Part 16
[Note 107: Voyez la cinquième journée, nouvelle VIII, du _Décaméron_. Nastagio degli Onesti, amant de l'une des filles de Paolo Traversaro, avait dépensé toutes ses richesses sans parvenir à se faire aimer. Dans sa douleur il s'éloigna de Ravenne, avec la résolution de se tuer. À trois milles de la ville, il renvoie ses gens, et, tout en rêvant, il entre dans la forêt de pins. Bientôt un grand bruit vient rompre sa rêverie; une belle femme, nue et ensanglantée, est poursuivie par un chevalier noir qui l'atteint, lui arrache le coeur et le donne à dévorer à ses chiens. Nastagio apprend que cette infortunée était, pendant sa vie, une ingrate, et qu'en punition de sa froideur, son ancien amant la poursuit dans ce lieu tous les vendredis. Il s'empresse alors d'inviter à une fête la famille des Traversari pour le vendredi suivant, et tandis qu'ils sont à table sous les pins de la forêt, le bruit de la chasse infernale se fait entendre; le fantôme recommence le même récit, et la tremblante Traversaro, troublée elle-même, s'empresse d'offrir à Nastagio son amour, ses faveurs et sa main. «Cette peur, dit le conteur en terminant, ne fut seulement occasion de ce bien: ains elle fut cause que toutes les femmes de Ravenne en devindrent si paoureuses, qu'elles ont tousjours esté, depuis, plus complaisantes aux voulentés des hommes qu'elles n'avoient esté auparavant.»
(_Anc. traduct. de M. Anthoine le Maçon_.) ]
107. O Hespérus[108]! tu donnes toutes les bonnes choses:--à l'homme harassé, sa maison; un repas à celui qui a faim; au jeune oiseau l'aile providente de sa mère; au boeuf chargé son étable désirée. Tout le charme paisible qui se rattache à nos foyers, tout ce que nos dieux domestiques nous rappellent de cher se rassemble autour de nous à ton premier regard: c'est encore toi qui élèves l'enfant jusqu'aux mamelles de sa mère.
[Note 108:
Espere, panta phereis, phereis oinon, phereis aiga, phereis materi paida.]
(_Fragment de Sapho_.)
Autrefois nous nous servions du mot _vespres_ pour exprimer cette heure du jour qui précède le soir. On doit regretter que l'usage en soit perdu.]
108. Heure suave! qui fais naître les regrets et attendris le coeur de ceux qui traversent les mers, quand ce jour-là ils ont dit adieu à leurs doux amis; ou qui enivres d'amour le pélerin, quand il interrompt sa marche au bruit lointain de la cloche des vêpres, qui semble déplorer le déclin du jour mourant[109]?--Est-ce là une illusion que doive repousser notre raison? Non, non! rien n'expire sans que dans le monde quelque chose ne pleure.
[Note 109: Cette idée admirable n'est pas du siècle de Byron; elle est traduite de Dante: c'est le début du chant VIII, _Purgatorio_.
_Era gia l' ora che volge 'l disio, A naviganti e' ntenerisce il cuore Lo di ch' han detto a' dolci amici addio; E che lo nuovo. Peregrin d' amore Punge, se ode squilla di lontano Che paja 'l giorno pianger che si muore._
Avant Byron, Gray avait, mais sans le dire, emprunté à Dante la même idée dans son _Cimetière de campagne_.]
109. Quand Néron périt par la sentence la plus juste qui jamais ait détruit un destructeur, au milieu des acclamations bruyantes de Rome délivrée, des nations affranchies et du monde enchanté, quelques mains cachées allèrent répandre des fleurs sur sa tombe[110]. Peut-être ces derniers honneurs attestaient-ils la reconnaissance d'un bienfait rendu par ce malheureux prince dans le seul instant que le sceptre ne fût pas parvenu à corrompre.
[Note 110: «_Et tamen non defuerunt qui per longum tempus vernis oestivisque floribus tumulum ejus ornarent_.» (SUÉTONE, _Vie de Néron_.) Malheureusement l'historien laisse ensuite deviner que ce n'était pas le regret de sa mort qui portait quelques Romains à honorer ainsi sa mémoire; mais la crainte qu'il ne fût pas réellement mort, et qu'il ne revînt un jour se venger de ses ennemis: l'Église elle-même a long-tems partagé cette opinion. Jean Chrysostôme regardait Néron comme l'Anté-christ, et Augustin n'était pas éloigné de se ranger du même avis. Vingt ans après la mort de Néron, on craignait encore son retour. (Voyez SULPITIUS SEVERUS, _Dialog._ II.--AUGUSTINUS, _de Civit. Dei_, lib. XX.)]
