Part 18
86. «Quant aux hommes, ils sont tous assez médiocres. Le _musico_ n'est qu'un vieux bassin fêlé; toutefois, il a un autre avantage qui pourra lui ouvrir les portes du sérail, et lui donner en ces lieux un emploi lucratif; mais en tout cas il ne le devra pas à son chant. Parmi tous ceux du _troisième sexe_ que le pape forme annuellement, on aurait de la peine à réunir trois voix parfaites[127].
[Note 127: Il est singulier que le pape et le sultan soient les principaux patrons de cette branche de commerce,--les femmes étant exclues de l'Église Saint-Pierre, en qualité de cantatrices, et n'étant pas jugées dignes de garder les avenues du harem.
(_Note de Byron_.) ]
87. «Celle du tenor est gâtée à force d'affectation, et dans les cordes basses le boeuf ne sait plus que beugler. C'est dans le fait un homme qui jamais n'apprit à chanter, un ignorant incapable de sentir une note, un tems ou une mesure; mais il était proche parent de la _prima donna_, et celle-ci se chargea de garantir la richesse et la flexibilité de sa voix; il fut donc reçu, bien qu'en l'entendant on le prendrait pour un âne étudiant du récitatif.
88. «Il ne serait pas convenable que je m'arrêtasse sur mon propre mérite; et--je vois, monsieur,--malgré votre jeunesse,--que vous paraissez un voyageur auquel l'opéra n'est rien moins qu'étranger; vous avez entendu parler de Raucocanti?--C'est moi-même. Le tems pourra venir où vous m'entendrez vous-même. Vous n'étiez pas l'année dernière à la foire de Lugo[128]; venez-y l'année prochaine, on m'a invité à y chanter.
[Note 128: Lucques.]
89. «Mais j'oubliais notre baryton. C'est un joli garçon, mais gonflé d'amour-propre. Avec de gracieux gestes, la plus entière ignorance, une voix dépourvue d'agrément et d'étendue, il est toujours mécontent de son lot, quand il est à peine bon pour chanter des ballades au coin des rues. Dans les rôles d'amoureux, et pour mieux exprimer sa passion, comme il ne saurait parler du coeur, il se contente de parler des dents.»
90. Ici, l'éloquent récit de Raucocanti fut interrompu par la bande des pirates qui venaient, à l'heure indiquée, inviter tous les captifs à rentrer dans leurs tristes cases. Chacun d'eux jeta un regard de regret sur les vagues (les cieux brillans et azurés les couvraient alors d'un double azur; elles bondissaient libres et heureuses, en face du soleil), puis ils descendirent, un à un, sous les écoutilles.
91. Le lendemain, ils furent informés--que pour mieux s'assurer d'eux dans leurs cellules maritimes, et en attendant dans les Dardanelles le firman de sa hautesse (le plus impératif des talismans souverains, et celui qu'on doit esquiver avec le plus de soin quand on le peut), ils seraient enchaînés et réunis dame avec dame et homme à homme, et qu'ils seraient de cette manière exposés sur le marché aux esclaves de Constantinople.
92. Il paraît, quand cet arrangement fut terminé, (long-tems on avait contesté et débattu si l'on devait regarder le soprano comme un mâle, et on avait fini par l'enfermer avec les femmes en qualité de surveillant), il paraît, dis-je, qu'un homme et une femme se trouvèrent liés ensemble, et le hasard voulut que ce mâle fût Juan, qui,--situation critique à son âge, fut accouplé avec une bacchante au rubicond visage.
93. Avec Raucocanti fut malheureusement enchaîné le tenor. Ils se détestaient tous deux d'une haine qu'on ne trouve guère qu'au théâtre, et chacun d'eux s'affligeait plus de son déplorable voisinage que de sa destinée. Une lutte violente s'éleva; au lieu de se résigner à vivre ensemble, ils se mirent à tirer violemment des deux côtés opposés en jurant à qui mieux mieux:--_Arcades ambo, id est_: coquins l'un et l'autre.
