Part 2
_Les Bardes anglais et les Reviseurs écossais_ firent toute la sensation que Lord Byron en avait espérée: les journaux, épouvantés, n'osèrent même rentrer en lice contre un si _rude jouteur_. Le lendemain de la publication de cette satire, le poète, ayant atteint sa majorité, vint prendre sa place dans la chambre des pairs. À peine eut-il prononcé, à haute voix, le serment d'usage devant la _balle de laine_ qui sert de siége au chancelier, que celui-ci (Lord Eldon) vint à lui, et, d'un air riant, lui tendit cordialement la main; mais Byron ne répondit à ces avances qu'en s'inclinant légèrement et en posant l'extrémité de deux doigts dans la large main du chancelier: puis il chercha des yeux les bancs de l'opposition, et alla nonchalamment s'y étendre. Comme il sortait quelques minutes après, l'un de ses amis lui demanda pourquoi il avait si mal répondu aux avances de Lord Eldon. «Si je lui avais serré la main, répondit-il, il m'aurait cru de son parti; je ne veux rien avoir à démêler ni avec lui ni avec l'autre côté de la chambre: j'ai pris mon siége, et maintenant je vais voyager en pays étranger.»
Il s'éloigna de l'Angleterre au mois de juin 1809, après avoir mis quelque ordre dans ses affaires, acquitté complètement ses nombreuses dettes, fait un testament, appelé sa mère à Newstead et l'avoir embrassée. Un ancien ami de collége, John Cam Hobhouse, déjà connu par plusieurs ouvrages de poésie et de politique, mais devenu, depuis, plus célèbre par le courage et la franchise de son opposition parlementaire, offrit à Lord Byron de l'accompagner dans ses voyages; et, sans en avoir précisément arrêté le plan, les deux amis mirent à la voile, de Falmouth, le 2 juillet 1809. Leur suite consistait en deux domestiques, dont l'un (Fletcher) avait instamment sollicité la faveur d'abandonner sa femme pour suivre la fortune de Lord Byron. C'était un personnage qui rappelait assez bien le Sganarelle du _Don Juan_ de Molière; présomptueux, craintif et superstitieux à l'excès; aimant tendrement son maître, et redoutant toute espèce de fatigues ou de dangers.
Nos deux poètes débarquèrent à Lisbonne, visitèrent avec empressement Cintra, endroit, dit Lord Byron, le plus délicieux de l'Europe, et le château de Mafra, orgueil du Portugal. Peu satisfaits du patriotisme et du caractère des Portugais, ils s'empressèrent d'arriver à Séville. C'est là que Byron dépouilla ses premières impressions sauvages. Le ciel de l'Andalousie, les cris de liberté qui, de toutes parts, y retentissaient, les scènes pittoresques d'une nature ravissante, et, plus que tout cela encore, les grâces et la beauté des dames de Séville, eurent bientôt fait évanouir ses sermens de haine à la société, de calme et de continence philosophiques. Son départ de Séville fit même verser des larmes d'amour, que l'incertitude de son retour eut sans doute bientôt taries. À Cadix, de nouveaux liens aussi tendres et aussi passagers l'attendaient encore.
Il est peu de personnes (même celles qui n'ont jamais lu ses vers) qui n'aient vu, et par conséquent admiré quelques portraits de Lord Byron: ils rappellent, en général, l'expression de ses traits. Cette expression est tellement remarquable qu'elle est venue offrir aux artistes, si j'ose le dire, un nouveau type de physionomie, en même tems que le _Childe Harold_, le _Corsaire_ et le _Don Juan_ ouvraient aux littérateurs un autre magnifique horizon poétique. Le dessin qui précède cette édition reproduit exactement la tête de Lord Byron à vingt-cinq ans. Plus tard, ses traits perdirent quelque chose de leur grâce et de leur pureté, mais sa physionomie n'en fut pas altérée; comme celle de tous les hommes de génie, elle était indépendante des formes matérielles; elle exprimait l'habitude des passions et des pensées sublimes, le dédain et presque l'ignorance des tracasseries vulgaires, le sentiment du beau sous toutes ses formes: en un mot, elle était l'image fidèle de son ame.
