cas, il n'y avait pas grande matière à panégyrique. Il avait été dans sa vie--ce que tout le monde sait, ce que la moitié de l'univers sentira long-tems encore, à moins que sa mort ne donne une _leçon morale_ aux Séjans européens qui lui survivent[189]. Mais en tout cas, c'est quelque chose de consolant pour les nations de voir que leurs oppresseurs ne sont pas heureux, et que même, de tems à autre, ils jugent assez bien de leurs actions, pour prévenir eux-mêmes la sentence du genre humain.--Cessons donc de revenir sur cet homme; et laissons l'Irlande écarter du sanctuaire de Westminster les cendres de son illustre Grattan[190]... Faut-il que le patriote de l'humanité soit remplacé par le Werther de la politique!!!

[Note 188: J'entends la _loi du pays_: celles de l'humanité sont moins rigoureuses; mais comme les _légitimes_ ont toujours en bouche le mot de _loi_, il est bon de s'en servir une fois dans ce qui les regarde.

(_Note de Lord Byron_.) ]

[Note 189: Il faut excepter Canning de ce nombre. Canning a du génie, un génie presque universel. C'est un orateur, un poète, un homme d'État et d'esprit. Or, un homme vraiment distingué ne peut long-tems se traîner dans l'ornière d'un prédécesseur tel que Castlereagh. Si jamais homme put sauver son pays c'est Canning; mais le voudra-t-il? J'en ai au moins l'espérance.

(_Note de Lord Byron_.) ]

[Note 190: M. Grattan, membre de la chambre des communes, l'un des défenseurs les plus zélés de l'indépendance de l'Irlande et de l'affranchissement des catholiques, mort en 18...]

Pour ce qui regarde les objections que l'on a faites, sous un autre point de vue, aux chants de ce poème déjà publiés, je me contenterai, pour toute réponse, de faire deux citations de Voltaire:

«La pudeur s'est enfuie des coeurs et s'est réfugiée sur les lèvres.»

«Plus les moeurs sont dépravées, plus les expressions deviennent mesurées; on croit regagner en langage ce qu'on a perdu en vertu.»

Voilà une vérité applicable à la masse des êtres vils et hypocrites qui corrompent la génération anglaise de ce siècle, et c'est la seule réponse qu'ils méritent de recevoir. Le titre vulgaire et trivial de blasphémateur,--qui, joint à ceux de radical, libéral, jacobin, réformateur, etc., compose le dictionnaire débité chaque jour par nos mercenaires politiques, devrait être un titre d'honneur pour tous ceux qui s'en rappellent la première signification. Socrate et Jésus-Christ ont été mis à mort publiquement comme blasphémateurs; beaucoup d'autres ont subi, beaucoup d'autres subiront peut-être encore le même supplice pour avoir réclamé contre les plus crians abus du nom de Dieu et de l'intelligence humaine. Mais persécuter n'est pas la même chose que réfuter ou même triompher. Le _malheureux incrédule_, comme on l'appelle, est probablement plus heureux dans sa prison que le plus fier de ses antagonistes. Je n'examine pas ses croyances,--elles sont bonnes ou mauvaises;--mais il a souffert pour elles, et ces souffrances mêmes, endurées pour mettre sa conscience en repos, feront au déisme plus de prosélytes[191], que l'exemple des prélats d'une autre foi n'en fera au christianisme, celui des hommes d'état suicidés à l'oppression, ou celui des homicides pensionnés à l'alliance impie qui ose insulter assez l'intelligence publique pour affecter le nom de _Sainte_! Je ne veux pas ajouter à la honte des infâmes, ou des morts; mais il serait bien tems que les défenseurs payés de ceux qu'on se plaint de voir attaquer perdissent quelque chose de l'effronterie de leur langage, péché le plus criant de cet égoïste et bavard siècle; et--mais en voilà bien assez pour le moment.

[Note 191: Quand Lord Sandwich dit «qu'il ne savait pas de différence entre l'orthodoxie et l'hétérodoxie,» l'évêque Warburton répliqua: «L'orthodoxie, milord, c'est ma _doxie_, et l'hétérodoxie la _doxie_ d'un autre homme.» De nos jours, un prélat semble avoir découvert une troisième espèce de _doxie_, qui n'a pas fortement ajouté, aux yeux des élus, à la gloire de ce que Bentham appelle l'_Église de l'Englandisme_.]

Chant sixième.

SIR TOBIE.--«Penses-tu, parce que tu es vertueux, qu'il n'y aura plus ni ale ni gâteaux?»