94. La compagne de Juan était une Romagnole, mais qui avait été élevée dans la Marche de la vieille Ancone[129]. Elle avait (outre d'autres importantes qualités d'une _bella donna_) des yeux aussi noirs et aussi brûlans qu'un charbon, et dont la vivacité pénétrait jusqu'à l'ame. On voyait, à travers sa complexion de claire brunette, briller un violent désir de plaire,--le meilleur des douaires, surtout quand il se présente à la suite de l'autre.
[Note 129: Byron nomme vieille cette ville, parce qu'en effet c'est une des plus anciennes d'Italie. Elle fut bâtie par les Grecs, si l'on s'en rapporte à ce vers de Juvenal:
_Ante domum Veneris quam_ Dorica _sustinet_ Ancon. ]
95. Mais tous ces avantages étaient perdus auprès de Juan, car le chagrin conservait sur ses sens une entière puissance; de beaux yeux pouvaient s'arrêter sur les siens, mais non pas les enflammer. Bien qu'ils fussent enchaînes de la sorte, et qu'il fût naturel à leurs mains de se toucher, ni ses mains ni aucun autre de ses membres (et elle en avait de ravissans) ne purent agiter son pouls ou mettre en danger sa fidélité. Peut-être faut-il en savoir un peu gré à ses blessures récentes.
96. Qu'importe? jamais, en pareil cas, on ne devrait trop s'enquérir: les faits sont des faits. Or, nul chevalier ne pouvait être plus loyal, et nulle dame désirer un amant plus fidèle; nous n'en donnerons qu'une ou deux preuves. On dit que «personne ne tiendra de feu, même en pensant aux glaces du Caucase;» je crois du moins que peu de gens en seraient capables. Eh bien! voilà pourtant Juan qui sort triomphant d'une épreuve au moins aussi difficile.
97. Ici je pourrais entreprendre une chaste description de ce qu'il eut à souffrir, ayant moi-même, et dans mon enfance, résisté à semblable tentation; mais j'entends dire que plusieurs personnes refusent de prendre mes deux premiers chants, parce qu'ils offrent trop de vérité. Je me hâterai donc de faire sortir Don Juan de son vaisseau, car mon éditeur me jure sur sa foi qu'il serait plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille, qu'à ces deux chants de pénétrer dans l'intérieur des familles.
98. Cela m'est fort indifférent; j'aime singulièrement à citer, et partant je renvoie mes lecteurs aux chastes pages de Smollet, Prior, Arioste ou Fielding, qui représentent des choses bien étranges pour un siècle aussi pudibond que le nôtre. Autrefois je mettais une grande vivacité à plonger dans l'encre ma plume; j'aimais à soutenir une lutte poétique, et même je me souviens d'un tems où tous ces caquets auraient provoqué de ma part des remarques que je dédaigne aujourd'hui d'écrire.
99. Ma jeunesse aima les querelles comme les enfans aiment un tambour; mais, à cette heure, je ne veux que rester en paix, laissant à la populace littéraire le plaisir de décider si mes vers mourront avant que la main droite qui les écrivit ne soit desséchée, ou s'ils passeront avec le tems un bail de quelques centaines d'années. En tout cas, le gazon qui recouvrira ma tombe durera aussi long-tems, et autour d'eux frémiront les vents de la nuit, à défaut de mes vers.
100. La vie, pour les poètes qui, nourrissons de la gloire, ont franchi la distance des tems et des langages, ne semble que la plus faible partie de l'existence. Quand un nom se présente escorté de vingt siècles, c'est une boule de neige qui s'accroît de chaque flocon voisin, et pourtant roule toujours la même; elle peut même devenir une montagne; mais, après tout, c'est toujours de la neige froide.
101. Ainsi les grands noms ne sont que des noms, et l'amour de la gloire une passion trompeuse qui dévore trop souvent ceux qui voudraient sauver leur poussière de l'immense destruction. Cette destruction creuse la sépulture de tout ce qui existe, et elle ne tolérera jusqu'au jour de l'avénement du juste--que le changement. J'ai marché sur la tombe d'Achille, et là j'ai entendu douter de l'existence de Troie: le tems jettera les mêmes doutes sur celle de Rome.