Le 16 août, le vaisseau qui devait transporter en Grèce nos deux voyageurs mit à la voile de Gibraltar et mouilla successivement à Cagliari en Sardaigne, à Girgenti en Sicile, à Malte; et enfin, le 29 septembre, à Prévesa sur la côte d'Albanie.
Leur plan était enfin arrêté avec précision: ils devaient traverser la Grèce et la Morée, passer l'hiver à Athènes, et, de là, se rendre à Constantinople; mais, pour avoir les moyens de voyager en sûreté, il leur fallait capter la bienveillance du redoutable visir qui gouvernait alors toutes ces contrées. Aly-Pacha, surnommé le Bonaparte musulman, assiégeait alors son ennemi, Ibrahim, dans le château de Bérat en Illyrie. Byron se rendit à Tépalène, quartier-général du visir, et éloigné de deux journées de Bérat. Aly, de son côté, ayant appris l'arrivée, dans ses états, d'un seigneur anglais, avait ordonné que toutes les commodités de voyage lui fussent gratuitement prodiguées. Lui-même le reçut avec la plus haute distinction. Ses petites mains blanches, ses petites oreilles et sa chevelure bouclée attiraient surtout l'attention d'Aly, qui croyait y voir les signes irrécusables d'une haute naissance et d'une éducation distinguée. À chaque heure de la journée il envoyait à nos voyageurs des fruits, des confitures et des sorbets, et, quand ils demandèrent à prendre congé, Sa Hautesse leur donna une garde de cinquante braves Souliotes, en les recommandant spécialement à son fils, Vely-Pacha, alors gouverneur de la Morée.
L'aspect d'une cour orientale et la physionomie de ce peuple albanais, mélange de maraudeurs chrétiens et musulmans, firent une vive impression sur l'imagination de Lord Byron. Dans les notes de _Childe Harold_ il a tracé une peinture détaillée de la beauté et de la gracieuse démarche des femmes; du courage, de l'hospitalité et du caractère vindicatif des hommes.--De retour à Prévesa, ils ne tardèrent pas à s'embarquer, dans l'espoir d'aborder à Patras sur la côte de la Morée; mais, par suite de l'ignorance des matelots turcs, leur bâtiment, emporté par le vent, alla échouer sur les rochers de Souli, et ils ne durent leur salut qu'au généreux secours des villageois albanais qui habitaient derrière ces rochers. Pendant la crise, «Fletcher jetait les hauts cris et appelait sa femme; les Grecs invoquaient tous les saints, et les Musulmans _Alla_. Le capitaine fondait en larmes, en nous disant de nous recommander à Dieu. Les mâts étaient fendus, la grande vergue en pièces; le vent redoublait de force, la nuit approchait, et nous n'avions d'autre chance (comme le disait Fletcher) que de nous voir ensevelis dans les flots.» (_Lettre de Lord Byron à sa mère_.) Tel fut l'événement qui, sans doute, fournit plus tard au poète les terribles couleurs du deuxième chant de _Don Juan_.
De Souli, nos voyageurs revinrent encore à Prévesa, et, renonçant au trajet de mer, se dirigèrent vers Patras, à travers les forêts de l'Acarnanie et de l'Étolie: ils firent une halte de quelques jours à Missolonghi et à Smyrne; ils parcoururent la plus grande partie de la Grèce, et s'arrêtèrent le reste de l'hiver à Athènes, comme ils en avaient formé, depuis long-tems, le projet.