110. Mais je suis dans les digressions. Quel rapport existe-t-il entre la conduite de mon héros et celle de Néron ou de tout autre bouffon couronné comme lui? le même à peu près qu'avec les hommes de la lune. Certes il faudra réduire mon ouvrage à zéro, et je vais devenir l'une des nombreuses «cuillers de bois» de la poésie (c'est sous ce dernier nom que nous autres collégiens aimions à désigner celui qui venait d'obtenir ses derniers degrés[111]).
[Note 111: À Harrow, et dans plusieurs autres grands colléges d'Angleterre, les écoliers reçoivent chevaliers de la _cuiller de bois_, les étudians qui viennent de passer leur thèse. Cette cérémonie burlesque est rarement du goût du récipiendaire. L'auteur veut dire ici que son poème aura le sort des thèses de ces chevaliers; qu'il sera oublié dès sa naissance.]
111. Mon projet d'ennuyer les lecteurs ne sera jamais fort goûté.--On y trouve quelque chose de _trop_ épique, et je serai forcé (en le recopiant) de diviser ce chant en deux. D'ailleurs, à moins que je n'en avertisse d'avance, personne ne s'en apercevra, si ce n'est quelques habiles gens; et pour ceux-là même, cette résolution passera pour un perfectionnement louable; car je prouverai qu'en cela l'opinion de la critique est celle d'Aristote, _passim_.--Voyez «Poietikhês.»
Chant Quatrième.
1. Rien, en poésie, d'aussi difficile qu'un commencement, si ce n'est peut-être la fin. Souvent, à l'instant même où Pégase va toucher le but, il se démet une aile et nous retombons à terre, semblables à Lucifer qui, pour avoir péché, fut précipité des cieux. Notre commun péché est également difficile à reconnaître; c'est l'orgueil qui flatte notre esprit de l'espoir de monter aussi haut, et le sentiment de notre impuissance peut seul nous révéler ce que nous sommes.
2. Mais le tems qui donne à tous les êtres leur véritable niveau, mais la pénétrante adversité finiront par démontrer à l'homme, et peut-être au Diable--(comme nous en avons l'espérance), que leur raison à tous deux n'est rien moins que vaste: nous nous abusons tant que les brûlans désirs pétillent dans nos veines,--le sang jaillit alors trop rapidement; mais quand le torrent s'élargit en approchant de l'Océan, nous calculons avec mesure la valeur de chaque émotion passée.
3. Dans mon enfance, j'avais de moi-même une haute idée que j'aurais voulu faire partager aux autres: dans un âge moins tendre, j'eus lieu d'être satisfait; les autres esprits reconnurent ma supériorité. Aujourd'hui, mes anciennes illusions _tombent en feuilles desséchées_; mon imagination reploie ses ailes, et la triste vérité, qui s'abat sur mon pupitre, donne une tournure burlesque à tout ce qu'il y avait autrefois en moi de romantique[112].
[Note 112: Byron revient souvent, dans cet ouvrage, sur le même sujet, et il est bien vrai que toute l'aimable et spirituelle originalité de _Don Juan_ ne sera jamais préférée, par les lecteurs d'un esprit élevé et d'une imagination pure, à la gravité du Childe Harold, du Giaour et de la fiancée d'Abydos. Dans _Juan_, l'esprit de Byron devient plus vif, à mesure que l'imagination (la plus admirable qui fût jamais) devient moins sublime. On peut remarquer que Voltaire finit de même par _la Pucelle_, et le chantre passionné d'Éléonore par la _Guerre des Dieux_. C'est que ces beaux esprits, peu confians dans l'existence d'une ame immatérielle, perdirent de leur essence primitive et de leurs inspirations involontaires, en s'habituant de plus en plus à la vue des objets matériels. Au contraire, les hommes qui sentirent en eux la distinction des deux substances, tels que Platon, Sénèque, Rousseau, Racine, Kant et Socrate, virent leur imagination grandir et s'exalter à mesure que la vieillesse les détacha davantage de toutes les hypothèses des sens et de la raison.]