102. Les générations de morts se chassent, et les tombes héritent des tombes, jusqu'à ce que le souvenir d'un siècle disparaisse, et soit recouvert par le souvenir du siècle suivant. Où sont les épitaphes que lisaient nos pères; à peine quelques-unes ont-elles échappé à la nuit sépulcrale qui enveloppe des myriades d'hommes connus jadis, mais dont la mort universelle n'a pas même épargné les noms.
103. Je vais chaque après-midi rimailler à l'endroit où périt dans sa gloire le jeune de Foix, ce héros enfant, qui vécut trop long-tems pour les hommes, mais trop peu pour l'humaine vanité[130]. Un pilier tronqué, sculpté avec assez d'art, mais que la négligence laissera bientôt tomber, rappelle, sur l'une de ses faces, le carnage de Ravenne; mais les ronces et les immondices viennent se presser autour de sa base[131].
[Note 130: Gaston de Foix, duc de Nemours, et neveu de Louis XII. On le surnommait _le Foudre de l'Italie_, et le gain de la bataille de Ravenne venait de le rendre, suivant l'expression du chevalier Bayard, _le plus honoré prince du monde_, quand il reçut le coup mortel, à l'âge de vingt-trois ans.]
[Note 131: La colonne, monument de la bataille de Ravenne, est à deux milles de la ville, du côté opposé de la rivière et sur la route de Forli. L'état actuel de la colonne est exactement décrit dans le texte.
(_Note de Byron_.) ]
104. Je passe chaque jour à l'endroit où sont déposés les os de Dante; sa cendre est protégée par une petite coupole plus élégante que majestueuse[132]; mais on respecte la tombe du poète, et non pas la colonne du guerrier. Le tems doit venir où le trophée du héros et le livre du barde, également anéantis, descendront où sont déposés les chants et les exploits des hommes, avant la mort du fils de Pélée ou la naissance d'Homère[133].
[Note 132: Ce fut Bernardo Bembo qui éleva à Dante, en 1483, le monument dont parle ici Lord Byron, et qui fut restauré en 1692 par le cardinal Domenico Maria Corsi, légat de la Romagne.]
[Note 133: Ces dernières strophes, qui semblent avoir été faites sur la tombe de Dante, rappellent ces beaux vers du prince de la poésie moderne.
_Non è il mondan romore altro ch' un fiato Di vento, ch' or vien quinci ed or vien quindi, E muta nome perchè muta lato. La vostra nominanza è color d' erba Che viene e va, e quei la discolora Per cui ell' esce della terra acerba_.
(_Purgatorio_, canto XI.)
«La rumeur mondaine n'est autre qu'un souffle de vent qui tantôt vient d'ici, tantôt de là, et qui change de nom en changeant de direction.
«Votre célébrité est couleur d'herbe qui vient et s'en va, et que fane le rayon même qui l'avait fait poindre de terre.»]
105. Cette colonne fut cimentée avec du sang humain, et maintenant elle est salie avec les immondices des hommes, comme si le paysan voulait témoigner son grossier mépris pour un lieu qu'il se plaît à infecter. Ainsi tombe en ruines ce trophée; et tels sont les regrets que devrait seule obtenir cette meute sanguinaire, dont le sauvage et cruel instinct de gloire a fait connaître à la terre les souffrances que Dante n'avait vues qu'en enfer.
106. Cependant il naîtra encore des poètes. La gloire est une vapeur; mais la pensée humaine prend ses fumées pour du véritable encens, et l'inquiétude qui produisit dans le monde les premiers chants demandera toujours ce qu'alors elle demandait. Comme les vagues viennent enfin mourir sur le rivage, ainsi les passions, parvenues à leur dernier degré de violence, se résolvent en poésie, car la poésie n'est qu'une passion, ou du moins _n'était_, avant qu'elle devînt un objet de mode.
107. Si, dans le cours d'une vie à la fois agitée et contemplative, les hommes qui deviennent le foyer de toutes les passions acquièrent la triste et amère faculté de retracer, comme dans une glace, toutes leurs impressions et de les revêtir des couleurs les plus vivantes, peut-être ferez-vous bien de leur imposer silence, mais vous y perdrez (je pense) un fort joli poème.