Ce n'était pas assez qu'Athènes expiât sous le cimeterre des barbares son ancienne gloire; des étrangers, et surtout des Anglais, venaient à l'envi disputer aux rivages de Grèce les débris de statues, de colonnes et d'inscriptions qui faisaient, seuls encore, sa richesse. Les monumens ont en eux-mêmes peu de valeur: transportez sous le ciel de la Grèce les arceaux et les ogives de nos châteaux gothiques, l'ame les considérera sans émotion, sans enthousiasme. On a donc de la peine à comprendre la rage qui porte les Anglais à encombrer leur île des monumens enlevés à la religion des autres peuples; et certes, il est déplorable que le gouvernement applaudisse à de pareilles profanations. Bas-reliefs, chapiteaux, inscriptions, statues, tous les débris des siècles passés viennent chaque jour se presser dans les tristes galeries britanniques. Cependant une seule inscription, échappée aux outrages du tems, rappelle aux Grecs, mieux que toutes les déclamations modernes, quelle a été et quelle doit être leur patrie, et l'on ne peut trop les louer d'avoir regardé les vols de l'Écossais Elgin comme le plus grand des outrages. Il appartenait à Lord Byron et à M. de Châteaubriand de se rendre les échos de l'exécration à laquelle ils vouèrent les spoliateurs du Parthenon. Mais Byron ne se contenta pas de flétrir, dans le _Childe Harold_ et dans _la Malédiction de Minerve_, la conduite de Lord Elgin; il alla lui-même, au péril de sa vie, effacer le nom du moderne Verrès, inscrit sur le frontispice du temple d'Érichtée, et il le remplaça par ces deux lignes:
Quod non fecerunt Gothi Hoc fecerunt Scoti.
De retour dans sa patrie, Lord Elgin n'en a pas moins reçu de son gouvernement d'énormes sommes pour prix de la dépouille des temples d'Athènes.--Nos voyageurs s'éloignèrent de la Grèce au commencement du printems. Avant de gagner Constantinople, ils visitèrent les ruines d'Éphèse. Le 15 avril 1809, la frégate _la Salsette_, qui les transportait, jeta l'ancre sur les côtes de la Troade, non loin des fameux tombeaux que l'on aime à croire ceux des héros grecs morts au siége d'Ilion. Comme ils attendaient le firman du Grand-Seigneur à l'embouchure des Dardanelles, et justement à quelques centaines de pas du château d'Abydos, il prit envie à Byron de vérifier par lui-même si les savans avaient eu raison de révoquer en doute le récit des tendres traversées de Léandre. Dans le dernier siècle, notre Académie des Inscriptions et Belles-Lettres avait aussi, après de longues dissertations, reconnu que l'histoire d'Héro et Léandre était nécessairement une fable, attendu l'_impossibilité du trajet de l'Hellespont à la nage_. La tentative de Byron fit évanouir tout d'un coup l'autorité de tant de doctes recherches. Un lieutenant de la frégate (M. Ekenhead) offrit de partager la gloire et les dangers de cette épreuve: les deux nageurs partirent en même tems et firent le trajet en une heure et quelques minutes. Ekenhead eut à peine atteint le rivage de Sestos, qu'il se hâta de regagner, sur une barque, l'autre bord, où le rappelaient ses fonctions; mais Lord Byron, épuisé de fatigue et grelottant de fièvre, se traîna, demi-nu, dans une cabane voisine, et reçut l'hospitalité d'un pauvre pêcheur turc, qui, pendant cinq jours, lui prodigua les soins les plus assidus. À peine revenu sur le rivage d'Abydos, Byron envoya au pêcheur, par l'un des hommes de sa suite, un assortiment de filets, un fusil de chasse, une paire de pistolets et douze pièces de soie pour sa femme. Surpris de ce présent, le pauvre Turc voulut, le lendemain, traverser l'Hellespont, afin de remercier sa seigneurie. Hélas! à peine éloigné de son rivage, une rafale s'éleva, fit submerger sa barque et l'engloutit dans les flots. Qu'on juge du désespoir de Lord Byron! Il s'empressa d'aller lui-même consoler la veuve; la pria de le regarder à l'avenir comme son ami, et lui laissa une bourse de cinquante dollars. Cette anecdote est peu connue; elle honore trop le caractère de Lord Byron pour que lui-même pensât jamais à la divulguer: mais les officiers alors employés sur _la Salsette_ en ont tous attesté l'exacte vérité.