4. Et si je ris de toutes les humaines pensées, c'est que je ne puis pas en pleurer; ou si je pleure, c'est qu'il n'est pas en notre pouvoir de retenir le naturel dans une léthargie absolue; c'est qu'il faut avoir plongé dans le coeur du fleuve Léthé, pour endormir les sentimens que nous redoutons le plus d'éprouver. Thétis baptisa dans le Styx son fils mortel; une mère mortelle aurait choisi le Léthé de préférence.
5. Quelques-uns m'ont accusé d'un projet inouï contre les croyances et les moeurs du pays; ils en ont vu la preuve dans chaque vers de ce poème: je ne dirai pas que je comprenne toujours bien clairement ce que j'écris, lorsque je veux être _admirable_; mais le fait est que je n'ai rien projeté, si ce n'est d'être un instant joyeux; mot inusité dans mon vocabulaire.
6. Un tel genre d'écrire va sans doute paraître étrange aux honnêtes lecteurs de notre climat sérieux. Le père de la poésie sério-comique fut Pulci; il chanta dans un tems où les chevaliers ressemblaient mieux à Don Quichotte qu'à ceux d'aujourd'hui; il s'amusa des illusions de son tems, des féaux chevaliers, des dames chastes, des énormes géans et des rois despotiques; mais tous ces gens-là, sauf les derniers, étant disparus, j'ai choisi, comme plus convenable, un sujet moderne.
7. Comment je l'ai traité, c'est ce que je ne sais pas; peut-être aussi mal que m'ont traité ceux qui reprochaient à mon plan, non pas ce qu'ils y voyaient, mais ce qu'ils auraient voulu y voir. Si cela les amuse, ainsi soit-il: notre siècle est libéral, et les pensées y sont libres: en attendant, Apollon me tire par l'oreille, et me dit de reprendre ici le fil de mon récit.
8. Le jeune Juan et son amante furent laissés à la délicieuse société de leur propre coeur; l'impitoyable Tems lui-même gémissait, en séparant avec sa cruelle rame d'aussi beaux seins; et bien qu'ennemi de l'amour, il se reprochait de les arracher à leurs heures de plaisir. Encore n'étaient-ils pas destinés à devenir vieux; ils devaient mourir dans leur fortuné printems, avant d'avoir vu s'envoler un seul charme, une seule espérance.
9. Leur figure n'était pas faite pour les rides, ni leur sang pur pour se croupir, et leurs grands coeurs se refroidir. La blanche vieillesse ne devait jamais voiler leurs cheveux; et, semblables à ces contrées exemptes de neiges et de frimas, ils étaient tout printems. La foudre pouvait les atteindre et les réduire en cendre, mais ce n'était pas à eux de traîner une longue et tortueuse décrépitude.--Il y avait en eux trop peu de matière.
10. Ils furent seuls, une fois de plus. C'était pour eux jouir d'un autre Éden; ils ne s'attristaient que dans un seul cas, lorsqu'ils étaient séparés. L'arbre arraché à ses racines séculaires[113],--le courant d'eau séparé de sa source,--l'enfant privé en même tems et pour toujours, des genoux et du sein maternels, se seraient flétris moins promptement que ces deux amans éloignés l'un de l'autre. Hélas! il n'est pas d'instinct comme celui du coeur.
[Note 113: Dans le texte: _The tree cut from its forest root of years_.--L'arbre coupé de ses _forestières_ racines. Nous avons bien le mot _sauvage_, qui vient de _silvestris_, en italien _selvaggio_; mais il a perdu sa première signification, et n'a pas été remplacé. C'est une grande lacune dans notre langue.]
11. Le coeur!--il peut être brisé: heureux, trois fois heureux, ceux qui du premier choc _cassent_ ce fragile organe, porcelaine précieuse de l'argile terrestre! jamais ils ne verront les longues années presser sur leurs têtes jours pénibles sur jours pénibles, et cet amas de souffrances qu'il faut ressentir et dissimuler; car souvent les bizarres liens qui retiennent la vie sont d'autant plus forts qu'on a fait plus de voeux pour les rompre.