108. O vous, indulgentes _azurées_[134] du second sexe, qui faites la fortune de tous les livres, et dont les regards annoncent les nouveaux poèmes, refuserez-vous toujours d'annexer à celui-ci votre _imprimatur_?--Me faudra-t-il devenir la proie des obscurs cuisiniers,--ces pillards de tous les naufragés du Parnasse? Hélas! serais-je donc le seul de tous les poètes vivans qui ne soit pas admis à goûter votre thé d'Hippocrène.
[Note 134: Les _blues_, les dames beaux-esprits de Londres.]
109. Quoi! ne puis-je plus redevenir «un lion[135]», un poète de bals, une plume courante, un aimable brûle-papier, afin de mériter les complimens de maints goujats, et de pouvoir dire en soupirant, comme le sansonnet d'Yorik: «Je ne puis sortir de là?» Eh bien! je jure à l'exemple du poète Wordy (toujours indigné de n'être lu de personne), que le goût est perdu, et que la gloire n'est qu'une loterie tirée par les dames aux jupons bleus d'une coterie.
[Note 135: Dans le grand monde anglais on appelle _lion_ celui qui donne le ton et la mode à tous les _dandys_ de seconde classe.]
110. Oh! «bleues profondes, obscures et charmantes,» comme l'a dit un de nos poètes en parlant du ciel, et comme je le dis de vous, mes doctes dames! on dit que vous avez les bas (Dieu sait pourquoi, et j'en ai peu remarqué de cette couleur) bleus comme les jarretières nouées avec sérénité[136] à la jambe gauche d'un patricien, quand il embellit une réception nocturne, ou un lever du matin:
[Note 136: L'ordre de la jarretière donne aux chevaliers le droit d'être appelés _Votre Sérénité_.]
111. Cependant, il est parmi vous quelques créatures séraphiques.--Mais les tems sont bien éloignés où, poétique adorateur, je lisais dans vos yeux, tandis que vous lisiez mes stances; et--n'en parlons plus, tout cela est passé. Je n'ai toutefois pas de répugnance pour les savantes personnes; quelquefois on rencontre en elles un monde de vertus; j'en sais une de cette école, la plus aimable, la plus chaste, la meilleure des femmes, mais--elle est entièrement folle.
112. Humboldt, «le premier des voyageurs,» ou plutôt le dernier, a imaginé, si les dernières relations sont exactes, un instrument céleste (j'ai oublié le nom et la date précise de cette découverte sublime), au moyen duquel il promet de constater l'état de l'atmosphère, en mesurant la pesanteur de l'air[137]. O lady Daphné, permettez-moi de vous mesurer.
[Note 137: _The_ blue, _l'air_. Ce mot joue avec le sobriquet de _blues_ donné aux savantes. Le dernier vers semble exprimer une saillie libertine qu'il est impossible de traduire.]
113. Mais à notre récit; le vaisseau qui amenait des esclaves au marché de la capitale doit maintenant, suivant l'usage, avoir posé l'ancre sous les murs du sérail: la cargaison, ayant été trouvée saine et exempte de la peste, fut déposée sur le marché, parmi des Géorgiens, des Russes et des Circassiens, destinés à servir des projets et des désirs différens.
114. Quelques-uns furent vendus cher. Une jeune et jolie Circassienne, garantie vierge, fut cédée à quinze cents dollars. Les plus fraîches nuances animaient sa beauté de toutes les couleurs célestes. Ce prix effraya quelques enchérisseurs désappointés, qui avaient monté jusqu'à onze cents; mais quand ils virent qu'on offrait davantage, ils se retirèrent tous en même tems, persuadés qu'elle était destinée au sultan.
115. Douze négresses de la Nubie furent portées à une somme qu'on eût à peine offerte dans les marchés d'Amérique; et cependant Wilberforce vient d'y faire doubler le prix qu'on en donnait avant l'abolition de la traite[138]. Je ne vois même là-dedans rien de fort étonnant, car le vice est toujours beaucoup plus prodigue qu'un souverain; les vertus, la plus exaltée d'entre elles, la charité elle-même, sont parcimonieuses:--le vice ne songe pas à épargner quand on lui offre une rareté.
[Note 138: C'est M. Wilberforce, membre du parlement britannique, et l'un des hommes les plus éclairés de notre siècle, sur la proposition duquel la traite des noirs fut abolie en Angleterre.]