À Constantinople, il se sépara de Cam Hobhouse, qui brûlait déjà de revoir l'Angleterre, Byron le vit partir sans beaucoup de regret: son projet était de retourner en Grèce, et voulant, dans cette seconde excursion, s'arrêter à loisir dans les lieux les plus poétiques de cette terre de poésie, la société d'un ami, tel que Hobhouse lui-même, dérangeait, jusqu'à un certain point, son plan de rêverie. Il écrivit _Childe Harold_ en Grèce; il en composa même un grand nombre de strophes sur le Parnasse. C'était, il faut l'avouer, une heureuse et grande idée que celle d'aller puiser des inspirations à une pareille source, et quand on songe, en lisant _Childe Harold_, que ces vers ont été tracés sur les sommets sacrés de l'Hélicon, je ne sais quelle vénération religieuse se joint naturellement à l'admiration que produit une aussi magnifique création.
Il choisit Athènes pour sa principale résidence. C'est là qu'une jeune Grecque devint éperdument éprise de lui: elle était belle; elle ne tarda pas à toucher son coeur. Mais les jours du Ramasan arrivèrent, et, pendant ce carême, tout commerce entre les deux sexes était puni de mort. Une aussi longue interruption parut un siècle à Lord Byron: dans son impatience, il avait formé un plan de rendez-vous, et l'avait fait parvenir à sa maîtresse; la trame fut découverte, et la jeune fille condamnée à être sur-le-champ enfermée dans un sac et jetée à la mer. Byron n'était prévenu de rien, quand un soir, en côtoyant à cheval le rivage de la mer avec deux Albanais qu'il avait pris à son service, il voit plusieurs soldats s'avancer de son côté. Il apprend qu'ils ont la mission de noyer une femme; dès-lors il ne pouvait plus hésiter: au risque de s'attirer une mauvaise affaire, il court à l'officier du détachement, parvient à l'intimider, et se fait remettre l'infortunée, dans laquelle il reconnaît son amante. Grâce à son intervention, et à une forte somme d'argent, le magistrat consentit à rétracter son arrêt, mais la jeune fille fut obligée de quitter Athènes, et, quelques mois après, elle mourut de regrets et à la suite d'une fièvre lente. Tel fut l'événement qui offrit à Lord Byron la première inspiration du _Giaour_.
Pour se distraire de cette mort douloureuse, il s'éloigna d'Athènes, et résolut de parcourir le Péloponèse. Il n'emmena pas avec lui Fletcher; le pauvre diable, las de vivre loin de sa femme, de la bière et du pudding, avait obtenu la permission de retourner en Angleterre. Pour Byron, à peine arrivé à Patras, il fut saisi d'une fièvre violente, qui mit de nouveau ses jours en danger. Un médecin ignorant était chargé de le soigner, et les deux Albanais dont nous avons déjà parlé s'étaient engagés, par serment, à couper la tête au tremblant Esculape, s'il n'opérait pas avant quinze jours une cure complète. Or, ils n'étaient pas hommes à se parjurer; aussi, quand Byron recouvra la santé, le médecin se livra-t-il aux plus extravagantes démonstrations de joie.
Les embarras de sa fortune le rappelaient lui-même en Angleterre. On peut lire dans le _Childe Harold_ le récit touchant de la douleur des deux braves Albanais en se séparant de lui. Le 2 juillet 1811, après deux années de pélerinage, Byron débarqua au port de Falmouth. Il était dit que sa patrie ne lui offrirait jamais que de pénibles impressions ou des illusions funestes. À peine arrivé à Londres, un courrier parti de Newstead lui apprend que sa mère est à l'extrémité. Byron quitte tout pour accourir auprès d'elle; mais il était trop tard, et il ne put recueillir son dernier soupir.
Le besoin de combattre sa profonde mélancolie le ramena à Londres. Il était d'ailleurs assez curieux d'y publier une nouvelle satire composée, pendant les derniers jours de sa traversée maritime, sur le modèle de l'_Art poétique_ d'Horace. Il avait aussi terminé les deux premiers chants de _Childe Harold_; mais il voyait d'avance tous les _reviseurs_ plaisanter sur la tournure romanesque de ses idées, et il tremblait de publier ce chef-d'oeuvre de la littérature contemporaine. Un ami, parvint à le détromper: «Votre imitation d'Horace, lui dit courageusement M. Dallas, est au-dessous de vous, tandis que _Childe Harold_ est un ouvrage délicieux, admirable, enchanteur.--Vous vous trompez, répondit Byron; mais tels qu'ils sont, je vous abandonne mes vers: s'ils ont du succès, que le profit vous en revienne.» Ainsi furent publiés les deux premiers chants de _Childe Harold_.