12. «Ceux que les dieux chérissent meurent jeunes,» disait-on autrefois[114], et par-là ils évitent plusieurs morts; celle des amis, celle bien plus accablante--de l'amitié, de l'amour, de la jeunesse, de tout ce qui compose notre vie, excepté le souffle de la vie même. Et puisque le silencieux rivage finit toujours par recevoir ceux qui ont le plus long-tems esquivé les flèches du vieil archer[115], il se peut qu'une tombe prématurée, source de tant de regrets, ne soit au contraire qu'un asile salutaire[116].
[Note 114: Voyez _Hérodote_.]
[Note 115: En Angleterre, on représente la mort sous la forme d'un vieil archer. En France, comme on le sait, c'est un squelette armé d'une faux.]
[Note 116: Voici comment M. A. P. a cru devoir traduire les six derniers vers de cette strophe. «La mort de ses amis, et de ce qui nous tue plus sûrement encore, la mort de l'amitié, de l'amour, de la jeunesse, _toutes choses qui existent sans respirer_, puisque les rives du silence attendent toujours ceux que n'atteint pas la flèche du grand archer.»]
13. Haidée et Juan ne s'occupaient pas de la mort; les cieux, la terre, les airs, tout semblait à eux; ils ne reprochaient au tems que sa fuite rapide, et vivaient sans connaître le plus léger remords. Chacun d'eux était le miroir de l'autre; la joie seule, comme une escarboucle, brillait sous leurs noires paupières, et ces éclairs, ils ne l'ignoraient pas, n'étaient que la réflexion de leurs mutuels regards de tendresse.
14. Combien de douces étreintes et de caresses entrecoupées! le plus fugitif regard, mieux compris que de longues périodes, et exprimant tout sans jamais trop en dire; puis un langage semblable à celui des oiseaux, compris d'eux seuls, et n'ayant de sens que pour l'oreille des amans: de douces phrases badines qui auraient semblé absurdes à ceux qui avaient cessé de les entendre, ou qui jamais ne les avaient entendues.
15. Tels étaient leurs passe-tems, car ils étaient encore enfans, et même ils n'auraient jamais cessé de l'être. Ils n'étaient pas nés pour jouer d'importans personnages sur la scène triste et désenchantée du monde, mais pour rester inaperçus, et tels que la nymphe et son amant sortis d'un même ruisseau, pour couler leur vie au milieu des fleurs et des fontaines, sans jamais sentir comme les autres hommes le poids des heures.
16. Les lunes changeantes avaient roulé autour d'eux, et n'avaient pas vu changer ceux dont leur lever avait éclairé les plaisirs: ces plaisirs n'étaient pas de l'espèce frivole qui rassasie, ils étaient ressentis par des esprits subtils, que les sens ne pouvaient jamais borner; et ce qui détruit le plus sûrement l'amour, la possession ne faisait pour eux que donner un nouveau prix à chacun de leurs charmes.
17. Oh! que cela est beau, que cela est rare! mais ils ressentaient cet amour, dans lequel l'esprit aime à se perdre quand le vieux monde devient insupportable, quand on ne voit plus qu'avec dégoût ses tumultes et ses spectacles; des intrigues, des aventures monotones, de misérables tendresses, des mariages et des enlèvemens, à la faveur desquels l'hymen allume ses torches pour une prostituée de plus, et pour un mari qui seul ignore que sa nouvelle femme soit une catin.
18. Paroles grossières; vérité dure, vérité que l'on connaît de reste. N'en parlons plus.--Qui donc avait ainsi délivré de tous soins ce couple charmant et fidèle, qui jamais n'avait accusé la lenteur d'une seule heure? C'était cette sensibilité dont tout le monde a eu la conscience, et qui chez les autres périt faute d'aliment, tandis qu'en eux elle était inhérente; sensibilité que nous appelons romanesque, et que, tout en regardant comme ridicule, nous ne cessons pas d'envier.
19. Dans les autres, c'est un état factice, un rêve léthargique produit par un excès de lecture et de jeunesse; mais en eux c'était la conséquence de leur naturel ou de leur destinée. Jamais roman n'avait ému leurs jeunes coeurs: Haidée n'était rien moins que savante, et Juan était un enfant de bonne et pieuse école. Ils n'avaient donc pas meilleure grâce à s'aimer que les colombes et les fauvettes.