LE BOUFFON.--«Oui, par sainte Anne! et, de plus, le gingembre brûlera la bouche.»

(SHAKSPEARE, _la Douzième nuit_, ou _Ce que vous voudrez_, acte II, scène 3.)

1. «Il est une mer dans les affaires des hommes, et quand on en saisit le flux[192],»--vous savez le reste, et la plupart d'entre nous l'ont dit et le répètent encore: nous en sommes tous bien convaincus, et cependant il en est peu qui savent deviner ce moment avant qu'il ne soit trop tard pour en profiter. Quoi qu'il en soit, tout est pour le mieux; et, pour s'en convaincre, il ne faut que considérer la fin: souvent les choses reprennent un heureux cours après avoir été désespérées.

[Note 192: Ces premiers vers sont une citation.]

2. «Il est une mer dans les affaires des femmes, et quand on en saisit le flux on parvient,»--Dieu sait où. Ce serait un bon marin, celui qui pourrait tracer avec précision, sur sa carte, tous les courans de cette mer. Les rêveries de Jacob Behmen[193] ne sont pas comparables avec ses brisans et ses retours singuliers.--Les hommes calculent avec leur tête;--mais les femmes cèdent à l'impulsion de leur coeur ou de ce que Dieu seul sait!

[Note 193: Ou Boehm, célèbre rêveur philosophique allemand, mort en 1624. C'est l'un des patrons de la secte des illuminés, et ses partisans ont pris de son nom celui de Boehmistes. Ce qui lui fait le plus d'honneur, c'est d'avoir été l'un des précurseurs de Kant.]

3. Et cependant quand il s'en trouve une pleine d'étourderie, de vivacité et de franchise, jeune, belle, entreprenante,--qui risquerait volontiers un trône, le monde, l'univers pour être aimée comme elle aime, et qui ferait plutôt changer de cours aux étoiles que de n'être pas libre comme le sont les vagues au moment où s'élève la brise,--une telle femme, il est vrai, est un diable (s'il en existe un seul); mais elle est capable de faire bien des manichéens.

4. La plus vulgaire ambition bouleverse si souvent les trônes et le monde, que, si la passion vient à produire les mêmes maux, nous n'oublions promptement, ou du moins nous n'excusons, que les fureurs dont l'amour a été la cause. Si l'on se souvient encore d'Antoine, ce ne sont pas ses conquêtes qui ont mis son nom à la mode; Actium seul, perdu pour les yeux de Cléopâtre, est d'un plus grand poids que tous les exploits de César.

5. À cinquante ans il mourut pour une reine de quarante. Je voudrais qu'ils n'en eussent eu que quinze et vingt; car à cet âge on se rit de l'or, des royaumes et des mondes.--Je me souviens du tems où je n'avais pas, il est vrai, beaucoup de mondes à perdre, mais enfin où, pour faire ma cour, je donnais ce que j'avais,--un coeur,--ce qui valait un monde, quel qu'il fût; car jamais monde ne me rendra ces sentimens purs que j'ai laissé fuir.

6. C'était le _denier_ du jouvenceau[194], et peut-être, comme celui de _la veuve_, me sera-t-il compté pour quelque chose dans la suite, sinon maintenant. Au reste, qu'on me le compte ou non, tous ceux qui ont aimé, ou qui aiment, n'en avoueront pas moins que la vie n'offre rien de comparable à ces instans. On dit que Dieu est amour; ajoutons que l'amour est un dieu, ou que du moins il l'était avant que le front de la terre ne se fût ridé et vieilli par les péchés, par les pleurs de--mais c'est à la chronologie qu'il appartient de calculer les années.

[Note 194: Je demande pardon de cette expression; elle a vieilli, et c'est bien à tort: car les deux mots _enfant_ et _jeune homme_ ne s'appliquent pas spécialement, comme celui de _jouvenceau_, à des personnes de quinze à vingt ans. La Fontaine l'a plusieurs fois employé, et les puristes doivent permettre de restaurer les vieux mots, quand ils n'ont pas été remplacés précisément.]

7. Nous avons laissé notre héros et la troisième de nos héroïnes dans une situation moins étrange que critique: en effet, il n'est pas rare que les hommes risquent leur peau pour ce cruel tentateur,--une femme défendue: mais les sultans, en particulier, ont une vive antipathie pour les péchés de cette espèce; ils ne sont nullement du caractère de ce sage Romain, l'héroïque, le sentencieux, le stoïque Caton, qui prêtait sa femme à son ami Hortensius[195].