Ce _Roman_ (c'est le titre que lui donna l'auteur) ne se recommande pas à l'attention de nos classiques par une régularité symétrique; vous croyez, en le lisant, glisser rapidement en mer, à quelques pieds d'un rivage toujours varié, et constamment enrichi des plus ravissantes beautés. Sous vos yeux se succèdent le Portugal, devenu la proie des Anglais; l'Espagne, sur laquelle s'abat le vautour gaulois; la Troade, sépulcre des anciens héros; Constantinople, calme séjour du despotisme; l'Albanie, déjà préludant à secouer les chaînes du croissant; la Grèce, enfin, dont toutes nos ames ont plus d'une fois rêvé les doux rivages; la Grèce, dont les malheureux enfans fléchissent sans murmurer sous le bâton barbare, tandis qu'ils pleurent de rage en voyant s'écrouler, à la voix de Lord Elgin, les colonnes de Sunium ou du Parthenon. Quelle chaleur pénétrante! et partout quel sentiment exquis de la beauté! quel dédain pour les favoris de la fortune! quel enthousiasme pour la liberté!
Le _Pélerinage de Childe Harold_ (dont plusieurs de nos littérateurs n'ont jamais essayé de lire même la traduction française) fit proclamer Lord Byron, dans sa patrie, le premier des poètes vivans: il avait alors vingt-quatre ans. Ses ennemis les plus implacables rendirent hommage à l'évidente supériorité de son génie: mais, en se déclarant douloureusement ses admirateurs, on pense bien qu'ils n'oublièrent pas de relever dans ses vers les propositions _impies_, _déistes_, _athéistes_ et _séditieuses_, cortége ordinaire des ouvrages qui n'ont pas été composés sous l'influence immédiate d'une secte, d'une cour ou d'une coterie. Leurs sourdes protestations ne l'empêchèrent pas d'obtenir, dans ces premiers momens, toute la justice qu'il n'était en droit d'attendre que de la postérité.
Ce fut sous de pareils auspices qu'il fit sa première entrée dans le monde. Les dames, bien que jalouses de la préférence donnée sur elles, par _Childe Harold_, aux beautés de l'Orient et de l'Espagne, caressaient l'espoir de ramener le jeune poète à de plus tendres sentimens: elles l'accueillirent donc avec émotion et coquetterie. Byron n'était pas de ces hommes dont la prestigieuse réputation ne supporte pas l'épreuve de l'intimité: vu de près, il parut grandir encore. On ne se lassait pas d'admirer cette belle physionomie, également faite pour exprimer l'enthousiasme, le dédain, l'amour ou la haine. Mais le caractère de ses pensées comportait une dignité sérieuse dont il lui était presque impossible de se dépouiller: si quelquefois il se livrait à une bruyante gaîté, ces éclats étaient rapidement remplacés par une teinte de tristesse importune. Il tombait fréquemment dans une grande préoccupation mélancolique, et même, au milieu des cercles les plus avides de recueillir ses moindres paroles, il semblait faiblement combattre ce penchant à la distraction. Lui arrivait-il de le vaincre? on admirait aussitôt une conversation d'autant plus étonnante, qu'il cherchait moins à exciter l'étonnement: les saillies les plus vives se pressaient sur ses lèvres; ses yeux, dit-on, lançaient des éclairs, et nul homme ne se vantait d'avoir pu l'écouter sans émotion, sans une sorte de respect. Il n'en était pas ainsi des femmes qui, ne rougissant pas auprès de lui de leur infériorité intellectuelle, laissaient ordinairement parler en sa présence leur imagination ravie.