20. Ils se plaisaient à voir le coucher du soleil; heure douce à tous les yeux, mais surtout aux leurs. C'était à elle qu'ils devaient ce qu'ils étaient; le crépuscule les avait vus le premier enchaînés des liens de l'amour, et c'était à la faveur des mêmes nuances célestes que la passion était descendue dans leur coeur, et qu'ils s'étaient mutuellement offert le bonheur pour unique douaire: toujours enchantés l'un de l'autre, tout ce qui rappelait le passé leur semblait aussi agréable que la pensée présente.
21. Je ne sais, mais à cette dernière soirée, et tout en suivant les fugitives lueurs du jour, un saisissement subit les prit, et glissa froidement sur leurs doux souvenirs, comme une brise de vent sur les cordes d'une harpe, ou sur la flamme qui gronde et se disperse çà et là: l'espèce de pressentiment qui parcourut leur corps arracha de la poitrine de Juan un douloureux soupir, et des beaux yeux d'Haidée une larme nouvelle et involontaire.
22. Ces prophètes noirs et radieux semblaient se dilater, et suivre tristement le soleil lointain comme si le globe étincelant dût disparaître avec le dernier de ses beaux jours. Juan la regardait comme pour découvrir, dans ses traits, sa propre destinée.--Il éprouvait de la tristesse sans en concevoir la cause, et il eût voulu trouver en elle l'excuse d'un sentiment déraisonnable, ou du moins inconnu.
23. Elle se tourna vers lui; elle sourit, mais de cette manière qui ne fait pas sourire les autres, puis elle se détourna. Quel que fût le sentiment qui l'agitait, il parut fugitif, et sa prudence ou son orgueil l'eurent bientôt dominé. Quand Juan, de son côté, lui rappela,--peut-être en riant,--ce qu'ils venaient tous deux de penser. «S'il en était jamais ainsi, reprit-elle,--mais cela est impossible,--ou du moins je ne vivrai pas pour en être témoin.»
24. Juan voulut ajouter quelque chose; mais en pressant de ses lèvres les siennes, elle le réduisit au silence et parvint même à exhaler, dans un brûlant baiser, le souvenir d'un aussi funeste présage. Il est sûr qu'elle ne pouvait trouver un meilleur moyen; il en est pourtant qui préfèrent, en cas semblable, le jus de la treille.--Ils n'ont pas tort non plus; j'ai tâté de l'un et de l'autre: reste aux parieurs à choisir entre le mal à la tête ou le mal au coeur.
25. Car, décidez-vous ou pour la femme ou pour le vin, vous en aurez également à souffrir, et sur vos plaisirs sera toujours levée la taxe de quelque maladie; mais ce qu'il vaudrait mieux employer, je le sais vraiment à peine, et s'il me fallait porter une voix décisive, je connais tant de bonnes raisons en faveur de tous deux, que je finirais sans doute par déclarer qu'il faudrait plutôt choisir l'un et l'autre que de s'abstenir de tous les deux.
26. Juan et Haidée se regardaient; leurs yeux étaient mouillés par l'effet de cette inexprimable tendresse dans laquelle se confondent tous les sentimens, ceux d'ami, de fils, de frère, d'amant; ce que peuvent en un mot éprouver et révéler de plus vif deux coeurs purs, pressés l'un contre l'autre, aimant beaucoup trop et ne pouvant aimer moins; sanctifiant le doux excès auquel ils se livraient par le désir et la faculté de se rendre mutuellement heureux.
27. Ah! pourquoi ne moururent-ils pas alors dans les bras l'un de l'autre?--Ils avaient trop long-tems vécu si une heure devait sonner qui leur ordonnât de respirer séparément. Ils n'avaient plus à attendre des années que des maux ou des outrages; le monde n'était pas leur sphère; et son art ne pouvait séduire des créatures passionnées comme une ode de Sapho. L'amour était né avec eux, dans eux; il leur était inhérent, il était toute leur ame, et non pas seulement un de leurs sens.