[Note 195: Plutarque, _Vie de Caton d'Utique_.]

8. Gulleyaz, je le sais, était extrêmement coupable; je l'avoue, je le déplore, je la condamne; mais je répugne, même en poésie, à toute fiction, et, dussiez-vous la blâmer comme moi, je préfère vous dire toute la vérité. Sa raison était fragile, ses passions étaient vigoureuses, et elle ne croyait pas que le coeur de son mari (supposé même qu'il fût à elle) dût la satisfaire, attendu qu'il avait cinquante-neuf ans et quinze cents concubines.

9. Je ne suis pas, comme Cassio, un _arithméticien_[196]: mais en examinant le _livre de théorie_ avec une précision féminine, il paraît démontré, sans même porter en compte les années de sa hautesse, que la belle sultane ne péchait que faute d'alimens. En effet, si le sultan était juste envers toutes ses amantes, elle n'avait plus droit qu'à la quinze-centième partie d'une chose dont on devrait toujours avoir le monopole,--le coeur.

[Note 196: «Certes, a dit le More, j'ai déjà choisi mon officier, et quel est-il? ma foi, un grand arithméticien, un Michel Cassio, Florentin, qui ne connaît d'une bataille que le livre de théorie.»

(_Othello_, acte Ier, scène Ire.) ]

10. On a remarqué que les dames tiennent beaucoup à tous les droits de possession que la loi leur accorde, et, sur ce point, les dévotes ne sont pas les moins exigeantes; elles grossissent même du double la gravité de ce qu'elles appellent un péché, et elles nous assiégent de poursuites et de procès (comme les tribunaux le prouvent à chacune de leurs sessions), lorsqu'elles nous soupçonnent de faire plusieurs parts d'une propriété dont la loi les déclare uniques héritières.

11. Or, s'il en est ainsi dans un pays chrétien, on ne sera pas surpris que les dames païennes ne soient guère plus traitables sur le même point, et qu'elles gardent alors, comme disent les rois, «une _attitude imposante_.» Elles réclament vivement leurs droits conjugaux dès que leur légitime époux se montre ingrat envers elles; et comme quatre femmes ont nécessairement quatre motifs de plaintes, il en résulte qu'il y a sur les bords du Tigre des jalousies comme sur ceux de la Tamise.

12. Gulleyaz était la quatrième et (comme je l'ai remarqué) la favorite. Mais sur quatre épouses, que sert-il d'en favoriser une? On devrait avoir peur de la polygamie, non-seulement comme d'un péché, mais même comme d'une _bête noire_; les plus sages se contentent d'une seule femme raisonnable, et leur philosophie se déconcerterait d'une plus forte charge. Il n'est personne (à l'exception des Turcs) qui veuille jamais faire de sa couche nuptiale un _lit de Ware_[197].

[Note 197: «Ware, ville à trente milles de Londres, où nous eûmes la curiosité d'aller pour visiter la fameuse couche dite _le lit de Ware_, de douze pieds carrés, qui existait jadis dans une auberge; mais l'aubergiste actuel l'avait convertie en six couchettes.»

(_Note de M. A. P._) ]

13. Sa hautesse, la plus sublime de l'univers--(du moins s'intitule-t-elle ainsi, suivant les formes usitées par tous les rois, jusqu'au moment où ils sont adjugés aux vers, ces tristes et affamés jacobins qui osent effrontément dîner des plus puissans rois),--sa hautesse, dis-je, s'attendait, en contemplant les charmes de Gulleyaz, à recevoir l'accueil d'une amante. («Quant à l'_accueil montagnard_[198] on le reçoit dans tout l'univers.»)

[Note 198: Les montagnards écossais font au premier venu l'accueil le plus amical: l'hospitalité est la première de leurs vertus. De là l'espèce de proverbe _Highland welcome_. C'est ici une allusion satirique à l'accueil reçu des Écossais par le roi Georges IV.]

14. Ici nous devons spécifier: Quelquefois les baisers, les douces paroles, les étreintes et tout le reste, peuvent figurer des sentimens qui n'existent pas. On les prend aussi aisément qu'un chapeau, ou plutôt un bonnet (ces derniers faisant partie de la toilette des dames); ils peuvent contribuer à farder les coeurs ou les têtes, mais quelquefois les uns ne viennent pas plus du coeur que les autres ne sont sortis de la tête.