Toutefois cet universel engouement ne fut pas de longue durée: pour le prolonger, il eût fallu faire preuve d'affectation, et ce défaut général de la société anglaise était justement celui dont Lord Byron était le moins susceptible; il eût fallu caresser l'amour-propre des automates qui se pressaient autour de lui, et Byron ne savait jamais dissimuler ses impressions dédaigneuses. D'abord les _dandys_, espèce de fats qui, dans la grande société anglaise, forme une majorité compacte (comme en France nos merveilleux et nos petits-maîtres), briguèrent long-tems sa bienveillance, en composant sur son extérieur leur maintien et leur costume. Une foule de fades et languissantes beautés essayèrent à l'envi sur son coeur la puissance de leurs charmes; Byron accueillit du même silence les grimaces des uns et les vaporeuses oeillades des autres. Dès-lors une cabale sourde se ligua contre lui; un plan de calomnie fut organisé, et le succès dépassa bientôt toutes les espérances que ses auteurs en avaient pu concevoir.
Fatigué des cercles de la capitale, il fit, dans le Westmoreland, une course vers ces lacs devenus célèbres par les mélancoliques et monotones élucubrations des Wordsworth, des Coleridge et des Southey. Ce voyage augmenta encore le nombre de ses ennemis; les poètes _lakistes_ se montrèrent humiliés de l'indépendance de ses opinions, et furieux des épigrammes dont il accablait leur politique bigoterie. L'apparition presque simultanée du _Giaour_, de _la Fiancée d'Abydos_, du _Corsaire_ et de _Lara_, leur offrait une occasion d'attaquer ses principes et de noircir sa vie. «Qui peut, s'écrièrent-ils, fournir à Lord Byron les couleurs dont il se sert pour peindre tous ces héros dévorés de passions et de remords? qui l'initia aux mystères des plus horribles angoisses de la vie? qui lui apprit à revêtir de formes séduisantes les plus odieux scélérats? Ah! sans doute, la source de son génie est empoisonnée; elle n'a pu naître que de la perversité de son caractère. Rien dans sa conduite, il est vrai, ne justifie d'injurieux soupçons; mais l'a-t-on suivi dans ses courses lointaines? Qui sait si quelque crime secret ne trouble pas le repos de sa vie? Trop de rapports sensibles existent entre Childe Harold, Conrad et lui pour que l'on puisse encore douter de l'identité de l'auteur et de ses personnages. Et quel insensé pourrait envier un talent qu'il faudrait acheter à pareil prix?...»
Lord Byron jugeait indigne de lui de repousser d'aussi infâmes soupçons: cependant, il suivait avec assez d'assiduité les séances de la chambre des Lords. Toujours étranger aux ambitieuses intrigues qui se trament jusque dans les conseils de l'opposition populaire, il prononça à la chambre haute trois discours assez remarquables, dans lesquels il peignit de couleurs énergiques la détresse des ouvriers et l'asservissement des catholiques. Mais l'inutilité de ses efforts refroidit bientôt sa ferveur parlementaire, et il sentit qu'il servirait plus efficacement la cause de la justice et de la liberté, du haut de la tribune poétique que s'était élevée son génie. Il acheta, à la même époque, une action au théâtre de _Drury-Lane_, et quelques jours après il fut nommé directeur du jury chargé d'y recevoir les ouvrages dramatiques.
La mobilité de son imagination, sa passion pour les voyages, et les souvenirs de plusieurs beautés qu'il avait peintes dans le _Giaour_ et le _Corsaire_, tout aurait dû le détourner du mariage, et surtout de l'idée d'en former les redoutables noeuds avec une Anglaise: il n'en fut rien. Anne-Isabelle, seule fille de sir Ralph Milbank Noël, fut celle sur laquelle il fit tomber son choix: elle était belle; mais, sous l'apparence d'une bienveillante douceur, elle cachait un caractère inflexible et un orgueil de pruderie qui devait faire le malheur du plus pacifique des époux; à plus forte raison celui de Lord Byron. Elle apprit avec une sorte de transport que le jeune Lord songeait à demander sa main, et quand on lui rappela les défauts de Byron, dans les cercles de bas bleus (_blue stockings_), dont elle était l'un des ornemens, elle répondit qu'elle espérait ramener son époux à force de douceur, de leçons et d'exemples. Le mariage fut célébré le 2 janvier 1815.