28. Ils auraient dû vivre cachés dans les bois, et invisibles comme le rossignol lorsqu'il chante; mais ils étaient incapables de se perdre dans ces épaisses solitudes appelées la société, où se tiennent réunis tous les vices et toutes les haines. Toutes les créatures nées libres chérissent la solitude; les oiseaux au chant le plus mélodieux se nichent avec une compagne dans des lieux écartés; l'aigle s'élève seul dans les airs; mais les mouettes et les corbeaux fondent en troupe sur la même charogne, à la manière des hommes.
29. En ce moment Haidée et Juan penchèrent leurs joues l'un sur l'autre, et dans cette charmante position commencèrent leur sieste. Mais leur sommeil ne fut pas profond, Juan sentait de tems en tems une émotion soudaine, et une espèce de frisson parcourait son corps. Pour Haidée, ses douces lèvres murmuraient une mélodie sans suite, et les pures couleurs de ses joues, vivement agitées, ressemblaient à une feuille de rose devenue le jouet de l'air;
30. Ou bien au ruisseau limpide situé dans un profond ravin des Alpes, lorsque le vent vient l'agiter: tel était l'effet d'un songe, ce mystérieux usurpateur de l'entendement,--qui nous force à obéir à la volonté indépendante de notre ame. Singulière espèce d'existence (car cela est encore exister), de sentir quoique privé de sens, et de voir bien que les yeux fermés.
31. Elle rêvait qu'étant seule sur le bord de la mer, on l'avait enchaînée à un roc; elle ne savait comment, mais elle ne pouvait se remuer. Cependant les flots grondaient, chaque vague bouillonnait en fureur, et venait la menacer. Elle croyait déjà les sentir sur sa lèvre supérieure quand elle tressaillit pour respirer; l'instant d'après les flots écumèrent sur sa tête, chacun d'eux vint se briser au-dessus d'elle, et pourtant elle ne pouvait mourir[117].
[Note 117: Il y a quelque chose de semblable dans le _Richard III_ de Shakspeare. L'infortuné Clarence raconte un rêve, pendant lequel il se croyait tombé dans la mer.
«O Seigneur! je me souviens encore de la peine qu'on éprouve en se noyant! Quel bruit épouvantable faisait l'eau dans mes oreilles!..... Long-tems je luttai pour abandonner ma dépouille mortelle, mais les flots jaloux retenaient encore mon ame, et l'empêchaient de se frayer une route à travers les vastes airs, etc.»]
32. Alors,--elle fut délivrée: elle erra çà et là, les pieds ensanglantés, au travers de lattes aiguës; elle chancelait à chaque pas: quelquefois elle roulait sur un linceul; puis, l'instant d'après, elle se sentait forcée de le poursuivre malgré son effroi; il était blanc et peu distinct; il ne s'arrêtait pas assez pour que l'oeil pût le considérer, ou la main le toucher; elle regardait, courait et étendait les bras sans cesse, mais il lui échappait dès qu'elle croyait l'avoir saisi.
33. Le songe a changé: elle est dans une caverne creusée entre des colonnes de marbre glacé; dans les salles battues des eaux est gravée la main des siècles; les vagues peuvent y pénétrer, les veaux marins s'y cacher et y séjourner. Haidée sent alors l'eau tomber de ses cheveux, la prunelle de ses yeux noirs est abîmée dans les larmes; et, à mesure que ces gouttes se forment, les rochers les attirent à eux, et elle croit les voir aussitôt se geler contre le marbre.
34. Inondé, froid et sans vie, pâle comme l'écume qui recouvrait son front mort, et qu'elle essayait en vain de faire disparaître (combien de tels soins lui étaient doux jadis! combien alors ils lui semblaient amers!), Juan était étendu à ses pieds; rien ne pouvait rendre les battemens à son coeur navré; un chant funéraire sortant du milieu des vagues pénétrait dans les oreilles d'Haidée, comme la voix sinistre d'une sirène. Ce songe de quelques instans lui parut une vie trop longue.
35. En regardant le mort avec plus d'attention, elle remarqua que sa figure s'était ridée et altérée d'une manière singulière, qu'elle avait de la ressemblance avec celle de son père; enfin que chaque trait prenait de plus en plus la forme de ceux de Lambro;--elle retrouvait son maintien sévère, et toutes ses formes grecques; elle tressaillit, elle s'éveille: oh! quelle vue! puissances du ciel, quel noir sourcil rencontre les siens! c'est,--c'est celui de son père,--attaché sur son amant et sur elle!