116. Mais quant à vous apprendre la destinée de notre jeune troupe, et comment les uns furent vendus aux pachas, les autres à des juifs; comment ceux-ci furent obligés de se courber sous les fardeaux, tandis que ceux-là furent appelés à des commandemens, en qualité de renégats; comment enfin la troupe abandonnée des femmes, conservant l'espoir de ne pas tomber entre les mains d'un trop vieux visir, était évaluée et destinée à faire une maîtresse, une quatrième femme ou une victime;
117. C'est ce que nous réservons pour le chant suivant. Nous devons même (attendu la longueur de celui-ci) abandonner ici notre héros à son sort, quelque défavorable qu'il puisse être. Je sais que les répétitions sont détestables; mais il ne m'a pas été possible d'imposer plus tôt silence à ma muse. Je remets donc la continuation de Don Juan, à ce que, dans Ossian, l'on nomme le cinquième _duan_[139].
[Note 139: Les bardes écossais ou irlandais divisaient en _duans_ ces compositions poétiques dans lesquelles la narration est souvent interrompue par des épisodes et des apostrophes; tels sont les poèmes qui nous ont été donnés sous le nom d'_Ossian_ par Macpherson.]
Chant Cinquième.
1. Quand les poètes érotiques chantent leurs amours en vers coulans, pleins de mollesse et de grâces, quand ils arrangent leurs rimes comme Vénus accouple ses colombes, ils s'inquiètent peu du venin qu'ils préparent; et cependant, plus ils obtiennent de succès, plus ils font de mal, témoin l'exemple d'Ovide: Pétrarque lui-même, si on le juge avec la rigueur convenable, Pétrarque est vraiment le corrupteur[140] platonique de toute la postérité.
[Note 140: The _pimp_. L'énergie de ce mot rappelle les fonctions principales du cardinal Dubois auprès de son sérénissime élève.]
2. Je dénonce donc tous les livres d'amour, à l'exception de ceux qui ne sont pas destinés à séduire; qui, simples, francs et rapides, n'offrent rien d'entraînant, tirent de chaque exemple de déréglement une moralité, songent moins à plaire qu'à instruire, et combattent tour à tour toutes les passions. Aussi, pourvu que mon Pégase ne soit pas mal ferré, on va, dès ce moment, reconnaître dans mon poème une véritable école des moeurs.
3. Les deux rivages contigus de l'Europe et de l'Asie parsemés de palais; le fleuve océanique[141] çà et là hérissé d'un soixante-quatorze[142], la coupole de Sophie avec ses rayons d'or, les bois de cyprès, l'Olympe aux sommets élevés et blanchis; les douze îles, et bien plus que je n'en saurais rêver loin de pouvoir le décrire, tel est le fidèle aspect qui ravit la ravissante Marie Montague[143].
[Note 141: On a beaucoup critiqué cette expression d'Homère: elle ne satisfait pas assez nos idées gigantesques de l'Océan, mais elle s'applique parfaitement à l'Hellespont, au Bosphore et à la mer Égée, qui sont entrecoupés d'îles.
(_Note de Lord Byron_.) ]
[Note 142: Un vaisseau de soixante-quatorze.]
[Note 143: Voyez la lettre de Lady Montague à la comtesse de Bristol.]
4. J'ai une passion pour le nom de _Marie_[144]; il avait jadis pour moi un son magique, et aujourd'hui il me transporte encore à demi dans ces royaumes de féerie, où je croyais entrevoir ce qui ne devait jamais arriver: tous mes sentimens ont changé; celui-ci fut le dernier à varier, c'est un charme dont je ne suis pas encore parfaitement délivré. Mais--je deviens triste et je me refroidis en racontant une histoire qui n'admet pas le pathétique.
[Note 144: La première femme aimée de Byron fut Marie Decff. Il n'avait guère alors plus de huit ans. Voyez les _Mémoires de Byron_.]
5. Les vents bouleversaient le Pont-Euxin, et les vagues se brisaient, en écumant, sur les Symplegades[145]. C'est un grand spectacle, quand on le considère du tombeau du Géant[146] et tout à son aise, que celui des mers se déroulant entre le Bosphore, et venant frapper et baigner les rives de l'Asie et de l'Europe. Jamais passager n'eut de nausées sur une mer mieux garnie d'écueils que le Pont-Euxin.