15. Une rougeur légère, une tendre émotion, une sorte de sérénité douce et calme qui se lit plutôt sur les paupières que dans les yeux, et qui semble vouloir cacher ce qu'on voudrait le plus tôt découvrir; tels sont (pour un homme discret) les meilleurs garans de l'amour, quand ils reposent sur leur plus adorable trône, le sein d'une femme sincère;--car l'excès des transports ou de l'indifférence contribue également à rompre le charme.

16. D'un côté, si ces transports excessifs sont joués, ils sont pires que la réalité; et s'ils sont naturels, on ne peut guère compter sur leur durée: personne, s'il n'est dans la première jeunesse, n'a confiance dans les aveux échappés à la violence des désirs. De tels billets sont réellement précaires, et on les passe avec un trop léger escompte au premier acheteur;--de l'autre côté, vos femmes à la glace ont une naïveté désespérante.

17. C'est-à-dire que nous ne leur pardonnons pas leur mauvais goût; car tous les amans, tardifs ou empressés, se croient faits pour arracher un aveu et allumer les désirs de la concubine monastique de saint François elle-même[199].--Il faut donc que la maxime de tous les amans soit celle d'Horace: _medio tu tutissimus ibis_[200].

[Note 199: «L'ancien ennemi insinua un jour dans l'ame de François une grande tentation de la chair. L'homme de Dieu la sentant, déposa aussitôt son vêtement, et se frappa vigoureusement avec une forte corde en disant: _Allons, frère âne, te voila traité comme il convient._ Mais comme les tentations le reprenaient, il sortit et se jeta tout nu au milieu de la neige, et puis en ayant formé sept boules, il donna à chacune d'elles la figure humaine, en disant: _Toi, la plus grande, tu seras désormais ma femme; ces quatre autres, mes deux fils et mes deux filles; celle-ci mon valet, et cette dernière ma servante_... Soudain le diable se retira de lui, plein de confusion.»

(_Légende dorée_.) ]

[Note 200: Le lecteur reconnaîtra facilement que cette citation est d'Ovide (Liv. II, _Métamorphoses_).]

18. Le _tu_ est de trop,--pourtant il restera;--le vers l'exige, c'est-à-dire la rime anglaise et non les vieilles règles de l'hexamètre. Après tout, il n'y a dans le vers sur lequel je reviens, ni mesure, ni harmonie. Il serait difficile de le rendre plus mauvais, et je ne l'ai mis que pour fermer mon octave; mais s'il n'est pas de prosodie qui en justifie la contexture, la _vérité_ du moins pourra applaudir à la règle de conduite qu'il offre.

19. Si Gulleyaz chargea trop son rôle, je n'en sais rien;--elle réussit, et le succès est le point important des affaires: dans le coeur des femmes il tient autant de place que l'article de la toilette; mais quels que soient les artifices féminins, l'amour-propre des hommes l'emporte encore sur eux. Elles mentent, nous mentons; tout, en un mot, est mensonge; l'amour lui-même n'est jamais en arrière, et cependant il n'est pas d'autre vertu que l'inanition pour balancer le plus hideux des désirs,--celui de la propagation.

20. Nous laisserons reposer le couple royal; un lit n'est pas un trône, on peut donc y dormir, quels que soient les songes, tristes ou gais, qu'on y fasse. La joie désappointée est cependant une source de chagrins quelquefois aussi profonde que les véritables douleurs; nos larmes peuvent être excitées par le plus léger déplaisir, et ce sont elles qui, nées de la plus légère cause et tombant goutte à goutte sur notre ame comme sur une pierre, finissent par y laisser une empreinte ineffaçable.

21. Une femme acariâtre, un fils languissant, un billet à payer non acquitté, protesté ou escompté à un pour cent; un enfant maussade, un chien malade, un cheval favori qui tombe et se blesse à l'instant même où on le montait; une méchante vieille femme qui s'avise de faire un maudit testament, et de vous laisser moins d'argent que vous ne comptiez;--voilà certes des bagatelles, et cependant j'ai vu bien peu d'hommes qui ne s'en affligeassent pas.

22. Je suis un philosophe; que le ciel donc les confonde tous, billets, animaux, hommes et--non _pas_ les femmes. Ma bile est soulagée, grâces à cette bonne et franche malédiction: mon stoïcisme n'a plus rien derrière lui qui mérite le nom de mal ou de douleur, et mon ame va sans distraction se livrer aux travaux de la pensée.--Mais qu'est-ce que l'ame ou la pensée? d'où viennent-elles, comment vivent-elles? C'est plus que je n'en sais, et--je suis encore forcé de les envoyer toutes deux au diable!