[Note 145: Ou _îles Cianées_. Ce sont des écueils situés à une faible distance, les uns de la côte d'Europe, et les autres de celle d'Asie, dans le Bosphore.]
[Note 146: Le tombeau du Géant est une élévation sur le rivage adriatique du Bosphore, où l'on vient volontiers se divertir les jours de fête. C'est comme Harrow et Highgate.
(_Note de Lord Byron_.) ]
6. C'était l'un des premiers et tristes jours de la pâle automne, époque de l'année où les nuits se ressemblent toutes, mais non pas les jours. Alors les Parques achèvent la trame des gens de mer, les tempêtes menaçantes soulèvent les eaux, et le repentir des vieux péchés s'empare de tous ceux qui voyagent sur le grand abîme. Tous promettent d'amender leur vie, mais c'est un voeu qu'ils ne tiennent jamais: noyés ils ne le peuvent, et sauvés ils ne le veulent.
7. Un assortiment d'esclaves tremblans, et différens de pays, d'âge et de sexe, étaient rangés dans le marché, chacun à sa place, à côté du marchand auquel il appartenait. Malheureuses créatures, leurs regards étaient pleins de douleur: tous, à l'exception des noirs, semblaient désespérés d'avoir été enlevés à leurs amis, à leur maison, à la liberté. Mais quant aux nègres, ils montraient plus de philosophie;--sans doute parce qu'ils étaient habitués à être vendus, comme les anguilles à être écorchées.
8. Juan était plein de jeunesse, et par conséquent d'espérance et de santé. Cependant, je suis forcé de le dire, son regard était un peu obscurci, et de moment en moment on voyait une larme s'en échapper à la dérobée. Peut-être son courage était-il affaibli par la perte de sang qu'il avait faite, mais en tout cas, celle de sa fortune, de son amante, et des lieux ravissans qu'il avait abandonnés pour être marchandé avec des Tartares, tout cela aurait été capable d'ébranler un stoïcien.
9. Néanmoins son maintien avait encore de la dignité. Ses traits et la richesse de ses habits, sur lesquels on apercevait quelques restes de dorures, attiraient sur lui tous les yeux, et indiquaient assez qu'il était né dans une classe non vulgaire. Puis il était, malgré sa pâleur, d'une singulière beauté, et puis on calculait les chances d'une rançon.
10. Semblable à une table de trictrac, la place était couverte de blancs et de noirs, rangés peut-être avec un peu moins de symétrie, mais de manière à frapper l'oeil des acheteurs. Les uns faisaient tomber leur choix sur une peau de jais, les autres en préféraient une pâle; au milieu de ces nombreuses marchandises se rencontra par hasard un homme de trente ans, gros, robuste, et dont les brillans yeux noirs étaient remplis de résolution: il était couché près de Juan, attendant que quelqu'un se décidât à l'acquérir.
11. Il paraissait Anglais, c'est-à-dire il avait des épaules carrées, un visage couperosé, de bonnes dents et des cheveux bouclés d'un brun foncé. Soit l'effet des réflexions, des peines ou des études, les soucis avaient légèrement gravé leur empreinte sur son large front; l'un de ses bras était enfermé dans une écharpe rougie, et il témoignait un _sang-froid_ égal à celui du plus calme des spectateurs.
12. Mais voyant à son côté un véritable enfant, dont l'ame, bien qu'alors accablée sous un coup qui désespérait les hommes faits, était évidemment élevée, il ne tarda pas à témoigner pour le sort de son jeune compagnon d'infortune une espèce de compassion brusque; pour le sien, il ne le regardait que comme un accident tout naturel.
13. «Mon enfant,--dit-il, dans tout cet assemblage de Géorgiens, Russes, Nubiens, et je ne sais quels autres misérables qui n'ont entre eux d'autre différence que celle de la peau, et avec lesquels il faut que nous soyons aujourd'hui confondus, je ne vois que vous et moi qui valions quelque chose; il est donc convenable que nous fassions connaissance: s'il était possible de vous consoler, je l'essaierais avec plaisir.--De quelle nation êtes-vous, s'il vous plaît?»